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Full text of "La Jeunesse Du Roi Henri 1 LA BELLE ARGENTIÈRE"

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JEUNESSE DU ROI HENRI 


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PARIS 


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Table des matières 


PREMIÈRE PARTIE LA BELLE ARGENTIÈRE 

Chapitre 1 

Chapitre 2 

Chapitre 3 

Chapitre 4 

Chapitre 5 

Chapitre 6 

Chapitre 7 

Chapitre 8 

Chapitre 9 
Chapitre 10 

Chapitre 11 

Chapitre 12 

Chapitre 13 

Chapitre 14 

Chapitre 15 

Chapitre 16 

Chapitre 17 

Chapitre 18 

Chapitre 19 

Chapitre 20 

Chapitre 21 

Chapitre 22 

Chapitre 23 

Chapitre 24 

Chapitre 25 

Chapitre 26 

Chapitre 27 

Chapitre 28 

Chapitre 29 

Chapitre 30 

Chapitre 31 

Chapitre 32 

Chapitre 33 

Chapitre 34 

Chapitre 35 

Chapitre 36 

Chapitre 37 

Chapitre 38 

Chapitre 39 

Chapitre 40 

Chapitre 41 

Chapitre 42 

Chapitre 43 

Chapitre 44 

Chapitre 45 
















































Chapitre 46 

Chapitre 47 

Chapitre 48 

Chapitre 49 

Chapitre 50 

Chapitre 51 

Chapitre 52 

Chapitre 53 

Chapitre 54 

Chapitre 55 

Chapitre 56 

Chapitre 57 

Chapitre 58 

Chapitre 59 

Chapitre 60 

Chapitre 62 

Chapitre 63 

Chapitre 64 

Chapitre 65 

Chapitre 66 

Chapitre 67 

Chapitre 68 

Chapitre 69 

Chapitre 70 

Chapitre 71 

Chapitre 72 

Chapitre 73 

Chapitre 74 

Chapitre 75 

Chapitre 76 

Chapitre 77 

Chapitre 78 

Chapitre 79 

Chapitre 80 

Chapitre 81 

Chapitre 82 

Chapitre 83 

Chapitre 84 

Chapitre 85 






















































PREMIÈRE PARTIE 
LA BELLE ARGENTIÈRE 



Chapitre 1 

Un soir du mois de juillet de l’année 1572, deux cavaliers galopaient sur la route 
qui conduit de Pau à Nérac. 

C’étaient deux jeunes gens, et leur moustache naissante annonçait qu’ils 
touchaient à peine à la vingtième année. L’un était brun, l’autre blond ; le 
premier portait ses cheveux noirs de jais très ras, le second laissait flotter sur ses 
épaules une profusion de boucles dorées. 

À demi tournés sur leur selle et penchés l’un vers l’autre, les deux cavaliers 
causaient à mi-voix. 

— Noë, mon bel ami, disait le cavalier brun, sais-tu bien que c’est une 
charmante chose que voyager ainsi par une tiède nuit d’été, sur une route 
silencieuse et déserte, en pressant les flancs d’un vigoureux petit cheval béarnais 
plein d’ardeur ? 

Le jeune homme blond se prit à rire : 

— Savez-vous, Henri, dit-il, que c’est surtout charmant de voyager ainsi quand 
on a quitté Nérac à la nuit close et qu’on se dirige vers un joli castel dont une 
fenêtre doit s’ouvrir pour vous à minuit ? 

— Chut ! Indiscret... 

— Vous l’avez dit, Henri, la route est déserte et d’ailleurs, convenez-en mon 
prince, vous ne m’avez parlé de la fraîcheur de la nuit, que pour arriver à me 
parler d’e//e... 

— Mais, tais-toi donc, bavard ! 

— Bah ! Continua le jeune homme blond, que je perde mon nom d’Amaury et 
que le sire de Noë mon père soit déclaré de mauvaise lignée, si vous ne brûlez 
depuis une heure, mon gentil seigneur, de m’entendre prononcer le nom de 
Corisandre. 

— Noë ! Noë ! murmura le cavalier brun, tu es le plus détestable confident qui 
soit de Pau à Nérac et de Paris à la Rochelle. Tu jettes les noms aux échos du 
chemin, ce qui est de la dernière imprudence. 

Le jeune Amaury de Noë riait silencieusement dans sa blonde moustache. 



— Car tu ne sais pas, poursuivit celui qu’il avait appelé Henri, et qu’il traitait 
avec une familiarité respectueuse, combien un mari jaloux a l’oreille fine. C’est 
pour lui que la fable du roi Midas aurait dû être inventée. Creuse un trou dans la 
terre et dis tout bas : « Ce pauvre comte, de Gramont a une femme du nom de 
Corisandre qui... » Avant que tu aies rebouché ton trou, un souffle de vent aura 
passé dans les feuilles d’un arbuste voisin, pris tes paroles sur son aile et les aura 
portées à ce pauvre comte. 

— Ah ! dit le jeune blond, voilà précisément où j’en voulais venir. 

— Comment ! Drôle, tu voudrais... ? 

— Je voudrais bien vous faire avouer, Henri, que vous êtes de la dernière 
témérité. 


— Bah ! 

— Vous l’avez échappé belle deux fois. Un soir le comte est entré chez sa 
femme et vous êtes demeuré caché pendant plus d’une heure dans les plis d’un 
rideau. Une autre fois, vous avez passé la nuit dans les branches d’un saule. 

— C’était en été, j’ai dormi sur une branche. 

— Savez-vous bien, Henri, que le comte, qui est aussi jaloux que laid, vous 
ferait assassiner, tout prince que vous êtes, s’il n’avait le courage de vous planter 
sa dague en plein cœur ? 

— Noë, mon mignon, répondit le cavalier brun, t’a-t-on jamais narré les contes 
de mon aïeule, M me Marguerite de Navarre ? 

— Certainement ; pourquoi ? 

— Il en est un qui renferme une très belle moralité sur l’amour : « L’amour, 
disait la reine Marguerite, est un pays enchanté quand, on y parvient par un 
chemin rude, escarpé, semé d’obstacles et d’embûches. Le jour qu’on s’amuse à 
frayer un beau chemin tout droit pour y parvenir, ce n’est plus qu’un lieu 
malplaisant et de médiocre attrait. » 

— Voilà, dit naïvement Amaury de Noë, une chose que je ne comprends pas très 
bien. 


— Attends, tu vas voir. 



Le cavalier brun donna un coup d’éperon à son cheval et poursuivit : 

— M me Marguerite, mon aïeule, parlait par figures de rhétorique, allusions et 
métaphores. Le chemin escarpé, vois-tu, c’est le mari jaloux, c’est la fenêtre qui 
s’ouvre à minuit, c’est la dague des estafiers qui nous menace au coin d’une rue 
sombre, c’est la nuit d’été qu’on passe à cheval sur la branche d’un saule. 

— Bon ! Je comprends. 

— La grande route bien frayée, c’est l’absence de tout cela ; c’est la femme chez 
qui on entre en plein jour avec ses éperons, laissant son cheval à la porte, qui 
vous appelle son mignon tout haut et ne vous refuse rien de ce qu’on serait 
heureux d’obtenir par larcin. 

— Ainsi, interrompit Noë, vous n’aimez pas la grande route ? 

— Moi, fit dédaigneusement le cavalier brun, si jamais le diable permet que 
Gramont soit occis en un combat et que Corisandre me fasse ouvrir à deux 
battants la porte de son petit castel... 

— Eh bien ? demanda Noë. 

— Je lui ferai répondre que je n’aime point un logis où on n’entre plus par la 
fenêtre, et que du moment où je vais chez ma belle en plein jour, j’ai peur de 
découvrir une ride au front, voire même une taie sur l’œil. 

— Amen ! murmura Amaury. 

— À propos, reprit celui qu’il appelait Henri, tu sais que c’est la dernière fois 
que nous allons à Beaumanoir ? 

— Est-ce que vous n’aimez plus Corisandre ! 

— Mais si... toujours un peu. 

— Alors ?... 

— C’est que nous partons demain. 

— Nous partons ? fit Noë avec surprise en regardant son interlocuteur. 

— Demain matin... Tu viens avec moi, et tu seras mon frère d’armes. 

— Oui, certes. Mais où allons-nous ? 



— Je te le dirai en sortant de chez Corisandre. 


Au moment où Henri prononçait ces derniers mots, son cheval qui, sans doute, 
était habitué à faire chaque soir le même chemin, se jeta brusquement à gauche 
de la voie battue, et prit un petit sentier qui courait sur l’herbe à travers un taillis 
de chênes que traversait la route. Il s’allongeait jusqu’au pied de la colline au 
flanc de laquelle se dressait un joli castel, de structure toute récente, et qu’on 
appelait Beaumanoir. 

Beaumanoir était le but de la course nocturne des deux jeunes gens. 

Cependant, à peu près à mi-chemin de la route au manoir, ils s’arrêtèrent, après 
avoir quitté le sentier qu’ils suivaient pour se jeter dans un fourré très épais de 
chênes et de hêtres. Là le cavalier brun mit pied à terre et donna sa bride à son 
compagnon. 

— Henri, dit ce dernier, soyez prudent, je vous en supplie. 

— Je le serai ; ne crains rien. 

— Rappelez-vous que s’il n’est point permis de fuir sur le champ de bataille ; on 
peut toujours le faire quand il est question de galanterie, ajouta le jeune homme. 

— Noë, dit le cavalier brun, tu deviens insupportable avec ta morale ; bonsoir... 

Il s’enveloppa dans le manteau court qu’il portait, rabattit son chapeau orné 
d’une plume blanche sur ses yeux, s’assura qu’une jolie dague qu’il portait au 
flanc jouait dans sa gaine ; puis il s’élança hors du fourré, et se prit à courir à 
travers les taillis avec la légèreté d’un chevreuil. 

Un quart d’heure après il arrivait sous les murs du petit castel Beaumanoir 
n’était point une sombre demeure du moyen âge, dominée par un beffroi, ceinte 
de tours épaisses et crénelées, entourée de fossés profonds. C’était moins un 
château qu’une jolie maison de campagne située à trois lieues de Nérac et dont 
les habitants paraissaient peu se soucier des moyens de défense usités en ces 
temps de guerre, civile et de troubles politiques. Une solide porte en chêne ferrée 
et deux gros chiens des Pyrénées, c’était là tout ce qui pouvait empêcher les 
voleurs et les ennemis de pénétrer à l’intérieur. 

Le cavalier brun déboucha à vingt mètres de la façade principale par une 
charmille : épaisse ; puis, au lieu de passer outre, il s’arrêta, posa deux doigts sur 



sa bouche, et fit entendre un coup de sifflet semblable à celui des bergers qui 
fréquentent les hauts-pâturages et s’appellent entre eux la nuit. Puis, le coup de 
sifflet donné, il se rejeta dans les massifs d’arbres qui entouraient le château, se 
coucha à plat ventre, et attendit, les yeux fixés sur le castel, à l’intérieur duquel 
tout le monde dormait sans doute, car aucune lumière ne brillait sur sa façade. 

Quelques minutes s’écoulèrent, puis une clarté fugitive se montra au premier 
étage d’une tourelle, et, rapide comme un météore, s’éteignit presque aussitôt. 
Alors notre héros se leva, et marchant avec une précaution extrême, en rasant, 
toujours les arbres, il fit le tour de l’édifice, et s’arrêta au pied de la façade 
méridionale, celle qui regardait la montagne. Au même instant, un énorme chien, 
couché au-dehors sur le gazon, bondit vers lui, l’oeil enflammé, la gueule béante 
et prêt à faire entendre un hurlement de fureur. 

— Tais-toi, Pluton, dit le jeune homme à voix basse, c’est moi. 

Le chien reconnut sans doute le nouveau venu ; il lui lécha la main, agita la 
queue en signe de contentement et alla se recoucher tranquillement. En même 
temps ; le volet d’une fenêtre s’ouvrait discrètement au-dessus de la tête du 
jeune homme et une échelle de soie tombait à ses pieds. Le cavalier brun la prit 
lestement à deux mains et, avec l’agilité d’un chat, il s’éleva jusqu’à la croisée 
qui venait de s’ouvrir. Au moment où il atteignit l’entablement, deux bras 
parfumés et blancs comme neige l’enlacèrent doucement, l’attirèrent à 
l’intérieur, remontèrent l’échelle qui pendait le long du mur, et le volet se 
referma. 

— Ah ! Cher Henri... murmura une voix fraîche et jeune, comme vous venez 
tard ce soir !... 

Le compagnon d’Amaury de Noë se trouvait dans un joli réduit décoré du nom 
d’oratoire, mot qui, à cette époque, signifiait à peu près un boudoir. Une lampe 
d’albâtre y projetait un jour mystérieux, éclairant des tableaux de l’école 
italienne, des bronzes florentins, un tapis tissé en Orient et de grands sièges de 
chêne merveilleusement sculptés. Dans un de ces sièges la fée de ce logis vint se 
rasseoir après avoir refermé prudemment son volet et retiré son échelle. Le jeune 
homme s’agenouilla devant elle et lui prit les deux mains. 

C’était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans peut-être, blonde comme-une 
madone de Raphaël, et blanche comme un lis, une fleur du Nord transportée sous 
le ciel brûlant du Midi ; un démon à l’œil bleu dont le sourire moqueur défiait les 



lèvres rouges des Béarnaises et leur hautaine attitude. La femme devant laquelle 
notre héros venait de s’agenouiller se nommait Diane-Corisandre d’Andouins, 
comtesse de Gramont. 

— Diane, ma belle Diane, murmura l’adolescent en portant les mains blanches et 
parfumées de la comtesse à ses lèvres, pourquoi froncez-vous ainsi vos sourcils 
blonds et me regardez-vous avec courroux, en me reprochant d’arriver trop 
tard ? 

— Mais, répondit-elle en souriant, et étendant sa main vers un coin de l’oratoire, 
regardez l’horloge, Henri ; mon mignon : il est deux heures du matin. 

— C’est vrai, mon amour. Noë me le payera ; c’est lui qui me fait toujours 
attendre. 

La comtesse laissa tomber un tendre regard sur le jeune homme. 

— Ah ! dit-elle, c’est que vous ne pensez pas, Henri, que nous sommes en plein 
mois de juillet, et qu’il est jour à trois heures du matin. Songe donc, mon bien 
aimé, que ta Corisandre serait perdue si on te rencontrait au point du jour dans 
les environs de Beaumanoir... Il me tuerait... ajouta-t-elle tout bas. 

— Oh ! par exemple ! fit le jeune homme, dont l’œil eut un éclair de fierté, ne 
suis-je pas là, moi ? 

— Je lui appartiens, soupira-t-elle en baissant la tête, et s’il avait le moindre 
soupçon, ah ! Je te le jure, Henri, tout prince que tu es, il serait homme à 
t’assassiner. 

Henri se prit à rire. 

— Tu oublies donc le dieu qui : veille sur nous, Diane, le dieu des amours ? 

Il lui prit la tête à deux mains et lui mit un baiser sur le front. Puis, avec un 
accent de tristesse : 

— Ma pauvre Diane, continua-t-il, tu ne sais donc pas que je viens te faire mes 
adieux pour un grand mois ? 

— Tes adieux !... Es-tu fou, Henri ? s’écria la comtesse avec une sorte d’effroi. 

— Hélas ! Non, mon amie. 



— Mais c’est impossible !... pourquoi des adieux ?... - Je pars, je quitte Nérac. 
Ma mère le veut et l’ordonne. 


— Mais où vas-tu ? Mon Dieu ! Exclama Diane d’Andouins, pâle et 
frémissante... où vas-tu, Henri ? 

— À Paris, à la cour de France. 

— Oh ! N’y allez pas, Henri, n’y allez pas ! s’écria la comtesse vivement ; n’y 
allez pas ! répéta-t-elle avec une sorte d’effroi. Vous êtes huguenot, mon cher 
prince, et il vous arrivera malheur. 

— Folle ! dit Henri de Navarre. D’ailleurs, ajouta-t-il, tranquillisez-vous, ma 
chère Diane, je vais à Paris incognito. Dans quel but ? Je l’ignore. Fa reine ma 
mère me remettra demain un pli cacheté que je ne dois ouvrir qu’à Paris. Tout ce 
que je sais, c’est que je pars sans escorte, avec Noë pour seul compagnon, et que 
je dois loger à Paris dans la rue Saint-Jacques, proche la Cité, à l’hôtellerie du 
Fion d’argent, qui est tenue par un Béarnais du nom de Festacade. 

— Et vous serez de retour dans un mois, mon mignon ? 

— Ma mère me l’a dit. 

Fa comtesse était toute rêveuse : 

— Ce voyage est bien étrange, murmura-t-elle, et certainement il a quelque but 
politique que ni vous ni moi ne soupçonnons encore, mon cher Henri. 

— Diane, ma toute belle, dit le jeune prince, laissez-moi vous fermer la bouche 
avec un baiser. Nous n’avons qu’une heure à passer près de l’autre. Si vous vous 
mettez martel en tête et vous désolez ainsi à propos de mon voyage, nous 
perdrons le temps qui nous reste... 

— C’est juste, dit-elle. 

Et les deux amoureux échangèrent les serments les plus doux et les plus 
solennels, et cette heure qui leur restait fut employée par eux à se faire les plus 
douces promesses. Enfin, une légère clarté blanchâtre pâlit l’horizon, et, comme 
Roméo abandonnant Juliette, Henri de Navarre se leva et dit : 

— Diane, voici le jour. 

Elle l’enlaça de ses bras, lui fit renouveler pour la centième fois depuis une 



heure le serment qu’il lui faisait de revenir au plus vite et de l’aimer toujours, 
puis elle lui dit : 

— Écoute, Henri, mon mignon, tu n’es jamais allé à Paris ? 

— Mais si, à l’âge de huit ans. 

— C’est comme si tu n’y étais jamais allé. Tout prince que tu es, tu ne seras à 
l’abri ni des embûches ni des séductions, et, précisément parce que tu y vas 
incognito, besoin vous sera, mon cher seigneur, d’avoir des amis sûrs. 

— J’ai Noë. 

— Noë est un étourdi, aussi neuf que tu le seras toi-même à Paris. Je veux te 
bailler une bonne : lettre qui pourra bien t’être utiles. 

— Et pour qui cela, ma mie ? 

— Pour un bourgeois qui demeure dans la rue aux : Ours, et dont la femme a été 
élevée avec moi, dans le manoir tourangeau où je suis née. Vois-tu, Henri, mon 
seigneur, l’on a plus souvent besoin des petits que des grands, et le brave 
bourgeois à qui je vais te recommander m’est dévoué jusqu’à la mort ; il se fera 
tuer pour toi s’il sait que je t’aime, et si tu vides ton escarcelle un peu trop vite, il 
te prêtera de l’argent, non point à la manière des lombards et des juifs ; mais sans 
en vouloir tirer profit. - Il est donc riche, ce bourgeois ? 

— Comme un grand-seigneur qui ne fait point la guerre. C’est un joaillier- 
orfèvre qu’on appelle Loriot. 

— Eh bien, dit Henri, baillez-moi cette lettre, ma mie, et je l’irai voir, ne fût-ce 
que pour l’entendre me parler de vous. 

— Quand partez-vous, Henri ? 

— Je dois me mettre en route au coucher du soleil. 

— Eh bien ! dans la journée un de mes serviteurs se présentera au château de 
Nérac, et il vous portera ma lettre. Adieu, mon mignon, partez... voilà le jour ! 

Diane d’Andouins, comtesse de Gramont, rouvrit alors sans bruit les volets de 
l’oratoire, se pencha au-dehors pour s’assurer que les alentours du château 
étaient déserts et toujours silencieux, puis elle attacha de nouveau et noua 
solidement de ses blanches mains l’échelle de soie. 




m> lia Tirent l’amazone se retourner sur sa sellé, allonger le bras et lâcher un coup 


de pistolet... (P. 42.) 































— Adieu, répéta Henri, adieu ! 

Le jeune prince s’élança sur l’entablement de la croisée, donna un dernier baiser, 
sentit une larme brûlante qui tomba des yeux bleus de la belle Diane sur sa main, 
posa un pied sur l’échelle et disparut. 



Chapitre 2 


Huit jours après, le jeune prince Henri de Navarre et son compagnon Amaury de 
Noë chevauchaient à la nuit tombante au bord de la Loire, le long d’un chemin 
assez étroit qui courait à mi-côte entre le fleuve et les collines couvertes de bois 
et de vignobles. Les deux jeunes gens ne montaient plus, comme le soir où ils 
allaient au petit castel de la comtesse de Gramont, de fringants chevaux de race 
andalouse, mais bien de solides percherons au trot lourd et vigoureusement 
charpentés pour la fatigue d’une longue route. 

Henri de Navarre s’en allait à Paris, muni des instructions secrètes de 
M me Jeanne d’Albret, sa mère, instructions renfermées en un pli qu’il ne devait 
ouvrir qu’à Paris. Il emportait en outre la lettre de la belle Corisandre pour son 
amie d’enfance, la femme de l’argentier. 

Les deux cavaliers cheminaient depuis le matin. Ils avaient couché à Tours la 
veille et en étaient repartis au point du jour, formant la résolution d’arriver 
jusqu’à Blois ; mais, soit qu’ils fussent partis trop tard, soit qu’ils se fussent 
arrêtés trop longtemps, vers le milieu du jour, dans une auberge isolée sur la 
route, la nuit allait les prendre bien avant qu’ils eussent aperçu dans le lointain la 
cathédrale de la ville de Blois. Le temps était orageux, le ciel obscurci par des 
nuages noirs qui ne pouvaient tarder à crever, et que par instants sillonnaient de 
nombreux éclairs. 

— Allons ! Henri, dit Noë, qui marchait silencieusement depuis quelques 
instants, pressez votre cheval, mon prince. L’orage va nous devancer. Et quel 
orage ! je sens ma grosse jument percheronne trembler de peur sous moi. 

— Bah ! répondit le prince, tu es cavalier, Noë, mon ami, tu réduiras ta monture. 

— Oui ; mais je n’aime pas à me mouiller. 

— Les pluies d’été sont rafraîchissantes. D’ailleurs nos chevaux sont rendus. 

Un coup de tonnerre qui fit cabrer le cheval du prince l’empêcha de continuer. 
En même temps, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. 

— C’est que, reprit Noë, dont la jument avait peur de plus en plus, j’ai beau 
regarder devant moi, je n’aperçois ni clocher ni tuyau de cheminée. 



— Mais moi, répondit Henri, je vois venir un homme à cheval. 

— Moi aussi ; mais un homme n’est point une maison ; on ne s’abrite pas 
dessous. 

Un second coup de tonnerre se fit entendre, et, à la lueur de l’éclair, les deux 
jeunes cavaliers aperçurent fort distinctement le cavalier signalé. C’était un 
paysan en sarrau bleu, monté sur une mule, trottant bon train et paraissant se 
soucier de l’orage comme un soudard de philosophie et de belles-lettres. 

— Hé ! l’ami, lui cria Noë au moment où il arriva sur eux. 

Le paysan s’arrêta et ôta respectueusement son bonnet de laines. 

— Sommes-nous loin de Blois ? 

— Encore cinq lieues, vos seigneuries. 

— Sommes-nous près d’un village ? 

— Oh ! nenni ! il n’y en a pas jusqu’à Blois. 

— Mais enfin, il y a une maison quelque part ? 

— Oui, une auberge à deux lieues d’ici. 

— Pas avant ? 

— Non, messeigneurs. 

— Eh bien ! fit gaiement Henri de Navarre, Noë, mon ami, il faut faire contre 
fortune bon cœur : nous serons mouillés. 

— Ah ! répondit le paysan, si c’est pour vous mettre à l’abri de la pluie, c’est 
différent. 

— Comment cela ? 

— Il y après d’ici, à un quart d’heure de marche, là-bas au tournant de la côte et 
tout au bord du chemin, une grande roche creuse sous laquelle vous et vos 
chevaux tiendrez à l’aise. 

— Tu crois ? 

— Pardine ! les jours de fête on y danse ! 



Henri jeta un écu au paysan et piqua son cheval. Moins d’un quart d’heure après, 
et comme déjà l’obscurité devenait profonde, les deux jeunes gens atteignirent 
l’endroit dont leur avait parlé le paysan. C’était, en effet, une sorte de caverne 
spacieuse, s’ouvrant au bord du chemin qui surplombait la Loire en ce lieu, et, 
guidé par la lueur d’un éclair, Noë y entra le premier sans avoir besoin de mettre 
pied à terre. Henri l’imita. 

Presque aussitôt l’orage éclata avec une violence inouïe. Les coups de tonnerre 
et les éclairs se succédèrent, sans interruption, illuminant la vallée de la Loire et 
réveillant tous les échos, endormis. Les deux cavaliers avaient attaché leurs 
chevaux au fond de la grotte, la tête tournée vers les rochers afin qu’ils ne 
vissent pas les éclairs. Puis ils s’étaient assis sur un amas de feuilles et de 
branchages entassés là, sans doute, par les pâtres et les vignerons. 

— Oui, murmura Noë après un silence, cette roche me paraît beaucoup plus 
belle que les lambris du château de Nérac. Convenez-en, Henri, et si nous avions 
seulement ici un quartier de venaison et une gourde remplie de vin blanc, je me 
moquerais de l’orage. 

— Moi, soupira Henri, si j’avais seulement la main blanche de Corisandre dans 
la mienne ! 

Noë sifflota un air moqueur du bout des lèvres et ne commenta point ce regret 
amoureux du jeune prince. Mais tout à coup, au bruit du tonnerre et de la pluie 
qui tombait par torrents, un autre bruit se mêla, et les deux jeunes gens se 
levèrent avec précipitation de leur couche de feuilles mortes. On entendait sur la 
route qu’ils venaient de parcourir le galop de plusieurs chevaux, galop précipité, 
furieux, et qu’une cause plus pressante que l’orage semblait accélérer encore. 
Les éclairs se succédaient alors avec une rapidité telle, que la route, le fleuve, les 
collines environnantes, semblaient illuminés comme en plein jour. 

Henri de Navarre et Noë, qui s’étaient placés sur le bord de la grotte, virent alors 
une femme à cheval qui cinglait les flancs de sa monture à coups de cravache et 
qui passa devant eux plus rapide que cette foudre du ciel à la lueur de laquelle 
elle galopait. Derrière elle, à trois pas de distance, un cavalier s’efforçait de la 
gagner de vitesse, lui criant, avec un accent italien bien prononcé : 

— Oh ! cette fois, tu ne m’échapperas pas, la belle ! 

Les deux jeunes gens entendirent un cri de détresse, puis, en même temps, ils 



virent l’amazone se retourner sur sa selle, allonger le bras et lâcher un coup de 
pistolet dont la détonation se mêla au bruit du tonnerre. Soudain, le cheval du 
cavalier qui la poursuivait se cabra, volta sur ses pieds de derrière et tomba 
lourdement à la renverse, entraînant son maître dans sa chute. L’amazone fouetta 
de nouveau sa monture et disparut comme une vision dans l’éloignement et les 
ténèbres. Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le prince de Navarre et 
son jeune compagnon étaient demeurés stupéfaits et n’avaient pas même songé à 
intervenir. 

Cependant, quand ils virent le cavalier démonté se relever sain et sauf de dessus 
le cadavre pantelant de son cheval, Noë ne put réprimer un grand éclat de rire. 
Le cavalier était à trois pas de la grotte ; l’éclat de rire guida son regard et un 
éclair lui montra les deux jeunes gens tranquillement arrêtés sous la roche 
protectrice. En même temps, dans le fond de la grotte, il aperçut les chevaux. 

— Ah ! par la Madone ! s’écria-t-il, ceci est un coup de fortune. 

Et sans songer à s’irriter de l’éclat de rire moqueur, il s’avança vers les deux 
jeunes gens et les enveloppa de ce regard rapide et sûr d’un homme expérimenté 
dans la vie. 

Le jeune prince et son compagnon étaient vêtus plus que simplement. Leur 
pourpoint de gros drap, leur feutre sans plumes et leurs bottes à entonnoir 
donnèrent le change au cavalier démonté. Il crut avoir affairé à de petits 
gentillâtres, cadets de famille, allant à Paris chercher fortune. Aussi vint-il à eux 
la tête haute, le regard insolent et protecteur. 

— Ah ! morbleu ! vous avez des chevaux, mes jeunes drôles... 

Henri de Navarre et Noë le regardèrent. 

C’était un homme d’environ quarante ans, de haute taille, vêtu comme un 
gentilhomme de marque. Son teint olivâtre, sa mine hautaine, son regard cruel et 
moqueur à la fois, indiquaient un de ces Italiens que la reine mère, Catherine de 
Médicis, avait amenés à sa suite et qui s’étaient si rapidement, enrichis à la cour 
de France. 

— Certainement, répondit Henri de Navarre d’un ton non moins hautain ; nous 
avons des chevaux, mon gentilhomme ; nous sommes, en cela, plus heureux que 
vous, qui n’en avez plus. 



— Aussi, répartit l’inconnu, je compte bien que vous allez m’en céder un. 

— Plait-il ? fit le prince. 

— Il faut à tout prix, que je rejoigne cette femme, continua l’Italien. 

— Ce sera difficile... 

— Vos chevaux sont bons, je suppose ? 

— Sans doute. Mais nous les gardons... 

Un sourire plein d’insolence glissa sur la lèvre de l’Italien. 

— Quand vous saurez qui je suis, dit-il, vous ne refuserez certainement pas de 
me vendre l’un de ces animaux. 

— Bah ! seriez-vous roi de France, par hasard ? demanda Noë d’un ton moqueur. 

— Mieux que cela, mes drôles. 

— Ma foi ! ricana Henri à son tour, au-dessus du roi de France je ne vois que le 
pape. Seriez-vous le pape ? 

— Non, mais je suis le favori de M me Catherine de Médicis. 

— Hein ! fit le prince, qui s’amusait beaucoup des airs importants du cavalier, 
c’est un peu moins que le roi. 

— Mes petits hobereaux, fit l’Italien à bout de patience, je n’ai pas le temps de 
parlementer. Choisissez... ou me vendre un de vos chevaux... je le payerai ce 
que vous voudrez... 

— Oh ! dit Noë, les favoris de la reine s’enrichissent à ce métier, nous savons 
cela. Vous devez avoir l’escarcelle ronde, mon gentilhomme. 

— Ou, continua l’inconnu, voir en moi l’ennemi qui vous fera rouer vifs un de 
ces jours. 

Henri et Noë répliquèrent par un éclat de rire moqueur. Alors l’Italien, exaspéré, 
tira son épée et ajouta : 

— Ou encore jouer avec moi de cet outil, messeigneurs. 

— Tiens, dit le prince, cela me va ! Aussi bien voici depuis longtemps que je 



n’ai fait un peu d’escrime, et cela me dégourdira le poignet. 

Et, comme l’Italien, Henri de Navarre mit flamberge au vent. 

— Ah ! pardon, Henri, dit Noë qui l’imita et s’interposa sur-le-champ, c’est à 
moi de commencer avec monsieur. 

— Non pas ! répondit le prince, c’est à moi. 

— Mais... 

— Allons ! dépêchons, fit l’inconnu avec impatience. Il y en aura pour tous 
deux, mes jeunes coqs. On me nomme René le Florentin, et je suis maître 
d’armes. 

— Moi, dit Henri de Navarre, qui écarta Noë, je suis un assez bon élève. 

Et il croisa le fer avec l’Italien, qui fondait sur lui l’épée haute. Noë, un peu ému, 
se retira à l’écart. 

Le Florentin n’avait point menti, il était maître d’armes, et, dès le premier 
engagement, le fils de Jeanne d’Albret s’en aperçut. Mais ce dernier avait pour 
lui la jeunesse, l’élasticité des membres, un courage bouillant et une présence 
d’esprit merveilleuse. 

Le combat ne pouvait être long entre gens, qui maniaient si hardiment l’épée. À 
la troisième passe, le Florentin voulut essayer de ce jeu profondément perfide 
auquel la tradition a donné le nom de jeu italien. Il se prit à bondir, à ramper, 
poussant des cris, s’accroupissant sur les talons pour se redresser et bondir 
encore, et ne présentant jamais à l’épée de son adversaire que le crâne et le 
genou. 

Heureusement pour Henri de Navarre, le feu roi Antoine de Bourbon, son père, 
avait fait la guerre en Italie, et, comme il avait été le professeur d’escrime de son 
fils, il lui avait montré dans ses moments perdus comment on se défendait d’un 
adversaire milanais ou florentin. Aussi le jeune prince, qui, lui, restait, 
silencieux, se gardait-il bien d’attaquer. Tout entier à la parade, il laissa le 
Florentin s’escrimer, se lasser, et attendre l’instant favorable pour exécuter cette 
fameuse glissade qui est comme le couronnement du jeu terrible qu’il jouait. 
Mais le prince avait prévu le coup, et, au moment où l’Italien se fendait à fond, il 
faisait un bond de côté, revenait sur lui avant que ce dernier, dont l’épée n’avait 



rencontré que le vide, eut eu le temps de se relever, et lui déchargeait un coup de 
pommeau sur la tête, en disant : 

— Voilà ma riposte, et elle est bonne ! 

L’Italien poussa un gémissement et s’affaissa sur lui-même comme s’il eût été 
frappé de la foudre. Noë accourut. 

— Oh ! lui dit Henri, tranquillise-toi, mon mignon, ce n’est rien. Il n’est pas 
mort... un coup de pommeau ne tue point, il étourdit. Dans une heure le drôle 
retrouvera ses esprits. 

Les deux jeunes gens se penchèrent sur le Florentin, et Noë lui mit une main sur 
le cœur. Le cœur lui battait. 

— Il est évanoui, voilà tout, ajouta le prince. 

— Henri, dit Noë, vous avez entendu son nom ? 

— Oui, c’est René le Florentin. 

— Le parfumeur de la reine mère, Henri ? 

— Précisément. 

— Un méchant homme, Henri, et dont la mort, je vous jure, serait fort, agréable 
à Dieu. 

— Alors, s’il en est ainsi, je regrette de ne l’avoir point tué. 

— Il n’y a pas de temps perdu, mon prince. 

— Hein ? fit Henri. 

— Je vais lui passer mon épée au travers du corps, si la besogne vous répugne. 

— Fi ! Noë ! un homme par terre, un homme évanouit ! 

— Une vipère qu’il faut écraser quand on la rencontre. 

— C’est possible, mais la vipère qu’on écrase peut mordre au talon, et un 
homme évanoui ne mord pas. 

— Henri, Henri, murmura le jeune Amaury Noë, tenez, j’ai d’horribles 
pressentiments. 



— Lesquels, Noë, mon mignon ? 


— J’ai le pressentiment que cet homme à qui vous voulez laisser la vie jouera un 
terrible rôle dans votre destinée. 


— Bah ! 

— Un rôle, funeste et fatal, Henri, et qu’un jour vous vous repentirez, 
amèrement de ne lui avoir point enfoncé votre rapière en plein cœur. 

— Tu es fou, Noë. 

— Non, mon prince, non. Il me semble que je lis dans l’avenir en ce moment. 

— Tu as tort, répondit froidement le prince. 

— Vous croyez ? 

— Sans doute, car il vaut toujours mieux lire dans le passé que dans l’avenir. 

— Pourquoi ? 

— Parce que le passé t’apprendra que je me nomme Henri de Bourbon, 
descendant direct du roi saint Louis, répondit froidement le prince, et que je ne 
suis point de ceux qui frappent ou laissent frapper un homme sans défense. 

Noë courba le front. 

— Vous avez raison, dit-il, mais il est bien fâcheux que vous ne m’ayez pas 
laissé battre avec cet Italien maudit, je l’aurais tué. 

— Allons ! voici l’orage qui se dissipe, reprit Henri, à cheval ! Noë, mon 
mignon. La faim me tord les entrailles. 

— Et le voisinage de cette charogne me répugne, ajouta Noë, qui poussa du pied 
le corps de l’italien évanoui. 

— Moi, dit Henri, qui détacha son cheval et sauta en selle, je ne suis préoccupé 
que d’une chose. 

— Laquelle ? 

— C’est de savoir quelle était cette femme qu’il poursuivait et qui Ta si 
cavalièrement salué d’un coup de pistolet. Était-elle jolie ? était-elle jeune ? 
Voilà ce qui m’intrigue. 



— Henri, dit Noë en riant, je voudrais trouver un messager qui se rendît en 
Navarre. 

— Et pourquoi, drôle ? 

— Pour l’envoyer à Beaumanoir dire à la belle Corisandre que le prince Henri de 
Navarre... 

— Chut ! malheureux... Tais-toi ! 

Et le prince donna un coup d’éperon à son cheval, et les deux jeunes gens 
reprirent leur route, laissant en travers du chemin René le Florentin évanoui... 



Chapitre 3 


Le lendemain de cette soirée d’orage qui avait coûté si cher au parfumeur René 
le Florentin, nous eussions, au coucher du soleil, retrouvé le jeune prince Henri 
de Navarre et son compagnon Amaury de Noë sur le seuil d’une hôtellerie du 
pays blaisois, entre Blois et le village de Beaugency. 

L’hôtellerie était de piteuse apparence, en dépit de son enseigne, qui portait 
qu’au Rendez-vous des rois Mages on hébergeait les grands seigneurs et les 
simples gentilshommes. Quelques poules assez maigres grattaient le fumier de la 
cour, un chien-loup sommeillait sur le seuil et, devant la porte, le maître de la 
maison, devenu son propre cuisinier, plumait une oie pour le souper des 
voyageurs que le ciel lui envoyait. Une fille de cuisine allumait le feu à 
l’intérieur, et la femme de l’aubergiste dressait la table, tandis que l’unique 
garçon de ferme étrillait les montures des deux gentilshommes, attachées à la 
porte de l’écurie. 

Henri de Navarre et Amaury de Noë étaient installés à califourchon sur une 
grande poutre couchée devant la maison et se tournaient irrévérencieusement le 
dos. Henri rêvait, jetant un vague regard autour de lui. 

Amaury avait tiré un livre de sa coche et lisait. Tout à coup Henri se retourna 
vers lui : 

— Peste ! dit-il, comme tu es lettré, mon mignon ! et que lis-tu là, Amaury ? 

— Le dernier, livre de messire de Bourdeille, abbé de Brantôme : la Vie des 
Dames galantes. Il faut bien passer le temps. 

— Merci ! cela veut dire que ma conversation te force à compter les heures. 

— Oh ! pardon, fit Amaury. Votre Seigneurie est injuste. 

— Tu trouves ? 

— Et sa conversation est des plus attrayantes ; mais... 

— Mais ? fit Henri. 

— Votre Seigneurie ayant autre chose à faire, sans doute, que de m’en régaler, et 
n’ayant point daigné échanger avec moi trois paroles depuis ce matin, j’ai pensé 



que ce que j’avais de mieux à faire était de m’en passer. 

— Ton indépendance me plaît assez, Amaury, mon mignon, mais j’y mets un 
terme. 

— Ah ! Votre Seigneurie daigne enfin causer avec moi ? 

— Comme un simple mortel. 

— À quoi donc rêviez-vous, Henri ? 

— À Corisandre. 

— Toujours ? 

— Pourquoi-pas ? 

— Mais, dame ! répondit Noë, parce que les femmes ; ne méritent pas toujours 
qu’on songe à elles jour et nuit. 

— Oh ! celle-là... 

Amaury frisa sa moustache blonde et garda le plus éloquent et le plus sceptique 
des silences. Le prince reprit : 

Et puis, Noë, mon bel ami, une chose m’intrigue fort. 

— Quoi donc, Henri ? 

— Tu sais que Corisandre m’a donné une lettre ? 

— Oui. 

— Pour son amie d’enfance, la femme de l’argentier Loriot. 

— Précisément. Eh bien ? 

— Eh bien ! je ne serais pas fâché de savoir ce que cette lettre peut contenir, mon 
mignon. 

— Malheureusement, elle est attachée par un joli fil de soie, retenu lui-même par 
un sceau de cire bleue. 

— Hélas ! je le sais bien. 

— Et la décacheter serait un acte d’indélicatesse. 



Peuh ! une lettre écrite par une femme qui vous aime. 
























































— Dame ! 


— Malgré cette considération, je suis de ton avis, et je ne me permettrais pas de 
briser le scel. Mais... hélas... 

Henri s’arrêta et poussa un profond soupir. 

— Eh bien ? interrogea Noë. 

— Il m’est arrivé un malheur. 

— Bah ! et lequel ? 

— Le scel s’est brisé tout seul. 

— Comment cela ? 

— Ou plutôt il s’est fondu... il a fait très chaud aujourd’hui. Nous nous sommes 
arrêtés dans une auberge à la porte de Blois, pour déjeuner. J’ai posé la lettre de 
Corisandre et celle de ma mère au soleil. Le soleil a fondu la cire tandis que nous 
sablions le petit vin aigrelet de la Loire. 

Et le prince de Navarre tira les deux lettres de son pourpoint et les tendît à son 
ami Amaury de Noë. 

— Tiens, c’est vrai, dit celui-ci, mais si le soleil a fondu la cire, il n’a pas pu 
défaire le nœud du fil de soie. 

— C’est juste. Seulement... 

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire. On peut refaire un nœud après l’avoir 
défait. 

— Ah ! s’il était question de la lettre de M me Jeanne de Navarre, laquelle lettre, 
après tout, vous est adressée, comme il faudra toujours que vous l’ouvriez à 
Paris... Je vous dirais... 

— Celle-là m’intéresse peu. 

— Qui sait ? 

— Elle renferme sûrement de la politique, et la politique m’ennuie... tandis que 
la lettre de Corisandre... Mais enfin, puisque tu prétends que ce serait mal... 



Henri de Navarre n’acheva point. Le trot de plusieurs chevaux se fit entendre sur 
la route jusqu’alors déserte et silencieuse. Les deux gentilshommes se 
retournèrent et virent une troupe composée de trois cavaliers s’avançant vers 
l’hôtellerie qui s’intitulait pompeusement le Rendez-vous des rois Mages. 

Henri de Navarre remit les deux lettres dans sa poche et se leva pour mieux voir. 
Le troisième cavalier, celui qui fermait la marche, était une femme. 

Le premier était un homme déjà vieux, portant justaucorps de drap brun, feutre 
sans plume, et, pour toute arme, une arquebuse pendue à l’arçon de sa selle, trois 
signes évidents qu’il n’était pas gentilhomme. En revanche, il avait l’apparence 
d’un bourgeois de ville cossu et parfaitement heureux. 

Derrière lui venait une sorte de domestique portant à l’arçon et sur le coussinet 
de la selle deux grosses valises. Enfin, la femme qui fermait le petit cortège et 
qui montait une fort belle jument blanche portait également le costume 
bourgeois. Mais elle était si jolie sous son masque, - car les femmes d’alors 
voyageaient ordinairement masquées, - elle était si élégante en sa taille pleine de 
souplesse, elle maniait sa monture avec une aisance telle, qu’on eût dit une dame 
de qualité voyageant incognito en compagnie de ses serviteurs. 

— Holà ! cria le bourgeois, holà, l’hôtelier ! 

L’hôtelier, qui plumait son oie et n’avait point quitté ; le seuil de sa porte, leva 
fort nonchalamment la tête et regarda assez insolemment le bourgeois. 

— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? demanda-t-il. 

— Parbleu ! répondit le bourgeois en mettant pied à terre et d’un ton qui prouvait 
fort bien qu’il avait l’escarcelle ronde, je veux souper et coucher. 

L’hôte parut hésiter et regarda les deux jeunes gens. Son regard signifiait clair 
qu’il tenait peu à héberger des bourgeois alors qu’il avait des gens de qualité 
chez lui. Mais Henri de Navarre, qui sans doute avait compris ce regard, lui dit : 

— Eh bien ! maître, est-ce que vous refusez la pratique ? 

L’hôtelier balbutia : 

— J’en demande pardon à Votre Seigneurie, mais je ne m’attendais pas à ce 
surcroît de voyageurs, et... 



Au lieu d’achever sa phrase, l’hôte montra son oie qu’il avait fini déplumer. 


— Je comprends, dit Henri, l’oie nous est destinée ? 

— Oui, messire. 

— Et il ne vous reste plus rien ? 

— Presque rien, du moins. 

— Eh bien ! dit le prince, nous partagerons l’oie avec ce brave homme. 

Puis, s’adressant au bourgeois : 

Mon brave homme, lui dit-il, je vous invite à souper... 

Le bourgeois salua jusqu’à terre et murmura quelques mots de gratitude. 

Pendant ce temps, l’hôte, qui avait subitement changé d’attitude et de langage, 
s’empressait d’aider la jeune femme à descendre de cheval et criait à son garçon 
d’écurie : 

— Hé ! toi, Nicou, débride-moi ces chevaux et donne-leur un solide coup de 
bouchon tout de suite et un double picotin dans un quart d’heure. 

— Messire, balbutiait le bourgeois, qui se confondait en salutations, je suis 
touché de votre courtoisie ; on voit bien que vous êtes un bon gentilhomme. Un 
noble d’hier, un gentillâtre de colombier aurait mangé l’oie à lui tout seul. 

— Mon brave homme, répondit gaiement Henri, nous mangerons l’oie 
ensemble, et nous l’arroserons, ventre-saint-gris ! avec le meilleur vin de notre 
hôte. 

— Oh ! quant à du vin, dit le bourgeois, j’en ai là une outre à l’arçon de ma selle 
dont vous me direz des nouvelles, mon gentilhomme. 

Et le bourgeois désignait une peau de bouc gonflée qui rebondissait sur le flanc 
de son cheval. 

Mais déjà Henri de Navarre ne regardait plus le cheval, ni le bourgeois, ni 
l’outre. La voyageuse était descendue de sa haquenée et elle avait ôté son 
masque. Or, chez elle, la tournure n’avait point trop fait présumer du visage. Elle 
était merveilleusement belle. C’était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, 
blanche comme un lis, avec des cheveux noirs comme l’aile d’un corbeau, des 



lèvres d’un rouge cerise et de grands yeux bleus un peu tristes. 


Henri de Navarre se leva fort précipitamment de la poutre sur laquelle il était 
demeuré jusque-là à califourchon, et il salua la jeune femme avec un 
empressement qui fit sourire Amaury de Noë. 

— Hé ! hé ! pensa le jeune homme, Henri se plaignait tout à l’heure de trop 
songer à Corisandre... Qui sait ? 

Le bourgeois demanda une chambre, offrit la main à la jeune femme et pénétra 
dans l’intérieur de l’auberge. Henri suivit de l’œil la belle inconnue. 

— Peste ! murmura Noë, quand elle eut disparu, les bourgeoises de ce pays me 
semblent plus jolies que les grandes dames. Qu’en pensez-vous, Henri ? 

— Elle est charmante, Noë, mon mignon. 

— Et tout aussi jolie que Corisandre. 

— Chut ! fit Henri, scandalisé de la comparaison. Mais il vient de me passer une 
drôle d’idée dans la tête. 


— Bah ! 

— Qui sait si cette femme n’est pas celle de la nuit dernière ? 

— Que poursuivait René ? 

— Oui. 

— C’est possible. Cependant son cheval est blanc, et celui de l’amazone était 
noir. 

— Qu’est-ce que cela fait ? On change de cheval en route. 

— C’est vrai ; mais l’amazone était seule. Celle-là est accompagnée de deux 
solides gaillards. 

— N’importe ! murmura le prince, j’ai la conviction que c’est elle, et, morbleu ! 
je m’en assurerai, Noë, mon ami. 

Puis, comme s’il avait eu hâte de revoir l’inconnue, le prince dit à l’hôte : 

— Çà ! maître gargotier, dépêche-toi. J’ai faim. 



L’hôte rentra dans sa cuisine pour allumer ses fourneaux, et le jeune prince se 
mit à califourchon sur sa poutre. 

— Henri, Henri, je gage que vous n’avez ni faim, ni soif. 

— Es-tu fou ? 

— Seulement, vous êtes pressé de revoir votre inconnue ? 

— Tais-toi, drôle ! 

— Et je ne m’étonnerais pas... que... d’ici à ce soir... 

— Eh bien ? 

— Vous n’en soyez toqué, comme dit Brantôme. 

— J’aime Corisandre... 

Noë laissa bruire un rire moqueur sur ses lèvres. 

— Je le crois, dit-il, mais... en voyage... 

— Qu’arrive-t-il ? 

— Une amante absente perd ses droits ni plus ni moins qu’un mari à la guerre ou 
à la chasse. 

— Noë, tu blasphèmes... 

— Mais, non. 

— Tu nies l’amour. 

— Au contraire. 

— Et quand tu prétends que je n’aime pas Corisandre... 

— Je n’ai pas dit cela. 

— Que je pourrais en aimer une autre... 

— Moi, interrompit Noë, je suis philosophe. 

— Qu’est-ce que cela veut dire ? 


— J’ai des principes... 



— En quoi consistent-ils tes principes ? 

— À découvrir saint Pierre pour couvrir saint Paul. 

— Je ne comprends pas. 

— Eh bien ! je vais faire comme la reine Marguerite de Navarre et parler par 
allusions et métaphores. 

— Voyons. 

— Je suppose que vous vous appeliez Amaury de Noë, et que je sois, moi, Henri 
de Navarre. 


— Bon ! 

— J’ai laissé une femme adorée en Béarn, on la nomme Corisandre. 

— Très bien. 

— Je rencontre ici une autre femme fort belle qui se nomme... Supposez un nom 
quelconque, Minerve ou Diane. 

— Après ? 

— Corisandre, qui est en Béarn, représente pour moi saint Pierre, et Minerve ou 
Diane, saint Paul. 

— Noë, mon mignon, vous êtes un débauché. 

— C’est possible. 

— Et vos principes ne sont pas les miens. 

— Peuh ! on verra. 

Comme Amaury achevait, l’hôte vint annoncer aux deux gentilshommes que 
l’oie rissolait, en broche et qu’une certaine matelote d’anguilles était servie entre 
deux flacons poudreux de vin de Beaugency, un pot de rillettes de Tours et un 
reste de quartier de venaison. 

Au même instant, le bourgeois et la jeune femme qui l’accompagnait revinrent 
après avoir réparé le désordre de leur toilette de voyage, et Henri de Navarre, 
comme s’il eût pris à tâche de justifier les prédictions de Noë, offrit la main à la 
belle inconnue et la fit asseoir à sa droite, à la place d’honneur. 



Le bourgeois était un homme d’environ cinquante ans, chauve, à la figure ronde 
et franche, au regard doux, mais non dépourvu cependant d’une certaine énergie. 
Il était sobre de paroles sans être taciturne, respectueux envers les 
gentilshommes sans bassesse et sans obséquiosité. Il buvait sec et mangeait avec 
un appétit que ne faisait point prévoir son abdomen volumineux. 

La jeune femme, à laquelle il disait vous et qu’il appelait Sarah, était pleine de 
décence et de distinction ; elle répondit avec esprit aux galanteries du jeune 
prince et de son compagnon, eut deux ou trois sourires sans que son œil bleu 
cessât d’être légèrement triste, et de même que le bourgeois lui donnait le nom 
de Sarah, elle l’appela Samuel. Malgré quelques questions assez discrètes des 
deux jeunes gens, Samuel et sa compagne se tinrent, pendant tout le souper, sur 
une extrême réserve, ne parlèrent point de leurs affaires et se bornèrent à dire 
qu’ils venaient de Tours et allaient à Paris. Puis, le repas terminé, la belle Sarah 
se retira dans un petit cabinet voisin ou on lui avait dressé un pliant. 

Fort désappointé, Henri de Navarre prit le bras de son ami Noë et l’entraîna sur 
la grande route. 

— Allons respirer au clair de lune, lui dit-il. 

— Est-ce que vous voulez me parler de Corisandre ? 

Henri tressaillit. 

— Tu railles, drôle ! 

— Dame ! ce que j’avais prédit s’est réalisé, il me semble. 

— Comment ? 

— Vous êtes toqué de la belle bourgeoise. 

— Moi ! allons donc ! 

— Tarare ! chanta Noë. Vous vous êtes moqué de mes principes, mais vous les 
mettez en pratique. 

— Tu te trompes, seulement elle m’intrigue... 

— L’intrigue est le vestibule de l’amour. 

— Crois-tu ? fit naïvement le prince. 



— Dame ! 


— Est-ce sa fille ? est-ce sa femme ? est-ce l’amazone de la nuit dernière ? 

— Voilà, dit Noë, ce qu’il est fort difficile de savoir. 

— Si c’est sa fille... 

— Eh bien ? 

Henri de Navarre parut embarrassé. 

— Eh bien ! dit-il, il a une jolie fille, voilà tout. 

Amaury partit d’un éclat de rire. 

— Si c’est sa femme... oh ! alors... 

— Ah ! pauvre Corisandre ! murmura Noë. 

Henri se mordit les lèvres. 

— Tu es un abominable plaisant, dit-il. Aussi bien je te romps en visière et je 
vais me coucher. 

Et, en effet, Henri de Navarre souhaita le bonsoir à son compagnon, rentra dans 
l’auberge, se fit donner une lampe et gagna la chambre qu’on lui avait préparée. 
Là il s’assit sur son lit, oublia de se déshabiller et se prit à rêver, non point à 
Corisandre, mais à la belle inconnue. Puis, tout à coup il tressaillit. 

— Ma parole d’honneur, se dit-il, je crois que Noë a raison, et je vais, si cela- 
continue, oublier Corisandre. Ma foi ! je ne vois qu’un moyen de songer à elle et 
d’y songer sans distraction aucune : c’est de lire cette lettre qu’elle écrit à son 
amie d’enfance, la femme de l’argentier Loriot. 

Et le prince tira la lettre de son pourpoint et en dénoua le fil de soie sans 
scrupule. 

— Tant pis ! se dit-il, c’est l’amour qui me rend indiscret. 



Chapitre 4 


Henri de Navarre déplia la lettre de Corisandre, comtesse de Gramont, 
s’approcha de la lampe qu’il avait placée sur une table et lut : 

« Ma chère Sarah. » 

Ces premiers mots le firent tressaillir. 

— Sarah ! se dit-il ; mais la femme avec qui je viens de souper se nomme Sarah 
pareillement. Si... c’était elle ! 

Il poursuivit : 

« Ma lettre t’arrivera à Paris, rue aux Ours, dans ton comptoir, dont tu ne bouges 
du jour de l’an à la Saint-Sylvestre. » 

Henri s’interrompit encore : 

— La Saint-Sylvestre est le dernier jour de l’année, se dit-il, c’est-à-dire le 
31 décembre, et si Corisandre dit vrai, malgré ce nom de Sarah, il ne doit y avoir 
aucun rapport entre mon inconnue de ce soir et la femme de l’argentier Loriot ! 

Cette réflexion faite, le prince continua à lire : 

« Cette lettre te sera remise, ma chère Sarah, par un jeune gentilhomme de belle 
tournure et de mâle prestance, qui s’en va à Paris pour la première fois. Ce jeune 
gentilhomme s’appelle Henri, Henri de Bourbon, prince de Navarre, et la volonté 
de M me la reine Jeanne d’Albret, sa mère, l’envoie à Paris incognito. Il se 
présentera chez toi sous le nom de Henri tout court, et tu n’auras pas l’air d’en 
savoir ni d’en deviner davantage. Mon jeune prince, chère mignonne, est brave, 
hardi, spirituel, mais, il a vingt ans... 

« Comprends-tu ? 

« Or, ma mignonne, il faut que je te fasse un aveu en rougissant... je l’aime ! 

« Je l’aime et il m’aime, ou du moins il croit m’aimer. 

« Il m’a quittée ce matin aux premières clartés de l’aube, en me baisant les 
mains, en m’accablant de promesses, en jurant de m’aimer toujours. 



« Mais les serments d’un enfant de vingt ans, le temps les emporte, l’absence les 
efface... » 

— Tiens ! s’interrompit Henri de Navarre, est-ce que Corisandre aurait deviné 
que je rencontrerais, entre Blois et le village de Beaugency... Poursuivons : 

« Or, je suis jalouse, ma chère Sarah, jalouse comme une fille d’Espagne, et 
quelque chose me dit que ce cœur que Henri m’a donné, et qui est mien, sera pris 
par une autre, à Paris, si je n’y prends garde ! » 

— Pauvre Corisandre ! murmura Henri de Navarre en manière d’aparté. 

La comtesse de Gramont continuait : 

« C’est donc à toi que je m’adresse, Sarah, ma mignonne, et je te confie mon 
Henri. 

« Cet abominable Paris est plein de femmes séduisantes et pernicieuses. Mon 
Henri est beau, elles me le voleront. 

« Or, voici à quoi j’ai songé. Il y a bien quatre ou cinq années, depuis que tu as 
épousé l’argentier Loriot, que nous ne nous sommes vues ; mais tu dois être plus 
belle que jamais, ma Sarah, et je suis persuadée que les galants et les amoureux 
doivent se morfondre dans la rue aux Ours ; dès l’entrée de la nuit. 

« Si Henri te voit, - et il te verra, puisqu’il te porte ma lettre, - il pourrait bien en 
augmenter le nombre. 

« Heureusement, ma Sarah, tu es aussi vertueuse que belle, et je te sais, en outre, 
mon amie. 

« Si Henri venait à m’oublier un peu pour songer à toi, ce ne serait que demi- 
mal : car tu saurais le retenir et le repousser tour à tour en puisant dans l’arsenal 
de coquetteries que nous autres femmes nous avons à notre service... 

« Ne comprends-tu pas encore ? 

« Non, peut-être. 

« Eh : bien ! écoute : 

« Si mon Henri vient à t’aimer, il ne songera point à toutes ces nobles dames 
empanachées qui trament leurs robes de drap d’or dans les corridors, du Louvre. 



Tu l’absorberas complètement, le remettant de jour en jour, promettant sans 
cesse et me tenant : jamais, et tu me l’amèneras ainsi tout doucement jusqu’à 
l’heure de son départ de Paris. 

« Comprends-tu maintenant ? 

« Oui, n’est-ce pas ? 

« Quand mon Henri sera de retour en Béarn, je saurai bien lui faire payer cher 
ses intentions de trahison. 

« Adieu, ma bonne Sarah, souviens-toi de notre enfance passée sous les grands 
arbres du manoir de mon père, et aime-moi toujours. 

« Je joins à ma lettre quelques lignes sous un autre pli pour ton vieil époux qui, 
je l’espère bien, mettra son escarcelle, si besoin est, au service ; de mon Henri. 

« Adieu encore. » 

Ta Corisandre. 

— Ventre-saint-gris ! s’écria : Henri de Navarre quand il eut terminé la lecture 
de cette lettre, mais Corisandre est plus rouée qu’une potence ! Quelle 
perfidie !... 

Henri jetait cette imprécation aux murs de sa chambre, quand on gratta 
doucement à la porte. 

— Entrez ! dit-il. 

C’était Noë. 

— Ah ! te voilà, dit le prince. 

— Dame ! répondit humblement le railleur et spirituel jeune homme, je crains 
que Corisandre ne nous ait brouillés, et... 

Noë s’interrompit en voyant la lettre ouverte que le prince tenait encore à la 
main. 







































































































— Ah ! ah ! fit-il. 

— Corisandre est une perfide, dit Henri, et elle me payera cher sa trahison. 

Il tendit la lettre à Noë. 

— Tiens, lis ! dit-il. 

Noë prit la lettre et s’approcha gravement de la lampe. 

— Oh ! les femmes ! murmura Henri avec colère. 

— Chut ! fit Noë qui lisait attentivement l’épître de la comtesse. 

Il la lut jusqu’au bout sans lever la tête, sans laisser échapper une réflexion, et, 
quand il eut fini, il la rendit silencieusement à Henri. 

— Comment ! s’écria celui-ci, cela ne t’émeut pas davantage ? 

— Non, certes. 

— Et tu ne trouves pas ?... 

— Je trouve que la comtesse est une femme habile, voilà tout. 

— Mais... enfin... que ferais-tu à ma place ? 

— Moi, répondit, Noë, je recachetterais cette lettre avec soin. 

— Après ? 

— Et, arrivé à Paris, je la porterais à son adresse. 

— Jamais ! 

— Je feindrais de tomber amoureux de l’argentière Sarah, poursuivit Noë... 

— Et puis ? 

— Et puis j’oublierais Corisandre, et je me ferais à la cour une liaison 
convenable. De cette façon je tromperais à la fois Corisandre et sa complice... 

Henri haussa les épaules : 

— Ton plan est joli, dit-il, mais il pèche par la base. 



— En quoi, mon prince ? 

— En ce que nous n’irons pas à la cour. 

— Bah ! et pourquoi ? 

— Parce que nous voyageons incognito, a dit ma mère. 

— Ce n’est pas une raison. 

— Tu crois ? 

— Et je gage que, dans sa lettre, Jeanne de Navarre vous conseille, au contraire, 
de vous présenter à la cour sous un nom quelconque. 

— C’est ce que nous saurons à Paris. 

— Ah ! ma foi ! dit Noë, puisque vous avez ouvert la lettre de Corisandre, vous 
pourriez bien ouvrir celle de votre mère la reine. 

— Tu as raison, Noë, mon ami. Aussi bien vais-je le faire. 

Et tandis que Noë renouait le fil de soie qui scellait naguère la missive de la 
comtesse de Gramont, Henri de Navarre dénoua celui qui fermait la lettre de sa 
mère. Les instructions de M me Jeanne d’Albret, reine de Navarre, étaient des 
plus claires et conçues en ces termes : 

« Cher prince, mon fils. 

« Je n’ai point voulu vous dire le but de votre voyage de peur que le funeste 
amour qui vous attache à Corisandre, - une femme de plus de beauté que de 
sagesse, soit dit en passant, - ne vous empêchât d’obéir à ma volonté. 

« Mais je pense qu’une fois à Paris vous serez plus raisonnable, et songerez 
qu’un prince héritier du royaume de Navarre, et descendant du roi saint Louis, se 
doit à la fois à sa lignée et au bonheur des peuples qu’il aura à gouverner un jour. 

« Tandis que vous courtisiez Corisandre, le roi Charles neuvième, notre cousin, 
négociait avec moi un mariage entre vous et sa sœur Marguerite de France. 

« C’est donc relativement à ce mariage que je vous envoie Paris. 

« Mais, comme je me défie des intrigues de M me Catherine de Médicis, qui 
n’aime point ceux de la religion, j’ai voulu que vous arriviez incognito à la cour 



de France, à la seule fin que vous puissiez voir la princesse Marguerite et vous 
assurer qu’elle vous pourra convenir. 

« Le lendemain de votre arrivée, vous irez au Louvre et demanderez à parler à 
M. de Pibrac, capitaine dans les gardes de S.M. le roi Charles neuvième. 

« Vous montrerez à M. de Pibrac l’anneau que je vous ai donné et que vous 
portez au petit doigt de la main gauche. 

« M. de Pibrac se mettra sur-le-champ à votre disposition et vous présentera à la 
cour de France comme un gentilhomme béarnais qui lui est chaudement 
recommandé. 

« De cette façon, vous pourrez voir à votre aise M me Marguerite de France, votre 
fiancée, et comme elle est fort belle, je ne doute pas que vous n’en tombiez 
amoureux et ne pensiez bientôt plus à cette intrigante de Corisandre. 

« Tandis que vous serez à Paris, je ferai de mon côté mes préparatifs de départ et 
je ne tarderai point à vous aller rejoindre. 

« Ce ne sera qu’alors, mon cher enfant, que vous paraîtrez avec votre nom et 
avec vos titres et qualités. 

« Pour tout le reste, fiez-vous-en à M. de Pibrac, qui a mes instructions, et 
gardez-vous de paraître autre chose qu’un pauvre cadet de Gascogne dont 
l’escarcelle est mince. » 

Là se terminait l’épître de M me la reine de Navarre. 

— Eh-bien ! Noë, s’écria Henri qui était fort étonné, que penses-tu de tout cela ? 

— Je pense, répondit Noë, que M me Jeanne, la reine votre mère, a raison. 

— En quoi ? 

— En ce qu’elle vous veut marier... mais... 

Noë s’arrêta. 

— Je ne pense pas que M me Marguerite de France soit précisément la femme qui 
vous convienne. 


— Pourquoi ? 



— Oh ! je ne sais. 

— Mais... enfin... est-elle laide ? 

— Au contraire, on la dit fort belle. 

— Est-elle... méchante ? 

— Trop bonne, mon prince, et on dit même... 

— On dit... 

— Oh ! fit Noë brusquement, ce qu’on dit ne me regarde pas, après tout. 
Seulement, elle est catholique. 

— Et je suis de la religion. 

— Justement. Quand la femme s’en va à la messe et le mari au prêche, ajouta 
Noë en branlant la tête, le ménage n’est jamais bon... 

— C’est vrai, ce que tu dis là, Noë. 

— Mais, après tout, M me la reine votre mère est une femme versée en politique 
et elle a peut-être de bonnes raisons pour conclure ce mariage. 

— Eh bien ! que ferais-tu à ma place ? 

— Moi, j’irais à Paris. 

— Bon ! Après ? 

— Je me présenterais au Louvre. 

— Très bien. 

— Je verrais M me Marguerite et je prendrais le temps de réfléchir. 

— Aussi bien, dit le prince, ferai-je comme tu le dis. 

— Et, en attendant, acheva Noë, je soufflerais ma lampe et je m’endormirais 
sans plus songer ni à Corisandre, ni à M me Marguerite de France, ni à cette belle 
inconnue. 

— Oh ! par exemple ! dit le prince, ceci est tout à fait différent, et puisque 
Corisandre... Enfin, nous verrons, Noë, mon ami. 



Sur ces derniers mots, le jeune héritier du trône de Navarre se glissa sous les 
couvertures, et Noë, lui souhaitant le bonsoir, éteignit sa lampe. 

Un quart d’heure après, Noë dormait profondément, et la petite hôtellerie était 
plongée dans le silence. 

Seul, Henri de Navarre ne dormait pas et continuait à se demander si son 
inconnue était la fille ou la femme de ce gros bourgeois qu’elle appelait Samuel. 
Un bruit lointain d’abord, et qui ne tarda pas à se rapprocher, arracha le jeune 
prince à ses méditations et le fit tressaillir. Ce bruit était celui que faisaient 
plusieurs chevaux qui s’en allaient au petit trot et ne tardèrent point à passer 
devant l’hôtellerie. 

Poussé par une vague curiosité, Henri de Navarre se leva et alla coller son visage 
au carreau de la croisée. Il vit alors une troupe de cavaliers qui, après avoir paru 
s’éloigner et continuer leur chemin, mettaient pied à terre et semblaient délibérer. 
Puis l’un deux se détacha du groupe, revint à pied vers l’hôtellerie et frappa à la 
porte. 

Un instant après, l’hôte se leva et alla ouvrir. Le cavalier entra et referma la porte 
sur lui. En même temps Henri de Navarre, qui s’apprêtait à regagner son lit, vit 
un rayon de lumière qui sortait du plancher, et il entendit fort distinctement la 
voix de son hôte. 

La chambre qu’occupait le prince était placée au-dessus de la cuisine, et ce rayon 
de lumière, qui filtrait à travers une fente du plancher, provenait d’une lampe que 
l’hôtelier venait d’allumer pour introduire l’étranger. Alors Henri de Navarre 
s’accroupit sans bruit sur cette fente et regarda. 

L’hôte causait à mi-voix avec le cavalier, et ce cavalier, Henri le reconnut sur-le- 
champ. C’était maître René le Florentin. 

— Oh ! oh ! pensa le prince, je crois qu’il est bon d’éveiller Noë. Peut-être 
faudra-t-il bientôt jouer de la rapière. 



Chapitre 5 

Le jeune prince s’avança vers le lit de Noë à pas de loup et le toucha légèrement. 

— Qui est là ? demanda Noë qui s’éveilla en sursaut. 

— C’est moi, tais-toi ! souffla Henri, qui lui plaça la main sur la bouche. 

Puis il se pencha à son oreille et lui dit tout bas : 

— Lève-toi sans bruit, viens voir et écouter avec moi. 

Noë ne comprenait pas, mais il se leva, et, conduit par le prince, il se laissa 
entraîner jusqu’à la fente du parquet, s’accroupit et regarda. 

Le cavalier que Henri de Navarre avait reconnu pour être le parfumeur de la 
reine mère, maître René le Florentin, s’était assis sur un escabeau et avait les 
jambes croisées comme un homme qui a l’habitude de se mettre à son aise. 

Devant lui, son bonnet de laine au poing, se tenait respectueusement l’hôtelier 
qui avait toujours sa lampe à la main. 

— Maître hôtelier, disait le Florentin, vous ne me connaissez pas ? 

— Non, messire. 

Mais vous avez ouï parler de la reine mère, M me Catherine de Médicis ? 

— Ah ! Jésus-Dieu ! fit l’hôtelier, qui salua avec un respect plein de terreur. 

— Et... vous savez lire ? 

— Assez couramment, messire. 

— Alors, regardez donc ceci. 

Le cavalier ouvrit son pourpoint et en retira un parchemin qu’il déplia et mit 
sous les yeux de l’hôte. 

Ce parchemin portait le sceau et les armes de France et il était couvert de trois 
lignes d’une grosse écriture fort lisible : 

« Ordre, disait-il, de laisser passer le porteur et au besoin, s ’il le requérait, de 
lui obéir. 



« Catherine. » 

L’hôtelier tout tremblant s’inclinant : 

— Je suis bon catholique et sujet fidèle, balbutia-t-il, croyez-le bien, 
monseigneur, et... 

— Il ne s’agit point de cela, imbécile, interrompit brusquement le Florentin. Il 
s’agit de me répondre. 

L’hôte respira. 

René poursuivit : 

— As-tu des voyageurs ici ? 

— Oui, messire. 

— Combien ? 

— Cinq. 

— Oh ! oh ! fit René. Et parmi eux, n’as-tu pas une jeune femme fort belle, 
voyageant avec deux hommes ? 

— Un gros bourgeois et un domestique, oui, messire. 

— C’est cela, dit René. 

— Et... quels sont les autres voyageurs ? 

— Deux jeunes gens, deux gentilshommes qui paraissent venir de loin, du Midi. 

— Oh ! oh ! grommela encore René dont l’œil s’illumina et brilla d’une sombre 
joie, qui sait si ce ne sont pas mes deux drôles de la nuit dernière qui m’ont si 
bien accommodé sur la route ? 

Henri de Navarre et Noë, l’oreille collée à la fente, écoutaient et ne perdaient pas 
un seul mot de cette conversation, bien qu’elle eût lieu à voix basse. 

Le Florentin reprit : 

— Voyons ! comment sont-ils vêtus ? 

— Ils ont des pourpoints de drap gris et des feutres noirs. 



— Bien... et leurs chevaux ? 

— L’un est blanc sale, l’autre bai brun. 

— Pardieu ! c’est bien cela. 

— Votre Seigneurie les connaît ? 

— Beaucoup. 

Le Florentin parut réfléchir un moment. 

— Ou sont-ils couchés ? demanda-t-il. 

— Au premier étage, là-haut. 

— Dans la même chambre ? 

— Oui, messire. 

— Et la femme ? 

— Dans une pièce à côté. 

— Est-elle seule dans la pièce qu’elle occupe ? 

— Oui, mais le gros bourgeois est dans un cabinet voisin. 

— Et le domestique ? 

— Il est avec le valet de ferme, dans l’écurie. 

— Très bien, dit le favori de la reine mère. Maintenant, tiens-tu à ta peau ? 

L’hôte frissonna. 

— Pour peu que tu y tiennes, poursuivit René, et que tu aies quelque répugnance 
à être pendu au bout d’une branche d’arbre, en face de ton auberge, je te 
conseille d’aller éveiller ta femme et tes enfants, si tu en as... 

— Mon Dieu ! exclama l’hôte effrayé. 

— Tu les emmèneras avec toi et vous irez achever votre somme sous un arbre ou 
sous une meule de foin. La nuit est belle, et vous aurez du malheur si vous vous 
enrhumez. 



— Mais, balbutia le pauvre hôtelier consterné, vous voulez donc me chasser de 
ma maison, monseigneur ? 

— Non, je t’invite à m’y laisser maître pendant quelques heures, voilà tout. 

— Et je pourrai y rentrer ? 

— Au soleil levant. Tu as l’air d’un bon diable et je défendrai à mes gens d’y 
mettre le feu. 

— Mais... qu’allez-vous donc faire ainsi, seigneur Dieu ? 

— Ce sont mes affaires. Seulement, je vais te donner un conseil ; si demain, en 
rentrant dans ta maison, tu trouves quatre cadavres, ceux des gentilshommes, 
celui du bourgeois et celui de son valet... 

— Eh bien ? demanda l’hôtelier, qui sentait ses cheveux se hérisser. 

— Tu creuseras un trou dans ton jardin et tu les enterreras. 

— Mais... les gens de justice ?... 

— D’abord ils ne sauront rien. Ensuite, s’ils apprennent quelque chose, tu leur 
diras mon nom. On m’appelle René le Florentin. 

Ce nom de René était sans doute bien connu de l’hôte, car il manifesta un violent 
effroi et prit l’attitude pleine d’humilité d’un homme qui craint pour sa vie. 

Le favori de la reine mère se leva alors et ajouta : 

— Maintenant, dépêche-toi, drôle, et déguerpis au plus vite ! 

Il fit un pas vers la porte, afin sans doute de rejoindre les estafiers qu’il avait 
laissés sur la route. 

Mais avant qu’il l’eût ouverte, un homme se montra sur la dernière marche de 
l’escalier qui prenait naissance à la cuisine et conduisait au premier étage. 

Cet homme avait une arquebuse à l’épaule et il ajustait le Florentin. 

Ce dernier, muet de stupeur, laissa retomber la main qui tenait déjà le loquet de 
la porte. 

L’homme à l’arquebuse, c’est-à-dire Henri de Navarre, fit trois pas vers René et 
lui dit : 



— Si tu ne veux que je te tue comme un chien, maître drôle, tais-toi, et garde-toi 
de bouger. 

René le Florentin avait bien une épée au côté, et une dague au flanc, mais il 
n’avait pas d’arme à feu, et il comprit sur-le-champ que son adversaire de la 
veille - qu’il avait reconnu du reste - lui enverrait une balle dans le crâne avant 
qu’il eût dégainé. 

Le prince ne tourna point la tête, n’abaissa point le canon de l’arquebuse, mais il 
dit : 

— Noë, mon ami, approche-toi de monsieur. 

Noë, qui se tenait derrière le prince, s’avança vers René, tout en jetant vers 
l’hôtelier stupéfait un regard dominateur. 

— Que faut-il faire de ce parfumeur ? demanda-t-il de sa voix fraîche et 
railleuse. 

— Lui demander son épée d’abord, mon mignon. 

— Bon ! dit le jeune homme. 

Et, s’adressant à René : 

— Pour un favori de la reine Catherine, dit-il, j’avoue que vous n’avez pas de 
chance, mon cher sire ; car vous venez de tomber dans nos mains comme un rat 
en une souricière. Baillez-moi votre épée de bonne grâce. 

René, ivre de rage, protesta d’un geste et sembla vouloir résister. 

— Gare ! Noë, cria le prince, range-toi, je vais faire feu... 

Le Florentin pâlit, mais il se croisa les bras et Noë lui détacha son épée qu’il 
portait avec un ceinturon. 

— Maintenant, prends-lui sa dague, continua le prince. 

Noë s’empara de la dague comme il avait pris l’épée. 

— Et puis, ajouta Henri de Navarre, comme il se pourrait faire que monsieur eût 
quelque couteau ou quelque pistolet dans ses poches, fouille-le donc, mon 
mignon. 



Le jeune homme jeta au pied du prince l’épée et la dague, fouilla René qui 
écumait de rage, mais que la gueule béante de l’arquebuse rendait docile, et il 
retira de ses poches une bourse fort bien garnie et toute rondelette, ainsi que le 
parchemin que tout à l’heure l’italien avait mis sous les yeux du malheureux 
hôtelier. 

Alors le prince abaissa son arquebuse et dit à l’hôtelier : 

— Prends cet argent. Monsieur avait oublié de te le donner pour acheter le droit 
de nous occire et d’enlever la jolie dame d’en haut. 

— Prends donc, imbécile ! ajouta Noë. Il est probable que monsieur n’aura plus 
bientôt besoin de rien. 

René sentit une sueur froide perler à son front. 

— Et cherche-nous une bonne corde neuve, ajouta le prince. 

— Ma foi ! pensa l’hôtelier, après tout, ces gentilshommes sont plus raisonnables 
que le Florentin : ils me payent. En honnête homme que je suis, je dois les servir. 

Et l’hôtelier détacha une corde qui servait dans la cuisine à faire sécher du linge : 

Le prince dit à René : 

— On ne vous tuera pas, maître parfumeur, à moins que vous n’essayiez de crier. 
Ainsi tenez-vous tranquille et laissez-vous garrotter gentiment. Au premier cri je 
relève mon arquebuse et je vous envoie chez le diable porter vos huiles et vos 
cosmétiques. 

Puis le prince fit un signe. 

Noë donna un croc-en-jambe à René, tandis que l’hôtelier le saisissait par les 
épaules. L’hôtelier était replet et courtaud ; il avait une vigueur de taureau, et il 
garrotta maître René le Florentin avec une dextérité sans pareille et une solidité à 
toute épreuve. 

— Faut-il le bâillonner ? ajouta-t-il naïvement. 

— Sans doute. 

L’hôte prit son mouchoir et bâillonna le parfumeur. 

— Voilà, dit-il. 



René se tordait, écumant, cherchant à rompre ses liens, et mordait son bâillon 
avec fureur. 

— Maintenant, dit le prince, tu vas descendre monsieur à la cave et tu l’y 
laisseras quelques heures, jusqu’à demain soir, par exemple. 
















Comme dans bon nombre d’hôtelleries de province, l’entrée de la cave se 
trouvait dans la cuisine même, à droite du comptoir sur lequel brillaient les pots 
d’étain et les cruches de grès, et cette entrée était fermée par une trappe que 
l’hôte s’empressa de soulever. 

— Eh bien ! ordonna Noë, charge monsieur sur tes épaules et descends-le dans 
ton caveau le plus profond. 

L’arquebuse de Henri de Navarre opérait de tels miracles que le digne cabaretier 
n’hésita pas un seul instant. 

Il prit dans ses bras robustes le favori, réduit à l’impuissance, et disparut avec lui 
dans les profondeurs de la cave. 

Alors Henri et Noë tinrent conseil. 

— Tout cela est fort bien, dit le prince, mais... 

— Mais... quoi ? 

— Ces hommes armés qui sont sur la route ? 

— Eh bien ? 

— Quand ils verront que leur maître tarde à venir, ils cerneront la maison, 
enfonceront les portes et nous ne pourrons tenir longtemps contre eux tous... 

— C’est vrai, dit Noë, mais j’ai une idée. 

— Laquelle ? 

— Tandis que vous allez éveiller le bourgeois et sa femme... 

— La femme, très bien, dit le prince, mais le bourgeois... à quoi bon ? 

— Ah ! Henri murmura Noë, voilà que vous punissez René le Llorentin et que 
vous songez à l’imiter ! C’est un peu léger... 

Le prince se mordit les lèvres. 

— Soit, dit-il, j’éveillerai le bourgeois. Après ? 

— Le bourgeois et sa femme... 



— Bon ! ensuite ? 

— L’hôtellerie a deux portes : l’une que voilà, et qui donne sur la route, l’autre 
qui va dans la basse-cour et le jardin. 

— Très bien. 

— J’ai remarqué tout cela dans la journée. La basse-cour a une issue dans les 
champs. Le bourgeois, sa femme et nous-mêmes, nous pouvons très bien monter 
à cheval dans la basse-cour, prendre le sentier garni de saules qui est au bout et 
partir au grand galop... pour rejoindre la route après un long détour. 

— Parfait, dit le prince ; mais les hommes à cheval ? 

— Je m’en charge... 

— Toi ? 

— Moi, dit froidement Noë. Allez éveiller le bourgeois et sa femme. 

Henri de Navarre ne devinait pas trop ce que voulait faire Noë, mais il avait une 
certaine confiance dans les ressources d’esprit du jeune homme et il répondit : 

— Soit, agis comme tu l’entendras. 

L’hôte remonta de la cave. 

— Mon bon ami, dit Noë, il y a ici près une trentaine d’hommes qui, dans une 
heure, ne voyant pas revenir messire René le Florentin, s’empresseront de mettre 
le feu à la maison et te pendront, toi et les tiens, aux branches du saule de ta 
basse-cour. 

— Que dites-vous ? exclama l’hôte dont les cheveux se hérissèrent. 

— La vérité, mon bonhomme. 

Noë entrouvrit la porte et lui montra les cavaliers sur la route. 

— Jésus-Dieu ! je suis un homme perdu, balbutia le Blaisois. 

— Non, si tu fais ce que je vais te dire. 

— Voyons ? interrogea l’hôte en regardant Noë. 

Celui-ci continua : 



— Tu vas rejoindre ces cavaliers et tu leur diras : vous attendez votre maître, 
M gr René le Florentin, n’est-ce pas ? - Oui, te répondront-ils. - Eh bien ! diras-tu 
en clignant de l’œil : il n’aura pas besoin de vous pour l’instant... la dame a fini 
par se montrer accommodante et il vous engage à l’aller attendre à Orléans en 
emportant ces trente pistoles que voilà. 

En parlant ainsi, Noë prit dans la poche de l’hôte la bourse de René le Florentin, 
en vida le contenu sur une table, puis, sur ce contenu, prit trente pistoles qu’il 
remit dans la bourse. 

L’hôte soupira profondément. 

— Il faut bien faire la part du feu, dit le jeune homme. Porte-leur la bourse de 
leur maître ; grâce à elle, ils te croiront sur parole. 

— Donnez, dit Fhôte, soupirant toujours. 

— Et, ajouta Noë, comme il faut prévoir les trahisons, et que tu pourrais très 
bien les avertir de ce qui vient de se passer, je te jure que, si tu ne reviens seul, je 
mets le feu à ta maison et je fais sauter le crâne à ta femme d’un coup 
d’arquebuse. 

Cette dernière menace acheva de gagner l’hôtelier à la cause des deux jeunes 
gens. 

Il prit la bourse contenant les trente pistoles et s’élança sur la route. 

— Vite, Henri ! vite ! dit Noë : éveillons le bourgeois, et partons. 

Le prince s’arma d’un flambeau et, toujours son arquebuse sur d’épaule, il monta 
au premier étage et frappa à la cloison qui séparait sa chambre de la chambre 
occupée par la jeune femme. 

— Qui est là ? demanda celle-ci d’une voix tremblante. 

— Ouvrez, madame, ouvrez ! 

— Qui est là ? répéta le bourgeois, qui avait entendu frapper. 

— Il y va de votre vie, insista le prince. Ouvrez ! 

La belle voyageuse vint ouvrir à demi vêtue. 

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, qu’est-ce donc encore ? 



— N’étiez-vous pas la nuit dernière sur la route de Tours à Blois ? demanda le 
prince. 

— Oui, messire. 

— Un homme vous poursuivait ? 

— Oui... oui... fit-elle en pâlissant. 

— Eh bien ! cet homme vous poursuit encore... il a cerné la maison, et sans 
nous vous étiez perdue ! 

Alors le prince raconta brièvement au bourgeois et à sa femme ce qu’il venait de 
voir, d’entendre et de faire, ajoutant : 

— Habillez-vous sur-le-champ, ne perdez pas une minute... je vais seller les 
chevaux, il faut partir. 


§ 


Un quart d’heure après, en effet, les hommes de René le Florentin s’étaient 
éloignés, et le bourgeois, la jeune femme et leur valet montaient à cheval et 
prenaient le sentier qui s’enfonçait dans les champs. 

Le bourgeois s’était confondu en actions de grâces : il avait juré aux deux 
gentilshommes qu’il n’oublierait jamais, qu’il leur devait l’honneur et la vie ; 
mais il n’avait point répondu lorsque Henri de Navarre lui avait offert de 
raccompagner et de lui servir d’escorte, lui et Noë, jusqu’à la ville prochaine. 

— Allons ! murmura le prince en mettant à son tour le pied à l’étrier, je suis fixé 
maintenant : c’est le MARI. 


— Et il est jaloux, acheva le jeune sire de Noë. 



Chapitre 6 


Trois jours plus tard, Henri de Navarre et son ami Noë, arrivés à Paris le matin, 
descendaient la rue Saint-Jacques et traversaient le pont Saint-Michel. 

Quatre heures de relevée sonnaient à l’église Saint-Germain-PAuxerrois. 

Le pont Saint-Michel, comme tous les ponts de ce temps-là, était garni de 
boutiques, et chacune de ces boutiques portait une enseigne qui désignait fort 
clairement la profession de son propriétaire. 

Ici, c’était un barbier, là un orfèvre, plus loin un marchand de mercerie ; plus 
loin encore un pâtissier qui vendait des crêpes aux pommes, débitait du cidre, et 
avait écrit sur sa porte : 

À la belle Cauchoise ! 

À côté de cette dernière boutique, les deux jeunes gens, qui ne paraissaient point 
trop pressés de se rendre à leur destination, et s’en allaient d’un pas nonchalant, 
regardant et remarquant tout, aperçurent une pompeuse enseigne qui, sur-le- 
champ, attira leur attention. On lisait au-dessus, en grosses lettres dorées, cette 
pompeuse désinence : 

Maître René, dit le Florentin, 
gentilhomme toscan, 

parfumeur de S.M. la reine Catherine de Médicis. 

Noë poussa du coude son noble compagnon en lui montrant renseigne du 
parfumeur. 

— Hé ! hé ! lui dit-il, qu’en pensez-vous, Henri ? Je serais assez d’avis, moi, que 
nous entrions faire nos emplettes chez notre ami. 

— Tu railles, mon mignon, répondit Henri en riant. 

— Oui et non. D’abord je ne suis point fâché de savoir si par hasard le drôle 
serait revenu du pays blaisois ; en second lieu, comme on dit merveille de ses 
parfums et de ses huiles de senteur, je laisserais volontiers un écu blanc sur son 
comptoir. 

Et comme s’il n’eût pas voulu consulter plus longtemps le jeune prince, Noë 



franchit le seuil de la boutique du parfumeur. 

Un jeune garçon de quinze à seize ans, assis dans un coin sur un escabeau, se 
leva en voyant entrer les deux étrangers et vint à leur rencontre en ôtant 
respectueusement sa toque de velours bleu. 

Ce jeune homme avait une physionomie étrange et presque fatale. 

Pâle, maigre de visage, les cheveux d’un blond incolore, l’œil d’un bleu indécis, 
d’une taille au-dessus de la moyenne, mais chétif et débile, souffreteux en toute 
sa personne, un sourire triste et mystérieux glissant toujours sur ses lèvres 
minces, ce jeune homme frappait sur-le-champ l’attention de quiconque se 
trouvait par hasard en sa présence. 

Le parfumeur René avait ramené cet être bizarre on ne savait trop d’où. 

Ce n’était ni son fils ni son neveu. Il remplissait chez lui les fonctions de commis 
de vente, tenait la boutique ouverte, recevait les acheteurs, parlait le français 
avec un accent méridional fortement prononcé et n’avait jamais fait la moindre 
confidence à personne touchant son pays et son origine, bien qu’il y eût quatre 
ans passés qu’on le vit du matin au soir immobile et rêveur derrière les carreaux 
du favori de la reine mère. 

On le nommait Godolphin. 

Henri de Navarre et le jeune sire de Noë ne purent se défendre d’un léger 
mouvement de surprise à la vue de ce personnage, qui cependant s’avança vers 
eux avec l’humilité d’un marchand qui veut se ménager les faveurs de la 
pratique. 

— Que désirent Vos Seigneuries ? demanda-t-il en baissant les yeux. 

— Acheter des parfums, répondit Henri de Navarre. 

— D’abord, dit Noë, et ensuite dire bonjour à messire René le Florentin. 

— Ah !... vous le connaissez ? demanda Godolphin, qui parut tressaillir. 

— Nous sommes de ses bons amis, répliqua le prince en riant. 

— Maître René n’est point ici, messeigneurs. 

— Ah ! il est au Louvre, sans doute ? 



— Nullement. 


— Où donc est-il ? 

— En voyage. 

Noë et le prince échangèrent un regard moqueur. 

— Et, dit le premier, savez-vous quand il reviendra ? 

— Nous l’attendions hier, ce matin, aujourd’hui, et la signorina Paola, sa fille, 
est fort inquiète de ce retard. 

Comme Godolphin achevait de donner cette explication, une porte s’ouvrit au 
fond de la boutique et livra passage à une femme dont la vue produisit une vive 
impression sur les deux gentilshommes béarnais. 

C’était la signorina Paola elle-même, la fille de maître René le Florentin. 

Elle salua les jeunes gens avec la grâce et l’aisance d’une femme de qualité, et 
elle alla s’asseoir derrière un comptoir de chêne sculpté, sur lequel se trouvaient 
étalés des pots et des fioles, des sachets de couleurs différentes et des boîtes de 
poudre jaune, bleue, blanche, rouge, ayant chacune des propriétés différentes : 
les unes prolongeant la vie, disait-on, les autres l’abrégeant, disait-on encore ; 
quelques-uns conservant la beauté ; une autre encore brûlant le visage et faisant 
un monstre de la plus belle des femmes. 

Les deux jeunes gens s’occupèrent fort peu des fioles, mais, en revanche, ils 
regardèrent beaucoup la signorina Paola. 

Et, à vrai dire, l’Italienne méritait, certes, une semblable attention ; car elle était 
véritablement fort belle, mais belle d’une beauté sombre, énergique, insolente, 
qui rappelait trait pour trait le visage de son père, le hautain favori de la reine. 

Son grand œil noir était cruel, sa lèvre dédaigneuse, sa démarche altière. 

Il y avait en elle et dans toute sa personne quelque chose qui semblait s’indigner 
de la condition ou elle vivait. 

En effet, tandis que son père passait une grande partie de son existence au 
Louvre où, du reste, il avait un logis, Paola ne quittait point la boutique du pont 
Saint-Michel, et, malgré ses sollicitations les plus pressantes, le Florentin s’était 
toujours refusé à lui faire une autre existence. 



Ambitieuse comme son père, la Florentine caressait depuis l’âge de quinze ans - 
elle en avait alors près de vingt-cinq - un rêve que la malignité du sort semblait 
prendre à tâche de ne point réaliser. Elle voulait se marier et épouser un vrai 
gentilhomme - un gentilhomme de bonne maison. Et certes, à première vue, par 
le temps qui courait, c’était vraiment chose facile. 

Avant le roi Charles IX, une femme régnait au Louvre qui n’avait besoin que de 
froncer le sourcil pour mettre la France entière à ses genoux. 

Sur l’esprit de cette femme, un homme exerçait un empire étrange, mystérieux, 
pour ainsi dire despotique. 

Si Catherine régnait au Louvre, René le Florentin était bien certainement son 
premier ministre. En outre, René, disait-on, était plus riche que le roi et possédait 
dans sa patrie des palais de marbre dont les caves regorgeaient d’or. 

Enfin Paola était belle, si belle que la princesse Marguerite, sœur du roi, en avait 
éprouvé un vif mouvement de jalousie, un jour qu’elle l’avait aperçue derrière 
les vitres de cette boutique du pont Saint-Michel, où l’enchaînait la volonté 
paternelle. 

Certes, si le favori de la reine, l’homme devant qui tout tremblait, eût voulu 
marier sa fille à l’un des premiers barons chrétiens, il n’aurait eu qu’à faire un 
signe, mais René ne le voulait pas. René ne voulait point marier sa fille, et Paola 
cherchait vainement à battre en brèche cette inflexible volonté dont elle ne 
pouvait pénétrer le mobile. 

Jamais le Florentin n’avait voulu la conduire au Louvre ni la présenter à la reine 
Catherine ; jamais il ne lui permettait de quitter la boutique, et quand un beau 
gentilhomme en franchissait le seuil, Paola avait ordre de se retirer 
précipitamment. 

La jeune fille, sachant son père absent, mit ce jour-là beaucoup moins 
d’empressement à exécuter ses ordres. Au lieu de demeurer dans l’arrière- 
boutique, elle vint au contraire prendre place au comptoir, et elle chercha à fixer 
les regards des deux jeunes gens. 

— Oh ! oh ! pensa Noë, voilà réellement une belle fille. 

Paola regarda Noë et se dit pareillement : 



Voilà, en vérité, un charmant cavalier, dont les yeux bleus sont les plus beaux 
que j’aie jamais vus. 

— Belle demoiselle, dit Noë, qui s’approcha d’elle, mon ami et moi sommes des 
gentilshommes de province qui venons à Paris pour la première fois. 

— On ne le dirait point à votre tournure, messire, répondit Paola, qui se reprit à 
son rêve de trouver un mari gentilhomme. 

Et elle lui montra, à travers ses lèvres rouges comme une cerise de juin, deux 
rangées de dents éblouissantes. 

Puis elle ajouta : 

— Cependant vous disiez tout à l’heure que vous connaissiez mon père ? 

— Oui, signorina. 

Où donc l’avez-vous connu, si vous venez à Paris pour la première fois ? 

— En province, sur la route de Blois à Orléans. 

Henri de Navarre, pendant que Noë causait avec la belle parfumeuse, occupait 
l’attention de Godolphin, l’être chétif et souffreteux, et lui achetait des 
pommades, et des odeurs. 

Mais Godolphin, tout en débattant les prix de chaque fiole, dont il vantait les 
propriétés et les mérites, ne perdait point de vue un seul instant la signorina 
Paola et Noë. 

Celui-ci s’était familièrement accoudé sur le comptoir et faisait à la parfumeuse 
les plus doux yeux du monde. 

— Foi de gentilhomme ! murmurait-il tout bas, je ne comprends point, belle 
demoiselle, qu’un homme aussi puissant que le seigneur René, votre père, 
s’amuse à vendre des odeurs sur le pont Saint-Michel. 

— Ni moi non plus, soupira Paola. 

— Et, poursuivit Noë qui se trouvait en veine de galanterie, on comprend moins 
encore, peut-être, qu’une belle dame comme vous se morfonde en cette boutique, 
quand elle tiendrait si bien son rang au Louvre. 

Paola soupira de nouveau et ne répondit pas, mais elle lança une œillade 



incendiaire au blond Noë, qui lui dit tout bas : 

— Vous êtes belle à désespérer un saint, signorina. 

— Chut ! fit-elle tout bas. 

Et, du regard, elle, désignait Godolphin qui semblait se mordre les lèvres avec 
une sourde irritation. 

— Allons, Noë, mon bel ami, dit le prince de Navarre qui venait de terminer ses 
emplettes, viens-tu ? 

— Allons, répondit Noë, qui parut s’arracher avec quelque peine du comptoir de 
la belle Florentine. 

— Messire, lui dit cette dernière, qui étendit dédaigneusement la main vers l’écu 
que le prince déposa sur le comptoir, vous m’avez bien dit que vous connaissiez 
mon père, n’est-ce pas ? 

— Oui, signorina. 

— Que vous l’aviez rencontré en province ? 

— Précisément. 

— Sur la route d’Orléans à Blois ? 

— Rien n’est plus vrai. 

— Mais vous ne m’avez pas dit quand, ni en quel lieu ? 

— Il y a trois jours, dans une hôtellerie, répondit Noë, et je vous serais bien 
reconnaissant, signorina, si vous voulez lui faire nos compliments. 

— Je n’y manquerai point, dès son arrivée. Votre nom, messire ? 

— Noë, gentilhomme béarnais. 

— Paola s’inclina. 

Si même, poursuivit Noë, qui lui jeta un regard assassin, je savais à quelle heure 
on le rencontre... 


— Paola tressaillit. 



— Je lui viendrais faire ma révérence, poursuivit Noë. 

— Toujours le soir à la brune ; répondit Paola. Venez après le couvre-feu, vous le 
trouverez. 

Noë s’inclina, prit le bras du jeune prince, regarda une dernière fois la belle 
Florentine et sortit de la boutique, disant tout bas à son compagnon : 

— Allons au Louvre : M. de Pibrac sera quelque peu étonné, sans doute, de 
recevoir notre visite. 

Les deux jeunes gens sortis, Paola quitta le comptoir et fit un pas vers cette 
arrière-boutique qu’elle avait abandonnée en voyant entrer les deux 
gentilshommes. Mais sur sa route elle rencontra Godolphin. L’être chétif et 
bizarre était plus pâle que de coutume ; ses lèvres minces tremblaient d’émotion 
et de fureur. 

— Signora, dit-il en se plaçant résolument devant la fille de René, vous avez 
encore désobéi à votre père aujourd’hui ? 

— Que t’importe ? fit-elle avec hauteur. 

— J’ai ordre de veiller sur vous, vous le savez bien cependant. 

— Toi ? dit-elle avec un accent de mépris inconcevable. 

— Moi, dit Godolphin. 

— C’est-à-dire que mon père t’a placé auprès de moi comme un espion, et qu’il 
t’a chargé de lui rapporter jour par jour et heure par heure toutes mes actions ? 

— Votre père est mon maître ; et j’obéis. 

Paola jeta au jeune homme, qui baissait les yeux en parlant, un regard étincelant, 
sous lequel il frissonna des pieds à la tête. 

— Dis donc, misérable, lui dit-elle, qu’un autre motif te pousse à si bien 
exécuter les ordres de mon père ! 

À ces paroles, le pâle visage de Godolphin se colora d’un vif incarnât, et une 
sorte de cri étouffé jaillit de sa poitrine. 

— Grâce ! balbutia-t-il, en changeant sur-le-champ de visage et d’attitude, et 
tombant à genoux. Grâce !... je me tairai... 



— Misérable fou ! poursuivit Paola avec une indignation croissante, as-tu jamais 
pu croire que je l’aimerais ? 

— Grâce ! Paola, grâce !... 



























































































































































































































— Toi, chétif et difforme, toi sans origine, toi, vil laquais... 

À ces derniers mots, Godolphin se redressa. 

— Je ne suis pas un laquais, Paola, dit-il, je suis un employé. 

— Tu as été valet, mon père t’a recueilli je ne sais où... 

— C’est possible, mais... 

Il passa comme un rugissement dans la gorge crispée de Godolphin ; son œil 
bleu étincela. Il rejeta la tête en arrière avec une fierté suprême. 

— Je ne sais pas, dit-il, mais je crois que j’ai du sang noble dans les veines. 

Paola haussa les épaules et laissa bruire sur ses lèvres un rire dédaigneux. 

— Prends garde, Godolphin, dit-elle ; si tu continues à te faire l’espion de mon 
père, je finirai bien par trouver quelque gentilhomme qui, pour l’amour de moi, 
te brisera les os si mince qu’on en pourra faire de la pâtée pour les chiens du roi 
Charles. 

Et Paola passa hautaine et dédaigneuse devant Godolphin, qui tremblait de tous 
ses membres, et elle se retira dans l’arrière-boutique, dont l’accès était interdit au 
commis de René le parfumeur. 

Alors Godolphin se laissa tomber sur un escabeau, prit sa tête à deux mains et 
murmura avec rage : 

— Oh ! je la hais et je l’aime... je voudrais la tuer et je donnerais ma vie pour un 
baiser d’elle... 


Puis l’être bizarre fondit en larmes et laboura sa poitrine avec ses ongles... 



Chapitre 7 


Cependant Henri de Navarre et Noë, après être sortis de la boutique du 
parfumeur René le Florentin, descendirent le pont Saint-Michel et gagnèrent la 
rive droite de la Seine. 

Là, ils s’arrêtèrent un moment et parurent tenir conseil. 

— Eh bien ! dit Henri, allons-nous au Louvre ? 

— Cela me semble assez sage, répondit Noë, d’autant mieux que, ainsi que nous 
l’a dit notre hôtelier, M. de Pibrac doit être de service aujourd’hui. 

— Mais, observa le prince, il me semble que j’ai une certaine lettre de 
Corisandre à porter. 

— Rue aux Ours, chez l’argentier Loriot, n’est-ce pas ? 

— Précisément. 

Noë eut un fin sourire. 

— Je croyais, dit-il, que Corisandre était une perfide et que Votre Seigneurie 
avait quelque répugnance à... 

Noë s’arrêta. 

— Tu te trompes, Noë, mon mignon, je n’aime plus Corisandre... 

— Bah ! 

— Et je me vengerai même de sa perfidie. 

— Comment ? 

— En courtisant la belle argentière, son amie. 

Noë se prit à siffler un air de chasse : 

— Ce qui ne vous empêchera point, Henri, dit-il, à votre retour en Béarn, d’aller 
faire une humble révérence à Corisandre. 


— Jamais ! 



— Et de lui jurer que vous lui avez été fidèle. 

— Hé ! mais, dit le prince, tu me fais de la morale, il me semble ? 

— Dieu m’en garde ! 

— Et je pourrais bien, moi, te demander pourquoi tu conversais tout à l’heure si 
agréablement avec la fille de cet abominable René le Florentin ? 

— Elle est fort belle... 

— Peuh ! 

— Et je trouverais assez plaisant de m’en faire aimer. 

— Peut-être serait-ce dangereux... 

— Bah ! le danger est un charme de plus dans l’amour. 

— Noë, Noë, dit le prince, est-ce que ta sagesse s’en va ? Naguère tu me 
trouvais imprudent, voici que tu vas devenir téméraire. 

— Je ne suis pas prince, moi, et je ne viens pas à Paris pour... 

— Chut ! fit Henri, il sera toujours temps de me faire songer aux choses de la 
politique. Voyons, que décidons-nous ? 

— Ce que vous voudrez. 

— Allons-nous au Louvre ? 

— Non, allons rue aux Ours. Comme vous, Henri, je suis curieux de voir cette 
belle argentière dont les yeux fendus en amande doivent vous détourner, au 
profit de la comtesse, des belles dames de la cour. 

Le prince prit le bras de Noë, et tous deux, s’étant renseignés sur leur chemin, 
traversèrent la place du Châtelet, gagnèrent la rue Saint-Denis et s’arrêtèrent à 
l’entrée de la rue aux Ours, une des plus étroites du Paris d’alors. 

Un jeune garçon de vingt ans, vêtu d’un pourpoint de gros drap marron, coiffé 
d’un chapeau sans plume et portant une petite boîte sous son bras, débouchait 
par cette rue au moment où les deux gentilshommes y entraient. Ce garçon avait 
l’apparence d’un commis de boutique, et Noë l’arrêta. 

— Hé ! l’ami, lui dit-il, n’est-ce pas ici la rue aux Ours ? 



— Oui, mon gentilhomme. 

— Connaissez-vous dans cette rue un orfèvre du nom de Loriot ? 

— C’est mon propre patron, messeigneurs, répondit le commis en saluant. Je me 
nomme Guillaume Verconsin, natif de Châtillon-sur-Seine, et je suis commis 
orfèvre chez maître Loriot. 

— Eh bien ! mon garçon, dit le prince, nous ne pouvons mieux tomber, je le 
vois. 

— Vos Seigneuries connaissent maître Loriot ? 

— Nous sommes envoyés par une dame de qualité qui connaît beaucoup lui et sa 
femme. 

Guillaume Verconsin s’inclina. 

— La comtesse Corisandre de Gramont, ajouta Henri. 

— Ah ! dit le commis, qui sans doute était avancé dans les relations et les 
affaires de ses maîtres, Vos Seigneuries viennent du Béarn, peut-être ?... 

— Vous l’avez dit. 

— Mon patron n’est pas chez lui, poursuivit Guillaume, mais sa femme y est. 

— Eh bien ! conduisez-nous à la maison. 

Guillaume eut un moment de légère hésitation. 

Henri crut en pénétrer le motif et il tira de sa poche la lettre de Corisandre. 

— Tenez, dit-il au commis, vous voyez... nous ne sommes ni des escarpes, ni 
des tire-lame. 

Guillaume Verconsin rougit jusqu’au blanc des yeux. 

— Excusez-moi, messeigneurs, dit-il, mais on fait passer mon patron pour très 
riche, bien qu’il ne le soit pas... 

— Hum ! grommela Noë. 

— Et il n’est de jour, acheva le commis, qu’on ne tente un coup contre sa 
boutique. 



— Bon ! murmura Noë à part lui, tu es un bélître. Ce n’est pas à la caisse de ton 
maître qu’on en veut... à sa femme, je ne dis pas. 

Guillaume Verconsin avait rebroussé chemin, et il marchait devant les deux 
jeunes gens pour leur indiquer la route. 

— Venez, messeigneurs, disait-il, la femme du patron est précisément à la 
boutique, derrière son comptoir. 

Vers le milieu de la rue, Guillaume s’arrêta devant une maison qui n’avait qu’un 
étage. 

Mais chaque fenêtre en était garnie de solides barres de fer ; les murs avaient une 
profondeur respectable, et une robuste porte de chêne, ferrée de haut en bas, était 
pourvue, à hauteur d’homme, d’un guichet qui s’ouvrait et se refermait chaque 
fois qu’un visiteur se présentait. 

— Ce n’est point la maison d’un bourgeois, pensa Noë, c’est une forteresse. 

Guillaume souleva un énorme marteau de bronze qui, en retombant, éveilla de 
sonores échos de l’intérieur. 

Aussitôt le guichet s’ouvrit. 

— Qui est là ? dit une voix grondeuse. 

En même temps les deux jeunes gens virent s’encadrer dans le guichet un visage 
osseux et parcheminé, accompagné d’une barbe blanche comme la neige. 

— C’est moi, père Job, moi, Guillaume. 

— Ah ! c’est bien, dit le vieillard... es-tu seul ? 

— Non, ces gentilshommes m’accompagnent. 

Le vieillard jeta un regard soupçonneux sur Henri de Navarre et son compagnon. 

— Les connais-tu ? 

— Ils viennent du Béarn. 

— Les connais-tu ? répéta l’entêté vieillard. 

— Ils sont munis d’une lettre de la comtesse de Gramont pour Loriot. 



— Ah ! dit le vieillard, c’est différent. Quoique... 

— Allons ! cher monsieur Job, dit Henri de Navarre de sa voix la plus câline, 
rassurez-vous, nous ne venons emprunter ni sur gage ni autrement. 

Ces derniers mots tranquillisèrent complètement le défiant premier commis de 
maître Loriot. 

La porte s’ouvrit et laissa voir aux deux visiteurs, en tournant sur ses gonds, un 
vestibule obscur, à l’extrémité duquel se trouvait un escalier en colimaçon. 

À gauche était une petite porte ouverte. C’était la boutique. 

— Entrez, messeigneurs, dit le vieillard, qui referma la porte sur eux, poussa les 
trois verrous et ferma les deux serrures. 

Maître Job résumait dans sa plus complète acception le type du juif du moyen 
âge : 

Profil anguleux, barbe blanche, front chauve, mains longues et crochues, longue 
houppelande serrée autour de la taille, - rien n’y manquait. 

Il s’inclina trois fois devant les deux jeunes gens et leur dit : 

— Vos Seigneuries daigneront-elles me remettre la lettre de M me la comtesse de 
Gramont ? 

— Mais, dit Henri, ce n’est pas à vous que... 

— Votre Seigneurie m’excusera, dit le vieux Job, qui salua une quatrième fois, 
M me Loriot ne reçoit jamais avant de savoir... 

Henri lui tendit la lettre. 

Le vieux juif s’en empara et passa dans la boutique, laissant Henri, et Noë dans 
le vestibule. 

— Ah çà ! dit ce dernier en se tournant vers Guillaume Verconsin, maître Loriot 
a donc bien grand’peur pour ses trésors ? 

Le commis se prit à sourire ; puis il se pencha à l’oreille de Noë : 

— Ce n’est pas cela, dit-il. 



— Ah ! et qu’est-ce donc ? 

— Maître Loriot est jaloux. 

— Hum ! pensa Noë ; alors le vieux Job est un niais, car si nous ne venons point 
pour forcer la caisse de son maître, nous avons peut-être des vues sur sa femme. 

Noë achevait cette réflexion lorsque le juif, qui venait de disparaître au fond de 
la boutique et avait passé la lettre de la comtesse à une femme assise derrière un 
comptoir grillé qui ne permettait point de distinguer ses traits, - le juif, disons- 
nous, revint sur le seuil et dit : 

— Entrez, messeigneurs, entrez. 

Henri de Navarre passa, le premier et se trouva dans une vaste pièce un peu 
sombre, à l’ameublement sévère, dans laquelle plusieurs ouvriers travaillaient 
assis devant de petites tables qui supportaient chacune une lampe à abat-jour. 

Les regards du prince se portèrent vers le comptoir, mais la femme qui s’y 
trouvait quelques minutes auparavant avait disparu. 

— Par ici, messeigneurs, par ici ! dit le juif. 

Et, de la main, il montrait une porte ouverte au fond de la boutique. Henri 
marcha droit à cette porte et s’arrêta sur le seuil d’une jolie petite pièce meublée 
à l’italienne, ornée de tapis orientaux, tendue d’étoffes aux couleurs chatoyantes, 
et qui avait bien plus l’air de l’oratoire d’une princesse que du salon d’une petite 
bourgeoise de la rue aux Ours. 

Une femme était à demi couchée sur une ottomane venue de Venise. 

Cette femme lisait encore la lettre de Corisandre. 

Au bruit des pas du prince, elle leva la tête et le prince jeta un cri. 

Cette femme qu’il avait sous les yeux et qui : se leva précipitamment à sa vue, 
c’était celle qu’il avait sauvée des mains de René le Florentin, sur la route de 
Blois à Orléans. 

Le juif, après avoir introduit Henri et Noë, avait discrètement fermé la porte, ce 
qui fit que ni lui ni les ouvriers qui travaillaient dans la boutique n’entendirent le 
double cri d’étonnement qui fut échangé entre la jeune femme et les deux 
gentilshommes. 



— Vous, madame ! fit le prince, c’est vous qui êtes l’amie de M me de Gramont ? 

— C’est moi, fit la jeune femme en rougissant, et vous êtes, messire... ? 

— Chut ! dit le prince, comme le dit Corisandre, je viens à Paris incognito. 

La belle argentière était pourpre et regardait toujours le prince sans pouvoir 
trouver un mot. 

— Madame, reprit Henri de Navarre, j’étais loin de penser, il y a deux jours, que 
je me trouvais à table avec l’amie de Corisandre. 

— Et moi, monsieur, répondit la jeune femme, je me doutais bien moins encore 
que j’avais affaire à un prince de race royale... 

— Chut ! répéta Henri. À Paris je me nomme le sire de Coarasse, tout 
simplement. 

Coarasse est un château qui fait partie du domaine royal de Navarre. 

Ces premiers compliments échangés, Henri s’assit auprès de Sarah Loriot, tandis 
que Noë demeurait à un pas en arrière. 

Alors la belle argentière reprit : 

— Il y a bien longtemps que je n’ai vu M me la comtesse de Gramont. Trois ans 
au moins... 

— Ah ! dit le prince. 

— Son père, le sire d’Andouins, a été mon bienfaiteur et m’a servi de père. J’ai 
été élevée sous son toit ; Corisandre m’a donné le nom de sœur. 

— Vous devez l’aimer autant qu’elle vous aime, en ce cas, observa Noë avec une 
intention maligne qui échappa à la jeune femme, mais qui n’échappa point au 
prince. 

Ces paroles de son jeune ami produisirent, au contraire, une vive impression sur 
Henri de Navarre ; elles eurent pour résultat de lui remémorer la perfide lettre de 
la comtesse à son amie, et de le remettre par ainsi sur ses gardes. 

L’argentière continua : 

— Mon mari, Samuel Loriot, était le fils d’un juif converti, au catholicisme et 



qui était né sur les terres du sire d’Andouins. Dans un moment difficile, au 
moment des guerres d’Italie, messire d’Andouins avait trouvé la caisse du 
bonhomme Jacob Loriot ouverte et à sa disposition. Il m’a mariée à son fils. 

— Mais, dit le prince, à qui la généalogie des Loriot importait peu, vous 
paraissez la plus heureuse et la plus aimée des femmes, madame. 

Sarah contint à grand’peine un gros soupir et se tut. 

— Bon ! pensa Noë, voici la première batterie organisée. Corisandre produit son 
effet. La première chose que fait une femme qui veut se faire courtiser est de se 
poser en victime d’un mari jaloux et brutal. 

— Corisandre, poursuivit le prince, qui ne pouvait deviner la pensée de son 
sceptique ami, aime M. Loriot. 

— En effet, répondit Sarah, mon mari a toujours inspiré une grande confiance à 
la comtesse. 

En disant cela Sarah soupira une fois encore. 

Puis elle jeta un regard qu’elle s’efforça de rendre distrait, et qui ne fut 
qu’inquiet, sur le sablier placé dans un coin de son joli réduit. 

— Hum ! se dit Noë, est-ce que notre visite serait intempestive ? 

Comme si elle eût craint d’être devinée, Sarah reprit aussitôt : 

— Samuel Loriot sera bien désolé, monseigneur, de ne point s’être trouvé ici 
aujourd’hui. Mais il ne manquera point de courir à l’hôtellerie de Votre Altesse. 

Il ne nous y trouvera point, aujourd’hui du moins, nous allons au Louvre. 

— Eh bien ! demain... et si Votre Altesse... a besoin de lui... 

— Aucunement, en ce moment du moins, madame. 

— Ah, çà ! pensait Noë, qu’a-t-elle donc à regarder ainsi le sablier ? 

En effet, tout en causant avec le prince, Sarah paraissait inquiète, préoccupée... 
Au moindre bruit qui retentissait au-dehors, elle tressaillait. 

— Décidément ; se disait Noë, cette femme a un rendez-vous, et voici l’heure où 
le galant doit venir. 



Le prince ne voyait rien de tout cela, et il cherchait au contraire, tout en admirant 
et couvant du regard l’enchanteresse créature, à provoquer des confidences 
touchant ce mystérieux voyage de Touraine qu’elle venait de faire et cette 
rencontre de René le Florentin qui aurait eu de si fatales conséquences sans son 
intervention fortuite. 

Mais Sarah paraissait ne point comprendre ou du moins ne pas vouloir répondre, 
et elle continuait à regarder le sablier. 

— Pauvre femme ! pensa Noë, je te vais tirer de cette perplexité. 

Et il dit à Henri, qui ne se lassait point d’admirer la belle argentière, tout en la 
questionnant sans cesse : 

— Dites donc, Henri, il ne faut point oublier qu’à la nuit close, on nous en a 
avertis, il est fort difficile de pénétrer au Louvre. 

— C’est juste, dit le prince. 




Lg caMret était- à peu près désert. Cependant, deux lansquenets jouaient aus déB.„ (P. r»2.] 
































































































— Le jour baisse, Henri. 

Et Noë se leva. 

À son tour le prince poussa un soupir et regarda Sarah. 

Celle-ci se hâta de lui dire : 

— Mon mari se présentera demain, monseigneur, à votre hôtellerie. 

— Bon ! fit le prince en riant, du moins me permettrez-vous de revenir ? 

— Ah ! monseigneur, fit l’argentière d’un ton de reproche nuancé d’un grain de 
raillerie, oubliez-vous donc que Corisandre vous aime ? 

— Non pas, dit le prince, qui rougit à son tour et baissa les yeux. 

Sans doute il allait prendre la main de Sarah et la porter à ses lèvres, mais la 
jeune femme ne lui en laissa pas le temps. 

Sa main blanche et mignonne s’allongea vers un guéridon voisin qui supportait 
un timbre d’argent et une baguette d’ébène. 

Elle prit la baguette et frappa sur le timbre. 

Au bruit le vieux juif revint. 

Sarah lui fit signe de reconduire les deux gentilshommes. 

Puis elle s’inclina respectueusement devant le prince, l’accompagna jusqu’au 
seuil du joli boudoir, baissa de nouveau les yeux sous le feu de son regard, et 
laissa retomber, en saluant une dernière fois, la draperie qui séparait son réduit 
de l’atelier. 

Le prince s’en alla en soupirant et Noë le suivit. 

Le juif leur fit traverser l’atelier, le corridor, ouvrit les trois serrures et poussa les 
deux verrous de la porte de chêne, se courba jusqu’à terre pour saluer, et, quand 
ils furent dehors, referma prudemment cette porte qui protégeait les richesses et 
les amours du vieux Samuel Loriot. 



Chapitre 8 


Henri de Navarre prit Noë par le bras au sortir de la me Ours, marcha sans mot 
dire pendant quelques instants et ne releva la tête que lorsqu’il eut tourné l’angle 
de la rue Saint-Denis. 

Là, les deux jeunes gens se regardèrent. 

— Eh bien ! dit Noë en riant, il faut convenir, Henri, que vous manquez de 
bonheur. 

— Comment cela, mon mignon ? 

— En ce que cette femme charmante que nous avons rencontrée entre Blois et 
Orléans et dont vous étiez, convenez-en, passablement amoureux... 

— J’en conviens... 

— N’est autre que M me Loriot, femme du bourgeois Samuel Loriot. 

— Et tu appelles cela manquer de bonheur, Noë, mon ami ? 

— Parbleu ! 

— En quoi, s’il te plaît ? 

— Bon ! avez-vous déjà oublié la lettre de Corisandre ? 

Le prince se mordit les lèvres. 

— Ah ! diable ! murmura-t-il. 

— Oh ! continua Noë d’un ton moqueur, vous pouvez lui conter fleurette... 

— Tu crois ? 

— Elle jouera de la prunelle... elle rougira, baissera les yeux... que sais-je ? 
M me Corisandre ne lui a pas fait en vain sa leçon. 

— Et tu croirais à tant de perfidie ? 

Noë laissa bruire un rire impertinent sous sa moustache blonde. 

— Mon cher seigneur, dit-il, les femmes se liguent, se défendent, se soutiennent, 



entreprennent une croisade terrible contre les hommes, et, loin de s’accuser de 
perfidie, elles trouvent, au contraire, cela très naturel. 

— Celle-là a le sourire d’un ange. 

— Toutes les femmes ont un sourire d’ange, c’est convenu. Corisandre aussi. 
Qu’est-ce que cela prouve ? 

Et le sceptique Noë continua à rire. 

— Morbleu ! murmura le prince impatienté, tu ne crois donc pas aux femmes ? 

— Dieu m’en garde ! 

— Et s’il en est de perfides comme M me Corisandre... 

— Ma foi ! dit Noë, on n’est jamais perfide quand on défend son bien. 
Corisandre est dans son droit... 

— Eh bien ! moi, je serai dans le mien, s’écria le prince impatienté, en courtisant 
la belle argentière. 

— À votre aise, murmura Noë. 

Et, sifflant un air de chasse, Noë se remit en route. 

Henri le suivit sans répliquer ; mais au fond, il s’avoua que Noë pourrait bien 
avoir raison. 

Les deux jeunes gens, remontant la rue Saint-Denis jusqu’à la Seine, prirent la 
rive droite et descendirent vers le Louvre. 

— M. de Pibrac m’a vu enfant, dit alors Henri, je gage qu’il me reconnaîtra ; 
qu’en dis-tu ? 

— Je dis que c’est possible ; répondit Noë, mais qu’il faut l’éviter à tout prix. 

— Pourquoi ? 

— Parce qu’un geste, un mot imprudent peuvent lui échapper et trahir votre 
incognito, monseigneur. 

— Tu as raison. 

— Et je suis d’avis qu’il vaudrait mieux que je me présentasse seul au Louvre. Je 



demanderai à le voir et je le préviendrai. 

— Bon ! dit le prince. En ce cas, je vais t’attendre ici. 

Les bords de la Seine n’étaient point alors garnis de quais ; le Louvre, cette 
royale demeure des souverains de Lrance, baignait ses dernières assises dans le 
fleuve, et çà et là, alentour, se dressaient de chétives maisons aux toits pointus, 
parmi lesquelles plusieurs cabarets provoquaient par leur enseigne alléchante la 
soif démesurée des Suisses, des lansquenets et autres soldats commis à la garde 
du roi. 

Un de ces établissements avait écrits sur sa porte, au-dessus d’une énorme 
branche de houx, ces mots : 

Au rendez-vous des Béarnais. 

— Parbleu ! pensa Henri de Navarre, je dois avoir là un compatriote. Entrons et 
voyons. 

Le cabaret était à peu près désert. Cependant deux lansquenets jouaient aux dés, 
sur une table graisseuse, dans le coin le plus noir de la salle. 

Henri entra. Une jolie fille de vingt ans, portant la jupe rouge et le mouchoir en 
guise de bonnet des Béarnaises, vint à lui : 

— Que faut-il vous servir, mon gentilhomme ? demanda-t-elle. 

Le jeune prince savait combien la langue maternelle est douce à l’oreille de ceux 
qui sont loin de la patrie. 

— Ce que vous voudrez, ma belle enfant, répondit-il en langue béarnaise. 

La jeune fille tressaillit, rougit de plaisir et s’écria : 

— Hé ! mon oncle, un pays ! 

Et, tandis qu’elle faisait la révérence au prince de Navarre, un petit homme 
accourut du fond de la salle. 

Il pouvait bien avoir cinquante ans, et ses cheveux noirs grisonnaient sur les 
tempes. Mais ses yeux gris pétillaient, il était leste et bien pris dans sa taille 
exiguë, et on devinait un enfant du pays basque. 

Du reste, son visage ouvert annonçait la franchise, et ce fut la main tendue qu’il 



s’approcha du prince. 

— Vous êtes Béarnais ? dit-il. 

— Oui, mon maître. 

— Et de quel pays ? 

— De Pau. 

— Mordiou ! touchez là, dit le cabaretier, les pays sont des frères pour moi, à 
Paris. Eh ! Myette, dit-il à la jolie fille en jupon rouge, en se servant toujours de 
l’idiome du pays natal, va donc chercher une bonne bouteille de vin clairet, le 
vin de là-bas... tu sais ? 

— Oui ; mon oncle, répliqua la fille en riant ; celui qui n’est pas pour les 
lansquenets. 

— Ni pour les Suisses, ni pour les Français, ajouta le cabaretier. 

Et il s’attabla sans façon en face du jeune prince. 

— Excusez-moi, dit-il, je vois bien que vous êtes un gentilhomme, tandis que je 
ne suis qu’un cabaretier ; mais dans notre pays, les gentilshommes ne sont pas 
fiers, n’est-ce pas ? 

— Et tous les braves gens ont la même origine, répondit le prince. 

Et après cette franche et noble réponse, il prit la main du cabaretier et la secoua 
fortement. 

— C’est singulier, dit ce dernier tandis que Myette, la jolie Béarnaise, posait sur 
la table deux gobelets d’étain et une bouteille poudreuse à goulot allongé, c’est 
singulier, mon gentilhomme, mais plus je vous regarde... 

Et, parlant ainsi, il l’envisageait attentivement : 

— Ah ! c’est que, poursuivit-il, il faut vous dire que dans ma jeunesse j’étais 
berger dans les Pyrénées, aux environs de Coarasse... 

Henri tressaillit... 

— Et j’ai bien souvent rencontré un beau gentilhomme qui venait quelquefois 
même manger dans notre cabane un morceau de fromage de chèvre et boire un 



verre de piquette. 

— Ah ! dit le prince, et ce gentilhomme ? 

— Oh ! ma foi ! dit le Béarnais, s’il n’y avait pas vingt ans de cela, je croirais 
volontiers que c’est vous... 

Henri se prit à rire. 

— J’étais tout juste de ce monde il y a vingt ans, fit-il. 

— Mais ça pourrait bien être votre père, tout de même. 

— Bah ! 

— Ah ! dame ! murmura le cabaretier, il n’y pas trois figures comme la sienne 
en Navarre. 

Le jeune prince souriait. 

— Et, dit-il, comment s’appelait ce gentilhomme, mon brave ami ? 

— Oh ! c’est un grand seigneur. 

En prononçant ces mots, le cabaretier jeta les yeux sur la main droite du prince et 
tressaillit. 

Puis il se leva brusquement et ôta son béret. 

— Votre Seigneurie, dit-il, porte un pourpoint de gros drap et des bottes comme 
un gentilhomme de peu de marque, mais ça ne fait rien... 

Le prince jeta un regard inquiet sur les deux lansquenets. 

Les lansquenets jouaient et ne songeaient qu’à leur partie. 

Sans doute le cabaretier comprit cette inquiétude, car il remit son béret et se 
rassit. 

Cependant il continua dans ce patois inintelligible pour des oreilles allemandes : 

— Figurez-vous, monseigneur, dit-il, que ce gentilhomme dont je vous parle 
avait une bague... 

Le prince tressaillit de nouveau et laissa glisser sa main de la table sur laquelle 



elle reposait, jusqu’à son haut de chausses, dans la poche duquel elle disparut. 

— Et... cette bague ? 

— Il nous la montra un jour, à mon père et à moi, un jour qu’il pleuvait et qu’il 
s’était réfugié dans notre cabane. « Mes amis, nous dit-il, vous voyez cette 
bague ? Eh ! je ne la quitterai qu’en mourant. Elle passera à mon fils, et mon fils, 
quand il sera homme, n’aura qu’à la montrer à tout gentilhomme du pays de 
Gascogne ou de Navarre pour se faire reconnaître. » 

— Mais quel était donc ce gentilhomme ? demanda le prince avec émotion. 

— On le nommait Antoine de Bourbon, monseigneur... En disant cela, le 
cabaretier se leva de nouveau et ajouta tout bas : 

— Et c’était le père de Votre Altesse, car je viens de voir sa bague à votre doigt. 

— Tais-toi, malheureux ! murmura le prince de Navarre, tu m’as reconnu, c’est 
bien... mais tais-toi ! 

Le cabaretier se rassit. Et comme la jolie Béarnaise revenait, il versa un verre de 
vin à Henri, puis, pour lui prouver qu’il respectait son incognito : 

— Allons ! pays, dit-il, encore un coup de vin clairet. À votre santé ! 

— À la tienne ! répondit le prince, qui choqua sans façon son verre contre celui 
du cabaretier. 

— Ma parole d’honneur ! pensa le prince, je joue de malheur, et si cela continue, 
mon incognito ne durera pas vingt-quatre heures. Je n’entre pas au Louvre de 
peur d’y être reconnu, et le premier Béarnais que je rencontre... 

Pendant l’aparté du prince, Myette s’était éloignée. 

— Monseigneur, dit tout bas le Béarnais, un grand prince comme vous ne porte 
point un pourpoint de bure, de grosses bottes, et il n’entre point dans un cabaret 
sans de bonnes raisons politiques. Mais soyez tranquille, aussi vrai que je me 
nomme Malican et que je me ferais hacher pour ceux de votre race, personne au 
monde ne saura que je vous ai reconnu. 

— Tu me le jures ? 

— Foi de montagnard ! 



Henri regarda le Béarnais, et trouva un tel cachet de franchise et de loyauté sur 
son visage, qu’il ne douta pas un instant de sa parole. 

En ce moment, les lansquenets se levèrent. Ils avaient terminé leur partie, et 
avoir le visage joyeux de l’un et la mine allongée de l’autre, il était facile de 
comprendre que le premier avait gagné le dernier denier de son camarade. Le 
vainqueur jeta une pièce de monnaie sur la table : 

— Voilà l’écot, dit-il. Et il sortit en lançant un regard assez dédaigneux sur le 
prince. 

— Canaille ! grommela le Béarnais. 

— Chut ! dit le prince. Ils s’en vont, et cela m’arrange ; nous pourrons causer. 

— Myette ! rappela le cabaretier. 

La jeune fille accourut. 

— Monte donc dans ma chambre, lui dit son oncle, et fais mon lit. 

Myette allongea son joli minois en fille mutine et gâtée, puis elle jeta un dernier 
regard sur le beau pays, comme elle l’avait appelé, et elle disparut par un petit 
escalier qui grimpait à l’unique étage supérieur. Cette fois le cabaretier voulut 
encore se lever et se découvrir. 

— Reste donc assis, dit le prince. Le roi mon père ne te permettait-il pas de 
t’asseoir ? Depuis combien de temps tiens-tu ce cabaret ? 

— Depuis dix ans, monseigneur. 

— Eh bien ! Malican, mon ami ; dit le prince, j’ai le pressentiment que si tu es 
demeuré Béarnais de cœur... 

— Et dévoué à votre maison, je m’en flatte ! 

— Tu pourras me servir. 

— Oh ! pour cela, quand Votre Altesse aura besoin que je me fasse tuer pour 
elle... 

Henri se prit à sourire. 

— En attendant, donne-moi des renseignements. 



— Sur quoi ? 

— Sur le Louvre. Vois-tu quelquefois passer le roi ? 

— Tous les jours. 

— Comment est-il ? 

— Un drôle de prince, monseigneur, disons-le bien bas. Toujours l’air 
farouche... toujours malade et inquiet. 

Le cabaretier baissa la voix. 

— On dit pourtant qu’il est bon, mais... 

Malican hésita. 

— Mais ? fit le prince. 

— C’est la reine mère qui le rend ainsi méchant et cruel. Oh ! quelle femme !... 
Et Malican prononça ces mots en tremblant. 

— Et sa sœur ? demanda Henri. 

— M me Marguerite ? 

— Oui. 

Avant de répondre, Malican regarda attentivement le jeune prince : 

— Excusez-moi, monseigneur, dit-il, mais le roi votre père m’a toujours laissé 
mon franc parler, et... 

— Parle, mon ami... 

— Eh bien ! tenez, monseigneur, je ne suis qu’un pauvre diable qui sait à peine 
signer son nom et réciter son Pater, mais j’ai quelquefois de drôles d’idées... 

— Ah ! dit Henri, tu as des idées ?... 

— Je devine quelquefois. 

— En vérité ? 

— Et il me semble que je sais pourquoi Votre Altesse se promène aux alentours 



du Louvre en pourpoint de bure et comme un pauvre cadet. 

— Voyons si tu devines ? 

— Votre Altesse voudrait voir M me Marguerite... pas vrai ? D’autant mieux, 
poursuivit Malican, que pas plus tard qu’hier il y avait un gentilhomme de notre 
pays, un capitaine des gardes, le sire de Pibrac, et il jasait avec un autre 
gentilhomme... 

— Et que disaient-ils ? 

— Qu’on parlait au Louvre d’un mariage entre M me Marguerite de Valois et le 
prince de Navarre. 

— Alors tu as pensé tout à l’heure... que... 

— J’ai pensé que Votre Altesse, suivant la mode de votre pays, ne serait pas 
fâchée de voir M me Marguerite à la dérobée, sans être vu, avant de lui faire la 
cour. 

— Et tu pourrais bien avoir deviné, dit le prince en riant. 

Malican fronça le sourcil et garda un silence des plus éloquents. 

— Eh bien ! fit Henri, ai-je mal fait ? 

— Non, monseigneur. 

— Et si M me Marguerite est laide ?... 

— Oh ! nenni point, dit Malican. 

— Elle est jolie ? 

— Comme un ange. 

— Hum ! fit le prince, alors la reine, ma mère, a eu une bien belle idée de me la 
vouloir donner pour femme... 

— Ce n’est pas mon avis, dit franchement le cabaretier. 

— Et pourquoi cela, hein ? 

Malican fut embarrassé un moment, mais il reprit : 



— Tout ce qui luit n’est pas or, tout ce qui est beau ne plaît pas. 

— Que dis-tu ? fit le prince. 

Malican garda le silence. 

— Voyons, l’ami, dit Henri, explique-toi donc un peu. 

— Eh bien ! voyez-vous, en Béarn, nous sommes pauvres, mais nous sommes 
honnêtes : comme disait le feu roi votre père, il vaut mieux être charbonnier et 
habiter sa cabane qu’être vêtu de soie et de velours et dormir sous le toit des 
autres. 

— Mon père parlait d’or, Malican. 

— Le roi de Navarre, poursuivit le Béarnais, est roi d’un petit royaume, et le roi 
de France est un gros seigneur auprès de lui, mais cependant... 

— Eh bien ? 

— Et je sais, continua Malican, qui ne parut pas prendre garde à l’interrogation 
du prince, qu’une fille de France est bien séduisante pour un roi de Navarre, 
mais... 

— Explique-toi donc, butor ! 

— Mais, dit Malican, les filles de France sont quelquefois comme des filles de 
Bourgeois. Elles font parler d’elles. 

À son tour, Henri de Navarre fronça légèrement le sourcil. 

— Oh ! oh ! maître, dit-il, tu parles peu, mais tu en dis long... 

— Excusez-moi, monseigneur, le feu roi votre père nous avait laissé notre franc 
parler. 

— Eh bien ! poursuis... - M me Marguerite, voyez-vous, reprit Malican, qui 
s’enhardissait peu à peu, est une belle princesse qui se pâme quand on lui parle 
de sa beauté. Et si Votre Altesse avait une occasion de faire un voyage à 
Nancy... 

— Chez mon cousin Henri de Guise ?... Eh bien ? 

— Le duc Henri pourrait lui en confier long sur M me Marguerite. 



— Malican, tu es un bon serviteur et je mettrai peut-être tes conseils à profit. 
Mais, pour le moment, il faut que j’obéisse à la reine mère, qui veut savoir mon 
opinion sur M me Marguerite... Nous nous reverrons. 

Au moment où Henri achevait, Noë entra. 

— Chut, fit le roi en regardant Malican. 

Malican demeura impassible, salua Noë comme il saluait ses pratiques, et se 
contenta d’appeler sa nièce. 

Myette redescendit. 

— Sers ce gentilhomme, dit Malican, qui n’eut pas l’air de s’apercevoir que Noë 
venait chercher le prince. 




Marguerite de France... Deux jolies caméristes la coiffaient, (P. 63.) 




























































































































































































































































Mais Henri tendit la main à ce dernier. Alors Malican, en homme discret, 
s’éloigna et alla ranger ses bouteilles et ses gobelets. 

— Qu’est-ce qu’il faut vous servir, mon beau seigneur ? demanda Myette. 

— Rien, ma belle enfant. 

Myette fit une petite moue et s’en alla. 

— Pibrac vous attend, Henri, dit Noë. 

— Ah ! il m’attend... Où l’as-tu trouvé ? 

— Dans le corps de garde des Suisses. J’avais l’air d’entrer au Louvre comme 
chez moi. Un Suisse a croisé sa hallebarde et m’a dit : « On m’entre pas ! - 
Bah ! ai-je répondu, même quand on connaît M. de Pibrac ? » Je n’avais ! pas 
plus tôt prononcé ce nom, qu’un homme est sorti du corps de garde en disant : 
« Je ne vous connais pas, mais votre accent me dit que vous êtes quelque cadet 
de Gascogne ou de Béarn qui vient demander ma protection. Et il m’a pris par le 
bras et m’a conduit dans la grande cour du Louvre. 

— Et alors ? demanda Henri. 

— Alors je me suis contenté de lui remettre la lettre de M me la reine de Navarre. 
À la vue du cachet il a tressailli ; puis il a lu, et j’ai compris qu’il éprouvait une 
grande émotion. Enfin il m’a dit : 

« — Où est le prince ? où est-il ? - Chut ! ai-je répondu, je vais vous l’aller 
quérir. M. de Pibrac a alors avisé un-page qui dressait un faucon dans le coin de 
la cour, et lui a fait un signe. Le page est accouru : « Tu vois monsieur ? », lui a- 
t-il dit. Le page m’a regardé « Monsieur, a continué Pibrac, est un mien cousin 
du pays de Gascogne. Il va aller quérir un gentilhomme de ses amis et tu me les 
amèneras tous deux. « Oui, messire » a répondu le page. Alors M. de Pibrac s’est 
penché à mon oreille : « Allez vite chercher le prince, m’a-t-il dit, car je crois 
pouvoir lui montrer, sur-le-champ, M me Marguerite. » 

Ces derniers mots firent tressaillir Henri de Navarre, et il se leva sur-le-champ. 

— Bonsoir, mon pays, cria-t-il à maître Malican. 

Et il jeta un écu sur la table. Malican salua. 



— Bonsoir, la petite, ajouta le prince qui prit familièrement le menton de la jolie 
Béarnaise. Au revoir ! nous reviendront. Et il sortit et prit le bras de Noë. 

Le Louvre était à deux pas. Le page attendait Noë et son compagnon sur la porte. 
Il toisa bien un peu le pourpoint de bure et les grosses bottes du prince ; mais 
enfin, comme les deux jeunes gens étaient du pays de M. de Pibrac, et que 
M. de Pibrac était un gros seigneur au Louvre, il se montra courtois et empressé. 

— Venez, messieurs, dit-il. 

Ce page était un charmant enfant de quinze ans, rose et blanc, comme une jeune 
fille ; il était à ravir dans son justaucorps cerise avec ses chausses bleu-de-ciel, 
sa collerette de fine dentelle, ses gants de buffle jaune et le toquet à plume 
blanche qu’il portait fièrement incliné sur l’oreille gauche. 

— Comment vous nommez-vous, mon mignon ? lui demanda le prince. 

— Raoul, pour vous servir, monsieur répondit le page en saluant. 

Il leur fit traverser la cour, monter le grand escalier et parcourir ensuite plusieurs 
salles qui étaient encombrées de gentilshommes et de soldats. 

— Peste ! murmura le prince, la reine ma mère n’est ni si bien logée ni si bien 
gardée, et ce ne serait pas trop de toute la ville de Nérac pour abriter cette cohue 
de gens d’épée qui tient en trois salles du Louvre. 

Le page s’arrêta devant une porte et leur dit : 

— Ceci est le logis particulier de messire de Pibrac, capitaine des gardés. 

— Hum ! pensa le prince, le vieux sire de Pibrac, son père, habite une masure 
dont messire son fils ne voudrait probablement pas pour écurie. 

Et comme le page ouvrait la porte et soulevait devant lui une draperie, il entra. 



Chapitre 9 


M. de Pibrac était un homme d’environ quarante-cinq ans. Grand, sec, le front 
fuyant, le nez busqué, l’œil petit et vif, il résumait admirablement le type du 
gentillâtre gascon qui a fait sa fortune à l’aide de sa jactance et de sa valeur. Le 
sire de Pibrac était né sous le toit vermoulu d’un vieux castel qui tremblait à tous 
les vents et que quelques terres pierreuses entouraient. 

À vingt ans, son père lui avait donné un vieux cheval, une rapière rouillée, un 
sac de cuir renfermant cinquante pistoles et lui avait dit : « Quand un 
gentilhomme est de mince noblesse, il doit devenir son propre aïeul. » 
M. de Pibrac avait parfaitement compris ce conseil plein de sagesse, et comme il 
savait, en outre, qu’on ne devient jamais prophète en son pays, il avait piqué des 
deux vers Paris. 

Le roi Henri II venait alors de mourir, laissant la couronne à François II, son fils. 

M. de Pibrac avait un oncle à Paris. Cet oncle était employé à la vénerie du roi. 
M. de Pibrac était veneur, et de plus il s’entendait merveilleusement à dresser les 
gerfauts. L’oncle était Gascon, comme le neveu. Il savait que jamais personne ne 
parle mieux de soi que soi-même, et comme il était vieux et n’attendait plus rien, 
ne pouvant plus parler de lui, il parla de son neveu, vanta son adresse à relever 
un défaut, à dresser un limier, à élever un faucon. Le bruit en vint jusqu’au jeune 
roi. 

Un jour que François II chassait à Saint-Germain et courait un lièvre, les chiens 
perdirent la voie. On chercha à relever le défaut ; les piqueurs y perdirent leur 
peine : les chiens ne retrouvaient pas la voie. Le roi lui-même voulut s’en mêler 
et n’y parvint pas. 

— Qu’on aille me quérir ce Gascon dont on me dit merveille ! ordonna 
François II, qui ne savait plus à quel saint se vouer. 

M. de Pibrac arriva, examina l’endroit où les chiens avaient perdu la voie, tourna 
et retourna et finit par marcher droit à un chêne que le temps avait creusé, ne lui 
laissant plus que l’écorce : 

— Tenez, dit-il, le lièvre est là. 

Et, en effet, il fourra sa main dans un trou creusé dans le tronc et en retira le 



lièvre par la queue. L’animal avait fait un bond et s’était blotti dans le tronc de 
l’arbre. 

— Foi de roi ! dit François II, voilà un garçon précieux. Je veux me rattacher. 

Et il le prit dans ses gardes. 

À partir de ce jour, M. de Pibrac eut le pied sur l’échelle de la fortune et il n’eut 
plus qu’à monter. 

François II mourut. Charles IX lui succéda. Charles IX était encore plus 
passionné chasseur que le feu roi. 

L’oncle de M. de Pibrac avait si bien répété que son neveu était le veneur le plus 
expérimenté de France et de Navarre, que le nouveau roi ne dédaigna point de 
faire venir son garde du corps pour deviser avec lui de volerie et de vénerie. 
M. de Pibrac, qui avait écouté les bons avis de son oncle, parlait beaucoup de lui 
au roi, chaque fois que le roi le mandait, et, un jour, Sa Majesté s’avoua qu’elle 
pourrait bien, après tout, croire M. de Pibrac sur parole et faire quelque chose 
pour lui. 

Sire, lui dit un jour Pibrac, si j’étais le capitaine des gardes de Votre Majesté, 
comme j’entrerais chez elle à toute heure, je pourrais lui faire le récit de plus 
d’une merveilleuse chasse à l’ours et à l’isard, qui sont bêtes communes en nos 
montagnes. 

— Peste ! dit le roi, vos contes reviendraient un peu cher. 

— Bah ! répliqua Pibrac, un roi de France ne doit pas regarder à la dépense. 

Charles IX se prit à rire, et M. de Pibrac fut capitaine aux gardes. Telle avait été 
la fortune rapide du cadet de Béarn, à qui M me Jeanne d’Albret, reine de 
Navarre, adressait le jeune prince son fils. 

Le page Raoul, en soulevant une lourde draperie, montra aux deux jeunes gens 
une fort belle salle richement ornée, dans laquelle M. de Pibrac était assis fort 
nonchalamment dans un vaste fauteuil à clous d’or. 

Cependant, au bruit, il se leva vivement, regarda le prince et réprima à 
grand’peine, en présence du page, un mouvement de surprise que lui arracha la 
ressemblance de Henri avec le feu roi Antoine de Bourbon, son père. 



— Entrez, messieurs et chers compatriotes, entrez... 

Et d’un geste il congédia Raoul. Le page salua et disparut. Alors M. de Pibrac 
changea de ton et d’attitude et s’inclina fort respectueusement devant le jeune 
prince. 

— Votre Altesse, dit-il, ne saurait arriver plus à propos. Et si elle veut me suivre. 
Je vais lui montrer M me Marguerite. 

— Sans qu’elle me voie ? 

— Sans qu’elle voie Votre Altesse. 

— Ventre-saint-gris ! murmura Henri de Navarre, la reine, ma mère, a, je le vois, 
montré un grand sens en m’adressant à vous, monsieur de Pibrac. 

M. de Pibrac s’inclina. Puis il dit à Noë : 

— Vous, mon jeune ami, vous allez nous attendre ici. 

— Hé ! dit Noë, j’aimerais mieux voir la princesse, moi. 

— C’est impossible : on a grand’peine à tenir deux dans le lieu où je conduis 
Son Altesse. 

— C’est différent, murmura Noë. 

Alors M. de Pibrac conduisit le prince vers le fond de la salle, devant un vaste 
bahut vitré qui enfermait une grande quantité de livres et de manuscrits 
parfaitement rangés sur leurs rayons. 

— Ce sont mes livres de vénerie, dit-il. 

— Est-ce que, fit le prince en riant, vous me voudriez montrer M me Marguerite 
en peinture ? 

— Oh ! non certes, répondit Pibrac. 

Il tourna la clef qui fermait le bahut, et le bahut s’ouvrit. Puis il écarta deux 
volumes, passa la main à travers, pressa un ressort habilement dissimulé, les 
livres tournèrent sur leurs rayons, et le fond du bahut s’ouvrit et laissa voir un 
passage secret... 


Oh ! oh ! fit le prince, reculant de surprise. 



— Monseigneur, répondit M. de Pibrac, ceci est un des moindres mystères du 
Louvre. Et comme le jeune prince paraissait de plus en plus étonné : 

— Si M me Catherine de Médicis, continua le capitaine aux gardes, savait que je 
connais ce passage, elle pourrait bien commander à René le Florentin, son 
parfumeur, de me faire occire au coin d’une rue ou de laisser tomber dans les 
aliments de mon prochain repas quelques grains d’une poudre mystérieuse qui 
m’enverrait dans l’autre monde sous prétexte de coliques. 

— Hum ! murmura Henri, elle a un bien joli caractère, M me Catherine, et si la 
fille ressemble à la mère... 

— Je crois même, poursuivit M. de Pibrac, que M me Catherine, qui cependant a 
fait creuser presque tous les murs du Louvre, ne connaît point ce passage. 

— Comment donc le connaissez-vous ? demanda Noë. 

— Je l’ai découvert par hasard. C’est M me Diane de Poitiers qui l’a fait établir. 
Le roi Henri II couchait en cette chambre, M me Diane habitait l’appartement de 
M me Marguerite ; la nuit elle venait voir le roi. 

— Et M me Catherine ne le connaît pas ? 

— Non. 

— Qu’en savez-vous ? 

— Ah ! voici, dit M. de Pibrac, qui alla pousser les verrous de la porte par 
laquelle les deux jeunes gens avaient été introduits. Un soir, je feuilletais les 
volumes qui se trouvent dans ce bahut. Ma main effleura le ressort, le ressort 
joua, le bahut s’entrouvrit, et je vis, à ma grande satisfaction, apparaître le trou 
noir que vous voyez. La onzième heure de relevée sonnait à Saint-Germain- 
l’Auxerrois, tout le monde paraissait dormir au Louvre, hormis les sentinelles. Je 
pris un flambeau et je me risquai dans le passage. Quand je fus au bout, je 
m’aperçus qu’il n’avait pas d’issue, ou plutôt je remarquai que la porte que 
j’avais devant moi était condamnée. Je prêtai l’oreille et j’entendis un bruit de 
voix. Un éclat de rire retentissait en ce moment, frais et sonore. Je reconnus le 
rire éclatant de M me Marguerite. Alors je rebroussai chemin sur la pointe du 
pied, fermai le bahut, soufflai mon flambeau et me mis au lit. Le lendemain, je 
pris un manuscrit latin qui traitait de vénerie, et je m’en allai chez 



M me Marguerite. M me Marguerite sait le latin aussi bien que messire l’abbé de 
Brantôme. 

« Madame, lui dis-je, j’ai toujours été votre serviteur, mais je sais que je 
deviendrais votre esclave, si vous daigniez me faire la lecture de ce livre qui est 
pour moi le grimoire de Satan. « La princesse prit le livre, et tandis qu’elle lisait, 
j’inspectai la chambre du regard. J’aperçus dans un coin, au chevet du grand lit 
d’ébène à dossier écussonné, à demi perdu dans la pénombre des rideaux, un 
Christ d’ivoire. 

— Oh ! le merveilleux travail ! m’écriai-je. 

Je m’approchai du Christ, je l’examinai attentivement et, ayant passé le doigt sur 
la cheville figurant le clou qui traversait les pieds de Nôtre-Seigneur et les fixait 
tout sanglants sur la croix, je sentis cette cheville tourner. M me Marguerite lisait 
toujours et n’avait point levé la tête. Je tirai la cheville à moi, elle céda, et je vis 
un petit trou noir par lequel il m’arriva une bouffée d’air. 

Alors je mis la cheville dans ma poche. Puis, quand M me Marguerite eut terminé 
sa lecture, je m’en allai. 

— Hé ! mais, dit Amaury de Noë, vous êtes plein d’imagination, monsieur de 
Pibrac. 

— Monsieur, répondit le capitaine gascon, c’est avec cette qualité-là que, dans 
notre pays, nous suppléons aux écus qui nous font défaut. 

Henri de Navarre riait. M. de Pibrac poursuivit : 

— Le soir, je rouvris mon bahut, je me glissai dans le couloir et je fus guidé 
presque aussitôt par un filet de lumière. Ce filet de lumière provenait de la 
chambre de M me Marguerite et passait par le trou des pieds de Notre-Seigneur. Je 
m’approchai, retenant mon haleine, étouffant de bruit de mes pas ; je collai mon 
œil à ce trou et vis la fille de France que ses caméristes étaient en train d’attifer 
et qui s’en allait au bal. Alors, de peur qu’un jour ou l’autre M me Marguerite ne 
sentît un léger courant d’air, je me procurai un morceau de liège, je le taillai 
menu, et je bouchai le trou. Seulement, je l’ôte quelquefois, quand j’ai besoin de 
voir... 


— Et avez-vous quelquefois ce besoin ? 



— Assez souvent... Quand M me Catherine rumine quelques méchancetés, elle va 
consulter sa fille. 

— Et que dit sa fille ? 

— La princesse est bonne, mais M me Catherine est entêtée. Un soir, je vis entrer 
la reine chez sa fille. Elle était de méchante humeur ; elle me regarda de travers 
en passant. Je me glissai vers mon trou. Quelque chose me disait qu’il me serait 
utile d’écouter. 

— Que se passa-t-il donc chez la princesse ? 

La reine entra et lui dit : « Margot, ma chérie, le roi prend en amitié le prince 
Louis de Condé, ce méchant huguenot, et si nous n’y mettons ordre, avant qu’il 
soit trois mois, on ne dira plus la messe au Louvre, mais on ira au prêche. Et 
savez-vous, ajouta la reine, d’où vient la grande amitié du roi ? - Non, dit la 
princesse. - Elle vient de ce que le prince de Condé a donné au roi deux chiens 
qui valent plus à eux deux que toute la meute royale. - Eh bien ! qu’y faire ? 
demanda M me Marguerite. - Hé ! le sais-je ? dit la reine avec humeur. C’est ce 
Gascon de Pibrac qui dirige les chenils du roi. Si Pibrac était un homme avec qui 
on pût s’entendre... mais c’est un niais qui est dévoué à Condé presque autant 
qu’au roi... et, le premier, il a déclaré les deux chiens incomparables. 
Décidément, ajouta la reine, ce Pibrac me déplaît ! Il faudra que René lui envoie 
quelque parfum. » Vous pensez bien, monseigneur, ajouta M. de Pibrac, que je 
regagnai mon lit assez inquiet. Le lendemain, le roi chassait à Meudon. Je 
descendis au chenil de grand matin, avant le lever des piqueurs, et je 
m’approchai des deux chiens du prince de Condé. L’un se nommait Cyrus et 
l’autre Xerxès. J’avais ruminé toute la nuit un moyen de convertir en 
abominables carnes ces deux vaillantes bêtes. 

— Et vous trouvâtes ce moyen ? 

— Je l’avais trouvé en descendant au chenil. J’avais dans ma poche une mèche 
soufrée, j’y mis le feu, et prenant Cyrus à la gorge, je lui en fis respirer fortement 
les exhalaisons et la fumée. Puis je fis subir la même opération à Xerxès, et je 
remontai faire ma toilette de chasse. Quand on découpla, en dépit d’un temps 
admirable, les deux chiens n’eurent pas de nez et firent défaut sur défaut. Le roi 
Charles eut un accès de colère. Il tua Cyrus d’un coup d’arquebuse et dit 
brutalement au prince de Condé : « À l’avenir, mon cousin, vous pouvez vous 



dispenser de me faire de pareils cadeaux. » Le prince quitta la chasse et ne parut 
point au Louvre le soir. Le lendemain, acheva M. de Pibrac, la reine mère me fit 
un salut charmant. Vous voyez, monseigneur, que la cheville du Christ m’a servi 
à quelque chose. Venez... 

Le capitaine aux gardes prit Henri de Navarre par la main et l’entraîna dans le 
couloir mystérieux et sombre. 

— Marchez doucement, lui dit-il à l’oreille. Au Louvre les murs sont sonores. 

— Soyez tranquille ! 

M. de Pibrac ajouta : 

— M me Marguerite est à sa toilette en ce moment, ses caméristes l’ajustent, et 
vous l’allez voir dans tout le rayonnant éclat de sa beauté. 

Malgré le souvenir de la belle argentière et le peu de sympathie qu’il éprouvait 
pour le grave sacrement du mariage, Henri de Navarre ne put se défendre d’un 
léger battement de cœur. La femme qu’on doit épouser produit toujours cet effet- 
là, fût-elle vieille et laide. Quand le cœur ne bat point d’espérance, il bat de peur. 

M. de Pibrac enleva délicatement le bouchon, et Henri vit poindre un rayon de 
jour. 

— Regardez ! souffla le Gascon. 

Il céda la place à Henri, qui colla son œil au trou pratiqué dans la muraille et 
demeura ébloui. 

Marguerite de France était en ce moment assise devant un grand miroir d’acier, 
le visage tourné vers le Christ, de telle façon que le prince put la voir tout à son 
aise. 

Deux jolies caméristes la coiffaient. 

Marguerite était bien la plus jolie femme du royaume, et les poètes qui l’ont 
chantée, les chroniqueurs qui l’ont vantée, sont demeurés au-dessous de la 
réalité. Le prince la trouva si belle qu’il songea soudain à M. de Guise et au 
Béarnais Malican, et fit aussitôt deux souhaits : le premier de se trouver face à 
face avec le duc, l’épée au poing et la dague aux dents ; le second, de pouvoir à 
loisir tordre le cou à Malican qui s’était permis des paroles aussi irrévérencieuses 



contre une perle de beauté semblable. 

Malheureusement la contemplation du prince fut de courte durée, car une porte 
s’ouvrit dans la chambre de M me Marguerite ; et ; un nouveau personnage entra. 

Ce personnage était une femme... une femme âgée déjà et qui, cependant, 
conservait les traces d’une beauté souveraine, dont l’œil noir brillait du feu de la 
jeunesse, dont la taille majestueuse et la démarche altière annonçaient l’habitude 
de la domination. 

Cette femme se nommait Catherine de Médicis, austère et sombre figure devant 
laquelle la France s’inclinait tremblante. 

Cette apparition fit éprouver au jeune prince une sensation bizarre. 

Un frisson parcourut ses veines, et en même temps, son regard fut attiré par cette 
femme comme si elle eût possédé un don de fascination étrange. 

Il cessa de contempler la princesse et se prit à considérer Catherine. 

— La reine ! lui souffla Pibrac dans l’oreille. 

— J’avais deviné que c’était elle, répondit-il. 

M me Catherine était de mauvaise humeur ; elle avait la lèvre retroussée, les 
sourcils froncés, et elle aborda sa fille en lui disant : 

— Il fait bon être jeune et belle comme vous, ma mie, et m’avoir pas d’autre 
souci que celui de s’attifer du soir au matin, n’est-ce pas ? 

Marguerite salua sa mère d’un sourire charmant. 

— Quand je serai reine, dit-elle, je me mêlerai des choses de la politique, 
madame. 

— Vous serez reine bientôt, ma fille. 

La jeune princesse tressaillit et fit un mouvement sur son siège. 

— Ah ! dit-elle, ce n’est point décidé encore, je suppose. 

— C’est décidé, répliqua froidement Catherine, la politique le veut. 

La princesse devint pâle et murmura tout émue : 



— Ainsi il faut que j’épouse le prince de Navarre ? 

— Il le faut... 

— Quelque ours mal léché, sans doute, poursuivit Marguerite d’un ton boudeur ; 
un montagnard, un prince qui sent l’ail et l’oignon. 

— Péronnelle ! murmura Henri de Navarre avec dépit. 

— Et que je m’en aille vivre à Pau ou à Nérac, dans un vieux palais vermoulu où 
le vent pleure sous les portes, où la pluie passe au travers des toits... 

— Ma mie, dit sèchement la reine, avec les beaux écus d’or que le roi Charles, 
votre frère, vous baillera en dot, le prince, votre époux, rebâtira son château de 
Nérac. 

Mais Marguerite, peu sensible à cette promesse, continua : 

— Vivre à Nérac, au milieu de femmes et d’hommes qui vont au prêche ! 

— On vous fera bâtir une chapelle catholique. 



























































































































































Et la reine accompagna ces mots d’un sourire qui donna fort à penser à Henri de 
Navarre. 

— Oh ! oh ! se dit-il, est-ce que M me Catherine ne voudrait me donner sa fille 
que pour me convertir au catholicisme ? 

Marguerite reprit : 

— Les gens de peu et les gens de rien se marient à leur gré... 

— Il n’en est pas de même des princes, ma fille. 

— Et je suis convaincue que ce prince de Navarre me déplaira affreusement. 

— Je n’en crois rien, ma fille. S’il ressemble à son père... 

— Eh bien ? 

— Vous le trouverez charmant. 

— Ventre-saint-gris ! murmurait Henri de Navarre, je prouverai bien à 
M me Marguerite que j’en vaux un autre. Je ne dois pas être plus mal tourné que 
M. le duc de Guise. 

En songeant au duc de Guise, le prince éprouva un véritable malaise, et il 
regarda la belle Marguerite. 

— Corbleu ! se dit-il, Malican est un fieffé menteur, en vérité ! 

Et, se retournant vers M. de Pibrac, il lui dit brusquement, quoique à voix basse : 

— Avez-vous vu M. de Guise ? 

M. de Pibrac n’avait point été préparé à cette brusque interpellation, et elle le fit 
tressaillir comme le son d’un clairon fait tressaillir un vieux destrier de bataille. 

— Pourquoi Votre Altesse me demande-t-elle cela ? 

— Parce que... on dit... 

— Chut ! monseigneur, fit le capitaine, nous en causerons un autre jour... 

M me Catherine continuait : 

— Je viens de recevoir une lettre de la reine de Navarre. 



— Ah ! 


— La reine m’annonce qu’elle arrivera à Paris sous cinq ou six semaines. 

— C’est bien prompt... 

— Et qu’elle sera accompagnée de son fils... 

— Madame, dit Marguerite, je me plierai, puisqu’il le faut, aux exigences de la 
politique ; mais... d’ici là... 

La princesse s’arrêta. 

— Achevez, ma fille, dit la reine. 

— D’ici là, continua Marguerite, je vous serai bien reconnaissante de ne plus me 
parler de la reine de Navarre ni de son fils en gros pourpoint de bure... 

Henri eut un mouvement d’impatience : 

— Je porterai de la soie, ma mie, pensa-t-il, et... nous verrons... 

Marguerite allait sans doute continuer à gloser sur le prince de Navarre qu’elle 
ne savait pas si près d’elle, lorsque la porte s’ouvrit de nouveau. Un page entra. 
Ce page, Henri le reconnut. C’était ce joli Raoul qui l’avait introduit une heure 
auparavant. 

— Que veux-tu, mon mignon ? demanda la reine. 

— Madame, répondit Raoul, messire René le Florentin désire être introduit 
auprès de Votre Majesté. 

— René ! s’écria la reine dont le visage rembruni se dérida. 

— Oui, madame. 

— Il est donc arrivé ? 

— Il arrive. 

— Fais entrer, Raoul, fais entrer ! 

Le page souleva la portière, et René le Florentin entra. 

René était couvert de poussière ; sa collerette était fripée, son pourpoint sale, ses 



bottes crottées, la plume de son feutre tordue. 

Il avait la mine allongée et l’air piteux d’un homme qui a été battu. 

— Juste ciel ! s’écria la reine Catherine, comme te voilà fait, René ! d’où sors- 
tu ? 

— Je sors de prison, madame. 

— De prison ! exclama la reine. 

— Oui, madame, et c’est à ne pas croire qu’en pleine France, à quarante lieues 
de Paris, un homme que Votre Majesté honore de sa protection tombe aux mains 
de deux gentilshommes de province et d’un cabaretier, soit foulé aux pieds, 
garrotté et enfermé dans une cave, ou il a failli mourir de faim et de soif. 

— Tu rêves ! René. 

— Je ne rêve pas madame. 

— Mais ces gentilshommes savaient-ils ton nom ? 

— Je le leur ai dit, je les ai même menacés de la colère de Votre Majesté. 

— Et ils ne sont pas tombés à tes pieds ? 

— Ils m’ont roué de coups. 

L’œil de Catherine lança des flammes. 

— Eh bien ! dit-elle, si cela est, René, tu peux être tranquille, tu seras vengé ! 

— Hein ! lit le prince de Navarre dans sa cachette. 

— Et ces gentilshommes seront pendus ! ajouta Catherine. 

Le prince était brave, et cependant il eut un léger frisson et ses cheveux se 
hérissèrent... 



Chapitre 10 


M. de Pibrac était loin de se douter que les gentilshommes que voulait faire 
pendre la reine Catherine étaient, en ce moment, l’un auprès de lui et l’autre dans 
sa chambre. 

Cependant la menace de la terrible souveraine lui fit éprouver un malaise 
identique à celui que ressentait Henri de Navarre. 

— Venez, monseigneur, lui dit-il, nous causerons plus à notre aise dans ma 
chambre. 

M me Marguerite avait changé de place, le prince ne la voyait plus. Ce fut peut- 
être à cause de cela qu’il se laissa entraîner. 

Ils sortirent donc du couloir secret et rentrèrent dans la chambre du sire de 
Pibrac. 

Noë s’était assis au coin du feu, avait posé ses pieds sur les chenets, et, un livre à 
la main, il attendait le prince et son conducteur. 

En les voyant reparaître il se leva. 

— Est-ce que, demanda-t-il, je ne pourrais pas aussi voir un peu 
M me Marguerite ? 

— À votre aise, répondit Pibrac. 

Il lui montra le couloir et lui dit : 

— Marchez sur la pointe du pied. Un rayon de lumière vous guidera et vous 
appliquerez votre œil au trou. Seulement, prenez garde... Au moindre bruit, vous 
éveilleriez l’attention. 

Henri se prit à rire : 

— Et tu verras un personnage, dit-il, que tu t’attends peu à trouver au Louvre, je 
crois. 

Noë parut étonné, et M. de Pibrac fixa ses yeux sur le prince comme pour avoir 
l’explication de ces paroles. 



— Tandis que Noë regardera celle qu’on me destine pour femme, répliqua le 
prince, je vous conterai une aventure qui nous est arrivée... 

— Quand ? 

— Il y a trois jours. 

— Où cela ? 

— Entre Blois et Orléans. 

Noë s’engouffra dans le couloir et disparut aussitôt. 

Alors Henri vint s’asseoir dans le fauteuil que son ami avait quitté et regarda 
M. de Pibrac en riant. 

— J’ai eu maille à partir avec René le Florentin, dit-il. 

M. de Pibrac fit un haut-le-corps et laissa tomber les pincettes avec lesquelles il 
attisait le feu. 

Henri continua froidement : 

— Noë et moi nous sommes les gentilshommes dont parle René, et que 
Catherine veut faire pendre. 

Ces derniers mots émurent si fort le digne gentilhomme qu’il oublia de ramasser 
ses pincettes. 

— Comment ! Monseigneur, s’écria-t-il, c’est vous ! 

— C’est nous. 

— Ah ! Ciel ! Mais vous êtes perdus !... 

— Allons donc ! fit le prince en riant. 

— Monseigneur, dit gravement M. de Pibrac, permettez-moi de vous dire 
franchement ma pensée : il vaudrait beaucoup mieux avoir pour ennemi 
l’électeur palatin, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre et le roi 
d’Espagne réunis, que René le Florentin tout seul. 

Et M. de Pibrac prononça ces mots avec un accent si convaincu que le prince en 
fut lui-même ému. 



— Bah ! dit-il, M me Catherine n’a point de qualité pour faire pendre un prince de 
Navarre. 

— C’est juste... 

— Et l’eut-elle, peut-être y regarderait-elle à deux fois avant d’accrocher au 
gibet le futur époux de sa fille. 

— Ce que vous dites là, monseigneur, est plein de sens... 

— N’est-ce pas ? 

— Seulement cela ne prouve absolument rien, monseigneur. 

— Vous croyez ? 

— Oh ! j’en suis certain. 

Noë reparut en ce moment : 

— Ah ! diable ! dit-il, j’ai vu M me Marguerite, mais j’ai vu aussi une bien vilaine 
figure... 

— René ? 

— Et vous aviez raison, Henri, je ne m’attendais pas à le trouver au Louvre. 

— Eh bien ! dit M. de Pibrac, il y est et je suis plus embarrassé de votre présence 
ici que de la sienne. 

— Ah ! par exemple !... 

— Monseigneur, reprit le capitaine, quand on a René pour ennemi, il faut 
s’attendre à tout. Si René vous rencontre, il vous fera arrêter. Alors vous serez 
bien forcé de trahir votre incognito pour sauver votre tête. 

— Diable ! je n’avais point pensé à cela. 

— Et quand il saura qu’il a eu affaire au roi de Navarre, sa haine croîtra au lieu 
de diminuer. 

— Pourquoi donc ? 

— Parce que vous êtes huguenot et que la reine. Catherine abhorre les 
huguenots. Or, René et la reine, c’est tout un. Pour plaire à la reine, René 



mettrait le feu au palais des papes, et pour plaire à René, la reine brûlerait le 
Louvre. 


— Excusez-moi, monsieur, interrompit Noë, mais je suis un pauvre- 
gentilhomme de campagne et je ne comprends pas les choses subtiles que vous 
nous déduisez. 

M. de Pibrac eut un sourire énigmatique. 

— La reine, dites-vous, hait les huguenots ? 

— Elle les exècre. 

— Et cependant elle veut marier sa fille à notre prince qui va au prêche. 

— Monsieur, répliqua M. de Pibrac, permettez-moi d’ouvrir une parenthèse. 

— Faites... 

— M me Jeanne d’Albret, reine de Navarre, a négocié le mariage du prince son 
fils avec M me Marguerite de France, et la reine Catherine, dans sa politique 
tortueuse, a pensé que ce mariage pourrait conduire à bonne fin ses plans 
ténébreux. 

— Bon ! après ? 

— M me Jeanne d’Albret s’est souvenue de moi et elle a eu raison. Elle m’a 
adressé Monseigneur, me chargeant de lui servir de guide à la cour de France. La 
reine de Navarre est la souveraine de mon pays, je suis Béarnais au fond du 
cœur, et je ferai ce que la reine a voulu. Mais... 

À ce mais, Henri leva la tête. 

— Mais, acheva M. de Pibrac, la reine ne m’a point fait l’honneur de me 
demander mon avis relativement à ce mariage. 

— Eh bien ! dit le prince, qui avait écouté attentivement, si je vous le demandais, 
moi ?... 

— Je répondrais franchement à Votre Altesse. 

— Parlez, en ce cas. 

— Monseigneur, dit M. de Pibrac, un prince de votre sang doit prendre 



chaussure à son pied. Pardonnez-moi la comparaison, je vous en prie. 

— Oh ! oh ! monsieur de Pibrac... 

— Votre Altesse m’a demandé mon avis, le voilà. Quand on doit être roi de 
Navarre... 

— Hum ! fit le prince, qui s’approcha de la croisée et jeta un mélancolique 
regard sur la Seine, qui sait ? 

Et, comme si une lointaine révélation de l’avenir se fût faite en son esprit, il 
répéta : 

— Qui sait ? 

Puis, regardant M. de Pibrac : 

— Eh bien ! dit-il, que fait-on quand on doit être roi de Navarre ?... 

— Et qu’on est huguenot, ajouta Pibrac, on prend une femme de sa religion, on 
restaure son château de Coarasse et son palais de Nérac, et on ne songe point à 
venir loger au Louvre, qui est une habitation malsaine et où, à chaque pas, un 
homme peut glisser au fond d’une oubliette. 

Henri demeura pensif un moment et garda le silence. 

— Monseigneur, reprit le capitaine gascon, je vous ai dit mon avis, voulez-vous 
un bon conseil ? 

— Dites, monsieur de Pibrac. 

— Enveloppez-vous dans votre manteau : il est nuit et la nuit tous les chats sont 
gris, et tous les gens couverts de manteau se ressemblent. 

— C’est assez vrai, cela. 

— Gagnez l’hôtellerie ou vous êtes descendu, faites seller vos chevaux, et d’ici à 
demain, mettez trente lieues entre Paris et vous. 

— Vous me conseillez donc de retourner en Navarre ? 

— Oui, monseigneur. 

— Mais... la reine, ma mère ? 



— Vous lui direz que vous avez vu la princesse Marguerite et que vous lui avez 
trouvé une verrue, sur le nez, ce qui fait qu’elle ne vous plaît pas. 

— Ma foi ! murmura Noë, qui était d’un assez grand bon sens à l’occasion, 
M. de Pibrac pourrait bien parler d’or... 

Henri demeurait pensif et baissait la tête. 

Tout à coup il ouvrit la croisée aux vitres de laquelle il avait appuyé son front, et 
il plongea sa tête brûlante dans l’air de la nuit. 

Le Louvre était enseveli dans les ténèbres, et la Seine roulait son flot bourbeux ; 
mais çà et là, à l’entour, brillaient des lumières aux croisées des maisons voisines 
et un murmure confus s’élevait au-dessus de la grande Ville, sur laquelle pesait 
un ciel orageux et noir. 

Pendant quelques minutes, le prince demeura penché vers la rivière, puis il 
releva la tête et regarda le ciel. 

Une étoile scintillait à travers les nuages, et sa clarté étincelante attira le regard 
du prince. 

Soudain il se retourna et dit : 

— Monsieur de Pibrac, vous êtes le second Béarnais qui, aujourd’hui, m’ait tenu 
le même langage ; et, selon Tordre ordinaire des choses, votre langage doit être 
la sagesse, mais... 

À son tour, Henri s’arrêta, et de nouveau il regarda l’étoile... 

— Mais, reprit-il après un silence, voyez cette étoile qui brille au ciel ! je crois 
que c’est la mienne. 

— Elle apparaît au sud-ouest, monseigneur, du côté de la Navarre. 

— Elle va monter à l’horizon, répondit Henri, et elle planera sur Paris. 

Et comme M. de Pibrac, ni Amaury de Noë ne paraissaient comprendre, le 
prince ajouta : 

— Une voix mystérieuse vient de s’élever au fond de mon cœur, et j’écoute cette 
voix qui me dit : « Il faut que tu épouses la princesse Marguerite de France non 
parce qu’elle est belle, non parce que tu l’aimeras ou qu elle t’aimera, mais parce 



que les grandes destinées s’accomplissent à travers les obstacles. » 

En parlant ainsi, Henri releva fièrement la tête, la porta en arrière, et il eut en ce 
moment une telle expression de majesté, que M. de Pibrac et Noë en furent pour 
ainsi dire éblouis. 

Le silence régna une fois encore parmi ces trois personnages. 

Enfin M. de Pibrac prit la parole : 

— Monseigneur, dit-il, les paroles de Votre Altesse m’ont clos, la bouche. Je ne 
sais quelle sera votre destinée, mais je viens de lire dans vos yeux que vous serez 
un grand roi. Cette étoile qui brille au ciel est la vôtre, dites-vous ? Eh bien ! 
regardez-la... suivez-la... n’écoutez d’autres conseils que les siens... les 
hommes qui croient en leur étoile sont des hommes forts ! 

— Vous avez raison, Pibrac, répondit le prince. Il y a une heure j’étais un enfant 
et je ne songeais qu’au plaisir, maintenant la sombre divinité qui préside à la 
politique vient de m’apparaître et le livre de l’avenir s’est entrouvert pour moi. 
La colère de René, la rage de M me Catherine, rien de tout cela ne m’atteindra... 
La dague qui doit me tuer n’est point forgée encore... 

Et quand il eut ainsi parlé, le prince vint se rasseoir, et comme M. de Pibrac 
paraissait soucieux : 

— À quoi pensez-vous donc ? lui dit-il. 

— Je cherche en ma cervelle, monseigneur, un moyen d’apaiser la colère de 
René. Si la morsure d’une vipère n’est pas toujours mortelle, du moins elle 
produit une enflure douloureuse. Vous êtes à Paris incognito. Si vous ne voulez 
vous trahir, il faut calmer le ressentiment de René. 

— Est-ce avec l’or ? 


— Non. 

Le prince regarda son jeune compagnon : 

— Faut-il que Noë lui fasse des excuses ? 

— Encore moins... 


— Eh bien ! alors ?... 



— La peur éteint la colère des lâches, dit M. de Pibrac. René est le favori de 
M me Catherine, mais si vous étiez sous la protection du roi... 

— Dame ! murmura Noë, ceci serait assez ingénieux. Seulement, comment le roi 
prendra-t-il tout à coup sous sa protection des gens qu’il ne connaît pas ? 

— Monseigneur, vous savez qu’en notre pays les idées sont plus communes que 
les écus. 

— C’est bien vrai, monsieur de Pibrac. 

— J’ai une idée. 

— Est-elle bonne ? 

— Je le crois. 

— Et cette idée ? 

— Vous allez sortir du Louvre et vous regagnerez votre hôtellerie. 

— Très bien. 

— Dans une heure vous recevrez la visite du page Raoul, qui est mon ami. 

— À merveille. 

— Raoul sera suivi d’un valet qui vous apportera des habits de cour. Vous 
souperez et ferez votre toilette de gala. 

Henri regarda curieusement le capitaine des gardes. 

— Il y a bal au Louvre ce soir. Le roi traite et festoie M. l’ambassadeur 
d’Espagne. On dansera toute la nuit. Votre Altesse connaît-elle un jeu du pays de 
Touraine, qu’on appelle 1 ’hombre ? 

— Parfaitement. 

— Et le prince y est de première force, ajouta Noë. 

— Alors tout est pour le mieux. Je vous en dirai plus long ce soir. Maintenant 
regagnez votre logis, attendez Raoul et suivez-le aveuglément. 

Le prince et Noë s’enveloppèrent dans leurs manteaux, et M. de Pibrac les fit 
descendre par un petit escalier qui conduisait à une poterne donnant sur la 



nviere. 


— À ce soir, leur dit-il. 

Henri et Noë s’en allèrent le long de la rivière, et quand ils furent à une certaine 
distance du Louvre, le premier dit tout bas : 

— Il paraît que décidément Malican était bien renseigné touchant 
M me Marguerite. 

— Pourquoi donc alors, demanda Noë, voulez-vous l’épouser, Henri ? 

— Parce que les princes ne se marient pas, comme les gens de peu, afin d’avoir 
des enfants... Je te l’ai dit tout à l’heure, je commence à mordre à la politique. 

— C’est un fruit vert, Henri. La pomme de l’amour est plus douce. 

— Je ne renonce point à celle-là. 

— Ah ! vous songez toujours à la belle argentière ? 


— Toujours. 


































































































































































— Et, par conséquent, vous oubliez la lettre de Corisandre. 

— Noë, mon mignon, la belle argentière m’aimera en dépit de Corisandre. 

— Bah ! vous croyez ? 

— Et il m’est passé une drôle d’idée en tête tout à l’heure. 

— Laquelle ? 

— C’est de me faire aimer de M me Marguerite, qui prétend que je suis un ours 
mal léché. 

Noë éclata de rire et prononça un seul mot : 

— Regain ! 

Noë, mon ami, dit le prince, quand je serai roi, je te ferai pendre. 

— Pourquoi, monseigneur ? 

— Parce que tu médis de la reine de Navarre. 

Noë se tut, mais il continua de rire sous sa moustache blonde, et les deux jeunes 
gens arrivèrent sous le pont Saint-Michel. 

Ah ! parbleu ! dit Noë, la nuit est noire, et puis ce bandit de René doit être 
encore au Louvre. 

— Qu’est-ce que cela te fait ? 

— Je vais coller mon œil aux vitres de sa boutique. 

— Pourquoi faire ? 

Pour revoir la belle Paola. 

— Mais, Noë, mon mignon, dit le prince, tu veux donc que nous soyons 
pendus ? Après avoir mis ce damné Florentin dans une cave, tu veux lui séduire 
sa fille ? 

— C’est précisément pour n’être point pendu, répliqua Noë. 

Et sans attendre une nouvelle question du prince, il s’approcha de la boutique. 



L’obscurité régnait sur le pont. La boutique était éclairée. 

La belle Paola était assise au comptoir ; devant elle se tenait Godolphin, cet être 
chétif au regard indécis que maître René avait commis a la garde de sa fille. 

Godolphin avait un manteau sur le bras et son chapeau à la main ; il causait avec 
Paola, qui paraissait l’écouter avec une grande indifférence. 

Noë se recula vivement. 

— Retirons-nous, dit-il, il va sortir. 

Et, en effet, à peine les deux jeunes gens s’étaient-ils écartés de quelques pas que 
la porte de la boutique s’ouvrit. C’était Godolphin qui sortait. 

— Vous allez fermer la boutique, Paola ? dit-il. 

— Oui, répondit la jeune fille. 

— Je vais chez le drapier qui m’a promis le justaucorps de votre père pour ce 
soir. 

— Mon père ne viendra pas ce soir, dit Paola. Il n’est point arrivé, il ne viendra 
que demain. 

— Très bien ! murmura Noë qui entendit ces mots. 

— Au reste, ajouta Godolphin, je ne serai pas longtemps. 

— Prenez votre temps, fit la jeune fille d’un ton moqueur. Je ne soupire point 
après vous, beau Godolphin. 

Le jeune homme soupira et s’en alla d’un pas brusque et saccadé. 

— Voilà, dit Noë tout bas, un rival qui ne me fait pas grand honneur. 

Il suivit des yeux Godolphin, qui disparut à l’extrémité du pont, et, serrant le 
bras du prince : 

— Henri, lui dit-il, faisons alliance. 

— C’est fait. 

— Je vous servirai pour la belle argentière. 



— J’y compte bien. 


— Et vous m’allez laisser en tête à tête avec la jolie parfumeuse. Rentrez à 
l’hôtellerie, je vous y rejoindrai. 

— Mais malheureux ! dit Henri de Navarre, René va venir. 


— Bah ! 

— Et nous ne sommes plus dans une hôtellerie de province. La Seine coule sous 
le pont ; et l’on se noie dans la Seine. 

Mais Noë, abandonnant le prince, s’approcha de la boutique. Paola en 
entrouvrait précisément la porte pour respirer l’air, peu soucieuse de mettre à 
profit les recommandations du jaloux Godolphin. 

À la vue d’un homme qui s’avançait vers elle, la jeune fille fit un mouvement de 
retraite. Noë en profita et entra résolument en ouvrant son manteau. 

Paola reconnut le beau gentilhomme qui prétendait connaître son père, et elle se 
prit à rougir. 

— Excusez-moi, mademoiselle, dit-il, je viens un peu tard, mais je suis un 
gentilhomme de province et j’ignore les usages... Brrr ! ne trouvez-vous pas 
qu’il fait froid ? 

Et Noë poussa doucement la porte de la boutique. 

— Mais, monsieur... dit la jeune fille. 

— Excusez-moi, j’ai oublié quelque chose ici, tantôt. 

— Vous avez... oublié... et quoi donc, messire ? 

— Oh ! dit Noë en lui jetant un regard, une chose que vous pouvez me rendre... 
Et il poussa le verrou de la porte que la jeune fille avait déjà fermée. 

— J’ai oublié mon cœur, acheva-t-il. 

— Monsieur ? fit Paola qui essaya de prendre un ton sévère et rougit plus fort. 

— Mademoiselle, dit rapidement le jeune homme, je ne vous trouverai peut-être 
jamais seule, et il faut absolument que je profite de ces quelques instants... je 
suis gentilhomme... ne craignez rien... 



— Enfin, monsieur, tout gentilhomme que vous êtes... 

— Et je vous aime, ajouta-t-il. 

La jeune fille jeta un regard inquiet sur les vitres de la boutique qui n’étaient 
point encore pourvues de leurs volets : 

— Oh ! mais partez, dit-elle, si Godolphin revenait... mon père... 

Au lieu de partir, Noë tomba à genoux et la regarda : 

— Vous êtes belle ! murmura-t-il. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit la pauvre fille d’une voix tremblante, si mon 
père... Et relevant le jeune homme : 

— Au moins, dit-elle, ne restez pas là, on vous voit en passant sur le pont, venez 
ici... 

Elle ouvrit la porte de cette arrière-boutique ou elle se tenait d’ordinaire, et qui 
était un joli petit réduit aussi luxueusement meublé que l’oratoire de 
M me Marguerite de France. Puis, prenant la main de Noë, elle l’y attira 
doucement et laissa retomber une draperie entre eux et la boutique, Noë se remit 
à genoux. Paola tremblait bien un peu, mais son cœur battait d’une douce 
ivresse, et, en voyant un gentilhomme à ses pieds, l’ambitieuse fille avait fini par 
oublier ses terreurs. 

Cependant, comme elle était femme, et que dans la défaite les femmes veulent 
toujours paraître victorieuses, elle lui dit, essayant de rendre son intonation plus 
sévère encore : 

— Savez-vous bien, monsieur, que votre audace est inqualifiable ? 

— Je vous aime... répéta Noë. 

Il lui prit la main et la porta à ses lèvres. 

— Mais fuyez donc ! dit-elle encore, tandis qu’elle laissait sa main dans la main 
de Noë, fuyez... 

Mais Noë n’eut pas le temps de répondre. On frappa rudement à la porte de la 
boutique. 


— Mon Dieu ! fit Paola pâlissant. 



— Paola ? Godolphin ? disait une voix au-dehors. 

— Mon père ! exclama Paola éperdue. S’il vous trouve ici, il vous tuera ! 

Et du regard elle cherchait un endroit où cacher le beau gentilhomme. 

— Là... là... dit-elle tout à coup, mettez-vous là... 

Elle indiquait la porte d’une petite pièce qui lui servait de cabinet de toilette. Et 
comme Noë n’allait pas assez vite, elle l’y poussa et ferma la porte en lui disant : 

— Ne bougez pas ! mon père vous tuerait. 

Puis elle alla ouvrir au terrible favori de la reine mère. 



Chapitre 11 


Paola, toute tremblante encore, tira le verrou fermé par Noë. Elle était fort pâle, 
et si René avait joui de son calme habituel, peut-être eût-il remarqué en elle un 
trouble inusité. Mais René était de méchante humeur, et il se contenta de dire 
assez brutalement à sa fille : 

— Vous dormiez donc, que vous vous pressiez si peu de me venir ouvrir ? 

— Je ne dormais pas, répondit Paola, qui remarqua la toilette fripée de son père. 

— Alors pourquoi vous enfermez-vous ? 

— Parce que Godolphin est sorti. 

— Et où est-il allé, ce coureur, ce vagabond, ce mendiant ? exclama le Florentin. 

— Chez le drapier, chercher votre justaucorps de gala. 

René se débarrassa de son manteau, jeta son feutre sur un siège et entra dans le 
joli réduit de sa fille. 

Paola eut un affreux battement de cœur ; mais bientôt elle parvint à se maîtriser, 
et, comme son père s’était jeté sur un siège, elle s’assit en face de lui et roula par 
mégarde son fauteuil devant la porte du cabinet où Noë était blottit. René vomit 
deux ou trois jurons, grommela quelques mots sans suite, puis regarda sa fille. 

— Peste ! dit-il, vous êtes toujours vêtue comme une princesse, ma fille. Est-il 
besoin, pour vendre des odeurs et des parfums, d’être ainsi attifée ? 

— Mon père, répondit Paola, préféreriez-vous que je fusse vêtue comme une 
mendiante ? 

— Comme une mendiante, non ; mais suivant votre condition. Je suis un 
parfumeur, moi, voilà tout. 

— Tout Paris sait que vous êtes le favori de la reine. 

René haussa les épaules. 

— Qu’est-ce que cela prouve ? fit-il. 

— Que vous pénétrez chez elle à toute heure, continua Paola. 



— J’entre chez la reine comme son parfumeur. 

— Et son confident, mon père. Voudriez-vous donc que les bourgeois de Paris et 
les gentilshommes qui passent... 

Ce mot de gentilhomme fit bondir le Florentin. 

— Que parlez-vous donc de gentilshommes ? fit-il : les gentilshommes n’ont 
rien à démêler avec vous. 

— Cependant vous prenez cette qualité, observa Paola d’un ton ferme. 

— Eh ! qu’importe ? 

— Vous savez bien que vous êtes riche, mon père, très riche, presque autant que 
le roi. 

— Tais-toi, malheureuse ! 

— Au lieu de persister à tenir boutique, comme des gens qui ont besoin de 
travailler pour vivre, pourquoi n’achetons-nous point un hôtel, n’avons-nous 
point des laquais ? Pourquoi ne me mariez-vous point à un seigneur ? 

— Sang du Christ ! exclama René, mais tu veux donc tuer ton père, malheureuse 
enfant ? 

Ces mots échappés à René jetèrent la jeune fille en une stupéfaction profonde. 
Elle regarda le Florentin, essaya de comprendre et n’y put parvenir. Sans doute 
que René s’aperçut qu’il avait été trop loin et que ces façons de brutaliser sa fille 
ne triompheraient point de son obstination. Il changea de ton tout à coup. 

— Pardonne-moi, dit-il en lui prenant la main. J’ai l’air d’un père barbare qui 
sacrifie son enfant... Et cependant... 

Cet homme, qui avait un cœur de tigre, éprouva un moment d’émotion ; il 
regarda Paola, et des larmes roulèrent dans ses yeux. 

— Et cependant, reprit-il, Dieu m’est témoin que je te voudrais voir au bras d’un 
seigneur qui t’apporterait un vieux nom bien noble en échange de l’or que je te 
donnerais ; qu’en place de te voir assise derrière ce misérable comptoir... je te 
voudrais en un somptueux logis, au milieu d’une légion de valets, vêtue de soie 
et couverte de fines dentelles... Car tu es belle, ma Paola, je suis riche, et je 
n’aime que toi en ce monde... Mais... 



— Eh bien ! dit Paola, pourquoi ne le voulez-vous point, mon père ? 

— Parce que le jour où cela arrivera, reprit René d’un air sombre, je mourrai. 

— Ciel ! que dites-vous ? 

Le Florentin prit sa fille sur ses genoux et ajouta : 

Écoute-moi, Paola, tu ne crois peut-être pas à l’influence des astres, toi ? 

— Oh ! non, répondit-elle. 

— Aux prédictions des bohémiens ? 

— Encore moins. Je suis chrétienne, dit Paola. 

— Moi aussi, dit René, mais j’y crois parce que cela est... 

Il y avait un tel accent de conviction dans ce que disait le Florentin, que la jeune 
fille soupira, mais n’osa plus le contredire. René continua : 

— Dans ma jeunesse, j’étais un enfant du peuple, un petit mendiant qui faisait 
des commissions, et portait les paquets et les valises des voyageurs dans 
Florence pour deux paoli. Un jour, une vieille gitana, qui disait la bonne aventure 
au coin d’une rue et à qui je tendis la main en examina les lignes, et je la vis 
tressaillir tout à coup, puis elle examina le ciel, ses regards se portèrent sur mon 
visage. « Que vas-tu me prédire, vieille sorcière ? » lui demandai-je en riant, car 
alors j’étais comme toi, incrédule, ma fille. Elle m’entraîna à l’écart et me dit : 
« Tu feras une grande fortune, tu auras plus d’or qu’un prince, tu seras noble et 
tu deviendras le favori d’une des souveraines les plus puissantes du monde. On 
tremblera devant toi, car tu auras un pouvoir immense. - Et... serai-je 
heureux ? » lui demandai-je. Elle ferma les yeux comme si elle eût voulu lire au- 
dedans d’elle-même. « Je te vois dans bien des années d’ici, dans une grande 
ville, vers le nord. C’est là que tu seras puissant, me dit-elle ; tu es à la fois 
marchand et grand seigneur. - Et je suis heureux ? - Jusque-là, oui. - Qui doit 
être cause de mon malheur ? - Une femme. Cette femme sera ta fille et elle 
causera ta mort le jour où tu cesseras d’être marchand et où elle épousera un 
gentilhomme. » Tu le vois, acheva René d’un air sombre, c’est parce que je ne 
veux pas mourir que je garde cette boutique et que... tu n’épouseras point un 
gentilhomme. 

— Mais, mon père, dit Paola, la bohémienne s’est trompée peut-être... 



— Non, car tout ce qu’elle m’avait prédit s’est réalisé. 

Paola baissa la tête, et une larme glissa de ses longs cils sur sa main. 

— Comprends-tu, maintenant, poursuivit le parfumeur, pourquoi je veux que tu 
restes ici, pourquoi j’ai commis Godolphin à ta garde ?... 

— Oh ! Godolphin, dit Paola, je le hais. 

— Moi aussi, murmura René, mais j’ai lu dans les astres ; que si Godolphin 
meurt, je perdrai ma puissance. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Paola avec désespoir, car elle comprenait que la 
superstition de son père était un obstacle infranchissable. 

— Allons ! dit le parfumeur qui redevint brutal et grondeur, au lieu de pleurer, 
petite sotte, va faire tes prières et te coucher. Moi, je vais endosser mon habit de 
gala et me rendre au Louvre. 

René se leva et monta au premier étage pour s’habiller. 

Prompte comme l’éclair, Paola courut à la porte du cabinet de toilette. Elle allait 
sans doute l’ouvrir pour délivrer Noë et le faire sortir précipitamment. Mais au 
même instant, on frappa à la porte de la boutique et la voix de Godolphin cria 
au-dehors : 

— C’est moi, Paola ! 

— Mon Dieu ! murmura la jeune fille, je suis perdue ! 

Elle ouvrit à Godolphin. 

Le bizarre commis de maître René apportait l’habit. 

— Mon père est là-haut, dit Paola ; monte-lui son habit. 

Mais, comme si tout eut conspiré pour retenir Noë prisonnier, René redescendit. 
Donne-le-moi, dit-il. Mets les volets à la boutique et couche-toi. 

Dix heures sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois. 

René endossa son pourpoint neuf, ajusta son épée, prit son feutre et son manteau, 
et sortit après avoir baisé sa fille au front. Godolphin exécuta les ordres de son 
maître, ferma solidement la boutique et poussa tous les verrous. 



— Ô ciel ! pensait Paola, ce jeune gentilhomme va-t-il donc passer la nuit ici ? 
Godolphin retira de dessous le comptoir un matelas et des couvertures qu’il 
étendit sur le sol. 

— Bonsoir, Paola, dit-il, jetant un long regard à la jeune fille. 

— Bonsoir... dit-elle d’un ton sec. 

Elle rentra dans le joli réduit, ferma la porte au verrou laissa retomber la lourde 
draperie et courut ouvrir à Noë. 

— Ouf ! murmura tout bas le jeune, homme, j’étouffais là-dedans !... 

— Ah ! monsieur lui dit Paola, comment sortir d’ici ? 

— Diable ! dit Noë, cela me paraît difficile. 

— Et demain mon père viendra... peut-être même rentrera-t-il cette nuit... 

— Bah ! dit Noë, ne vous inquiétez pas ; je vais sauter par la fenêtre. 

— La fenêtre donne sur la Seine. 

— Je sais nager... Avez-vous une corde ? demanda le hardi compagnon du 
prince de Navarre. 

Paola poussa un léger cri de joie que faillit entendre Godolphin. 

— Oui ! dit-elle, là-haut, dans le laboratoire. 

Et, légère comme une biche effarouchée, elle grimpa l’escalier et en redescendit 
quelques minutes après avec une belle corde neuve de la grosseur du pouce. 

— Elle est mince, dit Noë, mais je la crois solide. 

Paola ouvrit la croisée et le jeune homme fixa fortement le bout de la corde à 
l’un des gonds du volet. 

— Maintenant, que tout est prêt pour mon évasion, il me semble que nous avons 
bien le temps de causer. 

— Non ! non ! fit-elle effrayée, fuyez... j’ai peur... n’avez-vous pas entendu 
mon père ? 


Certainement. 



— Vous le voyez, il a des idées à lui. Il est superstitieux. 

— Et vous ? 

— Moi, je ne crois pas à ces sottes prophéties. 

— Eh bien ! dit Noë qui osa prendre un baiser à la jeune fille, aimons-nous dans 
l’ombre et le mystère. Vous verrez que votre père continuera à bien se porter. 

— Mais, monsieur... 

— Ah ! dit Noë du ton d’un enfant boudeur, si vous ne me promettez pas que 
nous nous reverrons, je saute à pieds joints sur l’entablement de la croisée et de 
là dans la Seine sans toucher à la corde, et je vais me briser la tête contre une des 
piles du pont. 

— Mais c’est du délire !... Et je ne veux pas... 

— Permettez-moi de revenir demain. 

— Ici... ? Y pensez-vous ? Mais Godolphin ne sortira pas. 

— Cela m’est égal... Vous allez voir. Demain soir ; quand Godolphin sera 
couché ou endormi, je descends au bord de l’eau, je détache une barque, je passe 
sous le pont. Au moment où je passe, vous me tendez la corde. Je m’y 
cramponne et je fixe mon bateau sous le pont. 

— Mais on ne grimpe point après une corde aussi facilement qu’on se laisse 
glisser. 

— J’ai prévu le cas. 

Tout en parlant, Noë portait les mains de Paola à ses lèvres et les couvrait de 
baisers. 

— Voyons ! achevez, étourdi ! fit-elle avec un sourire. 

— J’aurai une échelle de soie, je l’attacherai au bout de la corde ; vous retirerez 
la corde et vous fixerez l’échelle à la croisée. Alors, je monterai chez vous aussi 
facilement que si j’avais à gravir le grand escalier du Louvre. 

Paola paraissait hésiter encore. 

— Voyons ! est-ce convenu ? fit Noë. Un, deux... Si vous me laissez compter 



jusqu’à trois, j’exécute ma menace. 

— Arrêtez ! dit-elle pleine d’effroi... À demain. 

Il la prit dans ses bras et lui donna un long baiser. 

— À demain, répéta-t-il. 

Et, saisissant la corde à deux mains et l’entourant de ses deux jambes croisées, il 
se laissa hardiment glisser dans le vide. Paola eut un horrible battement de cœur 
pendant quelques secondes. Elle vit Noë glisser rapidement le long de la corde, 
toucher l’eau et disparaître. Alors elle eut peur. 

— S’il allait se noyer ! pensa-t-elle. 

Mais sa terreur fut de courte durée. 





















































































































































































Après avoir plongé, Noë reparut à dix brasses plus loin et se mit à nager 
tranquillement vers la berge, sur laquelle il eut pris pied au bout de cinq minutes. 
Et, remontant jusqu’à la rue Saint-Jacques, il se prit à courir jusqu’à, l’hôtellerie, 
où l’attendait Henri de Navarre. 

Le prince se demandait avec inquiétude si Noë n’avait pas été surpris par René 
aux pieds de sa fille et tué sur place. En le voyant apparaître, il jeta un cri de joie 
qui fut bientôt suivi d’un cri d’étonnement et d’un éclat de rire. Noë, trempé 
jusqu’aux, os, couvert de fange, était dans un état déplorable ; mais comme il 
riait très fort, le prince crut pouvoir rire aussi. 

— D’où sors-tu ? et que t’est-il donc arrivé ? 

— J’ai pris un bain dans la Seine. L’eau est froide... 

— Il t’a jeté à l’eau ? 

— Qui? 

— René. 

— Corbleu ! non. C’est moi qui m’y suis jeté tout seul, ou plutôt j’y suis 
descendu avec une corde... 

— Comment cela ? 

— Ah ! dame ! monseigneur, laissez-moi changer de vêtements d’abord. Je vous 
conterai mon histoire après. 

Ces quelques mots étaient échangés entre les deux jeunes gens dans la chambre 
qu’ils occupaient à l’hôtellerie, - dans laquelle, du reste, personne n’avait 
remarqué, au moment où il traversait la cuisine ; que Noë était mouillé. Ils 
étaient seuls et pouvaient causer librement. 

Henri, en attendant son ami, s’était fait servir à dîner. 

Noë se dépouilla de ses habits trempés, prit une couverture, se roula dedans et 
vînt se mettre à table dans ce costume pittoresque. Alors il conta son aventure au 
prince ébahi de tant d’audace, mais plus, ébahi encore des idées superstitieuses 
de maître René le Florentin. 


— Parbleu ! dit Henri qui se frappa le front soudain, je ne sais quel moyen 



M. de Pibrac a trouvé pour nous préserver de la morsure venimeuse de ce vilain 
parfumeur, mais moi j’en ai trouvé un, maintenant. J’ai un projet. 

— Peut-on le connaître ? 

— Non. Plus tard, il n’est point suffisamment mûri. Tu dis que René va au bal du 
Louvre ? 

— Il est parti. 

On frappa discrètement à la porte. 

— C’est le page Raoul, sans doute, dit le jeune prince. 

— Entrez ! cria Noë, la clef est sur la porte. 

Un homme entra. Ce n’était point Raoul. C’était une sorte de courtaud de 
boutique vêtu de gris, à la mine inintelligente et candide, que les deux jeunes 
gens reconnurent sur-le-champ pour celui qui les avait introduits dans la journée 
chez la belle argentière. À sa vue, Henri de Navarre tressaillit et eut un battement 
de cœur. 

Le commis salua, ouvrit son pourpoint et en retira une lettre qu’il tendit 
silencieusement au prince. 

Puis il salua de nouveau, et se retira avant que les deux jeunes gens stupéfaits 
eussent songé à le retenir. 

— Peste ! fit Noë, est-ce que les amours de Votre Altesse iraient aussi bon train 
que les miennes ? 

Henri ouvrit la lettre et lut : 

« MONSEIGNEUR, 

« L’homme, qui vous remettra cette lettre m’est dévoué jusqu’à la mort. Je 
compte sur votre loyauté pour brûler ce papier sur-le-champ. 

« Il faut un bien puissant motif pour que j’ose écrire à Votre Altesse comme je le 
fais, à l’insu de mon mari qui peut rentrer d’un moment à l’autre. 

« Monseigneur, M me la comtesse de Gramont, en vous confiant une lettre pour 
moi ne savait point quelle misérable existence je mène. J’ai un mari jaloux, 
injuste à cause de cela, ombrageux et farouche. Prisonnière en ma maison, 



entourée d’espions plutôt que de serviteurs, je ne puis même recevoir mes amies 
d’enfance. Vous nous avez sauvés d’un danger pire que la mort il y a trois jours. 
Eh bien ! quand nous nous sommes séparés, mon mari m’a accablée de 
reproches, d’odieux soupçons. Il était déjà jaloux de vous. 

« Le ciel a été pour moi en permettant qu’il fût absent lorsque vous vous êtes 
présenté. Le vieux Job vous a dépeint de son mieux, vous et votre ami, mais il ne 
vous a point reconnus à ce portrait. 

« Je considère cet événement, monseigneur, comme très heureux, et je viens 
vous supplier de ne point revenir rue aux Ours. 

« Je vous le demande au nom de mon repos. 

« Cependant, j’ai un secret à vous confier. Où et comment le pourrai-je ? Voilà 
ce que je ne puis vous dire encore, mais laissez-moi espérer que si je parviens à 
vous indiquer un rendez-vous, soit de jour, soit de nuit, vous y viendrez. 

« Celle qui se dit, 

« De Votre Altesse 

« La très humble servante, 

« Sarah. » 

Henri lut cette lettre à haute voix et regarda ensuite son compagnon. 

— Qu’en penses-tu ? lui demanda-t-il. 

— Je pense, répondit Noë, que la lettre de Corisandre produit son premier effet. 

— Bah ! fit Henri ; crois-tu ? 

— Tenez, Henri, j’ai toujours eu mon franc-parler avec vous... 

— Tu peux continuer. 

— Si vous voulez mon opinion, je vais vous la dire... 

— Je l’attends. 

— Samuel Loriot n’est pas jaloux. Et sa femme est une fine araignée qui 
commence à tramer une jolie toile dans laquelle vous serez pris. 



— C’est impossible ! 

— Corisandre est l’amie de Sarah. Sarah est dévouée à Corisandre. 

— Mais cependant... 

— Ma foi ! dites tout ce que vous voudrez. Je suis comme Caton d’Utique : 
censeo delendam esse Carthaginem ; ce qui veut dire, traduit librement : je 
pense que la belle Argentière se gausse du prince de Navarre. 

Henri allait se récrier sans doute ; mais il n’en eut pas le temps. On frappa de 
nouveau à la porte. 

— Entrez ! dit Noë. 

Cette fois, c’était le page Raoul. Il salua les deux jeunes gens et entra. Derrière 
lui marchait un valet qui portait un gros paquet très soigneusement enveloppé. 

Le valet déposa le paquet sur un meuble et, sur un signe du page, il s’en alla. 

Alors le page s’assit et dit : 

— Habillez-vous promptement, messieurs ; M. de Pibrac vous attend. 

Henri et Noë étaient de la même taille, et tous deux étaient de celle du page. Ce 
dernier ouvrit le paquet et étala sur l’un des lits deux habits de cour complets 
qu’il avait pris dans sa propre garde-robe. Henri et Noë s’habillèrent en un clin 
d’œil, et Raoul vit bien, à la façon leste et dégagée dont ils s’en acquittaient, 
qu’ils avaient coutume de porter des pourpoints de soie et de velours et des 
collerettes de fine guipure. 

Quand ils furent prêts, Raoul leur dit : 

— Venez, messeigneurs, j’ai une litière à la porte. 

Ils descendirent, prirent place dans la litière, et le page cria aux porteurs : 

— Au Louvre ! 

La litière descendit la rue Saint-Jacques, traversa la Cité et le pont Saint-Michel 
et, un quart d’heure après, elle s’arrêta à la porte du palais des rois de Lrance. 

Alors, en mettant pied à terre pour suivre le page, Henri se pencha à l’oreille 
d’Amaury de Noë : 



— Le roi de France, dit-il, ne se doute guère qu’il va jouer à 1 ’hombre avec son 
cousin de Navarre. 

— Et René le Florentin se doute moins encore, murmura Noë, qu’il va refaire 
connaissance avec nous, et que j’ai assisté ce soir à sa toilette de gala. 

— Venez, messieurs, répéta Raoul en écartant le soldat suisse qui faisait 
sentinelle au Louvre. 



Chapitre 12 


En quittant le prince de Navarre et Noë, qui s’en retournaient rue Saint-Jacques, 
où le page Raoul leur devait porter des habits de gala, M. de Pibrac, qui les avait 
accompagnés jusqu’à la poterne du Louvre, remonta et s’en alla chez le roi. 

Le roi Charles IX était seul, assis en son grand fauteuil à dais fleurdelisé, les 
jambes croisées, les coudes appuyés sur une table, le menton soutenu dans ses 
deux mains et l’œil fixé sur un traité manuscrit de la volerie. 

La salle où se trouvait le monarque se nommait le Cabinet du roi. C’était une 
assez vaste pièce dont la disposition, l’ameublement et les objets divers qu’elle 
renfermait, disaient à merveille les goûts, les habitudes et le caractère du 
souverain qui l’habitait presque continuellement, et n’en sortait que pour aller à 
la chasse ou se promener en litière. De longues et hautes étagères en bois noirci 
supportaient des livres et des manuscrits. Charles IX était poète ; il aimait les 
écrivains, il se vantait de l’amitié de Ronsard. Au fond de la salle on voyait une 
forge en miniature et des outils de serrurerie. Le roi était forgeron à ses heures, et 
nul mieux que lui ne trempait une dague où ne ciselait un heaume et une 
cuirasse. 

Aux murs pendaient, çà et là, des arquebuses, un pieu, un cor de chasse ou des 
armes de toute sorte que supportaient des bois de cerf et d’élan. Charles IX était 
veneur passionné. Deux grands lévriers qui ne le quittaient jamais, Nisus et 
Actéon, dormaient sur une peau de loup, sur laquelle le roi lui-même avait ses 
pieds. Le roi lisait un très curieux traité de volerie que le roi de Pologne, son 
frère, avait fait traduire du slave et lui venait d’envoyer, il y avait trois jours, par 
l’occasion d’un gentilhomme de sa maison qui s’en retournait de Varsovie en 
Touraine, d’où il était. 

Une lampe surmontée d’un abat-jour en cuivre poli, placée devant lui, projetait 
sa clarté sur le manuscrit, dont la lecture paraissait l’intéresser fort. 

M. de Pibrac entra sur la pointe du pied ; mais si léger qu’il fût, le bruit de ses 
pas fit retourner la tête à Charles IX. 

— Ah ! c’est vous, Pibrac ? dit-il. 

— C’est moi, Sire, répondit Pibrac en s’inclinant. 



— Il faudra que vous lisiez cela, Pibrac mon ami, continua le roi. Ce manuscrit 
renferme de fort belles appréciations sur la façon d’éduquer les faucons, 
gerfauts, tiercelets et autres oiseaux de volerie, dans le nord de l’Europe et 
notamment en Hongrie et sur les frontières de la Moscovie. 

— Je le lirai, Sire, aussitôt que Votre Majesté me fera l’honneur de me le prêter. 
Mais je vois qu’elle trouve un grand plaisir à cette lecture, et je me retire... 

— Restez donc, Pibrac, au contraire, fit le roi. 

Il corna le manuscrit à la page où il s’arrêtait, se redressa et se renversa en arrière 
dans son fauteuil : 

— Avez-vous quelque chose de nouveau à me conter ? demanda-t-il. 

Charles IX était un des princes les plus ennuyés de sa race, et il passait son 
temps à chercher inutilement des distractions. Jamais un courtisan, jamais un de 
ses gentilshommes, un de ses pages ne l’abordait, que le monarque ne lui dressât 
cette question : « Avez-vous aujourd’hui, quelque chose de nouveau à me 
conter ? » 

En adressant ces paroles à M. de Pibrac, le roi le regarda. 

— Peut-être, Sire, répondit le Gascon. 

Le visage du roi se dérida soudain, et son œil morne eut un éclair de joie. 

— Ah ! ah ! dit-il, se frottant les mains. 

Et il indiqua un escabeau à son capitaine des gardes : 

— Seyez-vous là, Pibrac mon ami, et me contez ça... 

Pibrac s’assit et laissa glisser sur ses lèvres un sourire préparatoire qui allécha 
sensiblement la curiosité du monarque. 

— Votre Majesté, dit le Gascon à mi-voix, aime-t-elle beaucoup René ? 

— Ce gueux de Florentin, le parfumeur de ma mère ? 

— Oui, Sire. 

— Non, de par Dieu ! fit le roi. C’est un fieffé coquin que j’eusse fait pendre 
depuis longtemps, si la protection de M me Catherine ne le couvrait. Mais la reine 



mère tient à lui plus qu’à moi, qui suis le roi, et si je le faisais occire, elle 
mettrait le feu au Louvre. 

M. de Pibrac garda un silence diplomatique à l’endroit de la reine mère, car il 
savait combien le roi la craignait et subissait sa terrible influence. 

— Est-ce de lui que vous me voulez parler, Pibrac ? 

— Oui, Sire. 

— Pardieu fit le roi qui devint en belle humeur, si vous m’appreniez qu’il est 
mort, vous me feriez grand plaisir, mon ami. Je n’y serais pour rien et m’en 
laverais les mains. 

— Il n’est pas mort, Sire. 

— Tant pis ! 

— Mais il a éprouvé une mésaventure. 

— Il a été roué de coups. 

— La nuit, sans doute, dans une ruelle, par des truands ? 

— Non, Sire, en province, et par des gentilshommes. 

— Voilà qui est mieux, dit le roi. 

— Dans une hôtellerie où se trouvait couchée une femme que le drôle voulait 
enlever. 

— Ah ! je comprends, c’est le mari ?... 

— Nullement, Sire. Le mari est un gros bourgeois que René voulait faire occire. 

— Qu’est-ce donc alors ? 

— Deux gentilshommes de mon pays, Sire, qui ont protégé la belle bourgeoise, 
ont roué mon René de coups et l’ont enfermé dans une cave. Comment en est-il 
sorti ? je ne sais ; mais il est arrivé ce soir de bien méchante humeur. 

Le roi se prit à rire bruyamment : 

— Certes, dit-il, ces gentilshommes sont hardis, en vérité. 



— Ils sont Gascons, Sire. 


— Eh ! continua Charles IX, qui semblait aller au-devant des secrets désirs de 
M. de Pibrac, je les voudrais bien voir. 

— Ma foi ! Sire, je venais demander à Votre Majesté la permission de les lui 
présenter. L’un se nomme M. de Noë, et l’autre le sire de Coarasse. Ce dernier 
est un joli garçon qui pourrait bien être un péché mignon de feu le roi Antoine de 
Bourbon. 

— Bah ! fit le roi. 

— C’est un secret que je confie à Votre Majesté, Sire. 

— Je le garderai, Pibrac. 

— Le sire de Coarasse, poursuivit le capitaine aux gardes, est un beau joueur, 
Sire. 

— Ah ! 

— Il joue merveilleusement à Yhombre, et si Votre Majesté le voulait admettre à 
son jeu, ce soir... 

— Parbleu ! oui ! dit le roi. Tous mes gentilshommes sont des mazettes à ce jeu. 
Il n’y a que vous et moi qui sachions le jouer. Le prince de Condé lui-même n’y 
entend goutte. 

Et comme Pibrac gardait un respectueux silence sur le prince, Charles IX ajouta : 

— Amenez-moi donc vos Gascons, ce soir. Je m’ennuie prodigieusement, rien 
qu’à songer que j’héberge et festoie l’ambassadeur, d’Espagne. Le bal, les 
bougies, la musique, tout cela me fatigue, Pibrac, mon ami. 

— Eh bien ! Sire, je vous promets une belle partie d ’hombre. Et puis ensuite, 
Sire, ajouta le Gascon avec un sourire moqueur, Votre Majesté, peut faire passer 
un bien mauvais quart d’heure à René. 

— Comment cela ? 

— En jouant avec deux gentilshommes qu’il doit avoir en grande haine. 

— Hé ! hé ! murmura Charles en se frottant les mains, j’ai bien le droit après 
tout de protéger des gens qui font ma partie... Ma mère protège bien ce maudit 



parfumeur ! 

M. de Pibrac réfléchissait. 

— À quoi songez-vous, donc, Pibrac ? fit le roi tout à fait de bonne humeur, 
depuis qu’il savait que René avait été rossé. 

— Je voudrais combiner la soirée d’aujourd’hui comme un mystère. Sire 
Gauthier Marguille, qui est mon ami, ne ferait pas mieux. 

— Voyons ! dit le roi. 

— Votre Majesté a coutume de se montrer tard aux dames de la cour. 

— Très tard, Pibrac. 

— Et souvent même, je m’en souviens, c’est ici qu’on dresse la table de jeu de 
Votre Majesté. 

— On la dressera ici ce soir. 

— Alors, vers minuit, on ouvre les portes du fond, et les courtisans et les dames 
peuvent voir Votre Majesté en train de jouer. 

— Voulez-vous que ce soit ainsi ce soir ? 

— Oui, Sire, j’ai mon idée. 

— Cela sera, Pibrac, mon ami. 

Le roi frappa sur un timbre ; un chambellan parut. 

— Mon souper, demanda le roi. 

Et il dit à M. de Pibrac : 

— Voulez-vous souper avec moi ? 

— Votre Majesté me comble, Sire. 











































































































































































































































— Ah ! c’est que, Pibrac, mon ami, je m’ennuie quand je soupe seul. 

— Votre Majesté pourrait souper, si elle le voulait, avec la reine ? 

— Ma femme est triste. 

— Avec M me Catherine... 

— Ma mère me fatigue avec sa politique. Elle me casse la tête à coups de 
huguenots et de catholiques. Elle s’occupe de religion plus que le pape, et de 
politique plus que moi, qui suis le roi. 

Avec la princesse Marguerite et M. le duc d’Alençon... 

— Passe encore pour Margot, fit le roi. Elle a quelque esprit à ses heures, surtout 
quand mon cousin de Guise est ici... mais il est à Nancy en ce moment, et 
Margot est devenue insupportable. 

— Mais... le duc d’Alençon ? 

— Ah ! pour lui, non, par exemple ! murmura le roi avec humeur. Vous ne savez 
donc pas, Pibrac mon ami, que depuis que mon frère d’Anjou est devenu roi de 
Pologne, d’Alençon s’est mis en tête qu’il était mon successeur. 

— Heureusement que Votre Majesté se porte bien... 

— Peuh ! on ne sait ni qui vit ni qui meurt, Pibrac, et mon frère d’Alençon 
espère toujours me voir tomber malade. Chaque fois qu’il me salue, il me semble 
lire dans son regard ces mots : « Le roi se porte trop bien... » Si je l’invitais à 
souper, il serait homme à me souhaiter une indigestion. Soupez donc avec moi, 
Pibrac, tous ces gens-là m’ennuient... 

— Votre Majesté m’accorde-t-elle deux minutes ? 

— Allez, dit le roi. 

M. de Pibrac courut trouver Raoul le page et lui donna des ordres concernant le 
prince de Navarre et Noë. 

Puis il revint auprès du roi devant lequel on venait de placer une petite table à 
deux couverts, chargée d’une soupe au lard et aux choux, - mets favori du 
prince, - d’un perdreau froid, d’une hure de sanglier et d’un plat d’épinards aux 
œufs durs. Un vieux vin de Guyenne étincelait dans un grand flacon de cristal. 



M. de Pibrac était un Gascon du bon cru, c’est-à-dire qu’il avait cet esprit fin, 
pénétrant, railleur sans méchanceté, gai sans bouffonnerie, qui charme les froides 
imaginations du Nord et a fait la fortune de tous ces hommes remarquables que 
le soleil du Midi a vus naître. Il avait vu, chose rare ! Charles IX de bonne 
humeur ; il résolut de le maintenir en ces bonnes dispositions et il se mit lui- 
même en frais de verve, d’historiettes, d’anecdotes, de mots étincelants. 

M. de Pibrac contait à ravir : il savait une foule d’histoires de chasse, de pêche, 
de guerre et de ruelles. 

Malgré ses quarante-cinq ans, il était galant comme un jeune coq et se trouvait 
au courant de tous les petits scandales de la cour et de la ville. Il avait reçu les 
confidences de M me Marguerite. 

Bref, il développa si bien tout son répertoire, que plus d’une fois le roi rit aux 
larmes, qu’il mangea et but comme un simple lansquenet et finit par dire au 
gentilhomme gascon : 

— Ah ! foi de roi, Pibrac, mon ami, vous êtes un charmant convive. 

— Votre Majesté est trop bonne... 

— Et vous n’engendrez certes point mélancolie. 

Pibrac s’inclina. Le roi regarda le sablier. 

— Tiens ! dit-il, déjà dix heures ! J’entends un grand vacarme dans le Louvre. 

— C’est M. l’ambassadeur d’Espagne qui arrive, Sire. 

— Ma sœur Margot doit être couverte de dentelles, et toutes les dames de sa 
cour sont déjà venues en litière, je gage. 

— Il me semble, Sire, dit Pibrac, que j’entends la musique. 

— Moi aussi, dit le roi, c’est le bal qui commence. Parole de roi ! mon pauvre 
Pibrac, ma mère agit au Louvre comme si je n’y étais pas. Sans vous, je 
souperais seul... Eh bien ! écoutez, nous allons faire bande à part, envoyer quérir 
vos deux gentilshommes. 

— Je les attends, Sire. 

— Et nous allons faire une hombre entre nous, à quatre, sans nous mêler de ce 



que font et disent tous ces gens-là... 

— Mais, Sire, dit Pibrac, Votre Majesté ne peut se dispenser de paraître au bal ? 

— J’y paraîtrai. On ouvrira les portes. Je ne me dérangerai pas, le bal viendra à 
moi. N’est-ce pas convenu ? 

— En effet, Sire. 

— Et si M. l’ambassadeur d’Espagne me veut saluer, il s’approchera de mon jeu. 
M. de Pibrac se leva. 

— Envoyez-moi mes pages, lui dit Charles IX, je vais me faire habiller. Et puis 
revenez et m’amenez vos deux Gascons. 

— Je vole et reviens, Sire. 

Et M. de Pibrac, qui avait donné des instructions détaillées à Raoul, regagna son 
appartement et attendit. 

Il était près de onze heures lorsque le page et les deux jeunes gens arrivèrent au 
Louvre. 

Déjà la cour du royal édifice était encombrée de litières, de pages, de varlets, de 
chevaux richement caparaçonnés. On y voyait même quelques carrosses, moyen 
de transport tout nouveau inventé par la reine Catherine. 

Les invités du roi arrivaient en foule. Les escaliers étaient couverts d’un flot de 
satin, de velours et de guipures. 

On attendait M. l’ambassadeur d’Espagne, qui avait été logé au Châtelet et ne 
pouvait tarder d’apparaître avec sa suite. 

Raoul fit passer les deux jeunes gens au travers de cette foule ; puis, au lieu de 
les conduire par le grand escalier, il leur fit prendre l’escalier tournant qui menait 
aux petits appartements et par lequel M. de Pibrac les avait conduits à la porte du 
Louvre, deux heures auparavant. 

Henri et Noë entrèrent ainsi chez le capitaine gascon. 

— Raoul, mon mignon, dit M. de Pibrac qui se leva et vint à eux, tu devrais bien 
me rendre un service. 



— Lequel, monsieur ? 


— Tu te faufileras dans le bal tout à l’heure, et tu verras si René le Florentin s’y 
trouve. 


— Bon ! 

— S’il y est, tu viendras me le dire. 

— Je n’y manquerai pas. 

— Tu me trouveras chez le roi. 

— Très bien ! 

Raoul s’en alla. Alors M. de Pibrac regarda le prince : 

— En vérité ! monseigneur, dit-il, ce justaucorps bleu de ciel vous va à ravir. Si 
M me Marguerite était appelée à en juger, et qu’elle sût votre vrai nom, elle 
reviendrait bien certainement sur l’opinion qu’elle s’est faite de cet ours mal 
léché qu’elle appelle le prince de Navarre. 

Henri eut un fin sourire. 

— Est-ce que je ne pourrai pas danser avec elle, cette nuit ? 

— Monseigneur, je crois que Votre Altesse pourra faire tout ce qui lui plaira, car 
elle sera en grande faveur auprès du roi. 

— Vraiment ? 

— Sa Majesté a ri aux larmes en apprenant l’histoire de René. 

— Comment ! fit Noë, vous avez osé lui conter. 

— Tout, monseigneur. 

— Et le roi n’a pas froncé le sourcil ? 

— Il a été ravi : il a René en exécration. 

— C’est à merveille, dit Henri de Navarre, mais j’ai trouvé, je crois, moi aussi, 
un moyen pour l’apaiser. 

— Qui, le roi ? 



— Non, René. J’ai une idée que je vous développerai, monsieur de Pibrac. 

— Venez, monseigneur, le roi vous attend. 

— Déjà ? 

— Avec impatience. Je vous ai donné comme de première force à Yhombre. 

— Vous avez dit vrai, fit Noë. 

M. de Pibrac ouvrit une petite porte qui donnait sur un couloir. 

Ce couloir conduisait au cabinet du roi. Un simple suisse était à la porte de Sa 
Majesté. 

Le suisse frappa deux coups avec la crosse de sa hallebarde. Au bruit, un 
chambellan arriva : 

— Annoncez M. de Pibrac et ses deux cousins, dit le Gascon. 

Le chambellan ouvrit un battant de la porte et jeta le nom de M. de Pibrac. 

Le roi s’était remis à feuilleter le manuscrit traduit du slave. 

Mais il le repoussa vivement et tourna la tête avec un très vif sentiment de 
curiosité. 

M. de Pibrac entra, donnant la main à Henri ; Noë les suivait. 

— Asseyez-vous, messieurs, dit Charles IX, ici je ne suis pas roi. Pibrac et moi 
nous sommes de vieux amis, et les amis de Pibrac sont les miens. 

Il regarda de nouveau Henri. 

— Comment vous nommez-vous, monsieur ? lui demanda-t-il. 

— Henri de Coarasse, Sire. 

Le roi cligna légèrement de l’œil et regarda M. de Pibrac d’un air qui signifiait : 

— Hé ! mais, vous avez raison, il ressemble au feu roi de Navarre... et pourrait 
bien être son fils. 

Puis il dit tout haut : 

— Est-ce que vous venez chercher fortune à Paris, monsieur ? 



— Sire, répondit le prince, Votre Majesté sait que nos montagnes produisent 
beaucoup de cailloux et peu d’écus. Quand on est cadet de Gascogne, il faut voir 
du pays. 

— Les écus sont rares partout monsieur, fit le roi. M me Catherine, ma digne 
mère, prétend que je suis le plus pauvre gentilhomme de France. 

— Si Votre Majesté voulait partager sa pauvreté avec moi ? murmura Henri avec 
un fin sourire. 

— Ces Gascons sont pleins d’esprit, dit le roi. 

— Et légers d’argent, ajouta Pibrac. 

— Cependant, continua Charles IX, vous avez bien une vingtaine de pistoles 
dans votre escarcelle, j’imagine, Pibrac, mon ami. Je vous préviens que je joue 
gros jeu ce soir. 

— Si besoin est, j’engagerai à Votre Majesté une moitié de ma solde, Sire. 

— Holà ! dit le roi appelant un de ses pages, Gauthier, mon ami, dresse-nous une 
table et apporte les cartes. 

Le page obéit. Le roi s’assit, tira sa bourse et là posa sur la table. Puis il battit les 
cartes. 

— Monsieur de Coarasse, je vous prends pour mon associé. 

— Votre Majesté, répondit Henri, me comble d’honneur. 

— Et il s’assit à la droite du roi. 

M. de Pibrac se plaça en face de Charles IX et invita Noë à se placer à sa gauche. 
Puis, se penchant à son oreille : 

— Ayons soin de nous laisser battre, lui dit-il. Si le roi gagne, il sera de bonne 
humeur toute la nuit, et René le Florentin s’en ressentira. 

— Coupez, Pibrac, dit le roi, tout entier déjà au plaisir de jouer à son jeu favori. 

En ce moment, dans les grands appartements du Louvre, le bal commençait, et le 
roi, auquel le bruit en arrivait, dit en donnant les cartes : 



— Pendant que tous ces gens-là dansent, le roi de France va tâcher de s’amuser 
comme un lansquenet qui joue aux dés ou aux osselets sur une table de cabaret. 
J’étais né pour être lansquenet, messieurs. 

— Sire, répliqua M. de Pibrac, Votre Majesté trouvera quand elle le voudra à 
troquer sa condition. 

— Mais il paraît que Dieu ne le veut pas, fit Charles IX en retournant un roi ! et 
il posa un doigt sur la retourne. 



Chapitre 13 


Un peu avant que le roi commençât à jouer et tandis que déjà on dansait la 
première valse, danse nouvelle récemment importée d’Allemagne à la cour de 
France, M me Marguerite de Valois procédait à sa toilette de bal. 

Une seule camérière l’ajustait. Cette camérière était une charmante enfant de 
dix-huit ans, blonde comme une madone, jolie à croquer et spirituelle comme un 
démon. Elle se nommait Nancy. 

Nancy jasait et babillait à tort et à travers, tandis qu’elle coiffait sa maîtresse ; 
elle devisait des courtisans et des gentilshommes, des pages et des dames de la 
cour, paraissait fort au courant des intrigués du Louvre et mettait tout en œuvre 
pour distraire la princesse. 

Mais la princesse avait un voile de mélancolie profonde sur son frais et beau 
visage. 

Ses grands yeux d’un bleu sombre étaient abattus, ses lèvres rouges plissées 
dédaigneusement, et dans toute sa personne régnait un aspect de morne tristesse. 

Pourtant M me Marguerite était en apparence la plus heureuse des princesses : le 
roi son frère la traitait en enfant gâtée ; les courtisans l’adoraient ; la bonne ville 
de Paris l’admirait quand elle passait à cheval dans les rues. Et puis 
M me Marguerite ne devait pas, il le semblait du moins, être attaquée de ce 
terrible mal d’ennui qui minait lentement ceux de sa race. Elle était artiste, elle 
peignait, elle faisait de la sculpture, elle cultivait les belles-lettres et avait 
souvent des conférences poétiques avec messire Pierre de Ronsard et l’abbé de 
Bourdeille, sire de Brantôme, lequel la consultait fréquemment tandis qu’il 
écrivait sa Vie des dames galantes. 

M me Marguerite se trouvait dans le plus charmant réduit qu’eût jamais eu une 
princesse de France, petite-fille des Médicis. 

Les étoffes d’Orient, les richesses sans prix des musées italiens, l’art sévère de la 
Renaissance, l’école espagnole avec ses tableaux sombres, l’école florentine 
avec sa peinture aux couleurs éclatantes, tout y était représenté par de 
merveilleux échantillons. 



Au milieu de la salle une statue ébauchée, et, près de la statue, un maillet et un 
ciseau. 

Dans un coin, une table supportant une magnifique édition d’Homère dans le 
texte grec, des plumes et du parchemin ; un peu plus loin des fleurets et un 
masque jetés à terre ; un peu plus loin encore, un chevalet avec un paysage 
commencé. 

Tout cela disait éloquemment que la fée de ce logis était à la fois peintre, 
sculpteur, poète, savante dans les langues anciennes, habile à manier l’épée 
comme son premier maître d’escrime, le duc d’Henri d’Anjou, roi de Pologne. 

Puis, si l’on avisait une grande glace de Venise ajustée par morceaux et que dans 
l’un des compartiments, on aperçût une tête adorable, brune et blanche, avec un 
large front où la pensée s’ébattait à l’aise, un grand œil d’un bleu sombre où 
brillait le génie, des lèvres d’un rouge ardent où la passion semblait vivre, on 
s’avouait que la fée de ce logis était la plus ravissante, la plus merveilleuse des 
créatures, et qu’il était bien impertinent celui qui osait creuser un pli dans ce 
front d’artiste, jeter un voile de mélancolie sur ce regard qui fascinait, poser un 
sourire amer sur cette bouche d’où la poésie et l’amour devaient découler à flots. 

Qu’avait donc M me Marguerite ? Quel caprice inassouvi, quel ennui pouvait 
donc ainsi assombrir son visage ? N’était-elle point la belle des belles, l’idole 
qu’un cavalier, fût-ce l’impie don Juan, eût choisie entre les idoles ? Nancy 
s’escrimait inutilement et babillait comme un page revenant de bonne fortune, 
sans pouvoir amener un sourire sur les lèvres de Marguerite. 

Enfin, à bout d’expédients, d’anecdotes et de jolis cancans, la mutine camériste 
prononça hardiment un nom qui eut le pouvoir de faire tressaillir 
M me Marguerite des pieds à la tête. 

— Si Mgr de Guise était ici, dit-elle, il trouverait Son Altesse plus belle que 
jamais... 

— Tais-toi, Nancy, murmura Marguerite tout bas, tais-toi ! 

— Bah ! fit Nancy, est-il donc défendu de parler du duc ? 

Marguerite jeta autour d’elle un regard plein d’effroi. 

— Tais-toi ! répéta-t-elle, ne prononce pas ce nom : les murs ont des oreilles au 



Louvre. 


— La reine mère est au bal... 

— Déjà ? 

— Sans doute. N’est-elle point obligée de recevoir l’ambassadeur ? 

— C’est juste. 

— Et si la reine est au bal, on peut bien parler du duc. 

Un profond soupir souleva le sein de la jeune princesse. 

— Le duc est parti... dit-elle. 

— Il est à Nancy, une ville qui porte mon nom fit, la soubrette en riant. 

— Nancy est bien loin, soupira Marguerite. 

— On en revient en trois jours. 

— Hélas ! le duc ne reviendra pas. 

— Ah ! par exemple ! 

— Ne sais-tu donc pas, murmura la princesse, que la vie du duc n’était plus en 
sûreté au Louvre ?... 

— Bah ! fit Nancy d’un air incrédule. 

— Un soir, reprit la princesse, le duc sortait d’ici et s’en allait par le corridor 
secret et le petit escalier... 

— Eh bien ? fit Nancy. 

— Quand il eut franchi la poterne et se trouva sur la berge de la rivière, un 
homme masqué l’aborda. 

— Et... que lui dit cet homme, madame ? 

— Ceci : « Monseigneur, vous aimez la princesse Marguerite et elle vous aime. » 
« Et comme il tressaillit, l’homme ajouta : 

« — Je suis un ami et je viens vous donner un bon conseil. 



« — Parlez, dit le duc. 

« — Si vous tenez à vivre vieux, monseigneur, montez à cheval demain plutôt 
qu’après, ce soir plutôt que demain. 

« — Et où faut-il que j’aille. 

« — À Nancy. 

« — Pourquoi faire ? 

« — Pour y attendre que la princesse Marguerite ait épousé le prince de Navarre. 

« — Comment ! fit le duc, mon cousin Henri de Navarre serait homme à me 
faire assassiner ? 

« — Pas lui, monseigneur. 

« — Qui donc, alors ? 

« — Il y a des noms qui portent malheur quand on les prononce, répondit 
l’homme masqué. 

« Et il disparut dans les ténèbres. » 

— Et c’est pour cela que le duc est parti ? 

— Oui, répondit Marguerite. Le lendemain soir je le revis et il me conta sa 
singulière rencontre : 

« — Je ne partirai pas, me dit-il, je vous aime et ne crains rien. » 

« Mais j’ai insisté, j’ai prié, j’ai pleuré, et il est parti... » 

Une larme perla au bout des cils de la princesse. 

Puis après un pénible silence : 

— Et il faut que j’aille au bal, cependant ; murmura-t-elle... il faut que j’aie l’air 
souriant, que je danse et paraisse heureuse, quand j’ai la mort dans le cœur. 

— Oh ! l’affreux prince de Navarre ! fit Nancy en frappant le parquet de son 
petit pied. 

— Je le hais avant de le connaître, dit Marguerite. 



— Mais, reprit Nancy, le duc de Guise n’est-il pas un prince plus riche et plus 
puissant que ce roitelet de Navarre ? 

— Certes, oui ; mon enfant. 

— Eh bien ! pourquoi donc M me Catherine ne vous fait-elle pas épouser le duc 
de Guise ? 

— Pauvre Nancy, murmura Marguerite, tu ne comprends rien à la politique ! 

— C’est possible. 

— On veut que j’épouse le prince de Navarre, précisément parce que j’aime le 
duc de Guise. 

— Je ne comprends toujours pas. 

— Le duc de Guise est plus loin du trône de France d’un degré de parenté que le 
prince de Navarre, continua Marguerite, mais il en est plus près par sa valeur, sa 
situation politique, son influence et sa popularité. Ne sais-tu donc pas que le roi 
frissonne à la pensée que les Valois peuvent s’éteindre et que le duc leur 
succédera, si on lui fait faire un pas de plus vers le trône ? 

— Soit, dit Nancy. Mais, à tout prendre, ne vaut-il pas mieux avoir pour 
successeur le duc de Guise, catholique et populaire en France, que le roi de 
Navarre huguenot. 

— Non, car mon frère a peur de Henri de Guise et ne craint pas le roi de 
Navarre. Si le premier m’épousait, Charles s’imaginerait qu’il mourra 
empoisonné ou assassiné. 


Mais, M me Catherine ?. 



























































































































































































— Ah ! dit Marguerite, ma mère pense comme le roi. Ou plutôt, c’est le roi qui 
pense comme elle. 

Marguerite en était là de ses explications lorsqu’on gratta à la porte. Nancy 
courut ouvrir. Un homme entra : c’était René, non plus René poudreux, crotté, en 
habits de voyage, mais René vêtu comme un grand seigneur, portant haut la tête, 
avec l’insolence d’un favori. 

— Madame, dit-il, S.M. la reine mère fait prier Votre Altesse de se rendre au bal, 
où sa présence est attendue avec une vive impatience. 

— Ah !... dit Marguerite avec indifférence. 

— Votre Altesse n’a point oublié qu’elle devait danser avec M. l’ambassadeur 
d’Espagne. 

— C’est juste. 

— Il est plus de onze heures, madame. 

— Hâte-toi, Nancy, dit la princesse. 

— Voilà qui est fait, répondit Nancy en piquant une dernière épingle d’or dans la 
luxuriante chevelure de Marguerite de Valois. 

— Eh bien, René, dit la princesse tandis que Nancy lui mettait ses gants, votre 
colère est-elle calmée ? 

— Un peu, madame. 

— Et ces deux gentilshommes ? 

— Oh ! je les trouverai, madame. 

— Et que leur ferez-vous ? 

— La reine m’a promis qu’ils seraient pendus, madame. 

— Ma mère est femme à tenir parole, René. 

— Je suis son fidèle serviteur, madame, et j’étais précisément en voyage pour 
son service quand cette mésaventure m’est advenue. 

— Tiens, au fait, d’où veniez-vous ? 



— De Tours. La reine m’y avait envoyé. 

— Dans quel but ? 

— C’est le secret de Sa Majesté, madame. 

— Bon, fit Marguerite je ne tiens pas à le savoir. - Mon mouchoir, Nancy. - 
Vous êtes vêtu comme un prince, René. 

— Votre Altesse me flatte. 

— Vous avez l’air d’un vrai gentilhomme, bien que la noblesse que mes oncles 
les Médicis octroient soit de mauvais aloi. 

— Votre Altesse est cruelle. 

— Et puisque vous avez si bon air, acheva Marguerite avec un sourire railleur, je 
vais vous faire un honneur, maître René. Je vais prendre votre poing pour entrer 
au bal. 

René s’inclina profondément. Nancy apporta un mouchoir brodé et armorié. La 
princesse le prit, jeta les yeux sur les armes et tressaillit. 

— Madame, dit tout bas René, je crois que Votre Altesse ferait bien de ne pas 
prendre ce mouchoir. Il est aux armes de la maison de Lorraine, que la reine 
mère ne peut plus souffrir depuis que M. le duc de Guise est parti sans lui aller 
faire sa révérence. La reine est ombrageuse... 

Mais Marguerite toisa René des pieds à la tête. 

— M. le duc de Guise m’a donné ce mouchoir et j’y tiens beaucoup, dit-elle 
sèchement. 

René se tut. 

Marguerite posa sa main ouverte sur le poignet de René, et le Llorentin fit son 
entrée dans les salles d’apparat du Louvre, conduisant une fille de Lrance. 

Le favori de la reine mère se croyait tout permis. 

L’ambassadeur d’Espagne, un homme d’un âge mûr, mais fort beau cavalier, et 
qui avait l’air d’un roi, vint s’incliner devant Marguerite, regarda assez 
dédaigneusement René et offrit sa main à la princesse. 



René chercha la reine mère dans le bal et alla la rejoindre. La reine l’entraîna 
dans la vaste embrasure d’une croisée et s’entretint avec lui à voix basse. En ce 
moment, le page Raoul passa, lui jeta un coup d’œil furtif et disparut. Les 
courtisans attendaient avec une vive impatience que le roi parût. Mais le roi se 
faisait attendre. Plusieurs fois déjà la reine mère avait dit : 

— Pourquoi le roi ne vient-il point ? 

Un gentilhomme bien informé avait répondu à la reine : 

— Le roi a soupé avec M. de Pibrac et il joue à 1 ’hombre avec lui. 

— On ne joue pas à Yhombre à deux, dit la reine ; quels sont les deux autres 
partenaires ? 

— Deux gentilshommes que M. de Pibrac a amenés. 

— Leur nom ? 

— Je l’ignore. 

— Le Gascon, avait murmuré la reine avec humeur, jouit de bien grandes 
privautés auprès du roi. Heureusement il n’est pas dangereux ; il ne se mêle pas 
des choses de la politique. 

Elle avait continué à causer avec son parfumeur. 

Tout à coup on entendit retentir trois coups de hallebarde sur le parquet. C’était 
le signal d’usage pour annoncer la présence du roi. Tous les regards se tournèrent 
vers la porte qui se trouvait au fond de la grande salle où deux mille personnes 
tenaient à l’aise. Cette porte s’ouvrit à deux battants et les choses eurent lieu 
comme l’avait souhaité M. de Pibrac. Le cabinet du roi apparut. 

Au milieu se trouvait une table. Autour de cette table, le roi jouait avec son 
capitaine des gardes, et deux jeunes gentilshommes fort galamment vêtus, ayant 
fort belle mine, mais que personne à la cour ne connaissait. 

— Va donc voir, René, dit la reine, quels sont ces gentilshommes. 

René s’approcha de la table de jeu, regarda le partenaire du roi et recula 
stupéfait. Il avait reconnu Henri. 


En ce moment le roi disait : 



— Nous avons gagné. Messire de Coarasse, vous jouez à ravir et je vous retiens 
pour faire une partie tous les soirs. 

Henri leva la tête et vit la figure pâle et menaçante de René ; il le salua d’un 
sourire. 

En même temps le roi aperçut René. 

— Tiens, dit-il d’un ton railleur, tu connais ces gentilshommes, René ? 

René salua et balbutia quelques mots que le roi n’entendit pas, mais le parfumeur 
avait compris, au sourire de Charles IX, qu’il savait son histoire et s’en 
réjouissait. 

M. de Pibrac comptait ses jetons et paraissait ne s’être aperçu de rien. Il avait 
même un air si béat et si naïf que le parfumeur se dit : 

— Cet imbécile ne sait rien. 

Puis le vindicatif Italien ajouta in petto : 

— Ah ! mes gentilshommes, vous vous êtes réfugiés sous la protection du roi et 
vous croyez m’échapper ?... Non, non, j’attendrai... je serai patient... mais je 
vous perdrai !... 

— Mais certainement, Sire, je connais messire René, dit Henri de Navarre, qui 
continua à sourire gracieusement. 

— Ah ! fit le roi. 

— Nous nous sommes rencontrés en province, ajouta Henri, et je suis même 
chargé d’un message pour lui. 

Le roi se leva, fit trois pas en avant et reçut la révérence de l’ambassadeur 
espagnol qui venait de faire valser Marguerite. 

— Bonjour, Margot, dit le roi, comment vas-tu ? 

— Je remercie Votre Majesté, je vais bien... 

— Aimes-tu toujours la danse, Margot ? 

— Oui, Sire. 

— Eh bien ! messire Henri de Coarasse, un gentilhomme gascon que j’aime fort 



et que je te présente, va te faire danser... Approchez, monsieur de Coarasse. 

Henri s’avança et salua Marguerite. Marguerite le regarda et éprouva sur-le- 
champ une sensation bizarre, inexplicable, tant il est vrai que l’esprit humain a 
quelquefois d’étranges révélations. Marguerite eut sur-le-champ comme un 
pressentiment que cet inconnu jouerait un rôle quelconque dans la suite de son 
existence. 

— Monsieur, lui dit-elle, je vais danser avec M. de Pardaillan, puis, après, je 
vous agrée pour cavalier, vous viendrez m’offrir votre main. 

René s’était éloigné et avait rejoint la reine. 

— Eh bien ! lui demanda Catherine de Médicis, quels sont-ils, ces 
gentilshommes ? 

— Deux petits Gascons, cousins de Pibrac, dit-on. 

— Il pleut des Gascons, fit la reine avec dédain. Sais-tu leurs noms ? 

— Oui, madame. Le premier, celui qui a un pourpoint bleu et qui était à la droite 
du roi, se nomme Coarasse. 

— Coarasse ? un singulier nom... Et l’autre ? 

— L’autre se nomme Noë. 

— Ah ! je connais ce nom-là, dit la reine ; c’est une bonne noblesse de Béarn. Va 
donc causer avec eux : tu sauras ce qu’ils viennent faire à Paris. 

René s’approcha et trouva Henri qui s’était adossé à un pilier et regardait 
Marguerite qui dansait avec le vieux baron de Pardaillan, lequel avait une jeune 
femme dont il était fort jaloux et avec qui le roi s’était pris à causer en ce 
moment. 

Henri, voyant que René venait à lui, fit les deux tiers du chemin et marcha à sa 
rencontre. 

Le Llorentin le salua avec un sourire hypocrite. 

— Vous ne vous attendiez point, sans doute, à me voir ici, monsieur de 
Coarasse ? lui dit-il. 


— Je l’avoue, je vous croyais au fond d’une cave. 



— J’ai pu en sortir. 

— Ah ! ma foi ! fit le prince, je ne serais pas fâché de savoir comment. 

— Eh bien ! dit René, je vais vous le conter. Ce pauvre diable d’hôtelier qui 
m’avait garrotté bien malgré lui, et m’avait porté dans sa cave, a attendu que 
vous fussiez partis. 

— Et il est venu vous délivrer ? 

— Précisément. Il s’est jeté à mes genoux et m’a demandé pardon de la conduite 
qu’il avait été contraint de tenir vis-à-vis de moi. 

— Je gage que vous lui avez pardonné, dit le prince d’un ton railleur. 

— Sans doute. 

— Et moi, dit Henri toujours moqueur, me pardonnez-vous ? 

— Un homme aussi bien avec le roi n’a nul besoin du pardon d’un pauvre 
parfumeur comme moi, répondit le Florentin. 

— Ah ! dit le prince, j’avoue que l’amitié du roi est chose précieuse pour moi, 
mais... 

Il s’arrêta et regarda finement René. 

— Mais, continua-t-il, quand on a pour ennemi un homme tel que vous monsieur 
René, le plus sûr est de chercher en soi-même un moyen de défense. 

— Ah ! ah !... 

— Et ce moyen, je l’ai trouvé. 

— En vérité !... 

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. 

— Ma foi !... mon cher monsieur de Coarasse, fit le parfumeur avec ironie, je 
serais curieux de le connaître. 

— Vous y tenez ? 

— Énormément. 



Henri prit le Florentin par le bras et lui dit : 

— Allons là-bas, dans cette embrasure de croisée, nous y pourrons causer à 
l’aise. 

— Soit ! dit René. Et il le suivit. 

Alors Henri regarda le Florentin attentivement et lui dit : 

— Consultez-vous toujours les astres ? 

— Pourquoi cette question ? 

— Parce que, lorsque ce malheureux hasard que vous savez nous a mis en 
présence et nous a faits ennemis, je venais à Paris exprès pour causer avec vous 
de nécromancie. Je me suis beaucoup occupé de sciences occultes. 

— Vous plaisantez ? dit le Florentin. 

— Nullement. Je suis prêt à vous donner une preuve de ce que j’avance. Vous 
n’êtes point l’unique sorcier du royaume, messire René. Je suis né au pied des 
monts pyrénéens et j’ai été élevé par un vieux berger espagnol qui m’a initié à 
cette science mystérieuse de l’avenir. 

Henri parlait si sérieusement, avec un accent si convaincu, que malgré lui, le 
Florentin en fut impressionné. 

— Tenez, poursuivit-il, donnez-moi votre main, je vais y lire comme dans un 
livre. 

— Voilà, dit René en tendant sa main droite. 

Henri la prit gravement, l’examina avec soin, réfléchit longtemps et finit par 
dire : 

— Vous avez peur de mourir. 

Le Florentin tressaillit. 

— Soyez franc, monsieur René. 

— Tout le monde, plus ou moins, a cette peur-là. 

— Oui, mais elle vous dévore et vous ronge, vous... 



— Après, monsieur ? 

— Une femme vous a prédit que vous mourriez par le fait d’une autre femme. 
René recula d’un pas et regarda le jeune prince avec stupeur. 

— Comment savez-vous cela ? dit-il. 

— Je l’ignorais il y a quelques minutes. Je viens de l’apprendre... 

Et le prince poursuivit l’examen de la main du Florentin avec une gravité 
imperturbable. Puis il continua : 

— La prédiction est bien près de se réaliser. La femme qui vous l’a faite était 
une bohémienne. Il y a trente ans de cela. C’était à Florence, dans la rue, non 
loin d’une église. 

— Et... l’autre ? demanda René, légèrement ému. 

— Qui, l’autre ? 

— La femme qui doit me faire mourir. 

— Elle vous doit le jour : c’est votre fille. 

René pâlit. Jamais il n’avait confié à personne le secret de la prédiction. Sa fille 
seule le savait depuis une heure, et il ne put venir à la pensée du Florentin que sa 
fille et Henri se fussent vus. 

Henri poursuivit : 

— Votre mort est certaine par ce fait ; mais on peut la reculer, et cette ligne 
transversale que voilà me dit que l’influence d’un homme peut combattre 
l’influence néfaste de cette femme. 

— Et... cet homme ? 

Henri examinait toujours la main. 

Tout à coup il fit un geste de surprise : 

— Ah !... dit-il, ceci est bizarre... cet homme, c’est moi !... 

Le Florentin le regarda avec une stupeur croissante et sentit quelques gouttes 
d’une sueur glacée monter à son front : 



Oui, c’est moi, répéta le prince. 



Chapitre 14 


René était superstitieux comme beaucoup de ses compatriotes, à une époque 
surtout où l’étude des sciences occultes était fort répandue en France et en Italie. 
À force de consulter les astres pour les autres et sans trop croire à sa propre 
science, René avait fini par se persuader que cette science était certaine. 

En voyant un homme qui lui révélait une des particularités les plus mystérieuses 
de sa vie, le Florentin fut sérieusement épouvanté, et il ne douta pas un moment 
que le prince de Navarre n’eût le pouvoir de soulever un des coins du voile 
mystérieux qui recouvre l’avenir. 

— Eh bien ! reprit ce dernier après un moment de silence, vous ai-je dit la vérité, 
monsieur René ? 

— Oui, touchant la prédiction, mais... 

— Mais, quant à l’avenir, vous n’y croyez pas ? 

— Je ne sais. 

— Ma foi ! dit le prince, écoutez, je vais vous donner un bon conseil. 

— Faites. 

— Je ne sais pas quel rôle je dois jouer dans votre vie ; toutefois, il paraît que j’y 
serai mêlé, puisque les lignes de votre main me disent que mon influence pourra 
neutraliser longtemps l’influence néfaste qui vous menace ; mais enfin, il est 
probable que cette influence, je ne pourrai l’exercer que de mon vivant. 

Et le prince regarda René en souriant, puis il ajouta : 

— Le premier regard que vous m’avez jeté tout à l’heure, quand j’étais assis 
auprès du roi, m’a prouvé une chose. 

— Quoi donc ? fit René. 

— Que vous étiez mon ennemi mortel et que vous aviez juré ma mort. 

René garda le silence. 

— Voyons, soyez franc au moins une fois en votre vie. 



— Soit ! répondit le Florentin. Je vous hais. Je vous hais parce que vous m’avez 
humilié, et je me suis juré de me venger tôt ou tard. 

— C’est votre droit, fit le prince avec insouciance ; mais permettez-moi de vous 
faire une observation : comme je suis convaincu de la vérité de ma prédiction, je 
suis fort tranquille. Si vous parvenez à me faire occire, je mourrai certain d’être 
vengé promptement. Votre mort suivra la mienne. 

Ce raisonnement était d’une logique rigoureuse et René le comprit. 

En ce moment l’orchestre fit entendre le prélude d’une danse espagnole, et Henri 
tressaillit : 

— Pardon ! dit-il à René, nous reprendrons cet entretien tout à l’heure. Je danse 
avec la princesse Marguerite. 

Et il salua le Florentin d’un air protecteur, fendit la foule et vint s’incliner devant 
Marguerite, qui causait alors avec M. de Pardaillan. 

La princesse se leva et prit, sans mot dire, la main de Henri. Henri dansait à ravir 
et Marguerite pareillement. Tous deux, ils exécutèrent un pas espagnol plein de 
caractère et ils s’en acquittèrent avec une grâce et une perfection telles que le 
cercle se fit autour d’eux et qu’ils dansèrent seuls. Tout en dansant, ils 
échangèrent quelques mots. 

— Monsieur, dit la princesse, depuis quand êtes-vous à Paris ? 

— De - Depuis hier, madame. 

— Comptez-vous y rester ? 

— J’y suis venu chercher fortune... 

— Eh bien ! dit Marguerite en riant, elle commencé assez bien, votre fortune, il 
me semble. 

— À ce point que je crois rêver, madame. 

— Les rêves se réalisent. 

— Il en est qui sont impossibles, murmura le prince. 

Et il jeta sur la princesse un regard qui la fit tressaillir. 



— Ce Gascon est bien hardi, pensa-t-elle. 

Et comme la danse finissait, elle le regarda de nouveau et s’appuya sur son bras. 

Henri était charmant. Ce fut sans doute l’opinion de Marguerite, car elle ne 
fronça point le sourcil et n’eut pas l’air d’avoir compris son vœu téméraire. 

— Monsieur de Coarasse, lui dit-elle, j’aime beaucoup les gentilshommes de 
votre pays. 

— Votre Altesse est trop bonne. 

— Ils sont légers d’argent, mais ils ont beaucoup d’esprit. 

— C’est un maigre écot, madame. 

— Avec les hôteliers peut-être, mais avec les princes... fit Marguerite. 

Puis elle ajouta : 

— Ne trouvez-vous point qu’on étouffe ici ? Venez dans le cabinet du roi ; il y a 
moins de monde, nous pourrons y causer. 

Henri traversa les salons au milieu des regards d’envie des gentilshommes qui 
trouvaient que ce petit provincial avait un bonheur insolent en devenant, du 
même coup, le favori du roi et le cavalier de la princesse. 

Marguerite conduisit Henri dans le cabinet du roi et le fit asseoir auprès d’elle, 
lui disant : 

— Monsieur de Coarasse, pardonnez-le-moi, mais je suis curieuse comme une 
simple bourgeoise, et c’est dans un but de curiosité que je vous ai conduit ici. 

— Je suis aux ordres de Votre Altesse. 

— Vous êtes du Béarn ? 

— Oui, madame. 

— De Pau ou de Nérac ? 

— De Pau. 

— Je gage que vous m’allez donner de précieux renseignements. 



Henri prit un air fort naïf et regarda Marguerite. 





















































































































































Celle-ci continua : 


— Vous savez qu’il est question pour moi d’un mariage avec le prince de 
Navarre ? 

À l’air d’étonnement qu’il sut prendre, on eut juré que le prince apprenait une 
chose à laquelle il était loin de s’attendre. Il regarda Marguerite avec une 
hardiesse qui ne lui déplut pas. 

— Ma pauvre patrie, dit-il, serait-elle donc assez heureuse pour avoir une reine 
jeune et belle ? 

— Vous êtes un flatteur, monsieur de Coarasse, fit Marguerite en souriant. 

— Il est impossible de retenir sa langue, madame, quand elle est poussée par le 
cœur. 

Et il regarda de nouveau la princesse. Une femme est toujours sensible à 
l’admiration quelle excite. 

— Monsieur de Coarasse, dit-elle avec un petit ton boudeur, je voudrais bien 
avoir des renseignements sur la cour de Nérac. 

— On s’y ennuie, madame. 

— Bon ! c’est comme au Louvre. Et le prince ? 

— Le prince Henri, j’ai peine à le dire, est un ours mal léché, madame. 
Marguerite tressaillit : 

— J’ai donc deviné juste ? 

Il passe sa vie à la chasse, en compagnie de gens de petit état, avec des muletiers 
et des bergers. 

— Pouah ! fit Marguerite. 

— Il va au prêche, poursuivit Henri. 

— Comment est-il vêtu, d’ordinaire ? 

— Comme un gentillâtre des montagnes, avec un pourpoint de drap cadis, des 
bottes de peau de vache... 



— Ah ! l’horreur ! dit Marguerite. 

— Son linge est fripé d’habitude, poursuivit Henri, sa barbe est inculte, il porte 
ses cheveux à la façon des huguenots puritains, rasés sur le crâne. 

— A-t-il de l’esprit ? 

— Un esprit grossier, mordant... 

— Lui a-t-on connu des intrigues, à Nérac ou à Pau ? 

— Peuh ! fit Henri, des chambrières, des suivantes, la fille d’un gardeur de 
vaches. 

— Cependant, dit Marguerite, j’ai ouï parler de la comtesse de Gramont... 

— Ah ! madame, répondit le prince, je connais cette histoire à fond, et elle est 
plaisante. 

— Dites-la-moi... 

— Volontiers. 

Le rusé prince allait continuer, lorsque M me Catherine de Médicis entra dans le 
cabinet du roi. 

— Ma mère ! dit la princesse avec un mouvement d’effroi involontaire, 
remettons à plus tard l’histoire de la comtesse de Gramont... Laissez-moi... La 
reine est ombrageuse. 

Et Marguerite se leva et alla au-devant de Catherine de Médicis. Mais, en route, 
elle se retourna et jeta un dernier regard au jeune prince. Ce regard le fit 
tressaillir. 

— Ventre-saint-gris, murmura-t-il, aurais-je donc touché le cœur de madame 
Marguerite et travaillé à mon détriment ? Ce serait plaisant, un prétendu trompé 
par lui-même. 

Tandis que la princesse s’éloignait, Noë, qui avait longuement devisé avec 
plusieurs gentilshommes qu’il ne connaissait pas, mais qui, l’ayant vu au jeu du 
roi, lui avaient fait bonne mine, Noë rejoignit Henri de Navarre. 


— Eh bien ? demanda-t-il. 



— J’ai fait à la princesse le portrait de son futur époux. 

— Bah ! dit Noë. 

— Et je le lui ai dépeint d’une façon peu avenante. Elle était déjà bien marrie de 
l’épouser ; mais, à cette heure, elle est inconsolable et livrée au plus violent 
désespoir. 

— Quelle plaisanterie me faites-vous donc là, Henri ? 

— Je ne plaisante pas. 

Et le prince raconta son entretien avec Marguerite. 

— Mais c’est une folie dangereuse que vous avez faite ! 

— Tu crois ? 

— Parbleu ! la princesse, qui se souciait médiocrement de vous déjà, mettra tout 
en œuvre... 

— Pour ne pas m’épouser ? 

— Justement. 

— Ah ! c’est que, dit le prince, je me suis mis en tête une drôle d’idée. 

— Et... cette idée, quelle est-elle ? 

— De tromper le prince de Navarre par avance. 

— Énigme ! dit Noë ; je ne comprends pas. 

— Le prince de Navarre est à Nérac ; le sire de Coarasse est à Paris. Le sire de 
Coarasse, qui a bonne tournure et qui a beaucoup plu à la princesse, arrive dans 
un bon moment. Le duc de Guise est parti, la princesse cherche des distractions. 
Le prince de Coarasse fait sa cour à madame Marguerite, et, pour lui être 
agréable, il médit de cet époux futur qu’elle a en si grande exécration. 

— Le plan de conduite est bizarre. 

— Mais il réussira. 

— Alors, dit Noë, Votre Altesse veut se faire aimer de la princesse ? 



— Sans doute. 

— Mais... Sarah ? 

— Ah diable ! murmura Henri, je n’y pensais plus. 

— Cependant... 

— Oh ! sois tranquille, ami Noë, répliqua le prince en riant, le fils de mon père 
est homme à mener de front deux intrigues. 

— À présent, pourrait-on savoir, Henri, ce que vous a dit René ? 

— Non, plus tard. 

Henri regarda le sablier. 

— Viens, dit-il, je crois qu’il est quatre heures du matin... Si nous allions nous 
coucher ? 

— C’est assez mon avis. 

— Nous allons nous glisser dans la foule et disparaître. 

Et comme les deux jeunes gens mettaient leur projet à exécution, ils se 
trouvèrent de nouveau face à face avec René. Le Florentin souriait d’un air 
aimable. 

— Est-ce que, lui demanda Henri, vous voulez encore me donner votre main à 
étudier ? 

— Peut-être, dit René. 

— Que voulez-vous savoir ? 

— Combien de temps j’ai encore à vivre, en admettant que je me débarrasse de 
vous, dit le Florentin avec assurance... Voilà ma main. 

Henri se prit à l’examiner avec un calme majestueux : 

— Vous mourrez huit jours après moi, dit-il. 

— Quoi qu’il arrive ? 

— Attendez donc, dit le prince, voici une ligne que je n’avais pas remarquée et 



qui débrouille pour moi le reste de l’énigme. 

— Ah ! dit René. Voyons. 

— Il est écrit au livre de l’avenir, reprit gravement Henri de Navarre, que je dois 
mourir huit jours avant vous. C’est là l’influence que j’exerce à votre endroit. 
J’ai vingt ans, je suis bien constitué ; si je ne fais pas d’imprudence, vous pouvez 
vivre vieux. Bonsoir. 

Et le prince laissa René tout pensif et s’esquiva. C’était déjà la mode, à cette 
époque, de quitter le bal sans dire adieu. Cependant, à la porte, ils trouvèrent le 
page Raoul. 

— Bonsoir, mon mignon, lui dit le prince. 

Raoul salua, mais il ne s’effaça point pour laisser passer le prince de Navarre. 

— Nous allons nous coucher, dit Noë, bonsoir, monsieur Raoul. 

— Pardon ! dit le page, j’ai une commission pour M. de Coarasse. 

— Pour moi ? fit Henri étonné. 

— Pour vous. 

— Mam’zelle Nancy désire vous voir, monsieur. 

— Qu’est-ce que mam’zelle Nancy ? 

— Une bien jolie fille, dit le page, qui poussa un gros soupir... C’est la 
camérière de M me Marguerite. 

Le prince tressaillit. Puis il se retourna, et, du regard, il chercha la princesse dans 
les salons qui se trouvaient disposés en enfilade. La princesse avait disparu. 

— Eh bien ! fit-il en se retournant vers Raoul, où est-elle donc, mam’zelle 
Nancy ? 

— Venez avec moi, dit le page. 

— Allons ! 

Et le prince et Noë suivirent Raoul qui, au lieu de descendre le grand escalier, 
prit un corridor à gauche, fit une trentaine de pas en avant et s’arrêta. 



Nancy attendait là, bien encapuchonnée dans sa mante. Elle jeta un coup d’œil 
investigateur sur le prince et l’embrassa des pieds à la tête. 

— Vous êtes monsieur de Coarasse ? dit-elle en venant à : lui. 

— Peste ! la jolie fille ! murmura Henri assez haut pour être entendu de la 
camérière. 

— Monsieur, répondit Nancy, on sait ce qu’on est et ce qu’on vaut, et on ne 
cherche pas de compliments. Êtes-vous monsieur de Coarasse ? 

— Oui, ma belle enfant. 

— Eh bien ! venez par ici. J’ai un mot à vous dire. 

Nancy allongea sa petite main blanche garnie d’ongles roses et prit le bras de 
Henri, qu’elle entraîna à l’écart. 

— Je vous écoute, ma belle petite, dit le jeune prince. 

— Monsieur, dit Nancy, M me Marguerite m’a chargée de vous rappeler que vous 
lui devez l’histoire de la comtesse de Gramont et du prince de Navarre. 

— Je suis prêt à la narrer, ma belle amie, répondit le prince. Seulement, où dois- 
je rejoindre Son Altesse ? 

Nancy eut un frais éclat de rire : 

— Ah ! dit-elle, vous êtes trop pressé, mon beau gentilhomme. Pas 
aujourd’hui... demain. 

— Où cela ? 

— Vers neuf heures du soir promenez-vous au bord de l’eau et attendez, dit 
Nancy. Bonsoir, monsieur de Coarasse, bonne nuit... 

Et Nancy disparut dans l’ombre du corridor. 

Raoul et Noë étaient demeurés à distance, Raoul vint à Henri : 

— Monsieur de Coarasse, dit-il d’une voix émue, j’ai encore quelque chose à 
vous dire. 


— Bah ! et de quelle part, mon mignon ? 



— De la mienne. 

La voix de Raoul tremblait légèrement. 

— Eh bien, fit le prince, prenez mon bras, ami Raoul, et venez me conduire un 
bout de chemin. 

— Je le veux bien, monsieur. 

Henri et Raoul se tenant par le bras, et Noë marchant derrière eux, descendirent 
le grand escalier, traversèrent la cour du Louvre et sortirent par la poterne du 
bord de l’eau. 

— Monsieur de Coarasse, dit alors Raoul, vous trouvez Nancy jolie ? 

— Charmante ! 

— Ah ! 

— Tudieu ! mon ami, vous soupirez ? 

Raoul soupira de nouveau. 

— Ventre-saint-gris ! murmura le prince, je devine ce que vous voulez me dire. 
Vous aimez Nancy... 

Raoul eut un troisième soupir. 

— Et comme je la trouvais jolie et qu’elle voulait me parler... 

— Je suis jaloux, dit franchement Raoul. 

— Ne le soyez pas. Du moment où vous l’aimez... 

— Oh ! oui, fit l’enfant dont le cœur était bien gros. 

— Moi, dit le prince, je ne l’aimerai pas. 

Raoul lui prit vivement les deux mains et les serra. 

— Merci ! monsieur, dit-il. 

— Voyons, fit Henri, causons... 

— Soit ! répondit le page. 



— Vous aime-t-elle ? 

— Je ne sais pas. 

— On sait toujours cela... 

— Il est des jours où je le crois... il en est d’autres où... je désespère. 

— Je l’ai vue trois minutes, mon mignon, mais je suis fixé. 

— Sur elle ? 

— Parbleu ! oui. Nancy est coquette, elle est moqueuse, mais elle doit avoir un 
cœur d’or... 

— Et... vous... croyez ? 

— Tenez, Raoul, mon mignon, vous êtes un charmant enfant, mais vous ne 
connaissez pas les femmes. Avez-vous confiance en moi ? 

— Oui, certes. - Eh bien ! je vous servirai et, avant deux jours, je vous dirai si 
Nancy vous aime ou si elle ne vous aime pas... 

— Vous me le promettez ? 

— Je vous le promets. Bonsoir, Raoul. 

— Bonsoir, monsieur de Coarasse. 

Henri serra la main au page, qui s’en retourna, et il prit le bras de son ami Noë. 

Le prince et son compagnon passaient devant les bicoques qui environnaient le 
Louvre, lorsqu’ils virent une porte ouverte, de la lumière au dedans et, sur le 
seuil, un homme en manches de chemise, qui balayait sa devanture. 

— Tiens ! dit le prince, c’est notre compatriote Malican qui ouvre son cabaret à 
l’heure où nous allons nous coucher. Bonsoir, Malican. 

Le Béarnais le reconnut et poussa une exclamation de joie. 

— Ah ! monseigneur, dit-il, c’est le ciel qui vous envoie ! 

— Bah ! fit le prince. 

— Entrez, monseigneur, dit Malican, il faut que je vous parle. 



— Que veux-tu donc me dire ? 

— Venez... venez... 

Malican fit entrer les deux jeunes gens dans le cabaret, qui était encore vide à 
cette heure matinale, puis il ferma la porte. 

— Monseigneur, dit-il tout bas à Henri, ne vous ai-je point parlé du duc de Guise 
tantôt ? 

— Hein ! fit Henri dressant l’oreille. Est-ce que tu as de ses nouvelles ? 

— Oui, monseigneur. 

Henri fit la grimace. 

— Et comment cela ? 

— Un de ses gentilshommes est ici. 

— Et qu’y vient-il faire ? 

— Il est arrivé à la nuit, il m’a demandé une chambre et m’a dit : « Tu vas me 
cacher, car on me connaît au Louvre : mais tu trouveras bien le moyen de faire 
passer cette nuit ou demain au matin un billet à M Ue Nancy, la camérière de la 
princesse Marguerite. » Et il m’a remis un billet. 

— Qu’en as-tu fait ? 

— Le voici. 

Malican tira un billet de sa poche et le remit au prince. 

— Diable ! lit Henri en le flairant. 

Puis il se tourna vers Noë : 

— Qu’en penses-tu ? demanda-t-il. Si on le décachetait ?... 

— C’est mon avis. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, dit tout bas Noë, puisque M me Marguerite doit être la femme de 
Votre Altesse, Votre Altesse a le droit de savoir ce qu’on lui écrit. 



— Tu as raison, répondit le prince. 

Et, sans plus de scrupule, il décacheta le billet. 



Chapitre 15 


La lettre que le gentilhomme de M. de Guise apportait était sans signature et 
d’une écriture évidemment contrefaite. 

Elle ne contenait que trois lignes que voici : 

« Le pays de mademoiselle Nancy lui fait savoir qu’il pense toujours à elle et 
qu’il l’ira voir au premier jour. » 

Henri lut et relut cette lettre, et se dit en la tournant en tous sens : 

— Il y a un côté mystérieux que je ne puis saisir. 

C’était auprès d’une chandelle placée sur la table que le prince avait lu cette 
lettre. 

Comme il continuait à l’examiner, le hasard voulut que le papier se trouvât placé 
entre la chandelle et ses yeux, de telle façon qu’il fit le transparent. 

Et alors Henri crut remarquer que par places le grain du papier était moins blanc, 
et il vit comme des caractères effacés. 

On eût dit qu’on avait écrit dessus avec une plume trempée dans de l’eau. 

— Oh ! oh ! fit Noë qui regardait pareillement au travers, qu’est-ce donc cela ? 

Et il s’approcha du foyer où deux tisons couvaient sous la cendre. Il les 
découvrit et dit à Malican : 

— Mets-moi un fagot là-dessus. 

Le cabaretier obéit. 

Noë prit la lettre aux mains du prince et l’approcha du feu. 

— Que fais-tu ? s’écria Henri qui ne comprenait point encore. 

— Je vérifie mes soupçons. Soyez tranquille, je ne la brûlerai pas. 

Il exposa la lettre à trois pouces du fagot qui flambait, et moins d’une minute 
après les caractères effacés noircirent et apparurent nets et lisibles, tandis que les 
trois lignes primitives disparaissaient. 



— Ventre-saint-gris ! ceci est bizarre, dit le prince ébahi. 

— Cela prouve, répondit Noë, que M. le duc de Guise connaît la vertu de l’encre 
sympathique. Tenez, Henri, mettez-vous là et lisez... 

Henri reprit le papier des mains de Noë et lut : 

« Chère âme, 

« Vous avez exigé mon départ ; je suis parti. Mais l’absence me paraît impossible 
plus longtemps : je souffre mille morts... Un mot de vous, et je reviendrai 
secrètement à Paris. 

« Ce mot, je vous le demande à genoux. Je l’attends et je l’espère. 

« Votre Henri. » 

— Hé ! dit le prince, M. de Guise s’appelant Henri comme moi, M me Marguerite 
s’apercevra moins du changement. Moi aussi je m’appelle Henri. 

Puis, au lieu de brûler la lettre, il la plia et la mit dans sa poche. 

Ensuite, il se tourna vers Malican : 

— Ainsi le gentilhomme lorrain t’a confié cette lettre ? 

— Oui, monseigneur. 

— Et tu devais la faire parvenir à mam’zelle Nancy ? 

— Cela m’est assez facile, parce que, répondit ; Malican, ma nièce s’en va 
quelquefois porter du vin au poste des Suisses, et il lui arrive d’y rencontrer un 
page qui est au mieux avec mam’zelle Nancy. 

— Comment se nomme-t-il ? 

— Raoul. 

— Je le connais... 

— Maintenant que dirai-je au Lorrain quand il s’éveillera ? 

— Tu n’attendras point qu’il s’éveille. 



— Tu vas aller réveiller. Il est quatre heures du matin. Un soudard n’a pas 
besoin de dormir la grasse matinée. 

— Très bien. J’y cours. 

— Attends donc. Le Lorrain éveillé, tu lui diras : « Vite ! habillez-vous, mon 
gentilhomme. Je vais seller votre cheval, et vous allez quitter Paris avant le 
jour... » Le Lorrain se montrera fort étonné. Tu ajouteras : « Le billet est 
parvenu à son adresse, et la réponse est revenue du Louvre. Vous direz au pays 
de mam’zelle Nancy qu’on l’attend dans dix-jours, pas avant. Il y va de la vie de 
quelqu’un et on vous prie de partir sur-le-champ. » 

Malican ne demanda pas d’autre explication. Il enfila l’escalier et s’en alla 
frapper à la porte du gentilhomme. 

Dix minutes après il redescendit : 

— C’est fait, dit-il, notre homme se lève. Il n’a pas mis en doute la véracité de la 
réponse, et m’a recommandé de donner une bonne avoine à son cheval. 




...il mit le.fjied sur le premier échelon, et monta bravcrneiït. (P. lit).) 

























































































— Au revoir, Malican, dit le prince en serrant la main du Béarnais, merci ! 

Et il s’en alla, suivi de Noë. 

Il était grand jour quand les deux jeunes gens arrivèrent rue Saint-Jacques. Un 
homme était assis sur un banc placé à la porte de l’hôtellerie. Cet homme, en 
reconnaissant Henri, se leva. 

Le prince fut fort étonné à la vue de ce personnage, qui lui apparaissait pour la 
troisième fois depuis moins de vingt-quatre heures. C’était Guillaume Verconsin, 
le commis de l’argentier Loriot, le même qui avait apporté, la veille au soir, la 
lettre de la belle Sarah. 

— Que faites-vous donc ici, maître Guillaume ? 

— Je vous attendais, monsieur. 

— Depuis hier au soir ? 

— Oh ! non, depuis une heure. 

— Est-ce que vous avez encore une lettre à me remettre ? 

— Non, monsieur ; mais je viens vous prier de me suivre. 

— Et où cela, mon ami ? 

— Je ne puis vous le dire, mon gentilhomme. 

— Oh ! par exemple, fit le prince en riant, ceci devient par trop mystérieux. 

Il regarda Guillaume, mais le commis ne parut point disposé à répondre. 

Puis il regarda Noë ; Noë souriait. 

— Qu’en penses-tu ? demanda le prince. 

— Je pense que, si j’étais à votre place, Henri, je suivrais ce garçon, fut-ce au 
bout du monde. 

— Et c’est ce que je vais faire, répondit Henri de Navarre. 

Puis, serrant la main de Noë : 

— Attends-moi, lui dit-il, je ne tarderai probablement pas à revenir. 



Et le prince ajouta : 

— Allons, maître Guillaume en route ! je vous suis. 

— Venez, messire. 

Noë les regarda s’éloigner, puis, lorsqu’ils eurent tourné le coin de la rue Saint- 
Jacques, il entra dans l’hôtellerie, prit sa clef qui pendait à un clou dans la 
cuisine, gagna la chambre qu’il habitait en commun avec le prince, se jeta sur 
son lit et s’endormit. 

Il s’éveilla à midi. Le prince n’était point revenu. 

— Parole d’honneur ! se dit Noë, ceci est au moins singulier ! Que Son Altesse 
soit heureuse auprès de la belle Sarah, rien de plus naturel, mais qu’elle le soit au 
point d’oublier le temps et de me laisser seul et livré aux conjectures les plus 
bizarres, c’est un peu fort !... 

En effet, Henri avait quitté la me Saint-Jacques à la pointe du jour, avant le lever 
du soleil, et déjà les brumes du soir enveloppaient Paris... 

Noë éprouvait à l’endroit du prince la même inquiétude que le prince avait 
éprouvée à son endroit la veille au soir. 

Henri s’était dit en ne le voyant point revenir : 

— Je crains que ce bandit de René ne l’ait trouvé chez sa fille et ne l’ait occis. 
Noë ne put s’empêcher de faire cette réflexion : 

— Ce jaloux de Samuel Loriot l’aura surpris aux pieds de sa femme, et... d’un 
coup d’arquebuse... 

Cependant, en y réfléchissant, la supposition de Noë pouvait être taxée de 
témérité. 

De deux choses l’une : ou Sarah se conformait aux perfides injonctions de la 
jalouse Corisandre de Gramont, ce qui était assez admissible, vu la promptitude 
avec laquelle les vœux galants du prince semblaient être exaucés ; ou bien elle 
obéissait à une sympathie réellement invincible et aimait déjà le prince. 

Ce deuxième cas, que l’esprit sceptique de Noë repoussait avec énergie, était le 
seul qui pût lui faire redouter un danger de la part du mari pour Henri de 



Navarre. 

Dans le premier, au contraire, et s’il était vrai que l’argentier fût tout dévoué à 
Corisandre, Sarah n’avait rien à craindre de lui. 

Noë pesait sagement ces bonnes raisons, accoudé à sa fenêtre et dominant du 
regard les toits enfumés du vieux Paris. 

Un léger grattement qui se fit entendre à la porte l’arracha à sa rêverie. 

Un homme entra. C’était Guillaume Verconsin, le commis de boutique de Loriot. 

Guillaume avait ce visage honnête et niais que nous lui connaissons, et sa 
physionomie tranquille rassura sur-le-champ Amaury de Noë. 

— Ah ! lui dit-il, tu m’apportes des nouvelles du gentilhomme, mon ami ? 

— Oui, messire. 

— Où est-il ? 

Guillaume, au lieu de répondre, tira un petit billet de sa poche et le remit à Noë. 
Noë l’ouvrit et le lut : 

« Ne t’inquiète point, cher ami, je suis prisonnier jusqu’à la nuit bien close, et, 
comme j’ai affaire au Louvre, tu le sais, je ne puis te prédire à quelle heure nous 
nous reverrons. Tu peux donc, toi aussi, t’occuper de tes affaires. Au revoir... 

« Henri. » 

— Prisonnier ! murmura Noë en regardant Guillaume. 

Guillaume fit de la tête un signe affirmatif. 

— Pourrais-tu m’expliquer comment ? 

Le commis parut embarrassé. 

— Ne crains rien, lui dit Noë, mon ami et moi nous n’avons pas de secrets. 

Et du geste il invita Guillaume à s’asseoir. 

— Mon gentilhomme, dit alors celui-ci, mon père était fauconnier chez le 
seigneur d’Andouins. 



— Ah ! 

— Vous savez, le père de M me la comtesse de Gramont. 

— Bon ! pensa Noë, Henri est dans les filets de Corisandre jusqu’au cou. 

Puis tout haut : 

— Ce qui fait, veux-tu dire, que tu es tout à fait dévoué à ta maîtresse, qui est 
l’amie de M me de Gramont. 

— Oui, monsieur. 

— Eh bien ? 

— Ce que M me Loriot veut, je le veux. Si elle me faisait un signe, je me jetterais 
du pont Saint-Michel dans la Seine. 

— Brrr ! fit Noë, qui frissonna au souvenir de son bain de la veille, garde-t’en ! 
l’eau est froide... 

— C’est une manière de dire, répliqua Guillaume. 

— Après ? 

— M me Sarah, poursuivit le commis, est bien malheureuse. 

— Bah ! 

— M. Loriot est jaloux de son ombre. Le père Job, un vieux juif comme lui, 
veille sur madame comme un dragon sur un trésor. Elle ne sort jamais... ou, si 
elle sort, c’est Job qui l’accompagne. 

— Cependant... pour voir mon ami... 

— Attendez, monsieur. Vous allez voir. La maison de la rue aux Ours a deux 
issues. La première... 

— Bon ! la première est rue aux Ours. Et la seconde ?... 

— Rue Saint-Denis. Cette seconde issue est une cave ou plutôt une succession 
de caves qui passent sous les maisons voisines. Toutes ces maisons sont à maître 
Samuel Loriot. 


— Il est donc bien riche ? 



— Il est plus riche que le roi : Mais ce n’est pas de ses richesses que je vous 
veux parler : c’est de la deuxième issue. 

— Voyons ! fit Noë. 

— Ce passage souterrain conduit jusqu’à la boutique d’un marchand drapier, rue 
Saint-Denis. Si M. Loriot passe pour riche, on dit dans le quartier que le drapier 
ne l’est pas. Bien au contraire, il a toutes les peines du monde à nouer les deux 
bouts, et l’an dernier les fournisseurs ont été obligés de lui accorder du temps 
pour payer. Cependant, ajouta Guillaume, tout cela n’est pas vrai, car le 
marchand drapier n’est qu’un homme de paille de maître Loriot. 

— Bah ! fit Noë étonné. 

— De temps en temps, continua le commis, le drapier reçoit des ballots de laine 
et des pièces de drap. On empile le tout dans la boutique et, lorsque le soir est 
venu, maître Loriot fait descendre les ballots dans sa cave. Alors on les éventre 
et on en retire des sacoches de cuir pleines d’écus et des coffrets remplis de 
diamants qui ne sont point encore taillés. C’est par la boutique du drapier, que 
les escarpes ne songeront jamais à dévaliser, que les vraies richesses de maître 
Loriot entrent et sortent. 

— Hé ! hé ! dit Amaury de Noë, ceci est assez ingénieux. Cependant la maison 
de l’argentier est garnie de solides barres de fer... 

L’honnête figure de Guillaume Verconsin s’épanouit en un large sourire. 

— Ah ! dit-il, ceci est une belle frime. Le soir venu, les ouvriers partis, maître 
Loriot n’a pas deux mille écus dans cette maison si bien verrouillée et 
cadenassée. 

— À quoi bon alors toutes ces précautions ? demanda Noë. 

— D’abord c’est un leurre pour les voleurs. 

— Bien ! 


— Ensuite, les verrous sont destinés à garder M me Sarah. 

— Peste ! quelle jalousie !... 

— Ah ! dame ! murmura Guillaume, quand on est vieux et laid comme maître 
Loriot... 



— Et qu’on a une femme jeune et jolie comme M me Sarah. 

— Justement, mon gentilhomme... on ne saurait prendre trop de précautions. 

— Mais, dit Noë, M me Sarah doit être peu flattée... 

— Elle n’en sait rien, ou plutôt elle feint de ne rien savoir ; et, en effet, sans 
moi... 

— Ah ! fit Noë en riant, tu es dans la confidence de ton maître ? 

— Oui, monsieur, Job et moi ; c’est nous qui, chaque soir, quand madame est 
couchée, descendons les bijoux, les diamants et toutes les matières d’or et 
d’argent dans les caves, par une issue secrète, et si bien masquée, que jamais les 
voleurs ne la soupçonneront. 

— Et tu le trahis ? ajouta Noë. 

— Oh ! dit Guillaume, malheur à celui qui toucherait aux trésors de mon maître, 
il passerait sur mon cadavre auparavant ; mais pour ce qui concerne. M me Sarah, 
ce qu’elle veut, je le veux. 

Tout cela, interrompit Noë, ne me dit point comment mon ami est prisonnier... 

— Ah ! voici. Le drapier ne couche point dans la boutique, et il vient en ouvrir 
les volets à sept heures du matin en hiver, à six en été. J’ai donc introduit votre 
ami par la boutique, ce matin, avant l’arrivée du drapier. 

— Et tu attends qu’il l’ait fermée et soit sorti... pour rendre la liberté à mon ami, 
n’est-ce pas ? 

— Oui, monsieur. 

— Je commence à comprendre. Mais... où est-il, mon ami ? 

— Dans la chambre de Loriot. 

— Peste ! Et si le mari l’y trouvait ? 

— Oh ! dit Guillaume, il n’y a pas de danger, monsieur... 

— Pourquoi ? 

Guillaume se gratta l’oreille. 



— Parce que, dit-il... votre ami vous l’expliquera... moi, je n’en sais rien... 

Et Guillaume se leva et ne voulut point en dire davantage. 

— Ceci, pensa Noë, est par trop mystérieux, mais Henri me le dira... Attendons. 
Guillaume salua profondément et sortit sans vouloir en dire davantage. 

— Hum ! se dit Noë après son départ, tous ces petits détails sur l’intérieur des 
époux Loriot me semblent devoir écarter de moi la pensée que le mari s’entend 
avec la femme pour duper mon ami le prince de Navarre et servir les projets 
ténébreux de M me Corisandre... Nous verrons bien ! 

Huit heures sonnaient à l’église. Sainte-Geneviève. 

— Oh ! oh ! pensa Noë, puisque me voilà rassuré sur le sort de Henri, songeons 
un peu à nos propres affaires. Paola m’attend ce soir, il ne faut point l’oublier. 

Tout en rêvant à Paola, Noë songea qu’il avait mal déjeuné et que, du moment où 
Henri ne lui occasionnait plus aucune inquiétude, il devait se rattraper en 
soupant de bon appétit. 

Noë était un garçon sage et plein de sens, qui savait bien que les poètes seuls, - 
une race de fous ! - avaient pu inventer cette balourdise : que les amoureux ne 
mangent pas. 

Noë descendit dans la grande salle commune de l’hôtellerie, où maître Lestacade 
dépeçait gravement un quartier de bœuf rôti. Il se mit à table vis-à-vis d’un 
moine genovéfain et à côté d’un gentillâtre bourguignon. 

Le Bourguignon trouva qu’il mangeait comme un Lranc-Comtois, et le 
genovéfain, qui buvait mieux qu’un lansquenet, ne put s’empêcher de lui 
témoigner son admiration pour la manière dont il levait le coude. 

Ainsi lesté et pourvu de la bonne humeur qui résulte d’un estomac satisfait, Noë 
prit son manteau, son feutre et son épée, quitta l’hôtellerie, descendit la rue 
Saint-Jacques et gagna le pont Saint-Michel. 

La nuit était si noire qu’on n’y voyait goutte à trois pas. Notre gentilhomme en 
profita pour passer sur le pont, raser la boutique de René le Llorentin et jeter un 
rapide coup d’œil à l’intérieur. 

Paola n’était point dans la boutique, René non plus. Mais Noë aperçut Godolphin 



qui préparait un lit et le posait en travers de la porte encore entrouverte. 

— Bon ! fit le jeune homme en souriant dans sa barbe naissante, le dragon est à 
son poste ; mais la caverne où gît le trésor a deux issues, et il faudrait deux 
dragons ! 

Noë gagna la rive droite de la rivière et la descendit jusqu’à ce qu’il pût 
apercevoir la façade de ces constructions singulières élevées sur le pont Saint- 
Michel, constructions dont le rez-de-chaussée était une boutique et l’unique 
étage supérieur un logement. 

Celle que le Florentin occupait était la troisième à gauche en entrant par la Cité, 
et elle reposait verticalement au-dessus de la seconde pile. Noë descendit une 
centaine de pas dans le but unique de voir si la fenêtre de Paola était éclairée. En 
effet, une lumière y brillait comme une étoile dans le ciel noir. 

— Elle m’attend ! pensa le jeune homme, qui eut un léger battement de cœur. 

Et il rebroussa chemin sur-le-champ, passa de nouveau devant le pont ; mais, au 
lieu de le traverser, il remonta la berge jusqu’à la hauteur de la rue Saint-Paul. 

En cet endroit, il y avait bon nombre de petits bateaux plats qui se balançaient 
sur leurs amarres. 

Dans l’un d’eux un marinier, étendu de tout son long, dormait fort paisiblement. 
Noë mit le pied dans la barque et éveilla le marinier. 

— Qui est là et que me veut-on ? demanda celui-ci, qui bondit sur ses pieds. 

— Chut ! dit Noë en posant un doigt sur ses lèvres. Je ne suis pas un escarpe, je 
suis un gentilhomme. 

Malgré l’obscurité, le marinier aperçut l’épée de Noë et ne douta plus de sa 
qualité. 

— Que veut Votre Seigneurie ? fit-il. 

— Louer ton bateau. 

— À cette heure ? 


— Oui. 



Où dois-je vous conduire ? 


— Nulle part. Je n’ai pas besoin de toi. Voici deux pistoles. Demain, au point du 
jour, tu trouveras ton bateau amarré au bac de Nesle. 

Ce disant, Noë prit les avirons et s’assit en homme qui sait manœuvrer une 
embarcation. 

— Coupe l’amarre et va-t’en, dit-il. 

Le marinier prit les deux pistoles, salua jusqu’à terre et sauta de la barque sur la 
grève ; puis il détacha le bateau. 

Noë donna un vigoureux coup d’aviron et poussa au large. La barque arriva au 
milieu du courant et glissa comme une flèche, habilement conduite, du reste, par 
le compagnon du prince de Navarre. En dix minutes, elle eut atteint le pont 
Saint-Michel. Or le pont Saint-Michel n’était point alors, comme on aurait pu le 
croire, bâti en pierres. Il reposait sur pilotis, et ses arches étaient formées par de 
larges poutres profondément enfoncées dans l’eau et séparées les unes des autres 
par un intervalle d’environ un pied de largeur. Noë qui, le matin précédent, avait, 
en revenant du Louvre, examiné fort attentivement sa construction, n’avait point 
oublié ce détail. Aussi, quand il eut atteint la deuxième arche, celle qui 
supportait la boutique du Florentin, releva-t-il tout à coup l’un de ses avirons, et, 
par un mouvement aussi rapide que parfaitement calculé, le glissa-t-il entre deux 
des poutres qui formaient les assises du pont. 

Cette manœuvre arrêta net l’embarcation, que le courant entraînait avec vitesse. 
Alors, d’une main, Noë s’accrocha à la poutre et de l’autre il l’entoura de la 
corde qui servait d’amarre au bateau et la noua solidement. 

Cette opération terminée, le jeune homme chercha dans les ténèbres, que la 
réverbération de l’eau rendait moins épaisses, cette autre corde qui devait pendre 
de la croisée de Paola. La corde pendait en effet. 

Noë la secoua légèrement, pour avertir de sa présence. 

Puis il tira de sa poche une jolie échelle de soie qu’il déroula et dont il noua 
l’extrémité à celle de la corde. 

Aussitôt la corde remonta, et avec elle l’échelle dont l’extrémité inférieure 
demeura dans les mains de notre héros. Noë attendit quelques minutes ; puis, 



tirant l’échelle à lui pour s’assurer qu’elle était bien solidement fixée à la croisée 
de Paola, il mit le pied sur le premier échelon et monta bravement. 

Revenons à Henri de Navarre que nous avons laissé suivant Guillaume 
Verconsin, le commis de maître Samuel Loriot, l’argentier. 

Ce fut donc rue Saint-Denis que Guillaume, ainsi qu’il le devait apprendre 
quelques heures plus tard à Noë, conduisait le jeune prince. 

— Ah çà ! se disait ce dernier durant le trajet, car Guillaume ne desserrait pas les 
dents, est-ce qu’il va me conduire rue aux Ours ? 

Mais, au lieu d’entrer dans la me aux Ours, Guillaume s’arrêta devant la 
boutique encore fermée du marchand drapier ; introduisit la clef dans la serrure, 
non sans avoir tout d’abord jeté un furtif regard autour de lui pour s’assurer que 
la rue était déserte, puis il ouvrit, poussa le prince dans la boutique, dont il se 
hâta de repousser la porte sur eux. 

— Où diable me conduis-tu, l’ami ? demanda le prince. 

— Chut ! venez... 

Il ne régnait dans ce local qu’une demi-obscurité qui permit au prince de jeter un 
regard investigateur autour de lui. Il se trouvait au milieu de pièces de drap, de 
ballots de laine, de morceaux de lisière et d’énormes bobines de fil ou de soie. 

La boutique paraissait composée d’une seule pièce assez vaste, mais sans 
aucunes dépendances. 

Cependant Guillaume Verconsin se dirigea vers l’un des angles de la boutique où 
se trouvaient entassés trois ballots de laine ; il en souleva un, et le prince aperçut 
une trappe dont la porte était levée. 

Le commis battit le briquet et alluma un rat-de-cave, prit le prince par la main et 
lui répéta : 

— Suivez-moi ! 

— Dieu me damne ! murmura Henri de Navarre, mais c’est dans une cave que la 
belle argentière me donne rendez-vous. 

En effet, sur les pas de Guillaume, le prince descendit une trentaine de marches 
et se trouva dans un caveau ménagé en long boyau. 



— Ici, dit le commis, nous sommes de plain-pied. Prenez ma main et laissez- 
vous conduire. 

Et comme s’il eût craint que la clarté du rat-de-cave ne lui attirât un danger 
quelconque, il l’éteignit sur-le-champ. 

Le prince se trouva dans une obscurité profonde ; mais, guidé par Guillaume, il 
continua d’avancer. Il marchait, du reste, sur une surface plane, légèrement 
humide et boueuse, mais sur laquelle le pied se pouvait poser sûrement. 

Le mystérieux voyage à travers les ténèbres dura environ dix minutes. 

Pendant ce temps, Guillaume ne prononça point un seul mot, et le prince ne 
songea pas davantage à l’interroger. Les ténèbres ont le privilège de rendre 
silencieux. 

Tout à coup le commis s’arrêta : 

— Mon gentilhomme, dit-il, vous avez derrière vous une grosse pierre : asseyez- 
vous dessus et attendez-moi... 

Et sans donner à Henri le temps de répliquer, Guillaume lui lâcha la main : et au 
bruit de ses pas Henri comprit qu’il s’éloignait. 































































































































































































































































































Le prince avait vingt ans ; il était de la race aventureuse des lions et n’avait 
jamais tremblé. Cependant en se sentant seul dans ce souterrain, sans trop savoir 
où on le voulait conduire, il éprouva une légère inquiétude. 

— Hé ! hé ! se dit-il, qui sait si ce Guillaume n’est point un traître et si, après 
avoir été le messager de la femme, il ne sert point la jalouse vengeance du mari ? 

Henri se trompait. Au bout de quelques minutes, les pas de Guillaume se firent 
entendre dans l’obscurité. Le commis vint droit au prince, en homme qui a une 
parfaite connaissance des lieux qu’il parcourt ; il lui reprit la main et lui dit : 

— Venez... Samuel Loriot et le vieux Job dorment encore... 

— Ah ! fit le prince. 

— Et madame vous attend. 

Un faible rayon de clarté qui frappa tout à coup le visage de Henri lui donna à 
comprendre que le souterrain formait un coude brusque. 

En effet, à une certaine distance, il vit une porte entrouverte au haut d’une 
trentaine de marches. Et, lorsqu’il eut gravi ces trente marches, le prince 
reconnut avec surprise qu’il se trouvait dans l’atelier de maître Samuel ; Loriot. 
Il fit trois pas en avant, entendit un bruit sourd et se retourna. Sa surprise fut 
grande, car il eut beau regarder derrière lui, il ne vit plus la porte par où il était 
entré. Cette porte s’était refermée et il n’en restait pas la moindre trace. 
Guillaume Verconsin souriait. 

— Par où diable sommes-nous donc venus ? lui demanda Henri. Et il regardait le 
mur et n’y trouvait nulle apparence d’ouverture. 

— Ah ! dame ! répondit Guillaume, maître Samuel Loriot n’est pas riche sans 
être prudent. 

— Plaît-il ? lit le prince. 

— Et, ajouta le commis, il sait prendre ses précautions. 

Alors Guillaume raconta l’histoire des caves, puis il posa sa main sur le mur qui 
était recouvert d’une vieille boiserie et poussa un ressort habilement dissimulé. 

Un pan de la boiserie s’entrouvrit, puis se referma, et le prince comprit. 



Quand on met le pied sur cette dalle, dit Guillaume, l’entrée des caves se 
referme. Maître Samuel a fait pratiquer cette ouverture il y a plus de vingt ans, 
quand il commença sa fortune, et depuis vingt ans il n’y a que quatre personnes 
qui en connaissent l’existence : le maître, le drapier, le vieux Job et moi. Ah ! 
c’est-à-dire, s’interrompit le commis, il y a encore M me Sarah ; mais le maître 
n’en sait rien. 

— En vérité ! fit le prince. 

— Dame ! répondit Guillaume, si le maître savait que sa femme possède un 
pareil secret, probablement vous ne seriez pas ici, mon gentilhomme. 

— Et ce secret, de qui le tient-elle ? 

— De moi. 

Guillaume appuya un doigt sur sa lèvre supérieure : 

— Chut ! dit-il. Le maître dort en haut, venez vite... il ne tardera point à 
s’éveiller. 

— Allons ! dit le prince. 

Guillaume lui fit traverser l’atelier, souleva cette portière que le vieux Job avait 
écarté la veille, et le prince se trouva sur le seuil du charmant réduit où il avait 
déjà été reçu par la belle argentière. 

Comme la veille, Sarah s’y trouvait. Mais la jeune femme n’avait plus le sourire 
aux lèvres ; elle ne rougit point à la vue de Henri. 

Pâle, triste, elle le salua de la main, et lui dit : 

— Asseyez-vous, monseigneur, et parlons bien bas, je vous en supplie. 

Guillaume avait disparu, refermant la porte sur lui. 

— Oh ! oh ! pensa le prince un peu déconcerté par l’aspect de tristesse de la 
belle argentière, ce rendez-vous d’amour me paraît débuter singulièrement. 

Il lui prit la main et la porta à ses lèvres. 

— Monseigneur, dit Sarah en retirant cette main, ma conduite doit vous paraître 
au moins étrange, et si je n’avais la conscience d’être honnête femme, je 
rougirais bien fort de mon audace, en vérité. 



Henri comprit que la belle argentière n’avait point menti en lui écrivant qu’elle 
lui voulait confier un secret ; et, sur-le-champ, il vit bien que ce n’était point un 
rendez-vous d’amour qu’elle lui avait donné. 

Mais le prince avait l’âme généreuse de sa race, et, loin de ressentir un violent 
dépit, il devina, au contraire, que c’était une grande infortune qui s’adressait à 
lui, et il se jura de la protéger. 

Sarah lui avait indiqué un siège. Il s’assit et lui dit : 

— Parlez, madame, je vous écoute... 

— Monseigneur, reprit la jeune femme, vous m’avez sauvée une première fois 
sans me connaître, et maintenant que vous savez qui je suis, j’ai la conviction 
que vous me continuerez votre généreuse assistance. 

— Oh ! certes ! dit le prince. 

Sarah poursuivit : 

— M me la comtesse de Gramont, mon amie d’enfance, en vous donnant une 
lettre pour moi, était loin de se douter que j’étais devenue la plus malheureuse 
des femmes. 

— Malheureuse ! vous ? fit Henri avec chaleur. 

— Elle vous a parlé de mon mari, n’est-ce pas ? 

— Oui, dit le prince. 

— Elle vous l’a dépeint sans doute comme le meilleur des hommes ? 

— Mais... en effet... 

— Samuel Loriot est un misérable assassin, dit la belle argentière d’une voix 
sombre où perçait la conviction. 

— Que dites-vous, madame ? s’écria le prince étonné. 

— La vérité, monseigneur. 

Et comme sa stupeur allait croissant : 

— Ah ! monseigneur, poursuivit Sarah, lorsque j’ai épousé Samuel Loriot, 



Corisandre était déjà comtesse de Gramont, et elle n’a rien su de mes douleurs et 
de mon infortune... 

— Si vous avez besoin d’un protecteur, me voilà ! dit le prince avec chaleur. 

— Monseigneur, continua la belle argentière, Corisandre que vous aimez est 
aujourd’hui le seul être qui s’intéresse à moi : aussi, quand j’ai reçu sa lettre, ai- 
je cru que le ciel m’envoyait enfin un protecteur que je cherchais vainement. 

— Je le serai, madame. 

— Monseigneur, il faut que vous sachiez mon histoire tout entière. 

— Je vous écoute, madame. 

On entendit un bruit de pas à l’étage supérieur. 

— Ne craignez rien, dit Sarah, répondant au geste d’inquiétude du prince. C’est 
mon mari, mais il n’entre jamais ici. Il ne l’oserait... C’est bien assez que je sois 
prisonnière ; j’ai su au moins rendre ma prison inviolable. 

Sarah, après un court silence, reprit : 

— Samuel Loriot était le fils d’un ancien serviteur du sire d’Andouins, mon 
parrain et mon bienfaiteur. J’avais, quinze ans quand je le vis pour la première 
fois. Il était laid et vieux déjà, et il m’inspira une profonde répulsion, tandis que 
pour mon malheur je lui fis éprouver un sentiment tout opposé. 

— Cela arrive quelquefois, observa le prince. 

Sarah poursuivit : 

— Cet homme, qui n’avait jamais aimé que l’argent, et, qui-thésaurisait par tous 
les moyens, cet usurier infâme, se prit à m’aimer d’un amour ardent, passionné, 
sauvage... mais moi, j’avais donné mon cœur. Un écuyer du sire d’Andouins, 
nommé Gontran, en avait trouvé le chemin. Gontran avait, dix-huit ans. Gontran 
appartenait au sieur d’Andouins, et ce dernier ne lui avait permis de se marier 
que lorsqu’il aurait eu vingt années révolues, car son père, pauvre gentillâtre, 
l’avait donné au châtelain en lui disant : « Vous le garderez et en serez servi 
jusqu’à ce qu’il ait vingt ans. » Gontran et moi nous n’eûmes point assez de foi 
dans le noble cœur du sire d’Andouins : il aimait Gontran, il m’aimait, il nous 
regardait comme ses enfants. Si nous fussions allés nous jeter à ses pieds en lui 



confessant notre amour, nul doute qu’il nous eût unis sur-le-champ. Gontran ne 
l’osa point. Nous nous aimions depuis environ six mois, et l’heure approchait où 
je ne pourrais plus dissimuler ma faiblesse. Ce fut à cette époque que Samuel 
Loriot vint en Touraine et me vit. Un jour, Gontran partit pour la chasse, seul, 
avec deux limiers. Gontran était un chasseur habile. Le soir il ne revint pas. La 
nuit s’écoula, on ne le vit point davantage. 

« Alors le sire d’Andouins, inquiet, envoya tous les serviteurs du château à sa 
recherche, et bientôt on trouva le malheureux Gontran étendu sans vie au fond 
d’un ravin. Il s’était précipité du haut d’une roche et s’était tué en tombant. Ce 
fut du moins l’opinion générale alors, et nul ne songea que l’écuyer eût pu être 
victime d’un lâche assassinat. Vous devinez mon désespoir, monseigneur. 
J’aimais Gontran de toute mon âme, et j’allais être mère... et mon déshonneur 
était irréparable. Alors Samuel Loriot vint à moi. Il me prit à part, un soir, dans 
le parc du château et me dit : 

« — Mon enfant, le hasard m’a fait découvrir votre secret, et je sais le malheur 
qui vous accable. Vous aimiez Gontran, et l’infortuné jeune homme s’est tué 
avant d’avoir pu laisser un nom à votre enfant. Eh bien ! écoutez-moi : je suis 
vieux et je n’ai personne à aimer, voulez-vous m’épouser ? Votre enfant sera le 
mien... » 

« Cet homme me parut un sauveur, et j’accueillis son offre avec un cri de 
reconnaissance. 

« Il alla retrouver le sire d’Andouins, et six semaines après je l’épousai. Nul 
autre que lui n’avait connu ma faute. 

Sarah s’interrompit et essuya deux larmes brûlantes qui coulaient lentement sur 
ses joues. 

— Continuez, dit le prince avec émotion et lui pressant respectueusement la 
main. 

— Samuel m’amena ici, poursuivit la belle argentière. Il prit soin de dissimuler 
ma situation à tous les yeux : le vieux Job et Guillaume seuls en furent instruits. 
Quand les premiers symptômes appamrent, Samuel m’amena un médecin à qui 
on avait bandé les yeux. Moi-même j’étais masquée. Lorsque mon enfant eut vu 
le jour, le médecin prétendit que j’étais trop faible pour le nourrir moi-même. 

« — Je vais le confier à une nourrice que je me suis procurée, » dit Samuel. Et il 



enveloppa l’innocente créature dans son manteau, et je n’eus pas, hélas ! 
l’horrible pressentiment de ce qu’il allait faire !... 

— Ah ! je comprends !... murmura Henri de Navarre. 

Sarah se prit à fondre en larmes. Mais enfin, dominant sa douleur, elle reprit : 

— À partir de ce jour, je n’entendis plus parler de mon enfant. Quand je 
demandais de ses nouvelles, Samuel me disait qu’il était en bon lieu et n’avait 
besoin de rien ; et lorsque je le suppliais de faire venir la nourrice ou de me 
conduire dans le pays où elle était, il me faisait des réponses évasives. Un soir, - 
oh ! je n’oublierai ce soir de ma vie, - un soir, Samuel revint de l’hôtel des 
échevins, où il avait été convié à un banquet. Le malheureux était ivre et 
marchait en chancelant. Je lui demandai mon enfant, et, sous l’influence de 
l’ivresse, il entra en fureur. 

« Votre, enfant, me dit-il avec une rage ironique, vous voulez voir votre enfant ? 

« — Oh ! par pitié !... murmurai-je. 

« — Eh bien ! c’est impossible... 

« — Pourquoi ? balbutiai-je éperdue... 

« — Parce qu’il est mort, me dit-il ; parce que je l’ai tué comme j’avais tué son 
père ! 

« Et le scélérat, dans un accès de rage et d’ivresse, me raconta son forfait, 
ajoutant : 

« — Je t’aimais, Sarah, je t’aimais... et je m’étais juré que tu m’appartiendrais. » 

— L’infâme ! s’écria le prince. 

La belle argentière garda pendant quelques minutes le silence. Henri la regardait 
pleurer et n’osait lui adresser ces consolations banales qui irritent la douleur au 
lieu de l’apaiser. 

— Pardonnez-moi, monseigneur, reprit enfin Sarah, pardonnez-moi de vous 
avoir confié ce secret terrible. Mais, depuis si longtemps que je suis contrainte 
de vivre avec ce monstre auquel me lie un serment solennel, vous êtes le premier 
ami que j’aie rencontré. 



— Et je le serai jusqu’à la mort, dit le prince avec un élan parti du cœur. 
Disposez de moi, madame ; ce que vous voudrez, je le ferai. 

— Hélas ! dit-elle, que faire ? je ne sais encore. Cet homme est mon maître, je 
lui appartiens, et les lois humaines sont pour lui. Mais je n’ai point fini, 
monseigneur, le récit de mon histoire, et il faut que vous sachiez tout. 

— Parlez, madame. 

— Vous m’avez vue, pour la première fois, par une nuit d’orage, à cheval, fuyant 
un homme qui me poursuivait, et ne parvenant à me sauver qu’en tuant, sa 
monture d’un coup de pistolet. 

— C’est vrai, dit le prince, et cet homme, le connaissez-vous, madame ? 

— C’est René le Florentin, le parfumeur et le favori de la reine. 

— Ah ! vous saviez son nom ? 

— Depuis une heure, et depuis une heure je le fuyais comme un mauvais génie, 
monseigneur. 

— Mais, dit le prince, comment votre mari si jaloux a-t-il pu vous laisser seule 
assez longtemps ?... 

— Pour que je vinsse à rencontrer René, voulez-vous dire ? 

— Justement. 

— Ceci, dit la belle argentière, est encore une de ces circonstances étranges qui 
sillonnent la vie de ceux que la fatalité poursuit. Samuel Loriot fait deux voyages 
par an dans le pays de Touraine. Ces voyages ont un double but : il vend des 
orfèvreries et touche les revenus de quelques biens que le sire d’Andouins m’a 
donnés en dot. Samuel m’emmène toujours avec lui ; il n’aurait garde de me 
laisser à Paris, car il est odieusement jaloux. Le jour où, la dernière fois, nous 
quittâmes Paris, comme nous traversions le pont Saint-Michel, à cheval, escortés 
par un seul valet, le même que vous avez vu à l’hôtellerie où vous m’avez 
sauvée, une aventure m’arriva qui devait être le point de départ de celle dont 
vous avez été témoin. Samuel montait un gros percheron, cheval solide et dont la 
paisible allure convenait à la corpulente lourdeur de son cavalier. Moi, au 
contraire, j’avais pour monture une fine bête limousine un peu ombrageuse qui, 
vers le milieu du pont, fut effrayée par un lambeau d’étoffe blanche flottant à la 



porte d’une boutique. Samuel exigeait que je portasse un masque lorsque je 
sortais. Il voulait dérober mes traits à tous les yeux. Pendant la lutte que j’eus à 
soutenir avec mon cheval qui voltait et se cabrait, au grand effroi des passants, 
mon masque se détacha, et un cavalier élégamment vêtu, qui se tenait sur le seuil 
d’une boutique me regarda et poussa une exclamation : 

« — La belle créature ! dit-il. 

« Samuel n’entendit pas ; il était en avant ; il ne vit pas davantage le cavalier se 
baisser, ramasser mon masque et me le rendre. J’avais réduit mon cheval. 

Je repris mon masque, saluai le cavalier de la main et continuai ma route. Quinze 
jours après, un matin, nous sortions de Tours pour rejoindre la route de Paris, 
lorsque nous fûmes croisés par un cavalier qui rentrait en ville. C’était le même 
qui, sur le pont Saint-Michel, avait ramassé mon masque. Il me salua en passant 
et d’une façon si discrète que Samuel ne le remarqua point. Deux heures plus 
tard, un homme à cheval, courant au triple galop, nous rejoignit. C’était un valet 
de l’évêque de Saumur. L’évêque avait appris le séjour de Samuel Loriot à Tours 
et il avait eu fantaisie, car il le tenait pour orfèvre habile, de lui commander un 
ciboire, un ostensoir, et autres pièces d’église pour la chapelle particulière de son 
palais épiscopal. L’évêque avait envoyé son valet à Tours. Le valet courait après 
nous, et il venait prier, au nom de son maître, Samuel de se rendre à Saumur. 
Sans la moindre défiance, mon mari m’enjoignit de continuer mon chemin en 
compagnie de notre valet et il suivit celui de l’évêque. Le jaloux vieillard savait 
qu’entre Tours et Blois, je n’aurais à traverser que de méchantes bourgades, où je 
ne courrais aucun danger, tandis qu’il se défiait fort des beaux damoiseaux de 
Saumur. Il me recommanda de descendre à Blois, où j’arriverais fort tard, à la 
Licorne blanche, une hôtellerie qui se trouvait en dehors des remparts, et que ne 
fréquentaient point les gentilshommes. 

« — Surtout, me dit-il, n’ôtez pas votre masque et attendez-moi : j’arriverai deux 
ou trois heures après vous. 

« Je continuai mon chemin en compagnie de notre valet. Au bout d’une demi- 
heure, nous entendîmes un galop de cheval derrière nous. Je me retournai, et 
quel ne fut point mon étonnement en reconnaissant le cavalier du pont Saint- 
Michel, le même qui le matin, entrait à Tours, tandis que nous en sortions ! 

Arrivée à cet endroit de son récit, la belle Sarah se tut un moment. 




Chapitre 16 


L’émotion qui dominait la femme de l’argentier Loriot était si vraie, si, 
poignante, qu’en ce moment Noë eût été fort mal venu auprès du prince de 
Navarre avec ses plaisanteries sceptiques, et son opinion que Sarah jouait le rôle 
que lui avait imposé son amie d’enfance, la comtesse de Gramont. Si un homme 
avait jamais été convaincu des malheurs et de la sincérité de la belle argentière, 
c’était à coup sûr Henri. 

Sarah reprit après un silence : 

— Le cavalier qui arrivait au galop s’arrêta en me rejoignant, et il me salua de 
nouveau, non plus comme le matin, furtivement, et plutôt d’un regard et d’un 
sourire que d’un geste, mais en ôtant son chapeau. 

« — Belle amazone, me dit-il en m’abordant, que vous gardiez ou non votre 
masque, je vous connais. 
















































































« Je m’inclinai et pensai d’abord qu’il allait continuer son chemin. Mais il 
rangea son cheval auprès du mien et me dit : 

« — Je vous connais parfaitement. C’est vous qui montiez un cheval blanc, il y a 
quelques jours, celui-là, tenez, lequel se cabra et s’épouvanta en passant sur le 
pont Saint-Michel. 

« — En effet, mon gentilhomme, répondis-je, et je suis demeurée même votre 
obligée, depuis ce jour. 

« — Vous êtes merveilleusement belle, poursuivit-il, et, depuis que je vous ai vu 
mon pauvre cœur en est tout troublé. 

« Je rougis sous mon masque et murmurai tout bas : 

« — Messire, vous vous méprenez bien certainement. 

« — Sur votre beauté ? 

« — Non, sur moi. Je suis une honnête femme et ne saurais vous écouter. 

« — Bah ! me dit-il avec l’assurance d’un homme à qui rien ne résiste, vous ne 
savez pas qui je suis, ma belle enfant. 

« — « Que m’importe ? 

« — Et plus d’une dame de la cour me rudoierait moins que vous. Savez-vous 
que je suis un homme puissant ? 

« — Messire, lui dis-je avec une certaine anxiété, passez votre chemin, je vous 
supplie. Il y a assez de femmes jeunes et belles qui sont libres de tout 
engagement, pour que vous ne cherchiez point à me tourmenter. 

« Il me répondit par un éclat de rire. 

« — Vous ignoriez, ajouta-t-il, que j’ai fait le voyage de Touraine tout exprès 
pour vous, chère belle. 

« Je tressaillis. 

Quand vous passâtes sur le pont Saint-Michel, j’entendis un bourgeois qui 
murmurait dans la foule : Tiens ! voilà Samuel Loriot, l’argentier, et sa belle 
femme, qui vont à Tours. Alors je pris un cheval et je m’en allai à Tours comme 



vous. À Tours, je m’informai et j’appris que le bourgeois Loriot était au château 
de feu le sire d’Andouins avec vous. Quand j’arrivai à Andouins, vous veniez 
d’en partir pour retourner à Tours. Nous nous sommes croisés ce matin aux 
portes de la ville. 

« Tandis que le cavalier parlait, j’avais remarqué avec une certaine frayeur que la 
nuit approchait et que l’horizon était chargé de nuages noirs qui annonçaient un 
prochain orage. La route qui côtoyait la Loire était déserte, et je n’avais auprès 
de moi qu’un valet, honnête Tourangeau, qui, tout émerveillé de me voir aborder 
par un si élégant gentilhomme, l’avait salué jusqu’à terre et se tenait fort 
respectueusement à trente pas derrière nous. 

« Le cavalier continua avec cynisme : 

« — Ma belle enfant, je suis un des hommes les plus puissants de la cour de 
France et je puis beaucoup pour vous. Par conséquent, je vais vous donner un 
conseil. 

« — Mais, monsieur ! m’écriai-je, je n’ai besoin ni de vos conseils ni de votre 
amour. 

« Il se prit à rire. 

« — Et moi, dit-il, je me suis juré de vous emmener à Paris, ce soir. 

« — Monsieur ! 

« — Vous y alliez en compagnie de votre vieil époux ; vous y viendrez avec moi. 
« J’essayai de dompter mon effroi et je répondis avec un rire moqueur : 

« — Mon mari sera-t-il du voyage ? 

« — Non, certes, ma belle enfant. Votre mari est à Saumur, où l’évêque lui va 
faire une bien belle commande. 

« Il ricanait en parlant ainsi. 

« — Mon mari me rejoindra à Blois, répliquai-je aussitôt. 

« — C’est une erreur ; vous serez partie de Blois avant qu’il arrive. 


« — Oh ! par exemple ! 



« — Tiens ! me dit-il avec un sourire dédaigneux et plein d’assurance, ne savez- 
vous pas, chère belle, que je me nomme René le Florentin, et que... 

« Je ne le laissai point achever. Ce nom abhorré de la France entière m’arracha 
un cri de stupeur et d’épouvante. 

« — À moi ! à moi ! exclamai-je en me tournant sur ma selle pour appeler mon 
valet à mon aide, car déjà René avait voulu passer son bras sous ma taille. 

« Le valet piqua des deux et accourut. Mais René se retourna froidement, prit un 
pistolet dans ses fontes et fit feu... Je vis le valet et le cheval rouler pêle-mêle 
sur la poussière de la route, et, à demi morte de frayeur, j’entendis René qui 
disait : 

« — Maintenant, ma belle, je crois que nous allons vraiment voyager de 
compagnie. 

« Mais, dominée par l’instinct du danger, je fouettai mon cheval d’un vigoureux 
coup de houssine. 

« Le cheval étonné bondit et s’élança au galop. 

« René me poursuivit. 

« D’abord ma bonne jument limousine, plus rapide que son cheval, parvint à le 
distancer ; mais la monture de René avait plus de fond, que la mienne, et au bout 
d’une course furieuse, pendant laquelle la nuit était venue et la pluie commençait 
à tomber, accompagnée d’éclairs et de coups de tonnerre, je sentis que la pauvre 
bête ralentissait son allure. 

« J’entendais derrière moi le galop forcené du Florentin, qui ensanglantait les 
flancs de son cheval. 

« Le tonnerre, les éclairs, la pluie qui tombait à torrents, tout cela réuni au 
sentiment du danger suprême que je courais contribuait à me rendre folle. 

« Un moment je me retournai, et un éclair me montra. René près de m’atteindre. 

« Alors j’eus une de ces inspirations soudaines qui nous viennent aux heures 
suprêmes. 

« René avait renversé mon valet, d’un coup de pistolet. Je me souvins que j’avais 
de semblables armes dans les fontes de ma selle, et, en saisissant une, je me 



retournai de nouveau, attendis un nouvel éclair, et fis feu. 

« René et son cheval roulèrent sur le sol de la route comme mon malheureux 
valet et sa monture une heure auparavant. 

« À partir de ce moment, je ne me souviens plus qu’imparfaitement de ce qui se 
passa en moi et de ce que je fis. Je continuai à fouetter ma jument qui poursuivit 
sa route au galop, et je ne retrouvai un peu de calme et de présence d’esprit 
qu’en voyant enfin blanchir dans les ténèbres les dernières maisons de Blois. Par 
un hasard providentiel, l’hôtellerie de la Licorne où je devais descendre se 
trouvait sur la route, et ma monture, nous y avions déjà logé plusieurs fois, 
s’arrêta devant la porte. 

« Je frappai, j’appelai : on vint m’ouvrir, et ; sans vouloir raconter ce qui m’était 
advenu, j’expliquai le désordre de mes idées par l’épouvante que j’avais 
ressentie de l’orage. 

« Je me couchai en proie à une fièvre brûlante. 

« Quelques heures après, c’est-à-dire vers le matin, on frappa rudement à la 
porte de l’hôtellerie, et une voix se fit entendre au-dehors. 

« C’était la voix de mon mari. 

« Samuel Loriot arrivait pestant et maugréant, et quand l’hôtelier vint lui ouvrir, 
il se hâta de demander si sa femme et son valet étaient arrivés. 

« — Votre femme, oui, dit l’hôtelier ; mais je n’ai pas vu de valet et je n’ai qu’un 
cheval à l’écurie. 

« Samuel monta dans ma chambre et s’écria en me voyant : 

« — Mon Dieu ! que vous est-il arrivé ? 

« Je lui racontai ce qui s’était passé, et il m’écouta, les cheveux hérissés et les 
lèvres écumantes de rage. 

« Cependant je lui cachai le nom de René le Florentin. 

« — Ainsi, le valet est mort ? s’écria-t-il. 

« — Il est mort ou blessé, je ne sais, répondis-je avec égarement. Je ne me 
souviens de rien. 



« — Eh bien ! moi, dit Samuel, je commence à m’expliquer tout ce qui m’est 
advenu. 

« Et à son tour, Samuel me raconta ce qui lui était arrivé. 

« En compagnie du prétendu valet de l’évêque, il était arrivé à Saumur. Mais, au 
lieu de le conduire à l’évêché, le valet l’avait fait descendre dans une hôtellerie 
en lui disant : 

« — Je vais prévenir monseigneur de votre arrivée et je viendrai vous quérir 
aussitôt. 

« Le valet était parti ; une heure s’était écoulée, puis deux, puis trois ; la nuit 
était venue enfin, et le valet n’avait point reparu. 

« Alors Samuel s’était inquiété, il avait fini par demander à l’hôtelier s’il 
connaissait le personnage qui l’avait conduit chez lui pour un valet de l’évêque. 

« — Non, avait répondu l’hôtelier. Je vais cependant à l’évêché souvent. 
D’ailleurs l’évêque n’est point à Saumur. 

« — Comment ! s’écria mon mari. 

« — Monseigneur est à Angers depuis plus d’un mois. 

« — En êtes-vous certain ? 

« — Très certain. 

« Samuel courut à l’évêché. On lui répéta que Sa Grâce était-absente depuis plus 
d’un mois, que nul ne savait ce dont lui, Samuel, voulait parler, et qu’une seule 
chose était fort positive, c’est que l’évêque n’avait pu songer à lui donner 
rendez-vous à Saumur, puisqu’il n’y était pas. 

« Un soupçon terrible traversa l’esprit de Samuel, et il pensa que, sans doute, on 
avait voulu m’enlever et qu’il était tombé dans un piège. 

« Alors il remonta à cheval et courut jusqu’à Blois sans s’arrêter. 

« Il achevait à peine de me conter cela lorsqu’on frappa de nouveau à la porte. 
C’était notre malheureux valet qui revenait sain et sauf. 

« La balle de René avait renversé le cheval sans faire le moindre mal à l’homme. 



« Mais celui-ci, étourdi de sa chute, était demeuré longtemps évanoui sur le sol. 

« Quand il était revenu à lui, René et moi nous étions déjà loin. 

« Vous savez le reste, monseigneur, ajouta Sarah. » 

Henri avait écouté religieusement ce double récit. 

Quand la belle argentière eut fini il lui dit avec émotion : 

— Madame, vous vous êtes adressée à moi comme à un protecteur, et ce ne sera 
point en vain, Vive Dieu ! je vous arracherai, je le jure, à la tyrannie de cet 
abominable Samuel. 

— Ah ! monseigneur, répondit Sarah, vous sentez bien que je ne suis sa femme 
que de nom, et que jamais, depuis que je connais sa scélératesse, il n’a osé 
franchir le seuil de cette chambre ; mais ce nom qu’il m’a donné et que je porte, 
n’est-ce point une chaîne éternelle ? 

— Oh ! non, dit Henri, je vous soustrairai par la fuite, s’il le faut, au pouvoir de 
ce monstre. 

— Fuir ! dit-elle, mais où ? comment ? 

— Soyez tranquille, répondit Henri, et je vous mettrai en si bon lieu, que ni lui ni 
René ne vous trouveront jamais. 

Henri, ainsi que le commis Guillaume Verconsin l’avait appris à Noë, demeura 
caché toute la journée chez la belle argentière, et n’en sortit que le soir, à l’heure 
où les ouvriers de Samuel Loriot furent partis ; quand ce dernier, obéissant à une 
habitude quotidienne, fut sorti pour aller deviser chez un marchand son voisin et 
que, enfin, le drapier eut fermé la boutique. 

Il était donc près de neuf heures lorsque Henri de Navarre se glissa hors de la 
maison de l’argentier. 

Alors seulement le prince se souvint du rendez-vous que Nancy, la piquante et 
blonde camérière de M me Marguerite de Valois, lui avait donné à neuf heures au 
bord de la rivière, près de la poterne du Louvre. 

Il pleuvait légèrement et la nuit était noire. 

— Diable ! se dit le prince en prenant le chemin du rendez-vous, je ne voudrais 



pas faire injure à mam’zelle Nancy ; mais, si beaux que soient ses grands yeux 
bleus, ils ne parviendront jamais à éclairer son visage assez pour que je la 
reconnaisse à travers ce brouillard ! 

La berge du fleuve était déserte. 

Henri s’enveloppa de son manteau pour se préserver des âpres caresses de la bise 
et se mit à se promener de long en large, toussant parfois comme il convient à un 
homme qui va à un-rendez-vous dans l’obscurité et tient à avertir de sa présence 
ceux qui l’attendent. 

Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel il ne vit et n’entendit rien, Henri, qui 
continuait sa promenade, songeant bien plus à la belle argentière qu’à M me la 
princesse Marguerite, Henri, disons-nous, aperçut tout à coup quelque chose de 
blanc qui rasait les murs du Louvre et s’y dirigeait. 

— Hé ! hé ! se dit-il, ce pourrait bien être la robe de mam’zelle Nancy, cela. 

Un pas léger se fit entendre, l’ombre blanche s’approcha à une faible distance. 
Henri toussa de nouveau. 

L’ombre, qui s’était arrêtée, se remit alors en marche, et, contrairement aux 
habitudes des ombres, qui doivent être muettes, elle toussa à son tour. 

Henri fit la moitié du chemin et l’ombre se trouva près de lui. 

— Quelle heure est-il, mon gentilhomme ? demanda une voix fraîche et 
légèrement moqueuse. 

— Neuf heures, mam’zelle. 

— Bon ! dit l’ombre, je crois reconnaître cette voix. 

— Moi aussi, dit Henri. 

— Elle appartient au sire de Coarasse, n’est-ce pas ? 

— Celle que j’entends pourrait bien être celle de la belle Nancy... 

— Chut ! ! ! 

Ce seul mot fut accompagné du contact d’une jolie main blanche et parfumée qui 
s’appuya sur la bouche du prince. 



Puis, Nancy, car c’était bien elle, se pencha à son oreille : 

— Venez, dit-elle. 

Elle lui prit la main, ajoutant : 

J’espère que vous savez marcher dans l’obscurité... 

— Parbleu ! 

Et que vous n’ayez pas de ces bottes fortes que porte le prince de Navarre et qui, 
dit-on, font un bruit d’enfer dans les escaliers et sur les parquets du château de 
Nérac ? 

— Le prince est un malotru, répondit Henri. 

Et il eut un silencieux sourire. 

Nancy ne fit point entrer son compagnon par la grande porte du Louvre. 

Elle le conduisit au contraire le long de la berge, jusqu’à une petite poterne au 
seuil de laquelle veillait un suisse, si toutefois on peut appeler veiller la façon 
dont il s’acquittait de sa consigne. 

Appuyé contre le mur, les deux mains sur sa hallebarde, il dormait de tout son 
cœur à la clarté d’une petite lampe suspendue à la voûte d’un corridor. 

— Tiens ! dit le prince, voilà un soldat qui garde fort convenablement le roi. 

— Cachez bien votre visage dans votre manteau, dit Nancy. 

— Pourquoi ? 

— Parce que ce suisse a les yeux ouverts en dormant. 

— Ah ! bon ! je comprends, murmura Henri en riant. 

— Vraiment ? 

— C’est-à-dire qu’il ferme les yeux quand vous sortez ? 

— Non, mais quand je rentre. 

Et Nancy eut un petit rire moqueur : 

— Quand je ne rentre pas seule, bien entendu, ajouta-t-elle. 



— Hé ! pensa le prince avec un fin sourire que Nancy ne put voir, il paraît que 
mon cousin le duc de Guise a souvent pris ce chemin. 

Et ramenant fort soigneusement son manteau sur son visage, il passa devant le 
suisse qui feignait de dormir. 

Nancy le conduisit tout au bout du corridor et lui dit : 

— Là, maintenant, voici un escalier, levez votre pied. 

— J’y suis, dit Henri qui se dressa sur la première marche. 

La lampe placée à l’entrée du corridor n’en éclairait point l’extrémité. 

— Montez doucement et laissez-vous conduire, répondit doucement Nancy. 

Elle passa la première, tenant toujours la main du prince dans sa main blanche et 
parfumée. 

Il faisait horriblement noir dans cet escalier tournant que gravissait Henri. 

À un certain moment il fit un faux pas. 

— Chut ! dit Nancy, les murs ont des oreilles au Louvre. 

Henri redoubla de précautions, puis, comme l’ascension paraissait devoir durer, 
il se pencha à l’oreille de la jolie camérière : 

— Croyez-vous, dit-il, que j’ai la taille du duc de Guise ? 

Nancy tressaillit. Puis elle répondit de sa voix moqueuse : 

— Messire de Coarasse, vous êtes quelque peu fat. 

— Bah ! vous croyez ? 

— Et je vous engage à consulter une autre personne que moi sur ces sortes de 
choses. 

— Vous êtes pourtant de bon conseil, murmura Henri montant toujours. 

— Quelquefois. 

— Eh bien ? 

— Chut ! tout à l’heure je vous répondrai. 



Henri leva le pied de nouveau, mais son pied redescendit et ne trouva plus de 
marche à gravir. 

Il était parvenu au haut de l’escalier. Nancy lui dit : 

— Tournez à droite, suivez-moi... pas de bruit. 

Henri marcha dans les ténèbres sur une surface plane, durant trois minutes 
environ. Puis Nancy s’arrêta. 

— À présent, dit-elle, je vais vous donner mon avis. 

— Ah ! voyons, dit le prince. 

— Le duc de Guise était plus grand que vous. 

— Tant pis ! 

— Mais l’esprit ne se mesure point à la toise, et vous en avez beaucoup, 
monsieur de Coarasse. 

Ce disant, la maligne soubrette ouvrit une porte, et un flot de lumière vint 
frapper Henri au visage. 

En même temps Nancy le poussa doucement par les épaules, et Henri se trouva 
dans l’oratoire de M me Marguerite, oratoire qu’il connaissait déjà, l’ayant 
examiné la veille, à travers les pieds du christ d’ivoire, par le trou mystérieux de 
M. de Pibrac. 


Nancy avait disparu. 



Chapitre 17 


Tandis que Henri de Navarre était introduit par Nancy chez M me Marguerite de 
France, Noë grimpait après son échelle de soie fixée à la fenêtre de l’arrière- 
boutique du Florentin René. 

Le pont était haut, l’échelle était longue, et l’ascension ne manquait point d’un 
certain péril. 

Mais Noë avait le pied leste et la bravoure des amoureux. Et puis la nuit était 
noire... 

La lumière que, de la berge, il avait vue briller à la fenêtre de Paola s’était 
éteinte, et Noë, levant la tête à mesure qu’il montait, n’apercevait qu’un trou noir 
d’où sortait le bout de son flexible escalier. 

Quand il fut tout en haut, au moment où il atteignit l’entablement de la croisée et 
s’y cramponna, deux bras satinés et nus l’enlacèrent et l’attirèrent doucement à 
l’intérieur. 

— Tiens ! pensa Noë, c’est absolument comme Henri pénétrant chez Corisandre. 

Cette réflexion faite, il posa les pieds sur l’entablement et sauta doucement dans 
la chambre, où régnait une obscurité complète. Mais les deux bras charmants le 
tenaient toujours, une haleine parfumée effleurait son visage, et il lui sembla 
qu’il entendait les battements précipités du cœur de Paola. 

La fille de René attira Noë doucement vers l’ottomane qui garnissait son 
oratoire, l’y fit asseoir, puis elle alla vers la croisée, sans prononcer un mot, tant 
elle était émue. 

Alors elle retira l’échelle. 

Puis elle revint vers Noë. 

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle enfin d’une voix qui tremblait bien fort, mon Dieu ! 
comme j’ai eu peur ! 

— Peur ! fit Noë, et pourquoi ? 

— J’ai eu peur quand je vous ai vu monter les degrés de cette échelle. Je l’avais 



bien solidement attachée, et cependant je la tenais encore avec les mains... 

— Chère Paola !... 

— Et quand je vous ai vu vous balancer dans le vide, un moment j’ai eu le 
vertige, et il m’a semblé que cette échelle allait casser. 




— Continue à dormir, lui dit René d’une vois impérieuse, je te L’ordonnet (P. 141.) 






























































































































































































































































































































































— Folle que vous êtes ! 

Comme ils étaient dans l’obscurité la plus profonde, Noë osa lui donner un 
baiser. 

Mais Paola se dégagea lestement, puis elle se leva, alla tirer soigneusement 
l’épaisse draperie qui masquait la porte vitrée de la boutique ; puis elle battit le 
briquet, et une gerbe d’étincelles s’en échappa. 

— Que faites-vous ? dit Noë. 

— J’allume une lampe. 

— Pourquoi ? 

— Mais... pour y voir... 

— Chère belle, murmura Noë, les paroles n’ont pas de couleur. 

— Oui, mais... 

— À quoi bon y voir ? supplia-t-il d’une voix caressante. 

— Eh bien ! dit Paola cessant de tirer des étincelles du briquet, promettez-moi 
alors d’être raisonnable. 

— Je le suis. 

— Et de ne pas... m’embrasser... 

— Mais... je vous aime. 

— Cela ne fait rien. 

— Dame ! dit Noë, je crois au contraire que cela y fait beaucoup. 

— Alors je rallume ma bougie. 

— N’en faites rien, je serai sage... 

— À la bonne heure, dit Paola. 

— Cependant je vous jure que je vous aime, dit le jeune homme d’une voix 
câline et insinuante. 



— Si je ne le croyais, seriez-vous ici ? 

— Et... vous ? 

Paola soupira, garda un moment le silence, puis, au lieu de répondre à la 
question de Noë : 

— Savez-vous bien, dit-elle, que j’ai un peu plus de vingt ans ? 

— Mais... non... je ne crois pas, répondit Noë, qui savait son code de 
galanterie ; vous en portez seize à peine : on vous aura trompée... 

— Et ne pensez-vous pas, flatteur, que je suis bien malheureuse ? 

— En quoi ? 

— En ce que mon père ne me veut point marier... 

— Diable ! pensa Noë, cette jolie fille est une femme sérieuse. On lui parle 
amour, elle répond mariage. 

— Savez-vous, poursuivit Paola, que mon père est riche comme un juif ? - En 
vérité ! 

— Et que, s’il le voulait, il pourrait me donner une dot princière ? 

— Quelle belle occasion, pensa Noë, de redorer un peu mon blason, si je n’avais 
pas certains préjugés sur la noblesse !... 

Puis, tout haut : 

— Une dot ! fi donc ! chère enfant... vous êtes trop belle pour qu’il vous soit 
besoin d’écus afin de trouver un mari. 

— Croyez-vous ? 

Et Paola fit cette question d’une voix si tremblante qu’elle toucha Noë. 

— Je suis aimé... se dit-il. 

Puis il lui prit un nouveau baiser : 

— Si je le crois ! dit-il, mais... 

Il allait sans doute s’expliquer plus clairement, lorsqu’on entendit un bruit de 



voix dans la pièce voisine, c’est-à-dire dans la boutique. Paola se leva-vivement 
et alla coller son oreille contre la draperie de la porte. 

— Ce n’est rien, dit-elle, c’est Godolphin qui rêve. 

— Hein ! Il rêve tout haut ? 

— Il rêve et se promène, dit Paola. 

— Ah ! par exemple, voilà ce que je ne comprends guère, chère Paola. 

— Cela est cependant. 

— Quand on rêve, c’est une preuve qu’on dort, n’est-ce pas ? 

— Aussi dort-il. 

— Et quand on dort, on peut quelquefois parler tout haut et prononcer des mots 
sans suite... mais... 

— Mais on ne se promène point, voulez-vous dire ? 

— Dame ! 

— Eh bien ! Godolphin dort et il parle, et il se promène et parfois il essaye 
d’ouvrir cette porte... 

— Plaît-il ? 

— Mais rassurez-vous, la porte est toujours fermée au verrou. 

— Voilà un étrange sommeil ! dit Noë abasourdi. 

— Godolphin est somnambule. 

— Un singulier mot ! 

— Ah ! soupira Paola, s’il n’était ainsi, mon père ne le garderait pas et n’en 
aurait point fait mon geôlier. 

Noë prit les deux mains de la belle Italienne et lui dit en les pressant doucement : 

— Voyons, chère Paola, expliquez-vous un peu plus clairement, de grâce... 

— Vous ne savez pas ce que c’est qu’un somnambule ? 



— Ce doit être un mot latin, dit Noë, et dans ma famille on n’apprend point cette 
langue. 

— Cela veut dire « marcher en dormant : » 

— Bon ! très bien !... 

— En Italie, il y en a beaucoup. 

— Cela est donc bien agréable à votre père, un homme qui se promène en 
ronflant ?... 

— Cela lui est utile. 

— Ah ! vraiment ? 

— Godolphin parle en dormant, et dans son sommeil il voit et dit, prétend mon 
père, des choses extraordinaires. 

— Votre père est fou... 

— C’est possible, soupira l’Italienne ; mais il paraît cependant que, il y a trois 
mois, Godolphin a révélé un complot des huguenots contre la reine mère. 

— Voilà ce que je ne puis croire, murmura le sceptique Noë. 

— Pourtant mon père a été tellement frappé de ses révélations, qu’il en a parlé à 
la reine mère et que cette dernière a fait arrêter et prendre les conspirateurs. 

— Elle complot existait ? 

— Mais oui. 

— C’est bizarre... 

— Et mon père a dit à la reine, non point que c’était Godolphin qui avait deviné 
le complot, mais qu’il avait lu dans les astres. Car, ajouta ; Paola, vous savez que 
mon père a la prétention de lire l’avenir dans les étoiles... 

— Je sais cela. 

— Mais la vérité est que c’est Godolphin qui, dans son sommeil, lui fait des 
révélations. Souvent, grâce à lui, mon père a retrouvé des objets perdus. 


— Bah ! 



— Et prédit des choses que l’événement a justifiées. 

— Et Godolphin ne se trompe jamais ? 

— Oh ! si, dit Paola, souvent même. Mais il devine quelquefois. 

— Ah ça ! demanda Noë, où donc votre père a-t-il découvert ce singulier 
personnage, ma chère belle ? 

Paola tressaillit à cette question. 

Un moment elle hésita à répondre : 

— Godolphin, dit-elle, ignore son origine, et mon père lui a persuadé qu’il 
l’avait trouvé exposé sur les marches d’une église... 

— Et cela est faux ? 

— Je le crois. 

— Votre père l’a enlevé à sa famille, sans doute ?... 

— Ah ! je ne sais. J’étais enfant alors, et jamais ma mère, qui a su toute cette 
histoire, n’a voulu me rien révéler ; mais je me souviens de ce que j’ai vu. 

— Et... qu’avez-vous vu ? 

— Il y a dix-huit ou vingt ans de cela, nous n’étions pas riches alors, et mon père 
n’avait point encore gagné la confiance du duc Laurent de Médicis. 

Nous habitions Venise et nous demeurions dans une pauvre maison au bord des 
lagunes. Une nuit, mon père rentre pâle, les mains ensanglantées et portant dans 
ses bras un enfant. 

C’était Godolphin. 

À la vue de mon père et de l’enfant, ma mère jeta un cri d’épouvante : 

— Tiens, lui dit mon père, j’ai eu pitié de cet enfant... Tu en prendras soin. 

Ils se parlèrent longtemps à voix basse, à l’extrémité opposée de la pièce dans 
laquelle était mon berceau, et je ne pus entendre leurs paroles. 

Le lendemain nous partîmes de Venise au milieu de la nuit et nous revînmes à 
Florence, où mon père était né. 



Ma mère, qui avait perdu son dernier enfant, allaita Godolphin. 

À Venise nous étions pauvres ; en arrivant à Florence, au lieu de descendre dans 
une maigre auberge, mon père acheta un hôtel, de somptueux vêtements ; il prit 
des laquais, et ma mère ne sortit plus qu’en litière. Là commença la fortune 
mystérieuse de René le Florentin. 

— Diable ! pensa Noë, cette jeune fille ingénue, qui me proposait tout à l’heure 
sa main et sa dot, me raconte là une histoire qui pourrait bien être celle de ces 
trésors dont elle me voulait enrichir. 

Mais comme Noë ne fit point part à Paola de cette réflexion, peu aimable, la fille 
du Florentin continua : 

— Ma mère, qui était jeune et belle et qui riait toujours du matin au soir avant 
notre départ de Venise, ma mère, qui souriait à la pauvreté comme l’indigent à 
un rayon du soleil, tomba tout à coup dans une tristesse mortelle. Sa beauté 
disparut en moins d’une année ; ses cheveux blanchirent, son visage se rida, son 
regard devint morne et farouche... Elle mourut bientôt, et le prêtre qui reçut sa 
confession s’en alla pâle et frissonnant... 

Deux ans après la mort de ma mère, nous vînmes à Paris, mon père, Godolphin 
et moi. 

Comme Paola terminait cet étrange récit, un bruit plus violent que celui des pas 
de Godolphin, qui se promenait dans la boutique au milieu des ténèbres, se fit 
entendre. 

— C’est mon père qui rentre, fit Paola. 

— Faudra-t-il encore que j’aille me cacher au fond de ce cabinet ? 

— Non, à cette heure mon père n’entre jamais chez moi, il est même fort rare 
qu’il vienne ici la nuit. 

— Il couche donc au Louvre ? 

— Généralement. Quand il vient ici, c’est qu’il veut consulter Godolphin sur 
quelque événement qui l’intéresse. 

Le bruit d’une clef tournant dans la serrure de la boutique venait de retentir, et 
Paola, l’oreille collée à la draperie, entendit les pas de son père. 



Elle étendit la main vers Noë : 


— Venez écouter, dit-elle bien bas. 

Noë s’approcha. Il y avait une fente imperceptible dans la cloison qui séparait 
l’oratoire de Paola de la boutique du parfumeur. Le Florentin ayant battu le 
briquet pour se procurer de la lumière, un rayon de clarté passa par la fente. Noë 
y colla son œil. 

René, enveloppé dans son manteau, ferma soigneusement la porte et poussa les 
verrous. 

Puis il regarda Godolphin. Godolphin, en chemise, se promenait gravement de 
long en large, les yeux fermés, mais parlant tout haut et avec une certaine 
animation. 

Noë, qui connaissait le caractère brutal du Florentin, s’imagina d’abord que 
René allait éveiller d’un coup de pied le dormeur. Il n’en fut rien. Tout au 
contraire, le Florentin posa fort délicatement ses deux mains sur les épaules du 
jeune homme et le fit s’asseoir sur un escabeau placé auprès de son lit de 
sangles. 

Godolphin obéit, mais il ne s’éveilla point. 

Alors l’une des mains de René s’appuya tout ouverte sur le front de Godolphin : 

— Continue à dormir, lui dit René d’une voix impérieuse, je te l’ordonne ! 

— Je dors, répondit Godolphin avec soumission. 

— Ah ! par exemple ! murmura Noë, ceci est fort amusant !... Si ce drôle 
n’avait une mine aussi sérieuse, je croirais qu’il se moque de moi. Mais comme 
il est loin de se douter que je suis là... 

René tint sa main sur le front de Godolphin quelque temps encore, puis il lui dit : 

— J’aime une femme... 

Noë tressaillit et fit une réflexion : 

— Il paraît que les somnambules sont employés dans les affaires de cœur. Je 
consulterai Godolphin, si besoin est. 

— J’aime une femme... répéta René. 



Godolphin hésita un moment à répondre : puis, de sa voix grêle, que le sommeil 
et le fiévreux état où il était achevaient de rendre étrange : 

— Je le sais, dit-il. 

— Ah ! tu... le... sais ? 

— Oui, je la vois... 

— La femme que j’aime ? 

— Oui... 

— Où est-elle ? 

— Elle passe sur un pont, dit le somnambule, qui, n’étant pas d’une lucidité 
parfaite, brouillait facilement le présent avec le passé et se reportait au moment 
où, en effet, mais il y avait déjà plus de quinze jours, la belle argentière avait, 
partant pour la Touraine, traversé le pont Saint-Michel. 

— Est-elle à pied ? murmura René. 

— Non, à cheval. 

Le Florentin était habitué sans doute à ces tâtonnements du somnambule, car il 
lui dit : 


— Suis-la... 

Godolphin se rejeta en arrière, rêva longtemps et reprit : 

— Je la vois maintenant sur une route. Il fait nuit, il pleut, la foudre gronde... 
Elle est à cheval ; un cavalier la poursuit... 

— Quel est ce cavalier ? 

— C’est vous. 

— Après ? après ? fit René avec impatience ; suis-la encore. 

— Un homme galope auprès d’elle... ils fuient toujours... 

— Quel est cet homme ? Est-ce moi ? 


— Non. 



— Suis-la toujours. 

Godolphin éleva ses deux mains jusqu’à son front et l’étreignit avec un geste de 
souffrance. 

— Elle est près d’ici, dit-il enfin, dans une rue étroite, dans une maison 
sombre... elle pleure. 

— Ah ! dit René. Et cet homme qui fuyait avec elle... comment est-il ?... 
Cherche-le... 

— Il est gros... il est vieux... 

— Où est-il ? 

— Je le vois qui marche dans la rue et qui descend vers la rivière... 

— C’est le mari ? murmura René. 

— Oui, dit Godolphin, c’est le mari. 

— Regarde encore, ordonna le Florentin ; cet homme descendait-il hier vers la 
rivière ? 

— Oui, maître. 

— Et demain ? 

— Demain, il y descendra encore. Je le vois passer sur le pont... 

— Lequel ? 

— Celui où nous sommes. 

— Où va-t-il ? 

— Je ne sais pas... je le vois disparaître de l’autre côté de la rivière. 

— Bien... reviens vers la femme. 

Godolphin tourna la tête comme si, en effet, il eût pu voir au travers des murs et 
de l’espace. 

— Regarde dans trois jours. 

Godolphin demeura longtemps silencieux. 



— Que vois-tu ? demanda impérieusement le Florentin. 

— Des hommes armés... Ils ont pénétré de force dans la maison... 

— Et... elle ? 

— Je ne la vois pas... 

— Et... lui ? 

— Le mari ? 

— Oui, dit René. 

Godolphin eut un geste de souffrance. 

— Je ne vois plus, dit-il épuisé, je... ne... vois... plus... 

— Vois ! je le veux ! 

La voix de René était vibrante, terrible. Noë, qui suivait du regard, au travers de 
la fente, cette séance étrange, Noë vit le somnambule s’agiter sur son siège, 
frissonner et tomber à terre en murmurant un dernier mot, - un mot étouffé : 

— Du sang ! 

Alors le Florentin enleva Godolphin et le plaça sur son lit. 

Puis l’œil du Florentin jeta une lueur étrange, et René murmura : 

— Allons, je le vois, je réussirai... j’aurai la belle argentière... Godolphin a 
deviné mon projet... mon plan réussira. 

Et René s’enveloppa de son manteau, ouvrit la porte, éteignit la lampe et sortit 
de sa boutique en murmurant : 

— Retournons au Louvre, la reine m’attend. 

— Tout cela est étrange, n’est-ce pas ? dit alors Paola à Noë. 

— Étrange est bien le mot, répéta le jeune homme tout pensif. 


§ 



Les deux jeunes gens passèrent une heure encore à échanger les plus doux 
serments ; puis Noë replaça l’échelle de soie à la fenêtre, donna un dernier baiser 
à Paola et s’en alla par où il était venu, se disant : 

— Je crois qu’il est temps que je revoie. Henri, car sa nouvelle idole me paraît 
courir un joli petit danger... 



Chapitre 18 


Un peu avant que le prince Henri de Navarre fût introduit chez M me Marguerite, 
la jeune princesse était seule avec Nancy en son oratoire. 

Assise, devant une table, un livre sous les yeux, Marguerite avait appuyé son 
front dans ses belles mains et paraissait en proie à une mélancolie profonde. 

Nancy, à quelque distance, rangeait divers objets de toilette dans l’oratoire, et 
jetait de temps à autre un regard plein de malice sur Marguerite. 

— Pauvre princesse ! murmurait Nancy, elle a un si grand besoin d’aimer qu’elle 
inventerait un galant si elle n’en trouvait pas... 

Marguerite, les yeux fixés sur son livre, lisait machinalement, et le sens des mots 
paraissait lui échapper. Sa pensée était ailleurs. Tout à coup elle releva la tête. 

— Nancy, dit-elle, sais-tu bien que voici déjà longtemps qu’il est parti ? Et 
depuis je n’ai eu de lui la moindre nouvelle. 

— Les hommes sont oublieux, dit Nancy. 

Marguerite, soupira. 

— Et, à votre place, poursuivit la soubrette, je les payerais de monnaie pareille... 
j’oublierais. 

— Ah ! pauvre Nancy ! murmura Marguerite, comme on voit bien que tu n’as 
jamais aimé... 

Nancy rougit légèrement. 

— Qui sait ? dit-elle. 

Marguerite leva les yeux sur sa jolie camérière, et se faisant un abat-jour de sa 
main, pour éviter les rayons de la lampe, elle regarda attentivement la jeune fille. 

— Tu es bien jeune, Nancy, dit M me Marguerite. 

— J’ai dix-sept ans... 

— Et tu aimes ? 



— Oh ! je n’ai pas dit cela, mais... au premier jour... je pourrais bien... 

— Comment ! mademoiselle, fit la princesse d’un ton moitié grondeur, moitié 
enjoué, vous avez des secrets pour moi, maintenant ? 

— Ah ! dame ! Votre Altesse m’excusera, répliqua Nancy ; mais, hier encore, je 
ne croyais pas... l’amour vient on ne sait comment. D’abord on rit, on se moque, 
puis le rire s’éteint... et on ne raille plus. 

— Dis donc, mignonne, interrompit Marguerite, je gage que je devine. 

Nancy rougit plus fort. 




Henri prit cette main, osa la porter à ses lèvres... (P. ISO.) 































































































































— Il y a chez le roi un beau page aux cheveux bruns, à l’œil noir, à la lèvre 
rouge, qui devient couleur de coquelicot quand il te rencontre... Est-ce qu’on ne 
le nomme pas Raoul ? 

— Madame, dit Nancy, je sais bien que Raoul m’aime, mais je ne sais pas au 
juste... 

— Quoi ? 

— Si j’en puis dire autant. 

— Tu le peux, ma petite. Voilà que tu rougis aussi fort que lui. 

— Ah ! bien, en ce cas, dit Nancy d’un petit air mutin et délibéré, je puis vous 
promettre, madame, qu’il m’aimera longtemps... 

— Coquette ! 

— J’ai un bon moyen pour cela. Et si Votre Altesse en avait usé avec 
M. de Guise... 

— Tais-toi ! 

— M. de Guise lui donnerait de ses nouvelles. 

— Et quel est ce moyen, mignonne ? 

— C’est d’aimer sans le dire et le montrer : plus un galant est malmené, plus il 
nous aime. 

Marguerite soupira. 

— Tu as peut-être raison, dit-elle. 

— Mais, hélas ! quand le mal est fait, il est sans remède... 

— Que veux-tu dire ? 

— M. de Guise... 

— Tais-toi ! ne prononce pas ce nom !... 

— Alors je tourne la difficulté et je dis IL. Il vous a vu pleurer, il a entendu les 
battements de votre cœur, IL se sait aimé ! c’est fini... L’homme qui se sait aimé 



devient cruel ! 


— Nancy, interrompit M me Marguerite, sais-tu que, pour une fille de dix-sept 
ans, tu es fort expérimentée ?... 

— Non, madame, je devine. 

— Et tu conclus en me disant que le mal dont tu parles est sans remède ?... 

— Ah ! permettez. Si Votre Altesse me voulait laisser développer ma pensée en 
une métaphore, peut-être... 

— Soit. Voyons la métaphore. 

— Supposez donc, madame, que je vous apporte sur un plateau, demain à 
l’heure de votre déjeuner, quelques-uns de ces coquillages qu’on pêche dans la 
mer des Pays-Bas, près de la ville d’Ostende... 

— Où veux-tu donc en venir ? demanda la princesse un peu étonnée. 

— Attendez, madame. Ces coquillages sont délicieux quand on les détache 
convenablement et qu’on prend bien soin de ne point crever une petite poche qui 
est remplie d’une liqueur amère comme du fiel... 

— Bien. Après ? 

— Supposez encore que, ayant pris votre couteau et ayant mal détaché le 
premier coquillage, vous le portiez à votre bouche et fassiez une grimace... 

— Soit, supposons-le, dit la princesse fort intriguée de la métaphore de Nancy. 

— Sera-ce une raison pour que vous repoussiez le plateau et refusiez de goûter à 
un second coquillage ? 

— Assurément non, dit Marguerite : 

— Eh-bien ! reprit Nancy, je comparerai volontiers l’homme qui se sent aimé, et 
pour lequel il n’est plus de remède, à ce premier coquillage. 

— C’est-à-dire, interrompit Marguerite en riant, que tu compares les hommes à 
des huîtres d’Ostende. 

— Dame ! fit Nancy, les hommes sont fats, mais ils sont niais !... » 



Marguerite fut prise d’un fou rire. Nancy continua : 

— Je poursuis ma métaphore. Votre Altesse fera donc bien de renoncer au 
premier coquillage et de n’en plus parler ; mais elle fera bien aussi de goûter à 
un second. 

— Nancy, ma petite, murmura la princesse avec plus de tristesse que d’irritation, 
vous êtes bien impertinente ! 

— Mon Dieu ! répondit la camérière, je suis désolée d’avoir déplu par ma 
franchise à Votre Altesse, mais... 

— Parle, dit Marguerite radoucie. 

— Ce gentilhomme béarnais... 

La princesse tressaillit et une rougeur fugitive monta à son front. 

— Il est charmant et plein d’esprit ! continua la camérière. 

— Tu es folle, Nancy... 

— Votre Altesse n’oubliera pas que je le dois aller quérir à neuf heures, car Votre 
Altesse est curieuse d’avoir certains détails sur la cour de Navarre... 

— Eh bien ! dit Marguerite, j’ai réfléchi ; tu n’iras pas. 

— En vérité ! s’écria Nancy. 

— Je le trouve trop hardi, ce gentilhomme... 

— Mais, madame, préféreriez-vous qu’il fut lourd et malappris, comme le prince 
de Navarre ? 

— Certes, non. 

— Et puis, je lui ai donné rendez-vous... 

— Eh bien ! vas-y pour... ton compte... 

— Oh ! nenni ! murmura la camérière, et Raoul donc ! 

— Alors, n’y va point. 

— Ah ! madame, dit Nancy d’un ton piteux, ce pauvre jeune homme... le 



mystifier ainsi... le faire attendre pour rien... Il fait froid... brrr !... murmura la 
soubrette. 

Le plaidoyer de Nancy en faveur de celui qu’elle était loin de croire le prince de 
Navarre toucha Marguerite. 

— Eh bien ! dit-elle, va le chercher... il est neuf heures, précisément. Je veux 
savoir au juste comment une fille de France pourrait passer le temps dans ce trou 
de ville qu’on nomme Nérac... 

— Mon histoire des coquillages a, je crois, avancé les affaires du cadet de 
Gascogne, pensa Nancy en s’en allant. 


§ 


Tandis que la camérière descendait au rendez-vous qu’elle avait donné à Henri, 
Marguerite demeura seule. 

Elle se leva de son grand fauteuil, poussa un dernier soupir et alla jeter un regard 
dans son grand miroir d’acier. 

— Je suis laide à faire peur ! pensa-t-elle en soupirant. J’ai tant pleuré depuis 
quelque temps... 

Elle rajusta sa coiffure en un tour de main, dégageant son beau et large front ; 
puis, comme ses yeux étaient battus et ses joues un peu pâlies, elle couvrit sa 
lampe d’un abat-jour d’albâtre. Si Nancy avait surpris ce dernier détail, elle eût 
pensé, peut-être, que le duc de Guise laissait tomber quelques atouts de son jeu 
dans celui du jeune sire de Coarasse. 

Ces petits préparatifs terminés, la princesse vint reprendre sa place auprès de la 
table : si bien que, lorsque la porte s’ouvrit et que Henri entra, elle parut tout 
entière à sa lecture. Le prince, comme tout homme qui passe brusquement de 
l’obscurité à la lumière, eut un moment d’éblouissement et s’arrêta. 

Puis, il fit deux pas en avant, son chapeau à la main... 

Alors Marguerite leva la tête. 


Ah ! mille pardons, monsieur, dit-elle, je ne vous avais pas entendu entrer. 



Henri s’inclina. Marguerite lui indiqua de la main un siège auprès d’elle. 

Bien que le prince fût loin d’être timide, il éprouvait cependant un léger 
embarras qui ravit Marguerite. 

— Monsieur, lui dit-elle, j’ai pris la liberté de vous mander auprès de moi parce 
que je voulais avoir de très, amples renseignements sur la cour de Navarre. 

— Je suis aux ordres de Votre Altesse, répondit Henri. 

— Et puis aussi, poursuivit Marguerite, parce que vous m’avez semblé posséder 
infiniment d’esprit... 

Henri s’inclina. 

— Ah ! dit-il, les gens d’esprit ne sont pas rares à la cour de France. 

— C’est ce qui vous trompe, monsieur... À part Pibrac et le vieux sire de 
Brantôme... 

— Messire de Brantôme, l’auteur des Dames galantes ? 

— Précisément. 

— Votre Altesse le reçoit quelquefois ?... 

— Je l’ai reçu très souvent et son commerce me plaisait fort. Mais... 

Elle parut embarrassée et regarda le prétendu sire de Coarasse, qui se tenait fort 
humblement sur le bord de sa chaise et paraissait lever sur elle le regard, à la fois 
timide et plein de finesse, d’un écolier. 

— Mais, acheva-t-elle, savez-vous qu’il est très vieux ? 

— Ah ! 

— Et laid ? 

— Votre Altesse aurait-elle de la répugnance pour la laideur et la vieillesse ? 

— Non, quand elles s’apprécient elles-mêmes et savent se contenir dans leur 
rôle. 

— M. de Brantôme voulait donc en sortir ? 



Marguerite eut un sourire de fine raillerie. 

— Figurez-vous, dit-elle, que le bonhomme vint un soir ici, du temps qu’il 
composait son livre, et il m’en lut un chapitre. 

— Lequel ? demanda Henri. 

— Celui où l’auteur prétend que les gentilshommes du temps de mon aïeul 
François 1 er avaient coutume d’envoyer une paire de bas de soie à la dame de 
leurs pensées. 

— Ah ! très bien, dit Henri, et quand la dame les avait portés quelques huit, dix 
jours ils les envoyaient quérir et les portaient à leur tour. 

— C’est cela même. 

— Eh ! mais, reprit le prince, est-ce depuis ce temps-là que... Votre Altesse ?... 

— Précisément. 

— Ce chapitre lui aurait déplu ? 

— Le chapitre, non, mais la suite du chapitre, une suite qui n’est pas dans le 
livre, ajouta Marguerite en riant. 

Le prince la regardait tandis qu’elle parlait, et murmurait à part lui : 

— Mon Dieu ! qu’elle est belle ! et comme il est fâcheux que ce M. de Guise... 
Puis tout haut : 

— Excusez ma curiosité, madame, la curiosité d’un provincial... mais je ne 
devine pas quelle peut être cette suite... 

— Eh bien ! figurez-vous, monsieur, acheva la princesse, que le bonhomme se 
grisa avec sa prose, au point qu’il tomba à mes genoux, et que, le lendemain, je 
reçus un petit coffret de bois du nouveau monde qui contenait... devinez quoi ? 

— Un exemplaire des Dames galantes ? 

— Non, une paire de bas de soie. 

— Ah ! murmura Henri, qui feignit une très vive indignation, M. de Brantôme 
était bien osé. 



— Ou bien fou, dit Marguerite. 

En ce moment, Henri attachait sur elle un regard beaucoup moins respectueux 
qu’on n’aurait dû l’attendre d’un petit gentillâtre gascon. La princesse rougit 
légèrement, mais elle se laissa admirer. 

— Madame, dit le prince après un silence, ce M. de Brantôme, en vérité, était 
bien impertinent ; mais il a obéi à un moment de folie, et convenez que, si la 
beauté de Votre Altesse tourne ainsi la tête à un homme d’expérience et d’âge 
comme lui... 

— Monsieur de Coarasse, vous êtes un flatteur. 

— Excusez-moi, madame, je suis un provincial plein de franchise. 

— Et je suppose que vous n’allez pas, demain, m’envoyer, comme 
M. de Brantôme... 

— Ah ! madame, murmura Henri avec émotion, le bonheur de voir quelquefois 
Votre Altesse serait le comble de mon ambition. 

Marguerite ne répondit pas, et, trouvant que M. de Coarasse allait un peu vite en 
besogne, elle rompit les chiens, comme on dit. 

— Savez-vous, monsieur de Coarasse, dit-elle, que le roi mon frère vous a déjà 
pris en grande amitié ?... 

— Le roi m’a comblé, madame. 

— Vous êtes le cousin de M. de Pibrac ? 

— Oui, madame. 

— Il a beaucoup d’esprit, M. de Pibrac. 

— Énormément, madame. Mais, dit Henri, qui, tout à fait enhardi, trouvait que 
Marguerite s’éloignait par trop du premier sujet de leur conversation, est-ce que 
messire de Brantôme ne vous a point fait présenter ses excuses ? 

— Non, il s’est retiré, pour se guérir, dans son abbaye. 

— Pauvre homme ! 

— Quoi, dit Marguerite en riant, vous le plaignez, monsieur ?... Et pourquoi 



donc, mon Dieu ! 

— Parce que je comprends qu’il a dû souffrir. 

Cette fois l’allusion était transparente. 

— Ah ! monsieur de Coarasse, dit Marguerite, vous êtes d’une véritable 
hardiesse de Gascon. 

— Excusez-moi, madame, mais... je suis moi-même si troublé... que... 

Et, en effet, Henri jouait si bien l’embarras, que Marguerite en fut touchée. 

— Quel âge avez-vous ? dit-elle. 

— Vingt ans... 

— Alors je vous pardonne... 

Et elle lui tendit la main. 

Henri prit cette main, osa la porter à ses lèvres, et sans doute il allait se laisser 
glisser de son siège aux genoux de Marguerite, quand on frappa à la porte. 

Marguerite tressaillit. 

— Qui est là ? dit-elle. 

— Madame, fit une voix d’enfant, la reine mère m’envoie vous quérir. 

Henri avait reconnu la voix du page Raoul. 

— Mon mignon, répondit Marguerite, dis à M me Catherine que je m’allais mettre 
au lit. Je vais me rhabiller et l’aller trouver. 

Elle n’ouvrit point à Raoul, et Raoul s’en alla. Mais elle courut à la petite porte 
dérobée par laquelle Henri était entré : 

— Nancy ! appela-t-elle. 

Deux secondes après, le frou-frou de la robe de Nancy se fit entendre dans le 
corridor et la camériste se montra. 

Alors la princesse, regardant le Béarnais en souriant, lui dit : 

— Vous le voyez, je suis contrainte de vous congédier... 



Hélas ! soupira Henri. 


— Ah ! mon Dieu ! s’écria Marguerite, moi qui voulais avoir des 
renseignements sur la cour de Navarre... 

— Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse. 

— Eh bien ! revenez demain. Je veux savoir au juste ce que peut être ce prince 
de Navarre qu’on veut absolument me bailler pour mari. Elle tendit sa main à 
baiser et dit au prince : 

— Suivez Nancy. 

— Venez, dit la soubrette, qui le prit par le bras et l’entraîna dans le corridor 
obscur et le mystérieux escalier par où il était venu. 


§ 


Quelques minutes après, Henri quittait la jolie camérière au seuil de la poterne, 
où le même suisse feignait de dormir, et il se dirigeait vers son hôtellerie, 
lorsque, malgré l’heure avancée, il vit le cabaret de Malican encore ouvert, et, 
mû par un instinct de curiosité vague, il entra. Un-homme se chauffait fort 
tranquillement au coin du feu, tandis que Malican, assis dans son comptoir, 
commençait à se laisser gagner au sommeil. C’était Noë. 

En le voyant, Henri poussa une exclamation de surprise. 

— Ah ! lui dit Noë, je pensais bien que vous entreriez ici si vous aperceviez la 
porte ouverte. 

— En effet, me voilà. 

Henri regarda Noë. Noë avait un air mystérieux, mélangé d’un grain 
d’inquiétude. 

— Diable ! fit le prince en se penchant à son oreille, est-ce que, par hasard, tu 
aurais eu maille à partir du côté du pont Saint-Michel ? Tu es soucieux... 

— Pour vous, Henri. 

— Bah ! et pourquoi ? 



— Vous avez passé toute la journée enfermé chez la belle Sarah Loriot. 

— Ah ! diantre ! dit Henri, je commençais à l’oublier. C’est, du reste, assez 
curieux : chez Sarah, j’ai oublié, que M me Marguerite m’attendait à neuf 
heures... 

— Et chez M me Marguerite ?... 

— Je ne me suis plus souvenu de Sarah. 

— Bon ! dit Noë ! on voit que vous avez la mémoire du cœur... 

— Ah ! c’est que la princesse est bien belle, murmura Henri avec une pointe 
d’enthousiasme. 

— Alors c’est elle que vous aimez. 

— Oh ! non, pas encore... 

— Donc, c’est l’argentière... 

— Ah ! je ne sais, mais elle est fort belle aussi... et malheureuse ! Ce Loriot, tu 
sais, cet honnête bourgeois à qui nous aurions donné le ben Dieu sans 
confession ?... 

— Eh bien ! 

— C’est un misérable, un bandit, un assassin ! dit Henri à mi-voix. 

— Bon ! dit Noë, et moi qui m’étais promis tout à l’heure de le sauver d’un 
grand danger. 

— Comment cela ? 

— Oh ! je crois qu’il va être occis sous peu. Mais je ne m’en mêlerai pas... 
seulement... 

— Explique-toi donc, dit le prince. 

— Seulement, acheva Noë, nous ferons bien de sauver sa femme. 

— Oh ! oh ! s’écria le prince un peu ému, quel danger courent-ils donc tous deux 
et que me chantes-tu là, Noë, mon ami ? 



Chapitre 19 


Tandis que Henri de Navarre était encore chez la princesse Marguerite, maître 
René le Florentin, toujours sous l’empire des révélations somnambuliques de 
Godolphin, se rendait au Louvre et pénétrait chez M me Catherine de Médicis. 

René entrait à toute heure chez la reine mère. 

Catherine n’aurait su passer un seul jour sans voir son parfumeur, et René savait 
plus de secrets d’État que le roi lui-même. Quand il entra, la reine lisait une 
volumineuse lettre de son fils, M. le duc d’Alençon, qui lui écrivait d’Angers, 
dont il était gouverneur, et lui donnait force détails sur les mouvements 
insurrectionnels des huguenots dans le centre de la France. 

— Oh ! murmurait-elle avec colère, je finirai bien par arracher à la faiblesse du 
roi mon fils un bel et bon édit qui fera justice de tous ces partisans du prêche... 

René parut. 

— Ah ! le voilà, dit la reine, tu viens à propos. 

— Votre Majesté a besoin de moi ? 

— Oui, tu vas me servir de secrétaire. 

— À qui dois-je écrire ? 

— À mon fils le duc d’Alençon. 

— Très bien, dit René. 

Il déposa son chapeau et son manteau et s’assit en face de la reine. 

Catherine reprit : 

— Il faudra pourtant que j’en finisse avec les huguenots. 

— Je suis de l’avis de Votre Majesté. 

— D’Alençon m’écrit que ceux de l’Ouest sont intolérables. 

— Et que veut répondre Votre Majesté ? 

Mon Dieu ! je ne sais pas... conseille-moi, René... 



René prit un air grave : 

— J’ai lu dans les astres, dit-il, que les huguenots perdront la monarchie... 

La reine pâlit ! 

Si on n’y met ordre, poursuivit René... Les astres ne s’expliquent pas très 
clairement. Seulement, à les en croire, une femme défendra cette monarchie. 

— Et... cette femme ? 

— C’est vous, dit René. 

— Triomphera-t-elle ? 

— Oui ! 

— À quel prix ? 

— Au prix de beaucoup de sang versé. Mais ce sang, rosée salutaire, fécondera 
l’avenir. 




Ltt veine mère avait cinquante ans à peine; elle était fort belle encore... (P. 154.)‘ 


















Catherine, la femme superstitieuse, écoutait René, son oracle habituel. 


— Ah ! dit-elle enfin, toi seul peut-être auras le secret de ma politique, mais il y 
aura au moins un homme qui ne m’accusera pas injustement. 

— Vous êtes une grande reine, dit le Florentin avec un accent d’enthousiasme. 
Catherine se redressa hautaine et calme. 

La reine mère avait cinquante ans à peine, elle était fort belle encore et elle avait 
la majesté des grandes races. 

René, reprit-elle, je suis venue en France à l’âge de seize ans à peine. Enfant, 
j’arrivais au milieu d’une cour corrompue et vieillie. François 1 er s’éloignait ; 
Henri II, mon époux, était un beau batailleur qui eut joué sa couronne sur un 
coup de dés ; la France était ruinée. 

Lorrains, Espagnols, Allemands, Italiens, se disputaient ce beau royaume. Je l’ai 
sauvé par mes conseils. 

Veuve à trente ans, mère de six enfants, dont le dernier était au berceau, j’ai eu le 
poids de la couronne à supporter, et cette couronne était lourde, je te jure ! Au- 
dehors l’étranger, au dedans la guerre civile... 

Reine, j’ai tout dominé ! 

On dit que je suis dissimulée et cruelle ; on m’accable de pamphlets et d’injures, 
mais on tremble devant moi... et la couronne de France, que mon fils eût laissée 
choir, reste ferme sur sa tête. Comprends-tu ? 

— Oh ! oui, madame, dit René. 

— Et penses-tu, poursuivit Catherine avec feu, que la fille des Médicis, une 
princesse élevée à Florence, la patrie des arts et des idées larges et grandes, soit 
assez aveuglée par le fanatisme religieux pour jurer la perte des malheureux qui 
vont au prêche plutôt qu’à la messe, si à propos de religion ces gens-là ne 
conspiraient ? 

René regarda curieusement Catherine. 

La reine continua : 

— Les huguenots, vois-tu, ce sont les ennemis du trône et de la monarchie. 



Leurs prêtres, sous prétexte de prêcher la pauvreté, prêchent la ruine du roi, le 
partage des biens, le pillage des couvents et le renversement de tout ce vieil 
ordre de choses, qui, à travers les siècles, a fait de la France la plus grande des 
nations. 

— Vous avez raison, madame, murmura René, frappé de la justesse des paroles 
de Catherine de Médicis. 

— Et si, poursuivit Catherine, un jour, ne pouvant plus arrêter ce torrent 
révolutionnaire que par une digue sanglante, si je fais au Louvre un rempart de 
cadavres, si j’envoie à Montfaucon l’amiral de Coligny et en Grève Condé et 
Navarre, l’histoire dira peut-être que je fus une reine cruelle et sanguinaire, mais, 
que m’importe ! j’aurai sauvé la monarchie ! 

Jamais Catherine n’avait exposé plus clairement, en quelques mots, cette 
politique tortueuse et grande à la fois, qu’elle développa sous quatre règnes avec 
une énergie sauvage. 

— Madame, dit René, une seule chose m’étonne, cependant... 

— Laquelle ? 

— C’est que sachant très bien ce que les huguenots veulent faire... 

— Je devine, dit la reine. Tu ne comprends pas que, sachant le but des 
huguenots, je songe à donner ma fille au prince de Navarre, Henri de Bourbon, 
un des chefs de ce parti ? 

— En effet, dit René. 

— Eh bien ! écoute... Henri de Bourbon est huguenot parce que son royaume est 
assez étroit pour qu’il le puisse couvrir de son manteau ; parce qu’il pleut à 
travers le toit de son château de Nérac et qu’il s’habille de bure faute d’avoir de 
quoi se vêtir de soie et de velours... 

— C’est bien possible, dit René. 

— Ceux qui n’ont rien ne craignent point de partager avec ceux qui ont. C’est 
pour cela que le prince de Navarre est huguenot. Mais si la fatalité voulait que le 
dernier de mes fils s’éteignît sans lignée, ah ! tu le verrais, ce roi des montagnes, 
ce monarque des vallées infertiles et des chaumières de bergers, abjurer son 
hérésie et s’en aller à la messe pour revendiquer le trône de France. 



— Vous dites vrai, madame ; mais vous avez trois fils encore, dont Faîne, le roi, 
n’a pas vingt-quatre ans, et les Valois ont un long avenir. 

Un nuage passa sur le front de Catherine. 

— Qui sait ? dit-elle. 

Puis elle demeura longtemps pensive, comme si un coin du voile qui couvre 
l’avenir se fût soulevé pour elle. 

— Mais alors, dit René, puisque le prince Henri de Bourbon est plus proche du 
trône que le duc de Guise... 

— Ah ! dit Catherine, si le duc de Guise, qui en est plus éloigné d’un degré de 
parenté, épousait ma fille Margot, il en serait plus près bientôt que le roi de 
France lui-même. 

Et Catherine fit à René le tableau de cette hautaine et puissante maison de 
Lorraine qui convoitait, des bords de la Meurthe et du fond de son palais de 
Nancy, les rives de la Seine et les vieux lambris du Louvre. 

— Comme ma race, dont trois rameaux restent debout, elle a trois rejetons à qui 
Dieu a donné un bien qui manque à la mienne : la santé ! 

« Henri le Balafré, le cardinal, Mayenne ! 

« Ces trois hommes, vois-tu, René, si on leur laissait faire un pas de plus vers le 
trône, ils le feraient si grand que, semblables au colosse de Rhodes, ils auraient 
un pied au bord de l’Océan et l’autre au versant des Alpes ! 

René écoutait, pensif. 

— Comprends-tu maintenant, acheva Catherine, pourquoi je préfère encore pour 
gendre le prince de Navarre, huguenot, au duc de Guise, catholique ? 

« Mais, dit la reine, j’ai bien d’autres projets encore sur ce prince qui va nous 
arriver au premier jour, escortant M me d’Albret, sa mère, et nous en recauserons 
une autre fois. Pour le moment, prends la plume. Tu vas écrire sous ma dictée à 
mon fils d’Alençon. 

René se plaça devant la table et attendit. 

— Écris, dit Catherine. 



Et elle dicta : 


« Mon bien-aimé fils, 

« Le roi se trouvant dans un état de santé véritablement déplorable, et hors d’état 
de s’occuper sérieusement des choses de la politique, je prends sur moi de vous 
répondre relativement aux troubles que font les huguenots par l’Anjou. 

« Mon avis est que, en vertu des pouvoirs illimités que le roi vous a conférés, 
vous usiez de rigueur envers les factieux et fassiez pendre et décapiter au besoin 
leurs chefs et meneurs. 

« Sur ce, monsieur et bien-aimé fils, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et 
digne garde. » 

— Madame, dit René en plaçant le parchemin devant la reine pour qu’elle y 
apposât sa signature et son sceau, Votre Majesté donne des ordres salutaires 
touchant les huguenots de province, mais... ceux de Paris. 

— Plus tard, dit la reine. 

— Ah ! c’est que, insista René, j’en connais un qui est considérablement riche, 
et dont l’argent est d’un grand secours aux factieux. De plus, c’est un odieux 
coquin, un monstre d’hypocrisie, qui feint d’aller à la messe, bien qu’il soit 
huguenot au fond de l’âme. 

— Eh bien ! dit Catherine, le jour où je réglerai certains comptes avec les 
huguenots de Paris, tu me rappelleras son nom. 

René se mordit les lèvres : 

— Il serait à souhaiter, dit-il, que le drôle fut occis en quelque coin par un reître 
ou un lansquenet ivre... 

— Allons ! dit la reine, qui enveloppa René de son clair regard, si zélé que tu 
sois pour le bien de la monarchie, René, mon ami, tu hésiteras à demander la vie 
d’un indifférent... 


— Ah ! madame... 

— Cet homme est ton ennemi, ou il est riche, et tu le veux dépouiller ? 
René ne répondit point. 



— Je t’ai déjà pardonné bien des peccadilles, continua Catherine, mais enfin je 
ne puis pas te laisser empoisonner ou assassiner tout le royaume... 

— Madame, dit gravement René, j’ai lu dans les astres que la mort de cet 
homme serait fort utile à la monarchie. 

— René, René, dit la reine, il y a trop de secrets terribles entre nous pour que je 
te marchande la vie d’un homme. Fais ce que tu voudras, je ne veux même point 
savoir le nom de cette nouvelle victime de ta cupidité... Mais prends garde ! un 
jour le roi s’éveillera de mauvaise humeur, et comme tu me viens demander la 
vie de quelqu’un, on lui demandera la tienne... 

René frissonna. 

— Et il l’accordera, acheva Catherine. 

Puis elle signa la lettre, la plia, y apposa son scel de cire après l’avoir nouée d’un 
fil bleu et elle dit à René : 

— Va-t’en et envoie-moi mes femmes. 

René sortit à reculons, comme un tigre emportant sa proie. 

La reine lui avait accordé la vie de Samuel Loriot ! 

René, on le sait, avait un logis au Louvre, à l’étage supérieur, lequel étage était 
habité par les gentilshommes du roi et ses pages. 

Au lieu d’y monter, il descendit, au contraire, dans la cour du Louvre et entra 
dans le corps de garde des lansquenets. La plupart dormaient sur leurs lits de 
camp. 

L’un d’eux, cependant, se chauffait devant son brasier placé au milieu du corps 
de garde. 

— Voilà justement mon homme, pensa René. 

Et il appela : 

— Hé ! Théobald ? 

Le lansquenet se retourna, vit René, et, sans demander aucune explication, il 
sortit. 



— Tu es gros et tu te fais vieux, dit le Florentin. À ton âge, il faut craindre 
l’apoplexie, et tu as tort de te chauffer ainsi. Viens donc avec moi faire un tour 
au bord de l’eau. 

— Il fait bien froid, dit Théobald, qui cligna de l’œil. 

— Le froid t’est salutaire. 

— Le sera-t-il à ma bourse ? 

— Peut-être... 

René prit le bras du lansquenet et l’entraîna sur la berge, tout au bord de l’eau, 
de façon à l’isoler complètement des passants, si passants venaient à passer. 

— Théobald, mon ami, dit alors René, tu es un vieil ami à moi, et nous avons 
fait plus d’un coup ensemble. 

— Qui, répondit le lansquenet, mais il est toujours arrivé que le coup de dague 
ou d’arbalète que vous m’avez acheté m’a rapporté fort peu, et à moins que vous 
ne haussiez le prix... 

— On le haussera. 

— Cinquante pistoles pour tuer un gentilhomme ! murmura le lansquenet, c’est 
piteux ! 

— Les temps sont durs ! dit René ; et puis ce n’est pas d’un gentilhomme qu’il 
s’agit. 

— Ah ! et de qui ? 

— D’un bourgeois. 

— Est-il riche ? 

— Peuh ! on ne sait pas... 

— Et puis, reprit Théobald, les édits sont sévères, le chevalier du guet fait bonne 
garde... 

— Oh ! dit René, que cela ne t’inquiète pas, la reine me Ta donné. 


— Qui ? le chevalier du guet ?... 



— Non, le bourgeois. 

— C’est différent. 

— C’est jouer sur le velours... 

— Heu ! heu ! murmura le lansquenet, un bourgeois que la reine permet d’occire 
doit avoir quelque valeur. 

— Il a une femme... 

— Jolie ? 

— Oui, je l’aime... 

— Bah ! dit Théobald stupéfait, avez-vous jamais aimé personne ? 

— Nenni, c’est la première fois. 

— Vous pouvez bien prendre la femme sans tuer le mari... 

— Non, car je veux l’épouser. 

— La femme ? 

— Oui. 

— Ah ! parbleu ! s’écria Théobald, vous me la baillez belle, monsieur René. 
Vrai ? vous voulez épouser la femme d’un bourgeois ? 

— Je suis veuf depuis quinze ans. 

— J’entends bien ; mais ce que j’entends mieux encore, monsieur René, c’est 
que vous venez de trahir la valeur de la chose. 

— De quelle chose ? 

— Je veux dire du mari. 

— Hein ? 

— Si le mari ne devait pas enrichir sa femme par sa ; mort, vous ne songeriez 
point à l’épouser. 


René se mordit les lèvres. 



— Eh bien ! dit-il, je te baillerai cent pistoles. 

— Bon ! ajoutez-en cinquante, et le marché est conclu. 

— Soit ! 

— Où trouve-t-on le pauvre homme ? 

— Oh ! dit René, je t’aiderai dans la besogne... Sois sur le pont Saint-Michel, 
demain, à neuf heures. 

— J’y serai. Bonsoir. 

Le lansquenet s’en alla. 

— Diable ! pensa René, j’ai peut-être tort de brusquer les choses. Godolphin, 
dans son sommeil, m’a dit que ce serait dans trois jours... ma foi ! je vais 
retourner le consulter pour savoir si je dois attendre trois jours... 

Et René, tournant le dos au Louvre, se dirigea de nouveau vers le pont Saint- 
Michel. 

Au moment où il allait l’atteindre, il entendit un bruit de pas derrière lui, non 
point le pas furtif du bourgeois attardé après le couvre-feu, mais le pas du 
gentilhomme dont l’éperon sonne sur le pavé. 

Il se retourna. 

La nuit, très noire précédemment, s’était, éclaircie ; la lune avait fini par percer 
le brouillard et elle permit à René de distinguer la silhouette de deux 
gentilshommes qui le suivaient à quelque distance. 

Il s’arrêta, et lorsqu’ils ne furent plus qu’à quelques pas : 

— Qui va là ? dit-il. 

Un éclat de rire lui répondit. 

— Hé ! dit une voix railleuse, c’est notre ami, M. René le Llorentin ! 

Et, disant cela, les deux gentilshommes s’approchèrent, et le parfumeur reconnut 
Henri et Noë. 


René tressaillit. 



— Ma parole d’honneur ! dit Henri, vous n’avez pas de chance, maître René ; 
nous sommes deux et vous êtes seul... nous nous trouvons dans un lieu 
solitaire... la Seine est grosse : elle coule un flot noir... 

René porta la main à son épée. 

— Et, dit Noë à son tour, mon ami M. de Coarasse a bien envie de vous tuer et 
de vous jeter à l’eau : qu’en pensez-vous ? 

— Arrière ! À moi ! cria René qui mit l’épée à la main. 

Mais Henri continua à rire. 

— Bah ! dit-il, au lieu de vous tuer, j’aime mieux vous dire la bonne aventure. 
Vous savez que je lis dans les astres, messire René. 

— Ah ! dit le parfumeur, pardonnez, messieurs, au premier mouvement de 
prudence... des gens comme vous n’assassinent point. 

— Fi donc ! dit Noë. 

— D’ailleurs, ajouta Henri, je prétends vous rendre tant de services que vous 
m’aimerez... D’abord, vous vous souvenez de ma prédiction touchant votre 
mort ? 

— Oui, dit René, qui tressaillit. 

— Eh bien ! reprit le jeune prince, voulez-vous une nouvelle prédiction ? 

— Volontiers. 

— Remettez donc votre épée au fourreau. 

René obéit. 

— Maintenant, donnez-moi votre main. 

— La voilà. 

— Ventre-saint-gris ! dit Henri, il fait trop noir ici pour que je puisse en étudier 
les lignes. Venez donc là-bas, sous ce réverbère, à l’entrée du pont. 

— Soit, dit René. 

Et il suivit Henri et Noë. 



Les deux jeunes gens venaient d’éveiller chez le superstitieux Italien un monde 
de souvenirs. 

René se rappelait fort bien la prophétie de là bohémienne de Florence, prophétie 
que Henri lui avait rapportée mot pour mot. 

— Ah ! monsieur de Coarasse, dit-il, vous m’avez fait une prédiction hier, et je 
serais curieux de savoir si aujourd’hui vous pénétrez encore ma pensée. 

— Je n’en réponds pas, dit Henri, mais je vais essayer. 

— Les astres ont donc des secrets pour vous ? ricana le parfumeur. 

— Parbleu ! répliqua le prince en riant, le temps est assez couvert aujourd’hui 
pour qu’on n’y voie pas clair dans les étoiles. 

Parlant ainsi, Henri attira le parfumeur sous la lanterne, et examina sa main avec 
une grave attention. 

— Monsieur René, dit-il enfin, vous avez un projet en tête... 

René tressaillit. 

— Un projet qui doit satisfaire à la fois votre passion pour une femme et votre 
amour des richesses. 

René étouffa un cri. 

— Comment... savez-vous ?... fit-il avec épouvante. 

— Dame ! puisque je lis dans les astres... Et, dit Henri, si vous m’en croyez, 
vous attendrez pour le mettre à exécution. 

— Ah ! dit René frappé de stupeur. Combien de temps ? 

— Trois jours, répliqua Henri. 

René, pâle et frissonnant, regarda le prince : 

— Mais vous êtes donc le diable en personne ! s’écria-t-il. 

— Peut-être... répondit Henri. 

Et les deux, jeunes gens virent René le cruel et le terrible, qui se prit à trembler 
comme une femme. 




Chapitre 20 


Henri et Noë, on T a deviné, sortaient de chez Malican. 

Noë avait raconté tout au long au jeune prince les choses extraordinaires qu’il 
avait vues et entendues chez René le Florentin. 

Henri l’avait écouté la sueur au front. 

— Ah ! dit-il, lorsque Noë eut terminé son récit, dussé-je tuer René, il n’enlèvera 
point Sarah. 

— Il est probable, cependant, que le drôle ne fera pas le coup tout seul et que 
nous aurons affaire à une douzaine d’estafiers. 

— On les pourfendra ! s’écria le chevaleresque prince de Navarre. 

Mais Noë secoua la tête en riant. 

— Il aurait quelque chose de beaucoup mieux à faire ; dit-il. 

— Voyons, fit le prince. 

— Vous ne tenez pas à sauver ; le bonhomme ? 

— Qui ? Loriot ?... 

— Oui. Le mari. 

— Certes, non ; c’est un misérable qui n’aura, s’il tombe sous la dague de René, 
que le juste châtiment de ses crimes. 

— Bon : dit Noë ; alors enlevons la belle argentière. 

— Tiens ! dit Henri, ceci est une fort belle idée : mais... où la cacher ! 

— C’est plus difficile que de l’enlever : mais nous verrons... 

Tandis que les deux jeunes gens causaient à mi-voix dans le cabaret désert, 
Malican dormait assis dans son comptoir. 

Le cabaretier ne s’était pas éveillé lorsque le prince était entré. 

Noë alla pousser la porte du cabaret et donna un tour de clef. 



Puis il poussa Malican du coude. 
















































































































































































Celui-ci aperçut le prince et se leva avec précipitation. 

— Chut ! lui dit Henri, nous avons besoin de toi... 

— Parlez, monseigneur. 

— Tu dois être un homme de bon conseil ? 

— Heu ! heu ! fit Malican avec un petit grain de fatuité. 

— Voyons, poursuivit Henri, Noë, mon ami, conte le fait à Malican. 

— Soit, dit Noë. 

Et regardant le cabaretier : 

— Tu connais messire René le Florentin, n’est-ce pas ? 

Malican eut un geste d’effroi. 

— Mon Dieu ! fit-il, auriez-vous affaire à lui, monseigneur ? 

— Non, dit Henri, c’est lui qui aura affaire à nous. 

— C’est la même chose, murmura Malican, et si j’avais à choisir de Jean 
Caboche, le bourreau de Paris, ou de messire René... 

— Eh bien ! qui choisirais-tu ? 

— Jean Caboche. Avec le bourreau, on meurt par le fer, le feu ou la corde, des 
supplices connus. Avec René on meurt... 

— Par d’étranges et terribles poisons, veux-tu dire ? 

— Précisément, monseigneur ; et, à votre place, je ne m’attaquerais pas à 
semblable bête venimeuse. 

— Eh bien ! cependant, mon pauvre Malican, dit le prince, la lutte est engagée et 
nous comptons sur toi. 

— Sur moi ? fit Malican. 

Il eut un dernier frisson d’épouvante, puis son intelligente et loyale figure se 
rasséréna. 



— Après cela, dit-il, on ne meurt qu’une fois ; et vous savez, monseigneur, que 
ma vie est à vous et que vous en pouvez disposer comme il vous plaira. 

— Bien, mon ami, mais rassure-toi, ta vie n’a aucun danger à courir, je l’espère. 
Noë continua : 

— Il y a une femme à laquelle Son Altesse et moi nous nous intéressons 
beaucoup, Malican. 

Malican eut un petit sourire chargé de médisance. 

— Malheureusement René s’intéresse également à elle, et il veut tuer le mari... 

— Ah ! elle a un mari ?... 

— Justement. Le mari est un misérable, poursuivit Noë, une sorte de juif doublé 
d’assassin, qui rend la pauvre femme horriblement malheureuse. 

— Ma foi ! dit Malican, à votre place, en ce cas, je laisserais faire messire René 
le Florentin. 

— Oui, s’il n’en voulait qu’au mari ; mais le mari mort, il enlèvera la femme. 

— Eh bien, dit Malican, il faut le prévenir et l’enlever avant lui. 

— Nous y songeons. 

— Mais où la cacher, où la conduire ensuite ? demanda Henri. 

— Hum ! murmura Malican, ceci demande réflexion. 

— C’est précisément pour cela que nous nous adressons à toi. 

Malican rêva quelques instants, puis il dit : 

— Paris est vaste, et une femme peut bien s’y cacher ; mais le Florentin dispose 
de cent yeux et de cent oreilles comme les géants d’autrefois... S’il y avait 
moyen de renvoyer en Navarre, la petite femme... 

Mais Malican ne s’arrêta qu’un moment à cette idée. 

— Voyons, reprit-il, comment est-elle ? 

— La femme ? 



— Oui, elle est jolie, naturellement, mais ce n’est pas ce que je demande. Est¬ 
elle brune ou blonde ? 

— Elle a les cheveux noirs. 

— Grande ? 

— Comme ta nièce. 

— Si même elle avait, ainsi que certaines femmes brunes, un léger duvet sur la 
lèvre supérieure... 

— Justement, dit le prince. 

— Alors, reprit Malican, il me vient une fameuse idée. 

— Voyons ! 

— J’ai au pays un neveu qui a quinze ans et qui doit nous arriver d’ici à un mois 
ou deux. Nous habillerons votre femme en Béarnais et je la ferai passer pour 
mon neveu. Si René vient la chercher ici, je veux être pendu ! 

— Bravo ! dit Noë. 

— Mais, fit Henri, maintenant que voilà une première difficulté vaincue, il s’en 
présente une seconde, et celle-là est plus grave, assurément. 

En parlant ainsi, le prince regardait son ami Noë. 

— Laquelle ? 

— Comment enlever la belle argentière ? 

— Hé ! dit Noë, n’êtes-vous pas au mieux avec elle, mon cher seigneur ? 

— Aussi ; je ne mets point sa bonne volonté en doute. Mais je ne sais quand elle 
m’enverra Guillaume, et si nous pourrons la prévenir à temps. Elle est gardée par 
le Loriot comme dans une forteresse. 

Alors Henri expliqua tout au long à Malican comment Sarah était surveillée à la 
fois et par son jaloux mari et par le vieux Job, l’âme damnée de Samuel. Puis, 
comme en lui donnant certains détails, il prononçait le nom de la comtesse de 
Gramont, ce nom fut un trait de lumière pour Malican. 



— Ah ! dit-il, si vous ne voyez pas le messager ordinaire de M me Loriot demain, 
Myette, ma nièce, s’y présentera. 

— Mais comment, sous quel prétexte ? 

— Elle ira avec sa jupe rouge et sa coiffure béarnaise et dira qu’elle vient de la 
part de la comtesse de Gramont. 

— Malican, dit le prince, tu es plein d’intelligence. 

Malican salua. 

— Le drôle, murmura Noë, faisant allusion à René, est capable de se hâter et de 
ne pas attendre les trois jours. 

Henri eut le frisson, et son anxiété fut telle, quelle se peignit sur son visage. 

— Eh ! eh ! pensa Noë, je crois que mon prince est toqué tout de bon. 

— Malican, dit Henri, bonsoir... Nous allons nous coucher, mais tu nous 
enverras demain ta petite Myette, à l’hôtellerie où nous logeons, rue Saint- 
Jacques. 

— Elle ira, monseigneur. 

— Bonsoir, Malican. 

Les deux jeunes gens sortirent, et ce fut quelques minutes après qu’ils firent la 
rencontre de René le Florentin. Quand il eut entendu les dernières paroles du 
prince, le parfumeur de la reine attacha sur lui un regard plein d’épouvante et il 
se prit à trembler si fort, que Henri lui dit en riant : 

— Vous voyez bien, cher monsieur René, que vous auriez tort de me garder 
rancune pour notre plaisanterie de l’auberge et vos quelques heures de séjour 
dans une cave, vous avez plus besoin de moi que je n’ai besoin de vous. 

René, toujours épouvanté, ne répondait pas. 

— Cordieu ! monsieur, poursuivit le prince, il faut avouer que, pour un homme 
qui s’est occupé d’astrologie autant que vous, la science des astres vous étonne 
par trop ! Comment ! est-ce que vous ne savez pas votre métier, que les 
prédictions d’un confrère vous étonnent si fort... ? 

— Monsieur, balbutia René, je suis contraint d’avouer que vous êtes très 



clairvoyant... 

— Ainsi, j’ai dit vrai touchant votre projet ? 

— Peut-être... 

— Et vous attendrez trois jours ? 

— J’attendrai. 

— Voulez-vous savoir quelque chose de plus ? poursuivit le prince. 

René fit un geste d’effroi. 

Mais Henri lui prit vivement la main. 

— Ah ! ma foi ! dit-il, tant pis pour vous, cher monsieur René, mais vous 
entendrez quelque chose encore. Je veux que vous soyez bien convaincu que les 
sorciers béarnais pourraient, à la rigueur, rendre des points aux astrologues de 
Florence et de Venise. 

Henri, parlant ainsi, examina fort gravement la main du Florentin. 

— Mon Dieu ! que vois-je ? fit-il d’un air d’une inquiétude subite. 

— Que voyez-vous ?... demanda le parfumeur avec un redoublement d’effroi. 
Après avoir examiné la main, Henri regarda le ciel. 

— Fes astres sont entourés de brume, dit-il. Je ne saurais vous répondre 
aujourd’hui, mais je vois des choses bien fâcheuses pour vous dans l’avenir. 

— Et... ces choses ? 

René tremblait et regardait Henri, qui avait su donner à son visage l’expression 
solennelle d’un véritable sorcier. 

Ces choses menacent votre puissance, mon cher monsieur René. 

Fe Florentin devint livide. 

— Est-ce de mon pouvoir surnaturel que vous voulez parler ? demanda-t-il. 

— Oui. 


Et l’autre ? 



— Votre influence sur la reine ? 

— Oui, balbutia René. 

— Elle diminuera le jour où le pouvoir surnaturel s’affaiblira. Mais, ajouta 
Henri, regardant toujours les astres, si vous voulez que je puisse m’expliquer 
plus clairement, attendez à demain. 

— Soit, dit René. 

— Je vous irai voir au Louvre. 

— À quelle heure ? 

— Vers midi. 

— Je vous attendrai. 

Et le parfumeur, jugeant inutile désormais d’aller consulter de nouveau le 
somnambule Godolphin, salua les deux jeunes gens, tourna le dos au pont Saint- 
Michel et rentra au Louvre. 



Chapitre 21 

Lorsque Henri de Navarre et Noë eurent quitté le parfumeur, ils se regardèrent et 
se prirent à rire. 

— Noë, mon ami, dit le prince, crois-tu que maître René songe maintenant à se 
venger ? 

— Maintenant, non, répondit Noë, mais plus tard... René ne pardonne pas. 

— Soit, mais il nous craint. 

— Eh bien ! il patientera jusqu’au jour où il croira n’avoir plus à nous 
craindre... Ce jour-là, dit Noë avec l’accent de la conviction, il sera plus cruel 
qu’un tigre... Et ne croyez point, Henri, que sa haine date surtout du jour où 
nous l’avons garrotté et jeté dans une fosse. Cette haine qu’il nous a vouée a 
grandi et s’est développée étrangement hier au soir quand il nous a vus assis à la 
table de jeu du roi. Vous l’avez effrayé avec ce qu’il prend pour des prophéties ; 
mais s’il venait jamais à me surprendre dans la chambre de Paola et à reconnaître 
qu’il a été victime d’une mystification, il serait sans pitié... 

— Mais, mon bon ami, dit le prince, tu as donc une bien grande peur de ce 
charlatan ? 

— Moi ? point du tout : seulement je le connais à fond, et je le dis. Maintenant 
veuillez m’expliquer, mon cher seigneur, quelle était votre pensée lorsque vous 
avez prétendu que sa puissance surnaturelle était menacée ? 

— Attends, répondit Henri ; d’abord, crois-tu à cette puissance ? 

— Ma foi, répliqua Noë, après ce que j’ai vu ce soir, je suis convaincu que 
Godolphin, dans son sommeil, dit des choses surprenantes, et que de ces choses 
le parfumeur en tire bon parti auprès de la reine mère. 

— Mais tu ne crois point à ce qu’il lit dans les astres ? 

— Assurément non. 

— D’où il suit que si l’on se débarrassait de Godolphin... 

— Eh ! eh ! murmura Noë, ceci est une fort belle idée. Mais... Paola ?... 



— Au fait, dit Henri, pourquoi n’enlèverions-nous pas Paola ? 

— Diable ! mais c’est que la petite a de certaines idées. 

— Sur quoi ? 

— Sur le mariage. 

— Ventre-saint-gris ! s’écria le prince en riant, ceci est tout à fait différent, Noë, 
mon ami. Il ne faut jamais enlever les femmes qui veulent se faire épouser : c’est 
dangereux... Mais, reprit Henri après un silence, on pourrait bien se débarrasser 
de Godolphin. 

— Bah ! à quoi bon ? 

— Comment ! fit le prince ; mais, si ce garçon a le don merveilleux de seconde 
vue, quand nous aurons enlevé Sarah et que nous l’aurons bien cachée, il 
trouvera le moyen de la faire retrouver à René. 

— Par Dieu ! vous avez raison, Henri ; mais alors... que faire ? 

— La nuit porte conseil. Allons nous coucher, j’ai sommeil. 

Henri prononça ces deux mots à la porte de leur hôtellerie. Les deux jeunes gens 
frappèrent et on vint leur ouvrir. Une heure après, ils dormaient de ce bon et 
lourd sommeil qu’on n’a qu’à vingt-ans. 

Le soleil entrait à flots dans la chambre occupée par le prince de Navarre et Noë 
que tous deux dormaient encore. Comme huit heures sonnaient à l’horloge de 
Sainte-Geneviève, on frappa. 

— Qui est là ? demanda le prince, s’éveillant en sursaut. 

Une jolie voix fraîche et rieuse répondit à travers la porte en langue béarnaise : 

— C’est la payse qui vient voir ses pays. 

— C’est la Myette, dit Noë. 

Noë et le prince se vêtirent à la hâte et allèrent ouvrir à la jolie nièce de Malican. 
Myette s’était vêtue à la mode de son pays et elle avait mis ses habits du 
dimanche. Une belle croix d’or était attachée à son cou ; elle avait basquine de 
velours, jupe rayée de rouge et de bleu, et un mouchoir, selon l’usage béarnais, 
enfermant à grand’peine sa luxuriante chevelure noire. 



— Sais-tu, ma petite, lui dit Noë, que tu es réellement jolie à croquer ? 

Myette rougit bien fort, regarda Noë et poussa un gros soupir ; puis elle répondit, 
en montrant au jeune homme à blonde moustache ses dents blanches et pointues 
à travers ses lèvres rouges : 

— Ce n’est pas à vous, monseigneur, qu’il convient de me dire cela. 

— Et à qui donc, petite ? 

— À un homme de ma condition, monseigneur. 

— Myette a raison, dit Henri d’un ton grave. Si tu étais-bourgeois et que tu la 
pusses épouser, certes !... 

— Monseigneur, dit Myette, qui avait hâte de détourner la conversation de cette 
pente dangereuse, mon oncle m’a mise au courant de ce que j’avais à faire. 

— Ah ! ah ! tu sais ?... 

— Oui-da ! fit la fillette ; je vais me présenter chez M me Loriot, l’argentière, rue 
aux Ours, et je dirai que j’arrive du pays que la comtesse de Gramont, notre 
payse, m’a adressée à M me Loriot, et que si elle me voulait prendre pour servante 
ou me loger pendant une couple de jours... 

— C’est parfait, mon enfant ! 

— Je dirai, en outre, que je suis descendue chez un oncle à moi, qui est 
cabaretier... 

— Ce qui est la vérité, du reste. 

— Mais que je n’y veux point rester, vu que c’est rempli de soudards... 

— Tu es pétrie d’esprit, ma jolie Myette, dit le prince, qui posa un baiser 
fraternel au front de la jeune fille. 

— Mais, continua Myette, quand je lui aurai dit tout cela... que faudra-t-il que je 
lui dise encore ? 

— Ah ! c’est juste, j’oubliais. 

Henri avait deux bagues à son doigt : l’une était celle qui l’avait fait reconnaître 
de Malican ; l’autre, un petit anneau d’or avec le chiffre de Corisandre. La veille, 



Sarah avait remarqué cette dernière. 

Le prince la retira de son doigt. 

— Tiens, dit-il, tu montreras en arrivant cette bague à M me Loriot, et tu lui diras 
que la comtesse de Gramont te Ta remise pour preuve que tu venais bien de sa 
part. De cette façon, Sarah comprendra, si elle n’est point seule en ce moment, 
que c’est moi qui t’envoie. 

— Et quand je serai avec elle ? 

— Tu lui diras : « Madame, l’ami de Corisandre, l’homme qui veille sur vous, 
vous supplie de vous fier complètement à moi, et de faire ce que je vous 
demanderai. » Et si elle hésite, tu ajouteras : « Vous courez un péril plus grand 
que la mort : on veut vous sauver de René. » Va, mon enfant. 

— Mais, monseigneur, interrogea Myette, qui était une fille pleine de sens et ne 
jouait point un rôle sans l’avoir bien appris, quand M me Sarah Loriot aura 
consenti à tout, que devrai-je lui faire faire ? 

— Tu lui demanderas la permission d’aller chercher tes hardes et tu nous 
attendras vers midi chez ton oncle. 

— C’est convenu, monseigneur. 

— Va donc, mon enfant. 

Myette prit la bague, fit la révérence aux deux jeunes gens, et disparut dans le 
noir escalier de l’hôtellerie. 

Henri et Noë se mirent à la fenêtre et la regardèrent descendre la rue Saint- 
Jacques d’un pas leste et délibéré. 

— Jolie fille ! murmura Noë. 


— Ah ! mon mignon, dit le prince, ceci est du fruit défendu. 




PAO U 
























— Vraiment ? 


— Fi ! Noë, mon ami ; une Béarnaise, une payse... la nièce d’un homme qui se 
ferait hacher pour moi... 

— C’est égal, murmura Noë, peu convaincu de l’austérité morale affichée par le 
jeune prince, c’est un beau brin de fille ! Elle est, ma foi, plus jolie que Paola. 

— C’est possible, mais il est fort heureux, mon mignon, que Paola t’ait un peu 
tourné la tête. 

— Pourquoi ? 

— Eh ! mais, parce que, si tu n’étais entré chez elle, il y a bien des choses que tu 
ne saurais pas... En attendant, allons déjeuner, et puis nous irons au Louvre. 

Le prince et son compagnon s’habillèrent fort élégamment, descendirent à la 
salle à manger de l’hôtellerie, déjeunèrent d’excellent appétit, puis, vers dix 
heures, ils prirent le chemin du Louvre. 

Dans la cour, un page qui les aperçut vint à eux. 

C’était Raoul, le joli petit brun qui avait su trouver le chemin du cœur de la belle 
Nancy. 



Chapitre 22 


Raoul salua Henri du sourire : 

— Je vous attendais, dit-il. 

— Bah ! fit Henri. 

— Parce que j’ai un petit billet à vous remettre, monsieur de Coarasse. 

— Et... de quelle part ? 

— De la part de Nancy. 

Raoul rougit en prononçant le nom de la jolie camérière. 

— Donnez, monsieur Raoul, donnez... dit Henri. 

— Nancy, que j’ai rencontrée ce matin, poursuivit Raoul, m’a dit : 

« — Sais-tu en quelle hôtellerie loge M. de Coarasse ? 

« — Oui, ai-je répondu. 

« — Sais-tu s’il doit venir voir M. de Pibrac aujourd’hui ? 

— C’est probable. Justement, M. de Pibrac lui a dit avant-hier au bal : le roi 
chasse demain et je l’accompagne ; mais venez, mon cousin, me visiter après- 
demain dans la matinée. 

« — Ah ! m’a dit Nancy, tu es sûr de cela, Raoul ? 

« — Oui, mademoiselle. 

« — Eh bien ! voici un petit billet pour lui. 

« — Faut-il le porter à son hôtellerie ? 

« — Non. Attends qu’il vienne au Louvre ; s’il n’y vient pas, tu iras dans la 
journée. » 

— Et, dit Raoul, j’ai pris le billet. 

— Mon mignon, répondit le prince, vous avec une excellente mémoire, et il est 
très vrai que mon cousin, M. de Pibrac, nous attend... 



Disant cela, Henri brisa le scel de cire bleue qui fermait le billet duquel 
s’échappait un parfum discret et charmant. Puis il lut : 

« Monsieur de Coarasse, je ne pourrai me trouver ce soir au rendez-vous 
convenu, la personne à qui vous avez promis un conte ne pouvant vous recevoir ; 
mais j’y serai demain à la même heure. Vous avez profité, paraît-il, de mon 
conseil... on parle de vous et j’ai surpris un soupir... Vous voyez que l’esprit 
rachète parfois la taille. » 

Pendant que Henri lisait, Raoul étudiait son visage, et comme l’œil du prince eut 
un éclair de joie, le pauvre petit page, en proie à la jalousie, devint tout pâle. 

Mais Noë, qui vit cette pâleur, se pencha à son oreille et lui dit : 

— N’ayez crainte, Raoul, mon ami, le cœur de Nancy n’est pour rien dans cette 
lettre. Il y est question de politique... 

Noë accompagna ces mots d’un fin sourire. Raoul devina et fut rassuré. 

— Que peut donc avoir à faire ce soir M me Marguerite ? pensait Henri en relisant 
ce billet de Nancy : Elle ne peut me recevoir, mais enfin il paraît que je ne lui 
déplais point tout à fait... bien que je n’ai point la taille majestueuse de mon 
cousin de Guise. 

Il plia le billet et le mit dans sa poche, puis il dit à Raoul : 

— Excusez-moi, mon mignon, je suis un vrai gentilhomme de province et fort 
capable de me perdre dans le Louvre, si vous ne me servez de conducteur... 

— Où voulez-vous aller, monsieur ? 

— Chez M. de Pibrac. 

— Bon ! je vais vous faire passer par le petit escalier et la porte des petits 
appartements. 

— Viens-tu, Noë ? dit le prince. 

— Sans doute, répondit Noë. 

Raoul conduisit les prétendus cousins de M. de Pibrac par le petit escalier, ce qui 
ne les empêcha point de rencontrer en chemin plusieurs gentilshommes qui leur 
firent les saluts les plus courtois. 



Depuis qu’on les avait vus auprès du roi, Henri et Noë étaient devenus des 
personnages d’importance, et, la veille, il n’avait été bruit au Louvre que de leur 
faveur. 

Raoul les introduisit chez M. de Pibrac et se retira. Le gentilhomme gascon 
attendit que Raoul eût disparu pour saluer Henri avec respect. 

— Eh ! mon cousin, dit le prince, je vous dispense des cérémonies. Je viens vous 
faire une petite visite amicale, et voilà tout ! car, vrai Dieu ! je n’ai absolument 
rien à vous dire. 

— Ah ! fit M. de Pibrac. 

Et le spirituel gentilhomme regarda le jeune prince d’un air finement railleur. 

— Mais vous, monsieur de Pibrac, vous avec sans doute beaucoup à 
m’apprendre. 

— Peut-être, monseigneur. 

— Est-ce touchant le roi ? 

— Vous lui plaisez fort. 

— Il vous l’a dit ? 

— Hier, à la chasse. Et il a même ajouté que vous plaisiez beaucoup à 
M me Marguerite. 

— En vérité ! 

Henri prit un air si naïf, que M. de Pibrac ne put réprimer un sourire : 

— Votre Altesse a mauvaise mémoire, dit-il. 

— Hein ? fit Henri. 

M. de Pibrac étendit silencieusement sa main vers le grand bahut rempli de livres 
de chasse. 


— Eh bien ? fit le prince. 

— Votre Altesse a donc oublié comment elle a vu la princesse pour la première 
fois ? 



— Ah ! diable ! s’écria le prince ; je fais une gageure ! 

— Laquelle, monseigneur ? 

— Vous avez regardé par le trou... 

— Quand ? 

— Hier. 

— À quelle heure ? 

— Entre neuf et dix heures du soir... 

— Justement, monseigneur, et il m’a semblé vous apercevoir portant à vos 
lèvres... 

— Chut ! dit le prince. 

Puis il ajouta : 

— Pibrac, mon ami, si vous ne me promettez de respecter un peu mes heures, il 
faudra que vous me donniez la clef de ce bahut. 

— Monseigneur, répondit le capitaine des gardes, si vous voulez bien me dire 
quelles sont ces heures, je m’y conformerai. 

— Eh bien ! demain... à partir de neuf heures... Et, ajouta Henri, puisque vous 
êtes si bien au courant des choses de la cour et des affaires de M me Marguerite, 
vous me feriez plaisir de me dire ce que la princesse compte faire ce soir. 

— Rien que je sache, monseigneur. 

— C’est bizarre ! pensa Henri. 

M. de Pibrac reprit : 

— Le roi, monseigneur, connaît si bien sa sœur, qu’il m’a dit : « Savez-vous, 
Pibrac, que ce petit M. de Coarasse a déjà tourné la tête à Margot ? 

« — En vérité, Sire ? ai-je demandé naïvement. 

« — Bah ! m’a répondu le roi, j’aime cent fois mieux ce garçon, qui me plaît 
beaucoup, que mon cousin de Guise, qui me déplaît fort. Tant pis pour mon autre 
cousin, le prince de Navarre ! » 



— Merci ! dit Henri en souriant. 


— Mais, poursuivit M. de Pibrac, si le roi vous aime déjà, monseigneur, la reine 
mère vous haïra avant huit jours. 

— Et pourquoi cela ? 

— D’abord parce qu’elle hait quiconque est aimé du roi. 

— Bon ! et ensuite ? 

— Ensuite, parce qu’elle s’est mis en tête de conserver comme pain bénit 
M me Marguerite au prince de Navarre, son futur époux, et que vous n’êtes et ne 
serez longtemps pour elle que le sire de Coarasse, un petit cadet de Gascogne. 

— Ceci est fort juste, mais qu’y faire ? 

— Être prudent, monseigneur. 

— Je le serai. 

— Ah ! j’oubliais, dit Pibrac, le roi chasse demain à tir dans les taillis de Saint- 
Germain, et je suis autorisé à vous emmener. 

— Très bien. Nous y serons. 

— Maintenant, laissez-moi vous dire que je ne comprends absolument rien à 
l’affabilité que maître René a témoignée hier en vous abordant... 

— Ceci, répondit mystérieusement Henri, est un secret que je ne puis vous 
divulguer aujourd’hui... mais d’ici à deux jours vous aurez le mot de l’énigme. 

— Prenez garde, monseigneur, René tue avec son sourire... 

— Eh bien ! je le ferai pleurer, répondit Henri. 


§ 


Les deux jeunes gens causèrent quelques minutes encore avec M. de Pibrac, puis 
ils le quittèrent comme midi sonnait à la grosse tour du Louvre. 

— J’ai rendez-vous à midi avec René, dit le prince ; mais avant de monter chez 



lui, je suis d’avis d’entrer chez Malican. 

— Allons voir si Myette est de retour. 

Myette était justement sur la porte du cabaret et paraissait attendre. En voyant le 
prince et Noë, elle accourut vers eux. 

— Eh bien, petite ? demanda Henri. 

— C’est fait, dit-elle. Elle a vu l’anneau, et elle a rougi, et j’ai bien vu qu’elle 
vous aimait, dit Myette. 

Henri eut un battement de cœur. 

— Puis, continua la jeune fille, attendu qu’il y avait là un gros homme à l’air 
méchant, qui est M. Loriot, elle m’a dit : « Puisque vous venez de la part de 
Corisandre, soyez la bienvenue, mon enfant ; je vous prends à mon service. » 

— Et qu’a dit M. Loriot ? 

— Il est rentré dans sa boutique en grommelant. 

La jeune fille raconta ensuite que, lorsqu’elle s’était trouvée seule avec Sarah, 
cette dernière lui avait dit : 

— « Je ferai tout ce que l’ami de Corisandre voudra. Et maintenant, demanda 
Myette, que dois-je faire ? » 

— Attends-moi, dit Henri, tu le sauras tout à l’heure. 

Et il laissa Noë dans le cabaret, en compagnie de Malican et de la jolie 
Béarnaise ; puis il rentra au Louvre, et il allait se faire indiquer par un suisse ou 
un lansquenet le logis de maître René, lorsqu’il aperçut le Florentin. Le favori de 
Catherine traversait la cour. 

Il avait passé la Seine au bac de Nesle et s’en revenait du pays Latin, où il était 
allé pour on ne sait quelle besogne. Il rentrait au Louvre tout exprès pour y 
recevoir le sire de Coarasse, dont les prédictions l’avaient si vivement frappé la 
veille qu’il en était encore tout ému. 

— Par Dieu ! messire, lui cria Henri, courant après lui, je suis aise de vous 
trouver. 

Le Florentin salua Henri et essaya un sourire affable. 



— Je rentrais pour vous attendre, dit-il. 

— Et moi je m’informais de votre logis. 

— Eh bien, si vous voulez monter... 

— Non, répliqua Henri, c’est inutile. La cour est déserte, et nous pouvons causer 
ici. 

René regardait le prince avec inquiétude. 

— Monsieur René, dit Henri, nous nous sommes quittés cette nuit par un vilain 
temps... Il pleuvait et le ciel était couvert... 

— Et vous avez prétendu que les astres étaient trop enveloppés de brouillard... 

— C’était vrai. Mais, vers trois heures du matin, la pluie a cessé... et le ciel s’est 
dégagé complètement : ce qui fait, dit Henri avec un sang-froid imperturbable, 
que j’ai pu lire dans les astres comme dans un livre. Et je les ai consultés sur 
vous. 

René essaya de sourire : 

— Que vous ont-ils dit ? demanda-t-il en ricanant. 

— Oh ! d’étranges choses ! 

— Mais... encore ? 

— D’abord, il paraît qu’hier je m’étais trompé. C’était la faute du brouillard. 

— Comment cela ? 

— Les astres m’avaient semblé prétendre qu’il était nécessaire que vous 
attendissiez au moins trois jours pour mettre à exécution ce projet qui doit 
satisfaire votre passion pour une femme et votre amour pour l’argent. 

— Les astres se trompaient donc ? 

La voix de René accusa un léger tremblement. 

— Pas tout à fait. C’était moi qui avais mal compris... 


— Ah ! Eh bien, que dois-je faire ? 



— Sous peine de voir échouer votre projet, les astres disent que vous devez vous 
hâter... aujourd’hui plutôt que demain... 

— Je me hâterai, dit René. 

— Un jour impair et un nombre cabalistique ne peuvent que vous servir ; c’est 
justement aujourd’hui le 3 du mois et un samedi, jour de sabbat. 

— Eh bien ! ce soir, murmura le Florentin. Mais ce danger dont vous me 
parliez... qui menaçait ma puissance ? 

— Ah ! voilà, dit Henri ; ce danger, disent les astres, se rattache à un événement 
mystérieux et sombre de votre destinée. 

René eut un tressaillement. 

Henri continua : 

— Vous avez habité Venise autrefois ?... 

René pâlit. 

— Avec votre femme ?... 

— Oui, balbutia le Florentin. 

— Et votre fille, qui avait alors quatre ou cinq ans... 

— Mais d’où savez-vous cela ? s’écria le Florentin, qui devint livide. 

— Mon cher monsieur René, répondit Henri, vous savez aussi bien que moi que 
les astres révèlent bien des choses. Vous l’avez voulu, je les ai consultés sur 
vous... 

René courba la tête. 

Plus que jamais il était convaincu du don que possédait le jeune Béarnais de 
sonder le passé et l’avenir. 

— Il est venu un moment, acheva Henri, où le ciel s’est couvert de nouveau et 
où le livre du firmament s’est fermé pour moi. Mais je passerai la nuit prochaine 
à ma fenêtre, et je vous promets de penser à vous. 

— Ainsi, c’est là tout ce que vous avez pu savoir ?... 



— Tout ! seulement, il m’a semblé, au moment où les étoiles disparaissaient 
dans le brouillard, que j’entendais comme une barcarolle des lagunes de Venise. 

— Ah !... fil René, et... ? 

— En même temps, mes yeux se sont fermés et je vous ai vu plus jeune de vingt 
ans ; vous passiez au bord d’un canal et vous sortiez d’une maison... vos mains 
étaient couvertes de sang, et vous aviez un enfant dans vos bras. 

René jeta un cri et s’appuya défaillant contre un mur. 

— Demain, je vous en dirai plus long, ajouta Henri, Bonsoir, monsieur René, au 
revoir ! 

Le jeune prince sortit du Louvre, et René, saisit de vertige murmura : 

— C’est étrange ! voilà six ans que, grâce aux révélations somnambuliques de 
Godolphin, je me suis acquis une réputation de sorcier, et la Lrance entière croit 
que j’ai le don de lire dans les astres. Cependant, jusqu’à ce jour, je me suis 
moqué de cette foule ignorante et crédule et de cette science que je croyais ne 
pas exister... Eh bien ! voici qu’un homme vient et me prouve que cette science 
est réelle... Ô mystère ! 

René rentra tout frissonnant chez lui. 

Le soir de ce jour, vers neuf heures, le parfumeur de la reine mère, maître René, 
le Llorentin, se trouvait dans sa boutique du pont Saint-Michel. 

Paola venait de tendre son front à son père, il y avait mis un baiser, et la jeune 
fille s’était retirée, disant : 

— Bonsoir, mon père... j’ai de violentes douleurs de tête, et je vais essayer de 
dormir. 

— Bonsoir, avait répondu le Llorentin, trop absorbé pas des choses étrangères 
pour s’occuper beaucoup des douleurs de tête de sa fille. 

Godolphin, assis dans le comptoir, jeta un regard de convoitise et d’amour à la 
jeune fille, qui le toisa dédaigneusement, et rentra chez elle. 

— Godolphin ! dit alors René. 

Maître, répondit le jeune homme, qui se leva et vint se placer respectueusement 



et tremblant, devant son terrible magnétiseur. 

— Tu vas aller te promener au bord de l’eau pendant une heure. 

Godolphin regarda son maître avec étonnement. 

— Il va venir ici des gens que tu ne dois pas voir. 

Godolphin prit son chapeau. 

— Ferme la boutique, emporte ta clef : j’ai la mienne. Quand dix heures 
sonneront à Saint-Germain-l’Auxerrois, tu reviendras te coucher. 

— Oui, maître. 

Godolphin mit les volets à la boutique, emporta une des deux clefs de la grosse 
serrure à secret qui fermait la porte, une serrure forgée à Milan et qui était un 
chef-d’œuvre, en ce sens qu’elle était impossible à forcer et qu’elle mouvait trois 
énormes verrous transversaux. 

Quand ce fut fait, il prit son manteau et s’en alla. 

Quelques minutes après, on frappa à la porte. 

René, qui, la tête dans ses mains, méditait profondément, se leva et alla ouvrir. 
C’était le lansquenet Théobald. René ne le reconnut qu’à sa tournure, car il avait 
un masque sur le visage. 

— Es-tu prêt ? demanda le parfumeur à voix basse. 

— Oui, certes. 

— Allons ! en ce cas. 

Pardon ! fit le lansquenet, mais je voudrais bien faire nos comptes. 

— Lesquels ? 

— Vous m’avez promis cent cinquante pistoles, n’est-ce pas ? 

— Oui, tu les auras. 

— Eh bien ! j’ai réfléchi. Il m’en faut deux cents. 

— Juif ! 



— Sinon, bonsoir. 

— Soit, dit René. Va pour deux cents. 

— Dont la moitié tout de suite. 

Le Florentin n’avait sans doute pas de temps à perdre en pourparlers. Il tira sa 
bourse de sa poche et la donna à Théobald. 

Celui-ci la prit et la glissa dans son pourpoint. 

— À présent, dit-il, je suis à vos ordres, messire. 

René se dirigea vers la porte, l’entrebâilla et jeta un regard furtif sur le pont. 

Comme la veille, Paris était enseveli dans le brouillard. 

Il tombait une pluie fine et glacée ; les passants étaient rares. 

À peine entendait-on, dans le lointain, sur le bord de l’eau, le bruit d’une barque 
attardée ou la chanson grivoise d’un écolier de la Sorbonne rentrant au pays 
Latin. 

Le pont était désert. 

— Viens, dit tout bas René à Théobald. 

Le parfumeur mit un masque sur son visage tout comme le lansquenet ; et puis, 
celui-ci étant sorti le premier, René ferma soigneusement cette boutique où 
dormait sa chère Paola. 

Enfin, il prit le bras de l’estafier et tous deux, longeant le pont, se dirigèrent vers 
la rive gauche de la Seine. 




Mais, à cb moment, il reçut un coup de dague dans le dos... (P. 181.) 



























Tandis que René et le lansquenet s’éloignaient pour quelque lugubre besogne 
sans doute, Godolphin, le somnambule, en ce moment fort bien éveillé, se 
promenait en grelottant sur la rive droite. Le malingre jeune homme, cet être 
étrange que Paola accablait de son dédain, songeait à la jeune fille et murmurait : 

— En vain elle me repousse, je l’aimerai toujours... et si je m’éloigne d’elle une 
heure il me semble que je souffre mille morts... 

Et Godolphin arpentait la berge, recevant la pluie qui lui fouettait le visage, 
soufflant, pour les réchauffer, dans ses doigts maigres, crochus, et comptant les 
minutes avec impatience... 

Enfin l’horloge de Saint-Germain-l’Auxerrois sonna dix heures. 

Godolphin respira, et, esclave de sa consigne, il reprit à grands pas le chemin du 
pont et de la boutique, disant : 

— Ah ! je ne la verrai pas, mais au moins je serai près d’elle. 

Godolphin continuait son chemin, caressant son rêve d’amour, lorsqu’une 
brutale réalité le força à s’arrêter. 

Deux hommes venaient de se dresser devant lui. 

L’un lui jetait un mouchoir sur la figure et le saisissait à la gorge... 

L’autre lui appuyait une dague nue sur la poitrine et lui disait : 

— Si tu cries, si tu dis un mot, tu es mort !... 

Godolphin voulut se débattre, mais on lui poussa le mouchoir dans la bouche et 
on en fit un bâillon. 

En même temps un des doux hommes, l’enlevant de terre, le rejeta sur son 
épaule, tandis que l’autre disait : 

— Vite ! dépêchons ! nous n’avons pas de temps à perdre ! 

Celui qui emportait sur ses épaules Godolphin ivre de terreur ajouta en ricanant : 

Je voudrais bien savoir comment, à présent, maître René fera pour lire l’avenir 
dans les astres ! 



Chapitre 23 


Chez maître Samuel Loriot, on soupait à huit heures du soir dans une vaste salle 
d’aspect triste et sombre, située au rez-de-chaussée de la maison et à laquelle les 
fenêtres, garnies d’énormes barreaux, donnaient la sinistre apparence d’une 
prison. 

Il y avait un haut bout de table, ni plus ni moins que chez un gentilhomme de 
province. 

Au bas bout se trouvaient les ouvriers et les serviteurs de la maison, présidés par 
le vieux Job. 

Le haut bout était occupé par le maître et sa femme, la belle Sarah, qui brillait, 
en ce funèbre lieu où la tristesse pénétrait par tous les pores, comme une étoile 
qui se serait détachée de la voûte céleste et serait tombée au fond d’un puits dont 
l’obscurité aurait été impuissante à éteindre ses rayons. Ce soir-là, maître Samuel 
avait un rendez-vous d’affaires avec un marchand de perles fines, Polonais 
d’origine, qui demeurait au carrefour Buci, de l’autre côté de la Seine. 

Aussi s’était-on mis à table de meilleure heure qu’à l’ordinaire. 

À huit heures précises le repas était terminé. 

Samuel fit un signe, et les ouvriers quittèrent la table, saluèrent et sortirent, 
suivis de deux serviteurs. 

L’argentier, par mesure de prudence sans doute, n’admettait à coucher dans sa 
maison qu’une vieille servante et Job, ce premier commis, cet homme de 
confiance qui remplissait auprès de Sarah le double rôle d’espion et de gardien. 

Cependant, ce soir-là, la domesticité de la maison s’était augmentée d’un nouvel 
hôte. 

C’était Myette, la jolie Béarnaise. 

Sarah, qui, en échange de sa captivité éternelle, avait du moins obtenu, d’être 
maîtresse absolue de sa volonté au fond de sa prison, avait nettement déclaré à 
Loriot qu’elle entendait garder la jeune fille et la faire coucher auprès d’elle. 

Les serviteurs partis avec les ouvriers, Samuel dit à la vieille servante qui 



occupait, la nuit, une chambrette dans les combles de la maison : 

— Va te coucher, Marthe, tu dors sur ta chaise. 

Sarah n’attendit point un ordre semblable ; elle se leva sans adresser à celui qui 
était son maître, et non plus son époux, d’autre adieu qu’un froid salut, et, faisant 
un signe à Myette, elle se retira dans son appartement, où Samuel ne pénétrait 
plus depuis que l’aveu de son crime lui était échappé. 

Aussitôt que la porte de l’appartement de Sarah se fut refermée, Samuel tira un 
verrou qui s’assujettissait au-dehors. 

Ce n’était point assez que le vieil argentier eût fait de sa maison une véritable 
forteresse, il fallait encore que Sarah fût prisonnière chez elle. 

Cela fait, Samuel, aidé du vieux Job et de Guillaume Verconsin, ouvrit la porte 
secrète qui conduisait à ces caves dans lesquelles étaient enfouies les richesses 
de l’argentier, et qui communiquaient avec la boutique du drapier ; et tous trois y 
transportèrent les écrins, les bijoux étalés dans la boutique, le travail inachevé 
des ouvriers et les monnaies d’or et d’argent provenant des ventes de la journée. 

Quand ce fut fini, Guillaume alla se coucher dans la boutique du drapier ; la 
porte secrète se referma, et, tandis que Job dressait son lit dans le corridor de la 
maison, à deux pas de la porte, Samuel Loriot sortit. 

L’argentier avait fait faire, pour sa maison, une serrure qui ne le cédait pas en 
complications et en solidité à celle de messire le parfumeur. 

Cette serrure était fort large, mais la clef en était très petite et maître Loriot la 
mettait dans sa poche. Job avait pareillement une clef. 

— Je rentrerai tard, dit l’argentier au vieux juif. Je veux terminer ce soir un achat 
de perles. C’est une belle affaire. 

Et il sortit. 

Job ferma soigneusement la porte, acheva de dresser son lit de camp dans le 
corridor, se coucha et ne tarda point à s’endormir. 

Bientôt, au fond de l’atelier, on aurait pu entendre ses ronflements sonores. 

Alors la porte mystérieuse des caves s’ouvrit et Guillaume Verconsin parut. 



Il se dirigea sur la pointe du pied vers le corridor, poussa sans bruit la porte de 
l’atelier, puis frappa deux coups discrets à celle de l’appartement de Sarah, dont 
il fit glisser le verrou extérieur. 

Presque aussitôt cette porte s’ouvrit. 

Guillaume vit d’abord apparaître Myette, puis, derrière elle, un jeune garçon 
portant sur ses cheveux bouclés le bonnet de laine des paysans béarnais. 

— Ah ! murmura Guillaume ébahi, maître Samuel lui-même ne vous 
reconnaîtrait pas, madame. 

— Tu crois ? dit la belle argentière en souriant. 

— Oh ! certes ! 

— Venez, madame, dit Myette. M. Loriot peut rentrer d’un moment à l’autre. 

Guillaume les prit par la main ; tous trois disparurent dans le souterrain et la 
porte des caves se referma sans bruit. 

Sarah était sauvée ! 


§ 


Cependant maître Samuel avait déjà traversé le pont Saint-Michel et il gagnait la 
Cité. 

Mais, au moment où il mettait le pied sur la place de la Sainte-Chapelle, deux 
hommes, qui s’étaient tenus immobiles, adossés au vieil édifice, s’en détachèrent 
et vinrent à sa rencontre. 

La nuit était noire, la place déserte. 

— Qui va là ? demanda Loriot, un peu ému en voyant deux inconnus venir à lui. 

— Amis ! répondit une voix. 

Cette voix était inconnue à l’argentier. 

— Je ne vous connais pas, dit-il, passez votre chemin ! 



Il prit un pistolet à sa ceinture et l’arma. 

Mais ce geste et le bruit sec de la batterie de l’arme à feu n’intimidèrent point les 
inconnus. 

— Monsieur Loriot... dit l’un d’eux. 

Samuel recula de surprise. 

— Ah ! dit-il, vous me connaissez ? 

— Certainement, maître Samuel, et vous devriez bien voir à notre tournure que 
nous sommes des gentilshommes et non des tire-laines et des escarpes. 

— Excusez-moi, messeigneurs, dit l’argentier un peu rassuré, mais... à qui en 
avez-vous, s’il vous plaît ? 

— À vous, maître Loriot, et nous venons en amis. 

— Mais... qui êtes-vous ?... murmura l’argentier, que ses terreurs reprirent : 
quand il s’aperçut que les deux étrangers étaient masqués. 

— Des amis inconnus que vous envoie la Providence. 

— Ai-je donc besoin d’amis ? 

— Vous courez un danger cent fois pire que la mort. 

— Que dites-vous ? s’écria l’argentier, qui soudain songea à Sarah. 

— On veut vous ravir votre femme. 

— Vous... plaisantez ?... 

— Remettez donc votre pistolet à la ceinture, dit l’inconnu, et écoutez-nous... 

Samuel, qui, depuis les dernières paroles de son interlocuteur, ne songeait plus à 
défendre sa vie, Samuel désarma son pistolet. 

— Bien ! dit l’homme masqué. Et maintenant, comme il est des noms horribles, 
des noms qui portent malheur quand on les prononce ailleurs qu’en plein air, loin 
de toute maison, venez jusqu’au bord de la rivière. 

L’homme masqué, en parlant ainsi, prit Samuel par le bras et lui dit à l’oreille : 



— Nous sommes des gens de la cour, et cependant, l’homme qui veut vous 
enlever votre femme est si puissant que nous avons mis des masques et que 
jamais vous ne saurez à qui vous avez eu affaire et de qui vous aurez tenu un bon 
conseil. 

Ces paroles impressionnèrent si vivement l’argentier qu’il oublia complètement 
son marchand de perles fines et qu’il se laissa entraîner au bord de la rivière. Là, 
celui des hommes masqués qui avait toujours pris la parole le fit asseoir sur une 
pierre et lui dit tout bas : 

— Écoutez !... n’étiez-vous pas à Tours, dernièrement ? 

— Oui, certes, dit Samuel. 

— En sortant de Tours, vous avez été rejoint par un prétendu valet de l’évêque 
de Saumur ? 

— Précisément. Mais... comment... savez-vous ? 

— Attendez ; quand vous avez rejoint votre femme à Blois, elle vous a raconté 
sans doute qu’un cavalier l’avait poursuivie et qu’elle n’avait pu lui échapper... 

— Qu’en lui tirant un coup de pistolet qui l’avait jeté bas, dit Samuel. 

— La balle a tué le cheval et non le cavalier, dit l’homme masqué. Le cavalier 
est plein de vie et il a juré... 

— Mais... son nom ? demanda Samuel. 

— Ah ! votre femme ne vous Ta pas dit ? 

— Elle ne le savait pas... 

— Elle le savait... mais elle aura craint de vous épouvanter. 

— Cet homme est donc bien puissant ?... 

Tandis que Samuel Loriot faisait cette question en tremblant, le second- 
personnage masqué fit deux pas en arrière et se plaça derrière l’argentier, qui n’y 
prit garde. 

Samuel, les cheveux hérissés, attendait ce nom terrible... 

— Cet homme qui veut vous prendre votre femme, acheva l’interlocuteur de 



Loriot, se nomme René le Florentin. 

Samuel tressaillit de la tête aux pieds et se leva brusquement. 

Mais, à ce moment, il reçut un coup de dague dans le dos, entre les deux épaules, 
et tomba en jetant un cri étouffé. 

— Voilà un maître coup de dague ! Théobald, dit alors René avec un rire 
sinistre... le butor a été tué raide... 

René avait raison : l’argentier Samuel Loriot était mort !... 

— Fouille-le, dit encore le parfumeur. Il était trop prudent pour avoir beaucoup 
d’argent dans sa bourse, mais s’il y a quelques pistoles, elles sont à toi. 
Seulement, tu vas me donner une petite clef qu’il doit avoir sur lui. 

— Voilà la clef, répondit le lansquenet, qui mit dans sa poche la bourse du 
bourgeois défunt. 

— À présent, acheva René, pousse-moi cette charogne à F eau et suis-moi. 

Le lansquenet prit le cadavre à bras le corps et le jeta dans la Seine. 

Puis il suivit René, qui le fit remonter sur le pont. 

Mais le Florentin n’entra point dans sa boutique et ne s’inquiéta point de savoir 
si Godolphin avait été relevé de sa faction en plein air par la dixième heure 
sonnant à Saint-Germain-l’Auxerrois. 

Il traversa le pont, la place du Châtelet, et, par la rue Saint-Denis, se dirigea vers 
la rue aux Ours. 

Arrivé devant la porte de l’argentier, René prit la clef et l’enfonça dans la 
serrure. 

La clef tourna. 

René avait tué Loriot, et par conséquent il ne le redoutait plus : mais il n’en eut 
pas moins un battement de cœur en ouvrant les portes de cette maison, qui 
passait dans Paris pour une forteresse. 

Qui sait quels mystérieux et terribles moyens de défense ce vieil avare, qui 
possédait à la fois une jeune femme et d’immenses richesses, avait accumulés à 
l’intérieur de cette maison ? 



Quand il sentit la porte céder, René, obéissant à un sentiment de peur, s’effaça et 
dit au lansquenet : 

— Entre le premier. 

— Soit, répondit celui-ci, mais ce sera cinquante pistoles de plus. 

La peur dominait René, il céda encore. 

— Va, dit-il. 

Le lansquenet entra. 

Le corridor était plongé dans les ténèbres, et le soudard avança, les mains en 
avant et sa dague au poing. 

René, l’entendant marcher, entra à son tour et poussa la porte sur lui. 

Mais presque au même instant on entendit une voix cassée par l’âge qui disait : 

— Est-ce vous, maître ? 

Le lansquenet ne répondit point. 

Aussitôt une lueur se fit et on entendit battre le briquet. 

C’était le vieux Job qui, éveillé en sursaut par un bruit de pas, ne reconnaissait 
point la marche de son maître. Le juif arracha de son briquet une gerbe 
d’étincelles, aperçut, à cette clarté de quelques secondes, deux hommes au lieu 
d’un, et jeta un cri. 

— À moi ! maître ! à moi ! cria-t-il. 


Mais si les étincelles du briquet lui avaient permis d’entrevoir les deux inconnus, 
ceux-ci avaient pu également apercevoir le vieillard à demi dressé sur son lit de 
camp. 

Job avait des pistolets auprès de lui, sous son oreiller, mais il n’eut pas le temps 
de s’en servir. 

Le lansquenet bondit jusqu’à lui, l’enlaça d’un bras vigoureux et de l’autre le 
frappa. 


Le corridor était retombé dans l’obscurité. 



René perçut un cri étouffé, puis la chute d’un corps... 

Mais il n’osa faire un pas avant qu’il eût entendu le lansquenet qui lui dit : 

— Vous pouvez venir... j’ai le coup de dague sûr. Le vieux est bien mort. 

Et, cherchant à tâtons le briquet, le lansquenet se mit à le battre et alluma une 
chandelle qui se trouvait placée auprès du lit de sangle. 

Alors René y vit clair. 

Le corridor était long et percé de portes à droite et à gauche. 

Au pied du lit de sangle gisait, dans les convulsions de l’agonie, le vieux Job 
frappé à mort. 

— Messire René, dit l’estafier, nous ferons un compte à part pour ce deuxième 
coup de dague, j’imagine ? 

— Avance toujours, ordonna René... 

Et, le lansquenet marchant le premier, ils montèrent à l’étage supérieur et en 
parcoururent les diverses pièces. Toutes étaient désertes. 

— Allons ! se dit René, ce n’est point ici qu’elle est... Redescendons. 

Ils redescendirent, en effet, et passant sur le corps du malheureux Job, qui avait 
rendu l’âme, ils entrèrent dans l’atelier, et au fond de l’atelier ils virent une porte 
entrouverte. 

René entra le premier, cette fois, car un secret instinct lui disait que : c’était la 
chambre de Sarah. 

Cette chambre, comme les autres, était déserte. René vit bien cependant à 
l’ameublement, qui était élégant et coquet, et à mille chiffons jetés çà et là, qu’il 
ne s’était point trompé. 

Dans une seconde pièce se trouvait le lit de la belle argentière. 

Le Florentin eut un battement de cœur, alla droit à ce lit, en écarta les rideaux et 
resta stupéfait... 

Le lit n’avait pas été foulé. 

Alors le Florentin fut pris d’un accès de rage ; il se mit à parcourir la maison en 



tous sens et monta jusqu’aux combles. 

Le bruit de ses pas et de ceux du lansquenet finit par éveiller Marthe, l’unique 
servante qui couchât dans la maison. 

Marthe se leva, accourut en chemise, rencontra ces deux hommes masqués et 
jeta un cri d’épouvante. 

Ce cri fut son arrêt de mort. Le lansquenet la saisit à la gorge, et, dédaignant de 
faire usage de sa dague, il étrangla la pauvre vieille femme. 

René, ivre de rage de ne point trouver la belle argentière, allait et venait par la 
maison... Il en visita tous les recoins ; il en sonda tous les mystères. 

Sarah n’y était pas ! 

Mais, si amoureux que fût René, il était homme à ne point oublier que le meurtre 
de Samuel avait un double but. 

Si la première partie était manquée, restait la seconde. 

— Au moins, murmura-t-il, j’aurai l’or et les diamants du vieil avare. 

L’atelier avait si bien l’aspect d’une forteresse, avec ses croisées grillées en 
dedans et en dehors, qu’alors même qu’on n’eût pas aperçu un énorme coffre de 
bronze placé au milieu, on eût juré que c’était là que se trouvait la caisse de 
maître Samuel Loriot. 

Seulement, cette caisse n’avait pas de clef, et à moins que la clef qui ouvrait la 
porte d’entrée, et qui était la seule que le lansquenet eût trouvée sur le cadavre de 
l’argentier, n’ouvrît également le coffre de bronze, il fallait chercher ailleurs. 
René prit le flambeau et retourna auprès du cadavre de Job. 

Job était en chemise, mais il portait une clef pendue au cou, une petite clef 
tréflée dont René devina sur-le-champ l’usage et dont il s’empara. 

C’était la clef de la caisse. 

Mais au moment de la mettre dans la serrure, un nuage passa sur le front de 
René. 

— Il va donc falloir partager ! pensa-t-il en voyant le lansquenet dont le regard 
brillait de convoitise... 



Une inspiration infernale traversa le cerveau du Florentin, qui, enfonçant la clef, 
parut faire un violent effort pour la tourner. 

— Ah ! dit-il, je n’ai pas le poignet assez robuste. Essaye... 

Et il s’effaça. 

Le lansquenet, sans aucune défiance, mit la main sur la clef, et René passa 
derrière lui. 

Mais soudain, et rapide comme l’éclair, le Florentin tira son poignard, et, de 
même que le lansquenet avait frappé Samuel Loriot, il le frappa entre les deux 
épaules. 

— Ouf ! cria le lansquenet. 

Et il tomba la face contre terre. 

— Moi aussi, ricana le Florentin, j’ai le coup de dague sûr, et viens de faire une 
économie de plus de trois cents pistoles. 

Puis, repoussant le cadavre du pied, il tourna la clef et ouvrit le coffre... mais à 
peine la porte de bronze eut-elle tourné sur ses gonds que le Florentin jeta un 
grand cri et recula frémissant... Le coffre était vide ! ! ! 



Chapitre 24 


René demeura longtemps bouche béante, l’œil morne devant ce coffre-fort qui 
ne renfermait d’autres richesses qu’une sébile pleine de monnaies de cuivre et 
d’argent. 

Si Loriot ne met point son or et ses bijoux dans ce coffre, murmura-t-il, ou les 
met-il donc ? 

Une sueur glacée perlait au front du Florentin. 




...II passa et repassa sur les cadavres... (P. 186.) 




























































































Ce n’était pas assez que la belle argentière eut disparu, il fallait encore que le 
coffre-fort fût vide. 

Un moment, René eut un soupçon bizarre. 

— Qui sait, pensa-t-il, si elle n’a point volé son mari en prenant la fuite... 

Mais, en y réfléchissant, René repoussa bien vite cette idée. 

D’abord, il lui paraissait peu probable que Sarah eut pris la fuite, attendu que 
lorsqu’il : avait pénétré dans la maison, Job était couché dans le corridor, et que, 
pour admettre l’évasion de la jeune femme, il était nécessaire de supposer la 
complicité du vieux serviteur. En second lieu, c’était à son cou que la clef du 
coffre avait été trouvée, et si Job avait pu faciliter le vol, bien certainement il ne 
fut point demeuré dans la maison et il aurait fui avec Sarah. 

— Non ! non ! pensa René, qui oubliait déjà la belle argentière pour ne songer 
qu’au trésor de sa victime, Loriot avait peur des voleurs, sans-doute, et il cachait 
son or ailleurs... Le coffre-fort était un appât... voilà tout. 

Alors le parfumeur se mit à visiter la maison en tous sens, pièce par pièce, 
enfonçant les placards, brisant les meubles, et tellement dominé par sa soif d’or, 
ne songeait ni au chevalier du guet, qui pouvait entendre le bruit et s’inquiéter de 
ce qu’on faisait chez l’argentier Loriot, ni aux voisins qui pouvaient accourir. 

Les perquisitions de René durèrent plusieurs heures ; il passa et repassa sur les 
cadavres de Job, du lansquenet Théobald et de la servante, sans même prendre 
garde de les heurter du pied ; il ne laissa pas un seul recoin qu’il n’eût visité... 

Mais il ne trouva point le ressort mystérieux qui faisait tourner un pan de mur de 
l’atelier. 

Tout à coup, la bougie qu’il tenait à la main s’éteignit, et René effaré aperçut un 
rayon de jour qui passait à travers les solides barreaux de fer des croisées. 

Alors seulement la peur le prit. 

Il fallait, à tout prix, sortir, et sortir au plus vite. 

Si René ne craignait que médiocrement le chevalier du guet, il craignait 
beaucoup les ouvriers de l’argentier, lesquels l’eussent tué sur place en arrivant, 
sans vouloir entendre ses explications. 



D’ailleurs, si la reine lui avait accordé la vie d’un homme, elle n’avait point 
garanti l’impunité pour les trois autres, et sans compter le corps du malheureux 
argentier qui s’en allait à la dérive, il y avait trois cadavres dans la maison. 

René eût donc peur de ce premier rayon de l’aube. Il reprit son manteau, se 
cacha le visage, alla ouvrir la porte et jeta un regard furtif dans la me. 

La rue était déserte. 

Alors le Florentin s’élança hors de la maison sans même songer à refermer la 
porte, et d’un pas rapide il se dirigea vers la rue Saint-Denis. Sur la place du 
Châtelet il se prit à courir, traversa le pont au Change et la Cité et gagna le pont 
Saint-Michel. 

Arrivé devant sa boutique, il chercha dans sa poche la clef et ne la trouva point. 

Soudain il se souvint qu’il avait posé cette clef, ainsi que son poignard, sur un 
siège dans la chambre de Sarah, tandis qu’il faisait ses perquisitions. 

La clef et le poignard étaient restés dans la maison de l’argentier. 

René, la sueur au front, songea un moment à retourner rue aux Ours, car ces 
deux objets trouvés dans la maison où s’était commis un triple meurtre 
pouvaient ; gravement le compromettre ; mais le jour avait grandi ; déjà 
quelques boutiques s’ouvraient, et oser rentrer dans la maison de l’argentier, 
c’était avouer hautement son crime. 

— Allons ! pensa René, Godolphin va m’ouvrir. 

Et il frappa. 

Godolphin avait pourtant le sommeil assez léger vers le matin, mais, au grand 
étonnement de René, rien ne bougea dans la boutique. 

René frappa de nouveau. 

Le même silence continua de régner à l’intérieur. 

Alors René, étonné et furieux, ébranla la porte, criant : 

— Holà ! Godolphin !... holà ! Paola !... 

À ce dernier nom, une fenêtre s’ouvrit au premier étage, et la belle Paola se 
montra en toilette de nuit. 



— Est-ce vous, mon père ? demanda-t-elle. 

— C’est moi, dit René. Cette brute de Godolphin dort donc bien fort ? 

— Vous n’avez donc pas votre clef ? 

— Je l’ai laissée au Louvre. 

— Attendez... je vais ouvrir. 

Paola se vêtit à la hâte et descendit. Mais, quand elle fut dans la boutique, René, 
qui était au-dehors, l’entendit jeter un cri d’étonnement. 

Puis, la jeune fille ouvrit la porte. 

— Qu’est-ce que tu as donc à crier ? demanda René. 

Mon père... Godolphin n’y est pas... 

Et Paola s’effaça et laissa pénétrer son père dans la boutique, où déjà le jour 
venait à flots. 

En effet, Godolphin n’y était pas. 

Bien plus, le lit de sangle qu’il tirait ordinairement de dessous le comptoir n’était 
pas développé et se trouvait toujours à sa place. 

Évidemment, Godolphin n’était pas rentré depuis que René l’avait envoyé sur le 
bord de l’eau, au moment où il attendait le lansquenet Théobald. 

Alors René jeta un cri et se laissa tomber anéanti sur un escabeau, murmurant : 

— Ah ! si je ne retrouvais pas Godolphin, que deviendrait donc ma puissance ? 
Et René se souvint de la nébuleuse prédiction du gentilhomme béarnais. 



Chapitre 25 


Ce jour-là, le roi Charles IX avait chassé à Saint-Germain. 

Le roi avait couru un louvard, et Sa Majesté, qui était réellement passionnée 
pour la vénerie, s’était donné le plaisir d’arracher la malheureuse bête aux abois 
du supplice qui l’attendait en lui campant une balle en plein travers juste au 
moment où la meute la coiffait et se disposait à la mettre en pièces toute vivante. 

Le loup forcé et tué, le roi s’était aperçu qu’il n’était guère que midi. 

— Messieurs, avait-il dit à sa suite, il me semble que nous aurions bien le temps 
de chasser au chevreuil. Qu’en pensez-vous, Pibrac ? 

— Je suis de l’avis de Votre Majesté, Sire. 

— Et vous, monsieur de Coarasse ? 

Henri et Noë étaient de la suite du roi, qui les avait conviés, on s’en souvient, par 
l’intermédiaire de M. de Pibrac. 

— Mais, Sire, répondit le prince, si Votre Majesté veut chasser un chevreuil avec 
ces jolis chiens bassets que j’ai vus ce matin dans la cour du château de Saint- 
Germain, nous aurons un plaisir sans pareil. 

— Vous croyez ? 

— J’en suis sûr. 

— Eh bien, dit Charles IX, Pibrac, mon ami, envoyez chercher les bassets... 

Et, tandis que M. de Pibrac piquait des deux pour ramener l’équipage de bassets 
au plus vite, le roi ajouta : 

— En vérité, ma sœur Margot, qui cependant aime beaucoup la chasse, a eu bien 
tort de n’être pas des nôtres aujourd’hui. Qu’en pensez-vous, monsieur de 
Coarasse ? Le temps est superbe. 

— En effet, Sire. 

— Et Margot se fût beaucoup amusée, acheva le roi, qui jeta un regard malin au 
jeune prince. 



Henri soutint ce regard et demeura impassible. 

— Est-ce que Son Altesse aurait été indisposée ce matin ? demanda-t-il. 

— Margot avait la migraine. 

— Un vilain mal, Sire. 

— Vous croyez, monsieur de Coarasse ? 

— Je l’ai ouï dire, du moins. 

Le roi haussa les épaules : 

— Les femmes ont toujours la migraine lorsqu’elles ne veulent pas faire telle ou 
telle chose. Je gage que si ma sœur Margot avait su que vous chassiez avec 
moi... 

Cette fois Henri ne put s’empêcher de rougir. 

— Elle serait venue... 

— Ah ! Sire, quelle plaisanterie ! 

Le roi comprit qu’il était allé un peu loin et mettait le jeune homme dans un bien 
grand embarras. 

— Mon Dieu ! dit-il, je ne plaisante pas du tout. Depuis que Marguerite sait 
qu’elle doit épouser le prince de Navarre, elle court après tous les Béarnais 
qu’elle rencontre, espérant toujours qu’il s’en trouvera un qui lui pourra faire le 
portrait de son futur époux. 

M. de Pibrac revint avec les bassets et on attaqua le chevreuil. 

Le chevreuil fut pris en moins de trois heures, et le roi, ravi de sa journée, 
s’écria : 

— Je crois, ma foi, que je vais souper d’excellent appétit, ce soir. 

— Tant mieux, Sire, dit Pibrac. Quand le roi mange, ses sujets ont faim. 

Le roi sourit : - Eh bien, je vous invite à souper, Pibrac. 

— C’est un grand honneur pour moi, Sire. 



— Ainsi que vos deux cousins. 

Henri et Noë s’inclinèrent, et le roi Charles IX donna le signal du départ et revint 
à Paris avec sa suite. 

Sa Majesté, en franchissant la poterne du Louvre, avait dit à M. de Pibrac : 

— Voyez donc ma sœur Margot, Pibrac, et sachez si elle a toujours la migraine. 
Vous l’inviteriez à souper de ma part. 

— Sire, était revenu dire le capitaine des gardes, S.A. madame Marguerite 
souffre toujours beaucoup et s’est mise au lit. 

— Diable ! pensa Henri, et le rendez-vous qu’elle m’a donné ? 

Le roi se mit à table avec M. de Pibrac, les deux jeunes gens qui passaient pour 
ses cousins, M. de Crillon, colonel des gardes, et deux autres gentilshommes qui 
avaient chassé. 

— J’ai une faim de loup, dit-il. Si mon futur beau-frère, le prince de Navarre, a 
un pareil appétit quand il revient de la chasse, ma sœur Margot ne sera point trop 
à plaindre... et, ajouta Charles IX en riant, les Bourbons ne s’éteindront pas. 

Mais le roi avait compté sans le hasard, qui se plaît parfois à paralyser l’appétit 
le plus robuste par quelque malencontreuse nouvelle. 

Charles avait à peine englouti sa fameuse soupe au lard et sucé une aile de faisan 
qu’un de ses pages, celui qu’on nommait Gauthier, entra et vint lui dire : 

— Sire, le prévôt des marchands supplie, à deux genoux, Votre Majesté de lui 
donner audience sur l’heure. 

— Au diable le prévôt ! dit le roi, que peut-il me vouloir ? Dis-lui qu’il revienne 
demain. 

— Sire, il prétend qu’il vient dévoiler à Votre Majesté un crime abominable. 

— Eh bien, murmura Pibrac, cela regarde le chevalier du guet. 

Mais le roi avait dressé l’oreille à ce mot de crime abominable. 

— Hé ! hé ! dit-il, qu’est cela ? Fais entrer, Gauthier, mon mignon. 

Le page sortit ; puis, deux minutes après, il souleva la portière, ouvrit un battant 



de la porte, et l’on vit entrer M. le prévôt des marchands. 

C’était un majestueux vieillard, portant la simarre avec dignité, et qui avait bien 
plus les allures d’un gentilhomme que celles d’un bourgeois. 

On le nommait Joseph Miron, et il était le frère du médecin du roi. 

— Monsieur le prévôt, dit Charles IX, qui lui tendit, selon l’usage, sa main à 
baiser, le feu est-il aux quatre coins de Paris ? 

— Non, Sire. 

— Les ponts ont-ils été emportés par une crue subite de la Seine ? 

— Pas davantage, Sire. 

— Alors, que nous arrive-t-il donc de si terrible, que vous soyez sans pitié pour 
un pauvre roi qui se meurt de faim par extraordinaire, que vous le veniez ainsi 
troubler ? 

— Sire, répondit le prévôt, que cette brusque réception ne déconcerta point, je 
viens demander justice à Votre Majesté. 

— Justice ! fit le roi. 

— Un crime abominable a été commis la nuit dernière dans la maison d’un 
bourgeois de Paris, et la rumeur publique... 

— Est-ce qu’on l’a assassiné ? interrompit le monarque. 

— Assassiné et volé. 

— Et que dit la rumeur publique ? 

— Elle accuse des gens au service de Votre Majesté. 

— Cordieu ! monsieur le prévôt, dit vivement le roi en laissant retomber sur la 
table le couteau qu’il avait à la main, je n’ai à mon service que des 
gentilshommes et des gens de bien. 

— Sire, répondit le prévôt avec fermeté, je n’affirme rien. Mais on a trouvé un 
lansquenet mort... 

— Ah çà, voyons, dit le roi, expliquez-vous, monsieur le prévôt. 



Henri et Noë avaient déjà échangé un rapide coup d’œil d’intelligence. 

— Eh bien, Sire, reprit Joseph Miron, je dois vous dire qu’il y avait dans la rue 
aux Ours un marchand bijoutier-orfèvre, du nom de Samuel Loriot. 

— Un juif ! 

— Un juif converti. 

— Converti ou non, dit le roi, peu importe ! il était bourgeois de Paris ? 

— Oui, Sire. 

— C’est bien... continuez. 

— Samuel Loriot avait la réputation d’un très-honnête homme, mais il était 
riche, très-riche même... et, quelque soin qu’il prît de le dissimuler, on le savait 
fort bien. De plus, Samuel Loriot avait une fort jeune et fort jolie femme... 

— Ah ! ah ! fit le roi, qui, prêt à bâiller d’ennui, se redressa et prêta l’oreille. 

— Cette femme a disparu. 

— Seule ? 

— On ne sait pas. 

— Et le mari ? 

— Ce matin, les premiers habitants qui se sont levés dans la rue, poursuivit le 
prévôt, ont été fort étonnés de voir la porte de la maison de Loriot entr’ouverte, 
attendu qu’il s’y enfermait toujours comme en une citadelle. Ils ont poussé cette 
porte et sont entrés, mais dès les premiers pas qu’ils ont faits dans le corridor, ils 
ont rencontré un cadavre. 

— Celui du mari ? 

— Non, Sire. 

— Et de qui donc ? 

— D’un vieux serviteur nommé Job. 

— Bon ! Après ? fit le roi. 



— Dans la première pièce à droite du corridor, auprès du coffre-fort ouvert et 
vide, on a trouvé un second cadavre. 

— Le mari, cette fois ? 

— Non, sire. C’était le cadavre d’un lansquenet, et un bourgeois l’a reconnu 
pour l’avoir vu, il y a trois jours, en faction à la porte du Louvre. 

— Diable ! fit le roi fronçant le sourcil. 

— Enfin, au premier étage, on a trouvé un cadavre, celui de la servante. 

— Mais... le mari ? 

— Le mari a été retrouvé noyé et frappé d’un coup de poignard dans le dos. 

— En quel endroit ? 

— Au bac de Nesle. 

— Cordieu ! monsieur le prévôt, s’écria le roi, mais savez-vous que cela fait 
quatre homicides ? 

— Quatre, Sire. 

— Et que vient faire ce lansquenet mort au milieu de tout cela ? 

— Sire, répondit le prévôt, je me suis livré à une enquête qui a donné des 
résultats bizarres. 

Le roi regarda le prévôt avec curiosité. 

— De cette enquête, continua Joseph Miron, il résulte que le bourgeois Samuel a 
été assassiné hors de chez lui, au bord de la Seine, et quelques gouttes de sang 
ont été trouvées sur une pierre, sous le pont Saint-Michel. 

Charles IX tressaillit et il eut comme un vague pressentiment qu’il y avait dans 
toute cette affaire du René le Florentin. 

Le prévôt continua : 

— Le bourgeois Samuel a été frappé par derrière entre les deux épaules d’un 
coup de poignard. Un barbier-chirurgien, que j’ai requis, a déclaré que la mort 
avait dû être instantanée. Le cadavre a été jeté à l’eau ensuite. Mais, chose 
bizarre, la blessure paraît avoir été faite avec le même poignard qui a frappé le 



vieux Job et la servante... 


— Et le lansquenet ? dit le roi. 

— Oh ! non, Sire. 

— Bah ! fit Charles IX tout à fait intéressé par ce récit. 

— Le vieux Job, le bourgeois Samuel et la servante ont été frappés avec une 
dague triangulaire et de fabrique française. 

— Tandis que le lansquenet ?... 

— Le lansquenet Ta été avec un stylet italien, de forme carrée et qui n’a fait 
qu’un trou imperceptible. Cependant, ajouta le prévôt, c’est également entre les 
deux épaules, comme le bourgeois, qu’il a été atteint, et la blessure a du 
déterminer la mort sur-le-champ. 

— Voilà, murmura le roi, qui devient tout à fait incompréhensible. 

— Or, reprit Joseph Miron, la dague qui était pendue au flanc du lansquenet était 
en tout semblable comme forme à celle qui a dû frapper le bourgeois et ses deux 
serviteurs. 

— Est-ce qu’il faut en conclure, par hasard, que l’assassin aurait changé 
d’arme ? 

— Non pas, Sire ! Il y avait deux assassins, c’est plus que certain. Tous deux ont 
tué le bourgeois sous le pont Saint-Michel. 

— Bien. 

— Et, avant de le jeter à l’eau, ils l’ont dévalisé, se sont emparés de la clef de sa 
maison qu’il avait dans sa poche, et c’est à l’aide de cette clef qu’ils se sont 
introduits chez lui un peu plus tard. 

— Ah ! je commence à comprendre, dit le roi. Mais... le lansquenet ? 

— Le lansquenet était un des assassins. Son complice l’aura tué pour n’avoir 
point à partager le contenu du coffre-fort. 

— Savez-vous, monsieur le prévôt, observa Charles IX, que c’est chose grave 
que porter ainsi une accusation contre un lansquenet ! 



— Sire, dit le prévôt, j’ai une accusation bien plus grave à formuler... 

— Hein ! fit le roi. 

— Si grave, que je supplie Votre Majesté de m’écouter seul à seul. 

Le roi se leva, un peu ému, fit un signe et entraîna Joseph Miron à l’autre 
extrémité de la salle. 

— Voyons ! dit-il, je vous écoute... 

Et il murmura avec humeur : 

— C’est un fait exprès ! J’ai faim une fois l’an, et c’est juste ce jour-là qu’on me 
vient empêcher de dîner. 



Chapitre 26 


Les révélations de Joseph Miron, prévôt des marchands, avaient produit une 
certaine sensation parmi les convives du roi Charles IX ; sensation fort 
désagréable, du reste, car déjà, à cette époque, on pressentait les idées 
indépendantes et les turbulences futures des bourgeois de Paris. 

Le règne de Charles IX laissait deviner les désordres du règne suivant, - et il ne 
se passait, pour ainsi dire, pas un jour que la bourgeoisie de Paris, les confréries, 
les congrégations, n’eussent maille à partir avec la noblesse... 

Il y avait déjà du ligueur dans ce grand et majestueux prévôt des marchands, qui 
avait l’audace d’interrompre le souper du roi et de venir porter une accusation 
contre les gens d’épée. 

Le roi avait entraîné maître Joseph Miron assez loin pour que, de la table, on 
n’entendît point ce qu’il disait ; mais les convives de Sa Majesté ne la quittaient 
point du regard. 

— Messieurs, dit tout bas M. de Pibrac, il y a de l’orage dans l’air ; le roi fronce 
le sourcil et il me semble que ses lèvres pâlissent : c’est un signe de tempête. 




A s ou tour, la reine était pâle, sombre. (P, 19 S.) 


























































— Gare à René ! murmura Noë à l’oreille du prince. 

— Ces marchands deviennent d’une insolence extraordinaire ! grommela 
Crillon. Pour un bourgeois tué, si on les écoutait, on assemblerait les parlements. 

Tandis que les convives du roi causaient à voix basse, Joseph Miron, le hautain 
prévôt, disait à Charles IX : 

— Sire, il est temps que Votre Majesté, par quelque sévère édit, fasse bonne 
justice de certains étrangers... 

— Que voulez-vous dire, monsieur le prévôt ? 

— On a trouvé, chez le malheureux argentier, un poignard de forme italienne, ce 
stylet avec lequel on a tué le lansquenet... 

— Ah ! dit le roi, vous l’avez, ce poignard ? 

— Oui, Sire, le voilà. 

Et le prévôt tira le stylet du Florentin de dessous sa simarre. 

À la vue de cette arme, le roi, qui se souvenait de l’avoir vue au flanc de René et 
d’en avoir même admiré le travail, car la poignée en était merveilleusement 
ciselée, le roi eut un tressaillement et ses narines se gonflèrent. 

— Donnez-moi cela, dit-il, et achevez votre déposition, monsieur le prévôt. 

— Avec le poignard, continua Joseph Miron, il y avait une clef... l’assassin a 
oublié le tout sur un siège. Or, Sire, cette clef est d’un merveilleux travail et on 
n’en forge point, assurément, de pareilles dans le royaume. Un Italien seul... 

— Donnez-moi cette clef, interrompit brusquement Charles IX. 

Et il prit la clef que le prévôt lui tendit. 

— Maître Joseph Miron, lui dit-il alors, il est inutile que vous prononciez 
certains noms. Rentrez chez vous, je vous engage ma parole que justice sera 
faite. 

— J’y compte, Sire, répondit le prévôt avec fermeté. 

Il salua profondément et se retira. 



Alors le roi revint se mettre à table, et il ne dit pas un mot de ce que le prévôt lui 
avait révélé ; mais après avoir gardé le silence pendant quelques minutes : 

— Messieurs, dit-il, je vous serai très-obligé de ne point répéter ce qui vient de 
se dire ici. Je veux éclaircir cette affaire avant qu’on la divulgue. 

Puis il ajouta, s’adressant à M. de Pibrac : 

— Vous ferez prévenir la reine-mère que j’irai la visiter ce soir. 

Le roi prononça ces derniers mots avec un accent de colère concentrée qui fut 
remarqué par ses convives. 

À partir de ce moment, le roi ne mangea plus que du bout des dents et il demeura 
sombre et pensif. 

Les convives se regardaient d’un air consterné. Seuls, Henri et Noë échangeaient 
parfois un regard. 

Enfin, le roi se leva de table. 

— Prévenez la reine-mère, dit-il à Pibrac. 

Le capitaine des gardes se leva et sortit sans mot dire. 

— Messieurs, je vous salue, dit le roi, congédiant ainsi les gentilshommes à qui 
il avait fait l’honneur de les admettre à sa table. 

— Harnibieu ! murmura M. de Crillon, si le lansquenet de malheur qui nous a 
ainsi changé l’humeur du roi n’était pas mort, je lui tordrais le cou moi-même. 

Henri et Noë sortirent les derniers. 

Mais au moment où Henri passait le seuil de la porte, il aperçut Raoul dans 
l’antichambre qui lui faisait un petit signe mystérieux. 

Le prince s’approcha du page. 

— Monsieur de Coarasse, lui dit Raoul, j’ai une commission pour vous. 

— Ah ! dit Henri, de qui donc ? 


— De Nancy... 

— Vraiment, mon mignon ? 



— Oui, monsieur. 

— Et que me veut-elle, Nancy ? 

— Elle m’a chargé de vous dire qu’il y avait migraine et migraine. 

— Bon ! 

— Et qu’il en était une qui se calmerait peut-être, si vous alliez vous promener 
au bord de l’eau. 

— À quelle heure ? 

— À dix heures, dit le page. 

— Est-ce tout, ami Raoul ? 

— Tout, monsieur. 

— Eh bien, merci... au revoir ! 

— Monsieur de Coarasse, dit Raoul, pardon... j’oubliais... 

— Ah ! 

— J’oubliais de vous rappeler que... vous m’avez fait une promesse... 

— Oui, certes, de parler pour vous à Nancy, n’est-ce pas ? 

Au lieu de répondre affirmativement, Raoul se contenta de rougir. 

— Eh bien, soyez tranquille, dit le prince, je m’occuperai de vous. 

En parlant ainsi, Henri regardait le sablier qui se trouvait dans l’antichambre. 

Le sablier ne marquait que neuf heures. 

— Que vais-je donc faire d’ici à dix heures ? pensait-il. 

Mais M. de Pibrac, qui s’était acquitté de la mission que lui avait donnée le roi, 
revint et lui dit en passant : 

— Attendez-moi, monseigneur... 

Henri et Noë demeurèrent dans l’antichambre et entendirent le capitaine des 
gardes disant au roi : 



— S.M. la reine-mère est en ce moment chez madame Marguerite. 

Le roi répondit : 

— Eh bien, je vais l’aller trouver chez Margot. 

M. de Pibrac sortit de chez le roi et dit aux deux jeunes gens : 

— Venez avec moi... 

— Hum ! pensa le prince, je gage que M. de Pibrac nous veut questionner et 
qu’il se doute que nous en savons plus long que lui sur l’histoire de la nuit 
dernière. 

Le prince se trompait. M. de Pibrac n’avait pas soupçonné un seul instant ni quel 
fût le véritable assassin de Samuel Loriot, ni que Henri et Noë se trouvassent 
indirectement mêlés à cette ténébreuse affaire. 

Le capitaine des gardes emmena les deux jeunes gens chez lui et ferma la porte 
au verrou. Aussitôt qu’ils furent entrés : 

— Monseigneur, dit-il en souriant, le roi va aller voir madame Catherine, qui se 
trouve en ce moment chez la princesse. Je gage que, comme moi, Votre Altesse 
est curieuse de savoir ce qui va se passer. Bien certainement, ajouta Pibrac, il 
s’agit de quelque estafier de la reine-mère. Le prévôt des marchands en a dit 
très-long au roi, dans l’embrasure de la croisée. 

Henri se prit à sourire. 

— Est-ce que vous ne devinez pas ? dit-il. 

— Deviner quoi ? 

— Quel est l’assassin de Loriot ? 

— Ah ! mon Dieu ! dit Pibrac, où avais-je donc la tête ? ce nom de Loriot qu’on 
prononce devant moi depuis une heure ne m’avait pas encore frappé. Mais c’est 
ce bourgeois dont vous avez arraché la femme aux griffes de René. 

— Oui, fit le prince d’un signe de tête. 

— Mais alors... 


Alors René a été plus heureux la seconde fois que la première. 



— Il a enlevé la femme ? 


— Oh ! non, dit le prince, mais il a tué le mari. Quant à la femme, elle est en 
sûreté. 

Alors, Henri raconta au capitaine des gardes ébahi tout ce qui s’était passé 
depuis deux jours. 

— Ah ! monseigneur, dit enfin Pibrac, savez-vous que vous jouez un terrible 
jeu ?... 

— Bah ! je ne crains point René. 

— Craignez-le, au contraire, monseigneur. René sera d’autant plus dangereux, 
qu’il sera terrassé. La partie est engagée, ne reculez pas... mais soyez aussi 
pmdent que courageux, car, sans cela, vous êtes perdu. 

M. de Pibrac ouvrit alors le bahut aux livres de chasse et démasqua le passage 
secret. 

— Certes, dit-il, ce n’est plus la curiosité qui me pousse, c’est l’instinct du 
danger. Il faut se faire des armes de tout et savoir à tout prix ce qui va se passer 
entre la reine-mère et le roi. 

— Allons ! fit Henri. 

Noë demeura dans la chambre de M. de Pibrac, et ce dernier, ainsi que Henri, se 
glissa à pas furtifs dans le couloir mystérieux. 

Ce fut Henri qui colla son œil au trou ménagé dans les pieds du Christ. 
Marguerite et la reine étaient seules. 

Marguerite disait : 

— Que peut vouloir le roi à cette heure ? On dit qu’il est d’une humeur 
charmante depuis ce matin. 

— C’est que je ne lui ai point parlé des affaires de l’État, répondit la reine-mère 
avec aigreur ; le roi ne s’ennuie que lorsqu’on le veut occuper du bien de son 
royaume. 

— C’est qu’aussi c’est bien ennuyeux, la politique, murmura la jeune princesse. 



La reine n’eut pas le temps de répondre, car des pas retentirent et un chambellan 
ouvrant la porte à deux battants annonça : 

— Le roi ! 

Charles IX entra. 

Marguerite et la reine-mère s’attendaient à le voir sourire ; mais elles 
demeurèrent interdites en le voyant pâle, sombre, le sourcil froncé, marchant 
d’un pas brusque et inégal. 

— Bonjour, Margot, dit-il en baisant la main de sa sœur. 

Puis il s’inclina fort sèchement devant sa mère. 

— Bonsoir, madame, dit-il. 

Et il s’assit. La reine-mère le regardait avec plus de curiosité que de frayeur. 

— Madame, dit le roi après un moment de silence farouche, je vous viens 
prévenir qu’il y aura demain assemblée du parlement. 

La reine fit un geste de surprise. 

— Et je vous viens prier d’y assister, continua le roi, car il y sera jugé un grand 
coupable. 

Catherine ne comprenait point et continuait à lever sur le roi un regard étonné. 

— Le coupable, continua Charles IX, sera condamné au supplice de la roue, et la 
sentence sera exécutée avant trois jours. 

— Mais de quel coupable parlez-vous, Sire ? demanda la reine. 

— D’un voleur, d’un lâche assassin. 

La reine tressaillit. 

— Mais, dit-elle sans se départir un seul moment de son calme, les voleurs et les 
assassins regardent votre grand prévôt, Sire, et non moi. 

— Vous vous trompez, madame. 

— Et j’ai cru que Votre Majesté m’allait parler de quelque prince ou seigneur qui 
avait conspiré contre le bien de l’État ou celui de la couronne... 



— Les conspirateurs, madame, sont ceux qui désaffectionnent les peuples en 
s’abritant sous la protection royale pour égorger de paisibles bourgeois et les 
dépouiller... 

Catherine de Médicis comprit tout ; elle se souvint que René lui avait, la veille, 
demandé la vie d’un homme. 

— Vous aviez donc protégé quelque misérable, Sire ? dit-elle. 

— Moi, madame ? non, mais vous ! 

— Moi ! 

Le roi ne se laissa point dominer par l’air majestueux de sa mère. 

— Écoutez-moi donc, madame, dit-il froidement, écoutez-moi. 

— Je vous écoute, Sire. 

— On a assassiné, dans la rue aux Ours, la nuit dernière, dans le double but de 
lui enlever sa femme et de le voler, un argentier du nom de Loriot. 

— Un huguenot, je crois, hasarda la reine. 

— Un bourgeois de Paris, madame. 

— Eh bien ? fit la reine. 

— L’assassin a oublié, dans la maison de sa victime, un poignard et une clef. 

— Oh ! pensa Catherine, l’imprudent ! 

— Ce poignard et cette clef, les voilà, dit le roi. Et il montra les deux objets à la 
reine, qui ne put réprimer un geste de surprise. 

— Est-ce que vous ne reconnaissez point cette arme ? demanda le roi. 

— Non, Sire... Comment voulez-vous... 

— Allons donc ! madame, regardez bien... il y a un chiffre sur la lame, et ce 
chiffre... c’est celui de votre favori, de René le Florentin ! 

À son tour la reine était pâle et sombre. 

— Si René a commis le crime, je le châtierai, dit-elle. 



— Oh ! pardon, répliqua le roi, ceci ne vous regarde point, madame. C’est 
l’affaire du parlement, et ensuite du bourreau. 

— Sire, dit-elle, René est un serviteur dévoué... il a rendu de grands services... 
il a sauvé la couronne en dévoilant un complot. 

— C’est un assassin, madame. 

— Mais, Sire, pour un bourgeois... 

La reine n’eut pas plutôt prononcé ce mot avec un dédain suprême qu’elle se 
mordit les lèvres et comprit qu’elle venait de perdre René en voulant le sauver. 

— Un bourgeois ! s’écria Charles IX, dont la colère éclata comme un coup de 
tonnerre, un bourgeois ! mais ce sont les bourgeois, madame, qui renverseront 
mon trône un jour, si je n’y prends garde. Avant huit jours, René sera roué vif en 
place de Grève ! 

Et le roi se leva avec emportement et sortit, sans que la reine-mère songeât à le 
retenir. 

Le roi parti, Catherine et Marguerite se regardèrent. 

— Ce René, dit enfin la reine, est un misérable qui finira par me brouiller tout à 
fait avec le roi. 

Marguerite se tut. 

— Mais, ajouta Catherine, il m’est utile, je le sauverai. 

Et la reine sortit à son tour, sans doute pour rejoindre le roi. 

Alors Henri se pencha à l’oreille de M. de Pibrac. 

— Allons-nous-en, murmura-t-il. 

— Venez, dit le capitaine aux gardes. 

Ils quittèrent le couloir mystérieux, et lorsque le bahut fut refermé, Noë les 
regarda tous deux. 

Les éclats de voix du roi avaient traversé le couloir et étaient parvenus jusqu’à 
lui. 

— Eh bien, mais, reprit Henri, cela sent mauvais pour René. 



— Peuh ! fit M. de Pibrac. 

— Et, ajouta le prince, il pourrait bien être roué vif. 

Pibrac haussa les épaules. 

— Le roi est le roi, dit-il, mais la reine seule est maîtresse. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Que le parlement acquittera René. 

— L’osera-t-il donc ? 

— Si toutefois on en arrive là, dit le capitaine des gardes. Mais on n’arrêtera 
même pas le parfumeur. 

M. de Pibrac se trompait, car en ce moment on gratta à la porte : 

— Qui est là ? 

— Moi, dit la voix de Raoul. 

— Que nous veux-tu ? 

— Le roi vous mande. 

— Diable ! murmura le capitaine gascon, qui ne put se défendre d’un 
mouvement d’effroi. 

Puis il dit au prince : 

— Attendez-moi ici... je reviens. 

Henri, qui n’oubliait point son rendez-vous, regarda le sablier. 

— Impossible, dit-il, il est dix heures... Monsieur de Pibrac, je vous serai 
reconnaissant de ne point rouvrir votre bahut ce soir. 

Et tandis que M. de Pibrac s’en allait chez le roi, qui sans doute lui voulait 
commander d’arrêter René le Llorentin, - mission que M. de Pibrac redoutait 
fort, - Henri et Noë sortirent du Louvre. 


§ 



M. de Pibrac entra chez le roi. 

— Votre Majesté m’a fait demander ? dit-il, prenant un air étonné. 

— Oui. 

— Je suis aux ordres du roi. 

— Pibrac, mon ami, dit Charles IX, qui se promenait à grands pas dans son 
cabinet, vous allez prendre avec vous quatre de mes gardes. 

— Oui, Sire. 

— Et vous me chercherez, dans le Louvre ou dans Paris, jusqu’à ce que vous 
l’ayez trouvé, maître René le Florentin. 

— Est-ce que Votre Majesté, demanda Pibrac, désire consulter les astres ? 

— Je veux punir un assassin, dit le roi. 

Pibrac jugea convenable de manifester une grande stupeur. 

Mais le roi continua : 

— C’est René qui a assassiné le bourgeois Samuel Loriot. 

— Ah ! Sire, est-ce possible ? 

— J’en ai la preuve. 

— Est-ce que Votre Majesté me commande de l’arrêter ? 

— Certainement. 

— Où le conduirai-je ? 

— Au Châtelet, et vous le ferez mettre au fort ; puis vous direz au gouverneur de 
la prison qu’il répond de lui sur sa tête... 

Pibrac s’inclina, fit un pas vers la porte, puis revint. 

— Qu’est-ce ? demanda le roi. 

— Sire, répondit Pibrac, je suis un pauvre gentilhomme que la reine-mère aimait 
déjà fort peu. 



— Ah ! fit le roi. 


— Et qui sera un homme perdu demain, lorsqu’il aura arrêté le favori de 
madame Catherine. 

— Plaît-il ? fit le roi avec hauteur. 

— Ah ! soupira Pibrac, si Votre Majesté me voulait envoyer à la guerre, j’irais de 
meilleur cœur m’exposer à une arquebusade... 

— Est-ce que vous auriez peur, Pibrac ? 

— Sire, répondit le capitaine des gardes, si M. le duc de Crillon était chargé de 
ma besogne, il s’en tirerait mieux que moi... 

Charles IX regarda son favori, puis il songea que sa mère était la plus vindicative 
des femmes. 

— Tu as raison, mon pauvre Pibrac, dit-il, ma mère n’osera pas toucher à 
Crillon, tandis que toi... 

— Oh ! moi, dit Pibrac, je suis un homme perdu, si Votre Majesté exige que 
j’arrête cet empoisonneur. 

— Va me chercher Crillon, dit le roi. 

Quelques minutes après, le duc de Crillon arriva. 

— Duc, lui dit le roi, vous allez me faire arrête René le Florentin, le parfumeur 
de la reine. 

— Harnibieu ! Sire, s’écria Crillon, l’homme sans peur, jamais Votre Majesté ne 
m’a commandé plus agréable besogne. 

— Je penserais comme vous, monsieur le duc, dit M. de Pibrac, si je m’appelais 
Crillon. 

— Allez ! dit le roi, toujours sombre et farouche. 



Chapitre 27 


Tandis que le roi donnait l’ordre d’arrêter René le Florentin, Henri et Noë 
sortaient du Louvre et rencontraient à vingt pas de la poterne un homme qui, 
enveloppé de son manteau, marchait à grands pas. Comme il faisait clair de lune, 
l’homme les reconnut et ils le reconnurent. 

— René ! exclama Henri. 

Le Florentin, car c’était lui, s’arrêta et regarda les deux jeunes gens. 

— Où allez-vous donc ainsi, messire ? demanda Henri. 

René était pâle, et son visage abattu, ses yeux mornes, témoignaient chez lui de 
quelque catastrophe. 

— Messieurs, dit René, excusez-moi, je vais au Louvre et je suis pressé. 

— Vraiment ? 

— Oui, dit René, il faut que je voie la reine sur l’heure. 

— Mon Dieu ! comme vous êtes pâle, monsieur René. 

— Vous trouvez ? balbutia le parfumeur. 

— Ma foi ! messire, dit Henri d’un air candide et sans la moindre pointe 
d’amertume ni de raillerie, vous marchez d’un air effaré, vous avez la mine 
assombrie. Est-ce que vous n’auriez pas réussi dans ce grand projet qui devait 
assurer votre fortune et votre amour ? 

— Non, messire. 

— Ah ! diable ! Si vous m’aviez laissé consulter plus longtemps les astres, 
avant-hier au soir, j’aurais peut-être fini par voir clair dans cette influence 
néfaste qui livrait bataille à votre chance heureuse. 


































































Henri parlait sans raillerie, du ton d’un homme convaincu de sa science et qui ne 
tient que des moyens surnaturels les choses étranges qu’il a découvertes. 

Il jouait si bien son rôle que René s’y laissa prendre. 

— Monsieur de Coarasse, lui dit-il, un grand malheur m’est arrivé... mais je 
vous consulterai là-dessus plus tard... peut-être viendrez-vous à mon aide... 
Maintenant, il faut que j’aille au Louvre. 

— Mais, monsieur René, que vous est-il donc arrivé ? Parlez... 

— On m’a volé ou assassiné, - je ne sais pas au juste, - mon enfant. 

— Votre fille ? 

— Oh ! non, dit René, mais un jeune homme que j’élevais comme mon fils et 
que j’aimais... 

— Est-ce possible ? fit Henri d’un air si naïf que désormais le Florentin aurait pu 
soupçonner la terre entière de l’enlèvement de Godolphin avant de songer à lui. 

— Ma parole d’honneur ! monsieur René, continua-t-il d’un ton presque 
affectueux, c’est peut-être folie à moi, car vous avez la réputation d’un méchant 
homme, et je sais que vous êtes mon ennemi acharné... 

— Moi ? non, dit René. 

— Vous l’étiez, du moins. 

— Je vous ai pardonné. 

— Vrai ? 

— Mon Dieu ! fit le Florentin avec une certaine franchise, je me suis promis de 
devenir meilleur. La fatalité semble m’accabler et je commence à me repentir. 

— Eh bien, reprit Henri, folie ou non, je vous vois si triste, si abattu, que vous 
m’inspirez quelque intérêt. 

René regarda Henri. 

Le prince avait su donner à sa physionomie un tel aspect de franchise que 
l’astucieux Italien en fut dupe. 

— Et si, Noë et moi, nous vous pouvions être utiles... 



René parut hésiter. 

— Tenez, dit-il enfin, vous m’avez déjà prédit tant de choses extraordinaires, qui 
se sont réalisées à moitié, que je finis par croire à votre puissance de divination. 

— Vous devez d’autant mieux y croire que vous-même... 

— Oh ! moi, fit René, je crois que j’ai perdu mon pouvoir... les astres ne me 
révèlent plus rien depuis hier... mais si vous pouvez me retrouver mon enfant... 

— Je tâcherai. 

Henri regarda le ciel tout constellé d’étoiles en ce moment. 

— Voilà une belle nuit, dit-il. Donnez-moi votre main. 

René tendit sa main. 

Henri la prit et continua à regarder les étoiles. 

Tout à coup, il étouffa un cri. 

— Monsieur René, lui dit-il, vous allez au Louvre ? 

— Oui, monsieur. 

— N’y allez pas ! 

— Pourquoi ? 

— Je ne sais, mais il vous y arrivera malheur... 

— En vérité ! il le faut pourtant. 

— N’y allez pas ! 

— Mais la reine m’attend... 

— N’avez-vous rien perdu la nuit dernière ? René tressaillit. 

— Je ne sais ce que c’est, mais je vois deux objets dont je ne puis préciser la 
forme exacte... 

René pâlit et songea à sa dague et à sa clef. 

— N’allez pas au Louvre, répéta Henri, car ces deux objets que je ne puis 



définir... 


— Eh bien ? 

— Eh bien, ils vous porteront malheur. N’y allez pas... 

Henri parlait d’un ton convaincu qui impressionna vivement le Florentin. 

Un moment René hésita et faillit rebrousser chemin. 

Mais c’était l’heure où chaque soir la reine-mère l’attendait, et si René faisait 
trembler la France entière, un froncement de sourcils de Catherine le faisait 
trembler à son tour. 

— Il le faut ! dit-il. Si mon étoile s’éclipse, que les destins aient leur cours, 
ajouta-t-il avec tristesse. Bonsoir, messieurs. 

Et cet homme, si hautain la veille, s’en alla la tête basse et la mort au cœur. 

La disparition de Godolphin, cet être qui était pour lui le livre mystérieux où il 
puisait son influence sur la reine-mère, avait jeté l’épouvante et le 
découragement en son âme. 

Tandis que Henri et Noë paraissaient s’éloigner, René entra au Louvre, non point 
par la grande porte, mais par cette petite poterne gardée par un Suisse et par 
laquelle Nancy avait fait entrer Henri l’avant-veille, lorsqu’elle l’avait conduit 
chez Marguerite. 

René monta le même petit escalier noir. Seulement, au lieu de prendre le couloir 
à gauche, il tourna à droite et se dirigea vers les appartements de la reine-mère. 

René avait l’habitude d’entrer par une porte qui communiquait de ce couloir 
dans un cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher de la reine. 

Cette porte n’était jamais fermée qu’au loquet. 

René l’ouvrit, la referma sur lui et pénétra dans le cabinet. 

Puis, guidé par un rayon de clarté, il entra dans la chambre. 

La chambre était vide. 

Mais il y avait une lampe et des papiers épars sur une table, et devant cette table 
un grand fauteuil. 



— La reine ne peut être loin, pensa René. 

Et, en effet, à peine se fût-il adossé à la cheminée au manteau fleurdelisé, que le 
pas de la reine-mère se fit entendre dans la pièce voisine. 

Catherine, en sortant de chez sa fille, avait couru après le roi. 

Mais déjà le roi s’était enfermé dans son cabinet, et le hallebardier en faction à 
sa porte croisa sa pique en travers. 

— Le roi ne reçoit pas, dit-il. 

— Pas même moi ! 

— C’est pour Votre Majesté que la consigne est donnée, dit le soldat. 

Catherine rentrait donc chez elle la rage au cœur, lorsqu’elle aperçut René. 

La colère qu’elle éprouvait était si violente que tout d’abord Catherine regarda le 
Florentin, et la parole expira sur ses lèvres. 

— Madame, s’écria René, qui ne prévit pas l’orage qui allait éclater, madame... 
je viens vous demander justice. 

— Justice ! fit la reine en reculant d’un pas. 

— Oui, madame... 

— Et que t’a-t-on fait, maître René ? cria la reine, dont le Florentin ne devinait 
point encore la terrible irritation. 

— On m’a assassiné ou enlevé un enfant que j’avais chez moi ! 

— Ah ! dit Catherine, qui, avec ce merveilleux sang-froid que les femmes savent 
reconquérir si vite, regarda son parfumeur. 

Puis elle ajouta : 

— C’est bizarre, mon pauvre René, et il se commet d’étranges choses dans Paris. 
Ainsi, tandis qu’on te volait ton enfant... 

— Eh bien ? fit René curieux et s’apercevant enfin que la reine était pâle et que 
son œil brillait de courroux. 

— Pendant ce temps, poursuivit Catherine, on assassinait un bourgeois de la rue 



aux Ours, un vieillard, une femme et un lansquenet. 

— Vraiment ? fit René, dont la voix trembla tout à coup. 

— Et le meurtrier laissait une clef et une dague dans la maison... 

René devint livide. 

— Et cette dague, exclama Catherine dont la colère éclata enfin, c’était la tienne, 
misérable ! 

Catherine, en parlant ainsi, foudroya le Florentin d’un regard... 

— Madame... balbutia-t-il... vous m’aviez permis... vous... 

— Tais-toi, infâme ! 

René courba le front et se prit à trembler. Catherine continua : 

— Mais pour cette fois, je te retire ma protection qui m’a fait abhorrer de la cour 
tout entière... 

— Madame... 

— Le prévôt des marchands est allé demander justice au roi, la clameur publique 
t’accuse, et le roi a permis que la justice eût son cours. 

René frissonna. 

— Tu vas être arrêté, jugé par le parlement, condamné et roué vif. 

En prononçant ces derniers mots, la reine regarda René. 

Mais Catherine l’avait dit elle-même deux jours auparavant, il y avait tant de 
secrets entre elle et René que la pitié s’empara de son âme. 

— Tiens, dit-elle, je ne puis rien que te donner le conseil de fuir. 

René, éperdu, la regarda. 

— Fuis, dit-elle, au plus vite ! 

Et elle lui montrait la porte, et il y avait une telle anxiété sur son visage que le 
Florentin comprit qu’il n’y avait pas à hésiter. 

René reprit son manteau et voulut baiser la main de la reine. 



Mais elle le repoussa. 

— Arrière, assassin ! dit-elle. 

René courba la tête et sortit. 

Alors le Florentin regagna le couloir, et, la tête perdue, courut à la poterne par 
laquelle il était entré. 

Comme il Fallait franchir, le Suisse croisa sa hallebarde. 

— Imbécile ! dit René, qui retrouva un reste d’assurance, est-ce que tu ne me 
reconnais pas ? 

— Vous êtes messire René, dit le Suisse. 

— Alors, laisse-moi passer. 

— Non, dit le soldat. 

— Maraud ! 

— C’est ma consigne, monsieur René. 

— Mais tu m’as bien laissé entrer... 

— J’en avais l’ordre. 

— Et de qui donc ? 

— Du roi. 

René épouvanté s’enfuit ; il remonta l’escalier noir et rentra chez la reine. 

— Madame, dit-il tout effaré, la poterne est gardée. 

— Eh bien, dit la reine, ouvrant la porte de sa chambre qui donnait sur les grands 
appartements, tiens, passe par là ; peut-être n’a-t-on point donné de consigne aux 
sentinelles du grand escalier. 

René traversa les grands appartements et arriva à l’escalier. Deux sentinelles 
étaient placées sur la première marche. 

— Place ! cria René. 


Les sentinelles s’effacèrent. 



Au bas de l’escalier se trouvaient deux autres sentinelles. 

— Place ! répéta René. 

Les deux autres sentinelles s’effacèrent. 

— Je suis sauvé ! pensa-t-il. 

Il traversa la cour du Louvre et arriva sous la voûte. 

À cette heure, la grande porte du royal édifice était toujours fermée, mais il 
suffisait de frapper à l’huis du corps de garde pour qu’elle s’ouvrît. 

René frappa. 

— Ouvrez ! dit-il. 

Un Suisse parut. 

— Qui va là ? demanda-t-il. 

— Moi... 

— Qui, vous ? 

— René. 

Le parfumeur avait espéré que son nom lui ouvrirait la porte. 

Mais à peine l’eût-il prononcé qu’un homme sortit du corps de garde. 

Cet homme, c’était Jean, duc de Crillon. 

— Holà ! cria-t-il, à moi ! 

À cette voix retentissante, tout le poste sortit. 

— Monsieur, dit René d’une voix insinuante, vous ne me reconnaissez peut-être 
pas ?... 

— Plaît-il ? fit Crillon avec hauteur. 

— Je suis René... 

— Arrêtez-moi ce drôle ! ordonna le duc, qui ne daigna point lui répondre, et 
demandez-lui son épée. 



Le Florentin comprit que Crillon avait reçu des ordres. 

Un Suisse lui prit son épée, et il ne songea pas même à la tirer pour se défendre. 

Alors Crillon prit cette épée, l’arracha du fourreau, jeta la gaine loin de lui, et la 
tenant d’une main par la poignée et de l’autre par la pointe, il la brisa sur son 
genou. 

— Voilà, dit-il, comment on traite ces aventuriers qui singent les gentilshommes 
et font accuser les gens du roi. Çà ! enchaînez-moi cet assassin, ordonna-t-il. 

Il n’y avait pas de chaînes dans le corps de garde, mais il y avait des cordes. 

Sur un signe de Crillon, on lia les mains du parfumeur derrière son dos. 

— Maintenant, continua Crillon, ouvrez la porte... 

La porte s’ouvrit. 

Deux Suisses se placèrent à côté de René. 

Crillon le poussa devant lui. 

— Marche, drôle ! dit-il. 

C’était la première fois qu’un seigneur de la cour traitait aussi cavalièrement le 
parfumeur, cet homme dont la faveur avait été si grande jusque-là que chacun 
tremblait de lui déplaire. 

Il est vrai que celui qui lui parlait ainsi se nommait le brave Crillon et que la 
reine-mère elle-même comptait avec lui. 

— Foi de Crillon ! murmura le duc, c’est une vilaine besogne que le roi m’a 
donnée là ; mais, puisque personne ne s’en voulait charger, je m’en suis chargé, 
moi. 

Et il fit marcher René, et le conduisit jusqu’au Châtelet, dont les portes ferrées 
s’ouvrirent devant lui. 

Par malheur pour René, le gouverneur du Châtelet était une sorte de Crillon au 
petit pied, un gentilhomme incorruptible et sans peur, un vieux soldat qui se 
nommait le sire de Fouronne et qui haïssait tous ces courtisans italiens venus en 
France à la suite de la reine-mère. 



— Monsieur, lui dit Crillon, vous voyez cet homme ? 

— Oui, certes, c’est René le Florentin, dit le sire de Fouronne. 

— Eh bien, c’est un assassin qui sera roué sous peu, de par le roi ! 

Le sire de Fouronne toisa René. 

— Il y a longtemps, dit-il, que ce devrait être fait... 

— Je vous le confie, ajouta Crillon, et vous m’en répondez sur votre tête... 

— J’en réponds, dit simplement le vieux gouverneur. 

René comprit, en entrant dans son cachot, où on lui mit les fers aux pieds, qu’il 
n’avait ni merci, ni pitié à attendre. 

— Ah ! murmura-t-il, si j’avais écouté ce sire de Coarasse, cet endiablé Béarnais 
qui lit l’avenir dans les astres... 

Tandis que les portes massives du Châtelet se refermaient sur René le Florentin, 
Henri et Noë causaient au clair de lune, assis au bord de la rivière, en attendant 
que dix heures vinssent à sonner à l’église de Saint-Germain l’Auxerrois. 

— Noë, mon ami, disait Henri, comment trouves-tu que je m’acquitte de mon 
rôle d’astrologue ? 

— À merveille ! 

— Sais-tu que j’ai accompli un tour de force, mon mignon ? 

— Certes, oui ! 

— Persuader à un homme qui jouit de la réputation de sorcier que l’on est plus 
sorcier que lui, c’est joli ! 

— Mais dangereux... 

— Bah ! j’ai eu un moment de pitié pour lui, tout à l’heure, tant il avait l’air 
épouvanté ; mais ma pitié n’y a rien fait, il est allé tomber dans la souricière. 

— Je suis de l’avis de Pibrac, moi. 

— Et que dit Pibrac ? 



— Qu’il sortira du Châtelet, et que, s’il n’en sort pas, le parlement l’acquittera. 

— Oh ! fit Henri. 

— Bah ! vous verrez. Et comme tôt ou tard il apprendra que nous l’avons 
mystifié... 

Mais Henri interrompit son compagnon : 

— Noë, mon ami, dit-il, il me vient une idée. 

— Vrai ? 

— Une idée merveilleuse ! 

— Voyons ! 

— Et qui nous mettra pour toujours à l’abri des colères et des représailles de ce 
maudit Florentin. 

— Ah ! par exemple ! dit Noë ; mais voyons-la donc, cette idée. 

— Paola t’aime, n’est-ce pas ? 

— À la folie ! 

— Fat ! 

— Mais non... parole d’honneur ! 

— Eh bien ! enlève-la... 

— Diantre ! c’est grave. 

— Ce sera un otage. 

— Soit ! Mais où la mettrons-nous ? 

— Avec Godolphin. Godolphin aime Paola. Si Paola consent à demeurer ta 
prisonnière, il ne sera plus besoin d’enfermer Godolphin. 

— Ah ! par exemple ! dit Noë, l’idée est bonne, et j’y réfléchirai. 

— Je te le conseille. 

— Et dès ce soir je sonderai le terrain. 



— Tu y vas donc ? 

— Parbleu ! 

En ce moment dix heures sonnèrent. 




Le prince prit Nancy par la taille, mais Nancy se dégagea,,. (P. 2P.] 














































































































































— Et moi, dit Henri en riant, je vais médire du prince de Navarre. 

Les deux jeunes gens remontèrent sous les murs du Louvre, se donnèrent une 
poignée de main et se séparèrent. 

Noë prit le chemin du pont Saint-Michel. 

Henri se mit à se promener de long en large, trouvant la lune indiscrète et 
attendant Nancy. 

Nancy ne tarda point à paraître sur le seuil de la poterne. 

Elle toussa, Henri s’approcha. 

Le Suisse qui avait tout à l’heure si gaillardement croisé sa hallebarde devant 
René le Llorentin paraissait maintenant dormir tout debout. 

Cependant, ce n’était pas le même que celui de l’avant-veille. 

— Il paraît, pensa Henri, que c’est la consigne ordinaire... 

Et il se laissa prendre la main par Nancy, qui l’entraîna vers l’escalier noir. 

Le prince monta conduit par Nancy. 

L’escalier était plus sombre que jamais, et il sembla au prince qu’il s’était 
allongé. 

— Mais, dit-il, comme il continuait à monter, il me semble que ce n’était pas si 
haut. 

— C’est vrai. 

— Comment ! le Louvre a grandi ? 

— Non, certes, dit la camérière. 

— Alors, madame Marguerite... 

— Chut ! 

— Elle est donc montée d’un étage ? 

— Nullement. 



— Mais... alors... 

— Alors, lui souffla Nancy à l’oreille, avez-vous ouï dire que les princes se 
mariaient quelquefois par procuration ? 

— Sans doute. 

— Eh bien, ce soir, elle fait comme eux... 

— Hein ? fit Henri. 

— C’est moi que vous trouverez au rendez-vous. Et ce disant, Nancy ouvrit une 
porte et fit entrer le jeune prince dans une jolie petite chambre bien coquette et 
toute parfumée ! 

— C’est mon logis, dit Nancy. Vous pouvez vous jeter à mes pieds, tout ce que 
vous me direz sera fidèlement rapporté... 

Et Nancy se prit à rire comme une folle, ferma sa porte et tira le verrou. 

— Allons, dit-elle, voyons !... Mais tombez donc à mes genoux ! 

Henri la regarda... 

Nancy était jolie à croquer ! 



Chapitre 28 


Le prince avait vingt ans, Nancy pouvait en avoir seize. 

Si la camérière était moqueuse, Henri était hardi. 

Les cheveux blonds et les yeux bleus de Nancy lui tournèrent la tête pendant 
cinq minutes et lui firent oublier madame Marguerite aussi bien que la belle 
argentière. 

— Ventre-saint-gris ! murmura-t-il, parbleu ! oui, je vais me mettre à genoux. 

Et il fléchit, en effet, un genou devant Nancy prit sa main rosée et baisa cette 
main fort galamment. 

— Bon ! très-bien !... dit Nancy ; c’est parfait, mon beau chevalier... 
maintenant asseyez-vous... 

Et elle lui retira sa main. 

Henri essaya de la retenir dans la sienne, mais la main de Nancy était fluette et 
satinée, et elle glissa entre ses doigts comme une anguille. 

— Vous êtes charmante, dit Henri, jolie comme un cœur. 

— Vous trouvez ? 

— Et je vais vous le prouver. 

Le prince prit Nancy par la taille, mais Nancy se dégagea et fit entendre un petit 
rire moqueur. 

— Ah ! dit-elle, la procuration de madame Marguerite ne va pas jusque-là... 

Ces mots étourdirent quelque peu le jeune prince. 

— Comment !... dit-il en regardant Nancy, qui riait toujours de son rire mutin. 

— Hé da ! fit-elle, vous savez bien que je représente ici madame Marguerite. 

— Bah ! dit Henri, je ne songe qu’à vous ; vous êtes charmante... 

— On me l’a dit souvent. 



— Et si vous vouliez m’aimer !... 

— Nenni ! mon beau chevalier... je ne puis pas... 

— Et pourquoi ? 

Le prince avait tout à fait la tête tournée ; il avait fini par reprendre la main de 
Nancy et par s’asseoir à côté d’elle. 

— Pourquoi ? fit-elle, toujours railleuse, mais parce que je ne suis pas une 
grande dame ni une princesse, moi... 

— Hein ! murmura le prince abasourdi. 

— Et qu’une fille de petite noblesse comme moi, acheva Nancy, qui n’a pour dot 
que ses dents blanches, ses cheveux blonds et ses yeux bleus, cherche un mari... 
et non autre chose, monsieur de Coarasse. 

— Eh ! dit le prince, qui sait ? nous pourrions peut-être nous entendre... 

Nancy le regarda. 

— Vous seriez un bien joli mari, dit-elle, mais je ne veux pas de vous pour trois 
raisons. 

— Bah ! 

— La première, c’est qu’une fille qui n’a que ses appas pour dot ne doit pas 
épouser un gentilhomme qui, probablement, n’a que sa cape et son épée. On ne 
tire pas du beurre de deux cailloux. 

— J’ai peut-être bien un héritage à faire quelque part. 

— Peuh ! fit la camérière, ce doit être quelque manoir en Espagne ou quelque 
clos de vigne sur le bord de la Garonne. 

Henri se prit à sourire. 

— Voyons la seconde raison, dit-il. 

— Je ne chasse pas volontiers sur les terres des autres... 

Henri songea que la veille il était aux genoux de Marguerite. 

— Le braconnage a bien son charme, répliqua-t-il. 



— C’est possible, mais je préfère le système du charbonnier qui veut être maître 
chez lui. 

— Bon, et la troisième ? 

— Ah ! la troisième, dit Nancy, est la plus sérieuse. 

— En vérité ! 

— Mais oui... et j’ai bonne envie de la garder pour moi... 

— Tarare ! murmura le prince, c’est une défaite, ma belle enfant. 

— Si vous le prenez ainsi, je vais vous la dire, monsieur de Coarasse. 

— Voyons ! 

— Eh bien, c’est que je suis... retenue. 

Ce mot, que la moqueuse fille souligna avec une nuance d’émotion, lit tressaillir 
le prince. 

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il, et moi qui avais promis à Raoul... Pauvre 
Raoul ! 

Nancy rougit bien fort, et son sourire railleur s’effaça. 

Mais Henri lui prit la main. 

— Pardonnez-moi, ma petite, dit-il ; on trompe volontiers la femme qu’on 
n’aime pas et plus volontiers encore la femme qu’on aime... 

— Peste ! la jolie morale... 

— Mais on ne manque point à sa parole, et vous êtes si appétissante que j’ai 
failli cependant oublier la promesse que j’avais faite à Raoul... 

— Mais, dit vivement Nancy, je n’ai pas dit que c’était Raoul. 

— Non, certes ; mais votre visage est devenu si sérieux que je n’en saurais 
douter. 

Nancy baissa légèrement la tête. 

— Au moins, dit-elle, ne le lui dites pas... 



— Oh ! soyez tranquille... 

Henri regarda Nancy une dernière fois... 

— Quel dommage ! pensa-t-il ; j’ai eu grand tort de promettre... 

— Monsieur de Coarasse, reprit la camérière, qui retrouva sur-le-champ son rire 
moqueur et son regard espiègle, savez-vous que vous êtes très-étourdi ?... 

— Bah ! vous trouvez ? 

— Dame ! voilà dix minutes que vous êtes ici et vous ne m’avez pas demandé 
encore... 

— Pourquoi j’y suis, n’est-ce pas ? 

— Précisément. Eh bien, vous y êtes parce que madame Marguerite n’avait point 
prévu tout à l’heure cet événement qui met tout le Louvre en rumeur. 

— Quel est cet événement, ma petite ? 

— C’est la colère du roi à cause de l’assassinat de la rue aux Ours. 

— Ah ! j’y suis, dit Henri. 

— Et l’arrestation de René. 

— On l’a arrêté ? 

— Il y a un quart d’heure. C’est M. de Crillon qui s’en est chargé. Or, continua 
Nancy, la reine-mère est comme une folle ; elle va et vient de chez elle chez 
madame Marguerite. Vous comprenez... 

— Oui, sans doute. Mais pourquoi, ma petite, hier... 

— Ah ! vous êtes bien curieux... 

— Dame ! fit le prince. 

Nancy prit un air sérieux. 

— Puisque vous avez mon secret, autant vaut que je devienne votre amie, dit- 
elle. 


Je suis déjà le vôtre, moi. 



— Vrai ? 

— Parbleu ! il faut bien que je me contente de cela, puisque Raoul... 

— Chut ! 

Nancy posa sa petite main sur la bouche de Henri. 

— Si vous prononcez encore ce nom, dit-elle, vous ne saurez rien. 

— Bon ! je suis muet, parlez... 

— Eh bien, madame Marguerite n’avait pas la migraine hier, et elle n’avait 
absolument rien à aire... 

— Elle pouvait donc me recevoir ? 

— Certainement. 

— Pourquoi donc... 

— Pourquoi les femmes ont-elles des caprices ? Madame Marguerite a eu 
peur... 

— Peur ? et de qui ? 

— De vous... 

Henri eut un battement de cœur. 

— Mon bel ami, continua Nancy, le cœur des femmes sera toujours un mystère. 
Celui de madame Marguerite est plein de bizarreries et de faiblesses... Vous 
avez vu Son Altesse pour la première fois il y a trois jours. Certes elle n’allait à 
ce bal que malgré elle... La pauvre princesse avait pleuré durant tout le jour. 

Henri avait l’habitude de comprendre à demi-mot. Un malin sourire vint à ses 
lèvres : - Elle avait pleuré, les yeux tournés vers la Lorraine... dit-il. 

— Peut-être... 

— Et après le bal ? 

— Elle ne pleurait plus, mais elle était songeuse. Vous lui aviez promis des 
histoires sur la cour de Navarre. 



— J’ai tenu ma parole, ce me semble. 

— Oui, joliment, dit Nancy. 

— L’aurais-je offensée ? 

— Mon Dieu ! fit Nancy, qui le regarda avec ce grand air de compassion qu’ont 
les femmes pour la naïveté de l’homme, si vous l’aviez offensée, vous ne seriez 
pas ici... 

— Mais, alors, pourquoi, hier... 

— Les scrupules faisaient leur testament, murmura la spirituelle camérière, et la 
Lorraine, qui se noyait, cherchait à s’accrocher à quelque branche. 

— Et la branche ?... 

— La branche a cassé, fit Nancy. 

Henri rougit comme un écolier et ce fut au tour de Nancy à le railler. 

— Voyez-vous, dit-elle, si j’eusse ajouté foi tout à l’heure à votre manoir 
espagnol et à votre clos de vigne gascon, je serais bien campée ! Vous aimez déjà 
Marguerite... comme... elle vous aime !... 

— Nancy !... 

— Ne vous en défendez donc pas, mon beau papillon. Quand on regarde cette 
beauté resplendissante, on y brûle son cœur et ses ailes. 

— Ma petite Nancy, dit le prince, qui reprit la main de la jeune fille dans les 
siennes, puisque je ne suis que votre ami, dites-moi si je vais attendre bien 
longtemps pour la revoir. 

— Vous êtes prisonnier ici jusqu’à ce que madame Catherine ait consenti à s’en 
aller. 

— Et alors vous me conduirez ?... 

— Sans doute, je n’ai pas l’intention de vous garder éternellement. 

— Je le voudrais bien... murmura le prince, qui ne pouvait s’empêcher de 
trouver les cheveux de Nancy d’une nuance adorable. 


Nancy le menaça du doigt. 



— Je le dirai à Raoul, fit-elle, et il vous donnera un bon coup d’épée... 

Soudain et comme elle achevait, Nancy se leva et prêta l’oreille... 

— La reine rentre chez elle ! Venez, dit-elle. 

Elle reprit le prince par la main, le fit sortir de sa jolie chambrette et l’entraîna de 
nouveau dans l’escalier noir. 

La chambre de Nancy était au second étage du Louvre, l’appartement de 
madame Marguerite au premier et verticalement au-dessous. 

C’était donc un étage à redescendre. 

Comme il entrait dans le couloir mystérieux, Henri s’aperçut que son cœur 
battait. 

— Voilà qui est bizarre, pensa-t-il. Ce matin, en regardant Sarah, j’éprouvais 
exactement la même émotion. Est-ce que, décidément, j’aimerais deux femmes à 
la fois ? 

À la porte dérobée de l’appartement de la princesse Nancy s’arrêta. 

— Un mot, dit-elle, mettant la main sur le bouton de la porte et se penchant à 
l’oreille du prince, ou plutôt un conseil. 

— J’écoute. 

— Soyez timide et ne me trahissez pas... je vous servirai. 

Nancy ouvrit la porte, et le prince se trouva chez madame Marguerite. 

La princesse, au bmit, leva la tête et aperçut Henri. 

Un léger incarnat monta alors à son front, mais il ne régnait qu’un jour 
mystérieux dans l’oratoire, et il fallait un œil bien effronté pour remarquer cette 
rougeur passagère qui colora le visage de la jeune princesse. 

Elle salua Henri de la main et fit un signe mystérieux à Nancy. 

Nancy alla pousser le verrou de la porte qui ouvrait sur les grands appartements, 
et sortit par celle qui donnait sur le couloir. 

Alors Marguerite regarda celui qu’elle prenait pour un petit gentilhomme du 
pays de Gascogne. 



Henri demeurait debout à distance, et, fidèle peut-être à la recommandation de 
Nancy, peut-être aussi obéissant à une émotion vraie, il était dans l’attitude de 
l’amoureux le plus respectueux et le plus timide du monde. 

Cet embarras charma Marguerite en même temps qu’il lui permit de dissimuler 
son émotion. 

— Ah ! monsieur de Coarasse, dit-elle en lui tendant sa main à baiser, comme 
vous êtes heureux de ne pas être prince !... 

Henri eut un sourire, mais il soupira. 

— Je voudrais l’être... murmura-t-il. 

— Ne le soyez jamais, reprit Marguerite, c’est un vilain état. Depuis ce matin, 
j’ai la tête cassée de politique ; la reine-mère ne me laisse pas un moment de 
répit. 

Henri s’approcha timidement de deux pas. 

— Asseyez-vous, monsieur de Coarasse, continua la princesse. J’espère que, 
pour aujourd’hui, on ne viendra plus me fatiguer des colères du roi et des 
terreurs de ma mère pour son cher René... 

Henri prit un escabeau et le plaça tout auprès du fauteuil de Marguerite. 

— Voyez, monsieur de Coarasse, reprit Marguerite, vous m’avez promis de me 
faire le récit des amours de la comtesse de Gramont avec le prince de Navarre, 
mon futur époux ? 

La question de Marguerite mettait Henri à son aise, en le replaçant sur le terrain 
d’une conversation galante et enjouée. 

— Madame, répondit-il, la comtesse Corisandre passe pour une jolie femme en 
Navarre. 

— Je l’ai vue, dit Marguerite. 

— Surtout lorsqu’elle est accompagnée de son mari. 

— Il est vrai, observa la princesse, que ce pauvre comte est vieux et 
horriblement laid. Mais aussi, sa femme en a pris à son aise, il me semble... 


Heu ! heu ! fit Henri. 



— Elle est folle, m’a-t-on dit, de ce petit prince... 

— Folle ! non... mais elle l’aimait beaucoup. 

— Comment ! ne l’aimerait-elle plus ? 

— Peut-être bien... toujours est-il que le prince a cessé de l’aimer. 

— Que me dites-vous donc là, monsieur de Coarasse ? 

— La vérité, madame. 

— Il y a rupture ? 

— C’est tout comme. 

— Mais le dernier gentilhomme arrivé de Navarre, M. de Miossens, que la reine 
Jeanne d’Albret avait chargé de ses compliments pour ma mère, ne lui a point dit 
cela. 

— Que lui a-t-il donc dit, madame ? 

— J’ai surpris une conversation entre elle et lui, dit Marguerite. M. de Miossens 
disait à la reine-mère : « S.M. la reine de Navarre, qui tient beaucoup au mariage 
du prince, n’a qu’une crainte, c’est que sa passion pour madame de Gramont ne 
soit bien difficile à déraciner. » 

— Vraiment ? fit Henri. 

— J’en ai conclu que le prince chercherait peut-être à se soustraire comme moi à 
l’union qui nous menace. 

Henri eut toutes les peines du monde à réprimer une légère grimace. 

— Si le prince vous voyait, madame, il ne se trouverait pas si fort en péril, dit-il. 

— Monsieur de Coarasse, je vous ai déjà dit que je n’aimais pas les flatteurs. 

Henri rougit de nouveau et avec une ingénuité si parfaite que Marguerite le 
trouva charmant et reprit : 

— Ainsi le prince n’aime plus Corisandre ? 


Non, madame. 



— Depuis quand ? 

— Depuis un mois environ. 

— Mais... qu’en savez-vous ? 

— Ah ! dit Henri, cela tient à deux raisons. 

— Vraiment ? 

— La première, c’est que la comtesse de Gramont était d’une jalousie 
insupportable. 

— Pauvre femme ! 

— La seconde, c’est que le prince aime ailleurs. 

— Bah ! 

— Et, chose bizarre, madame, diraient les maris, il aime celle qui doit être sa 
femme. 

— Que dites-vous donc, monsieur ? s’écria Marguerite, qui étouffa un cri de 
véritable surprise. 

— Je vous rapporte, madame, les rumeurs et les on-dit de la cour de Nérac. 

— Ainsi... il... m’aimerait ? 

— Depuis qu’il a vu votre portrait. 

— Ah ! par exemple, dit Marguerite en riant, il est prompt à s’enflammer, il me 
semble... 

— Il a vingt ans, madame, et dans notre pays... 

Henri s’arrêta et regarda si tendrement Marguerite qu’elle en eut un violent 
battement de cœur. 

— Eh bien, moi, dit-elle, j’aurais beau voir le portrait de ce prince en bottes 
fortes et en pourpoint de bure, je n’en deviendrais jamais folle... 

— Je puis vous faire son portrait, madame. 

— Non, je n’y tiens pas. Revenons à la comtesse. Elle doit se désoler... 



Cette question embarrassa quelque peu le prince. 

— Ma foi ! répondit-il, voilà ce qu’il m’est impossible de dire à Votre Altesse, 
car je suis parti de Nérac juste à l’époque où le prince cessait d’aimer la 
comtesse. 




Sarah, pâle et frissonnante, écoulait toujours... (P. 221.) 



















— Ah ! fit Marguerite un peu désappointée... 

— En sorte que, acheva Henri, il m’est assez difficile... 

— Monsieur de Coarasse, dit Marguerite en regardant le sablier, savez-vous 
qu’il est fort tard ?... 

Henri rougit et se leva. 

— Si Votre Altesse le désire, murmura-t-il, je lui pourrai faire demain le portrait 
du prince de Navarre. 

— Demain ? 

Et Marguerite rougit à son tour. 

Puis elle regarda le jeune homme, dont l’œil suppliant était plein d’éloquence. 

— Soit ! dit-elle : venez demain... 

Il lui prit la main, et cette main trembla légèrement dans la sienne... 

Il la porta à ses lèvres, et cette main trembla plus fort... 

Il se laissa tomber à genoux. 

— Mais partez donc ! s’écria Marguerite toute troublée et d’une voix émue. 

Elle lui retira sa main et appela : 

— Nancy ! Nancy ! 

Le prince se releva, Nancy ouvrit une porte, le prit par le bras et l’entraîna. 

— Allons ! pensa le prince, Nancy avait dit vrai... je suis aimé. Je voudrais bien, 
à présent, ne pas être le prince de Navarre. 



Chapitre 29 


Tandis que Henri de Navarre s’en allait voir madame Marguerite, Noë, selon 
l’habitude qu’il avait prise depuis trois jours, n’avait garde d’oublier le rendez- 
vous de sa chère Paola. 

Seulement, ce soir-là, une vague curiosité avait poussé le jeune homme à entrer 
chez Malican avant d’aller à son rendez-vous quotidien. 

D’ailleurs Noë avait un motif pour entrer chez Malican, comme on va le voir. 
C’était l’heure où les lansquenets de garde au Louvre pendant la journée étaient 
relevés par les Suisses et avaient la liberté de rentrer à leur caserne de Saint- 
Germain l’Auxerrois, dans la rue de l’Arbre-Sec. 

Un lansquenet a toujours soif. La première chose que faisaient ceux qui sortaient 
du corps de garde du Louvre était de se répandre dans les auberges et les 
cabarets voisins. 

L’établissement du Béarnais Malican était un des mieux achalandés, et les 
gentilshommes n’en faisaient point fi. On y voyait même parfois des officiers et 
des gens de marque. 

Au moment où Noë y pénétra, la salle était pleine ; chaque table était garnie de 
buveurs. Les uns jouaient, les autres causaient. Malican et la jolie Myette se 
multipliaient pour servir leurs pratiques. 

Cependant ils avaient un auxiliaire depuis le matin. 

Maître Malican avait vu arriver, disait-il, un sien neveu, le fils de son propre 
frère, qui venait du pays chercher fortune à Paris. C’était un garçon vêtu à la 
mode des Pyrénées, portant le bonnet rouge sur les oreilles, joli comme une 
demoiselle, un peu timide, un peu gauche et n’ayant point encore un seul poil au 
menton. 

Malican l’avait présenté à ses pratiques en leur disant : 

— Myette ne pouvait pas tout faire ici... voici mon neveu. 

— Un beau petit gars, avait répondu un lansquenet. Quel âge a-t-il ? 


Quinze ans. 



— Son nom ? 

— Nûno ; c’est un nom de nos montagnes. 

Et Nûno était devenu sur l’heure garçon de cabaret. 

Noë, en entrant, échangea un regard d’intelligence avec lui. 

Puis il alla s’asseoir à une table qui se trouvait libre et demanda du vin. 

Myette accourut pour le servir. 

— Ah ! vous voilà, monsieur de Noë ? lui dit-elle en s’efforçant de sourire, 
tandis que malgré elle le rouge montait à son front. 

— Oui, lui dit Noë. 

— Et votre ami ? 

— Je viens de sa part. 

— Ah ! fit Myette. 

— Comment se trouve-t-elle ici ? 

— Oh ! très-bien... vous voyez... 

— C’est que, dit Noë à voix basse et se servant, par excès de prudence, de la 
langue béarnaise, j’ai peur qu’elle ne se laisse deviner. 

— Jamais de la vie, répondit Myette, on ne la reconnaîtra sous ce costume. 

— Oui, mais elle peut se trahir. 

— Vous croyez ? 

— Dame ! si elle apprenait... 

— Quoi ? fit Myette avec inquiétude. 

— Une catastrophe qui est arrivée cette nuit. 

— Où donc ? 

— Chez elle. 

— Bah ! fit Myette, qui n’était point encore au courant des événements 



accomplis me aux Ours, son mari a été... furieux. 

— Hélas ! non, le pauvre homme n’a rien su. 

— Comment cela ? 

— Parce qu’il était mort. On l’a assassiné... 

— Ceux qui voulaient enlever sa femme ? 

— Précisément. 

— Mon Dieu ! dit Myette, il faudrait peut-être la prévenir. 

— Tu as raison, ma petite. 

Mais Noë et Myette s’y prenaient trop tard. Déjà un Suisse en congé venait 
d’entrer et pérorait dans un coin de la salle. 

— Ah ! mes maîtres, disait-il, depuis ce matin, il y a une belle queue de monde 
dans la rue aux Ours. 

— Bah ! dit le lansquenet. Ce n’est pourtant pas aujourd’hui qu’on y fait le feu 
de joie en mémoire de l’archer qu’on y a brûlé pour avoir outragé la Madone 
placée dans sa niche au coin de la rue. 

— Certes, non, dit un bourgeois qui s’était faufilé parmi les soldats. 

— Alors, pourquoi la queue ? 

— Parce qu’on y a commis un crime. 

— Un crime ? 

— Après cela, fit le Suisse d’un ton dégagé, c’est un crime si vous voulez ; moi 
je trouve que c’est à peine une peccadille. 

— Mais enfin qu’a-t-on fait ? 

— On a assassiné un bourgeois. 

Aux mots « rue aux Ours » qu’il avait entendus, le petit Béarnais s’était 
approché de la table où un groupe s’était formé autour du Suisse. 

— Il est certain, dit un lansquenet, qu’il n’y a pas grand mal à tuer un bourgeois. 



Si c’était un lansquenet... 

— C’est que justement, fit le Suisse, on a de plus tué un lansquenet. 

— Allons donc ! 

— Et une servante... 

— Aussi ? 

— Et un vieux juif ! 

Le petit Béarnais frissonna et devint tout pâle sous son béret rouge. 

— Ah ! c’est donc pour cela, dit un troisième soldat, que maître Miron, le prévôt 
des marchands, est venu au Louvre ? 

— Et qui sait, fit un nouveau venu, si ce n’est point pour cela aussi que M. le 
duc de Crillon vient de faire arrêter le parfumeur de la reine, messire René le 
Florentin ? 

Ces derniers mots produisirent une commotion violente chez le petit Béarnais. 

Il laissa choir la cruche de vin qu’il tenait et s’appuya au mur pour ne pas 
tomber. 

Heureusement, tous les regards étaient tournés vers le Suisse qui parlait, et 
personne, dans le cabaret, ne prit garde au neveu de Malican. 

Noë et Myette s’étaient approchés de lui sans bruit. 

Le compagnon du prince de Navarre se pencha à son oreille et lui dit : 

— Soyez calme ! prenez garde, madame ! c’est de votre mari qu’il s’agit ! Le 
misérable est mort. 

Sarah Loriot, car c’était bien elle que nous retrouvons ainsi affublée, Sarah, 
blanche comme une statue, fit un effort suprême, domina son émotion et écouta 
attentivement. 

Le Suisse continua : 

— Ce qu’il y a de bizarre, c’est que ce bourgeois était fort riche, qu’on l’a 
assassiné pour le voler, et que probablement il avait bien caché ses trésors, car, 
d’après la rumeur publique, l’assassin a cherché partout et n’a rien trouvé. 



Sarah songea aux caves et pensa que les meurtriers de son époux n’avaient pas 
découvert le secret du ressort qui faisait mouvoir un pan du mur de l’atelier et 
démasquait ainsi le souterrain où son mari avait entassé ses richesses. 

— Il était donc riche, le bourgeois ? 

— Très-riche. C’était un argentier. 

— L’argentier Loriot ? dit un des auditeurs. 

— Justement, voilà son nom... 

Sarah, pâle et frissonnante, écoutait toujours... 

Myette la prit par le bras : 

— Hé ! cousin ! dit-elle, montez donc avec moi là-haut. 

Sarah, dont l’émotion était au comble, suivit Myette et gravit sur ses pas 
l’escalier de bois qui conduisait à l’unique étage supérieur. 

Noë suivit les deux jeunes femmes. 

Feu le bonhomme Samuel Loriot, si on se souvient du récit que la belle 
argentière avait fait à Henri de Navarre, avait été, durant sa vie, un assez grand 
misérable, et il n’avait, après son décès, aucun droit aux regrets et aux prières de 
sa femme. 

Cependant, la nouvelle de cette mort avait été si inattendue pour Sarah et la 
bouleversa à ce point qu’elle s’évanouit en entrant dans la petite chambrette de 
Myette. 

En bas, dans le cabaret, Malican servait ses pratiques, et ces dernières avaient 
fini par former un grand cercle autour du narrateur du crime consommé rue aux 
Ours. 

Noë et la jolie Béarnaise s’empressèrent autour de l’argentière, lui jetèrent de 
l’eau au visage, lui frottèrent les tempes avec du vinaigre et finirent par la 
rappeler à elle. 

— Madame, lui dit alors Noë, Henri vous viendra voir demain matin et vous dira 
comment tout cela est advenu. Seulement, n’ayez plus aucune crainte : René, qui 
a assassiné votre mari et voulait vous enlever, René a été arrêté et emprisonné 



par ordre du roi. 


Myette et Noë passèrent environ une heure auprès de Sarah et la firent mettre au 
lit. 

En dépit des sévères remontrances du prince, Noë regardait toujours fort 
tendrement la jolie Béarnaise, tout en causant avec Sarah, et plus d’une fois 
Myette se sentit rougir. 

Mais enfin le couvre-feu sonna. 

— Ah ! diable ! pensa Noë, je me laisse si bien ensorceler par les beaux yeux de 
Myette que je ne songe plus à Paola... et Paola doit m’attendre... Et puis je ne 
serais pas fâché de savoir ce qui est arrivé chez le Florentin. 

Noë, après cette réflexion mentale, prit la main de Sarah, y déposa un baiser et 
descendit. 

Myette le suivit. 

— Adieu, monsieur de Noë, lui dit-elle. 

— Comment, adieu ? 

— Au revoir, veux-je dire. 

Les Suisses et les lansquenets avaient quitté le cabaret en entendant sonner le 
couvre-feu, et Malican se trouvait seul. 

— Et notre prisonnier ? lui demanda Noë. 

— Il est toujours dans la cave. 

— A-t-il mangé ? 

— Non. Il pleure... et il m’a dit qu’il voulait se laisser mourir de faim. 

— Hum ! se dit Noë, il en est bien capable. Et, ma foi, il me vient une belle 
idée... Malican ? 


— Monsieur... 

— Allume ta lanterne. 

— Dois-je aller avec vous ? 



— C’est inutile. Le drôle ne me dévorera point, j’imagine. 

— Il a cependant des accès de rage. 

— Bah ! fit Noë ; s’il est méchant, je lui tordrai le cou. 

Malican souleva la trappe de sa cave ; Noë descendit et s’enfonça dans le boyau 
tortueux creusé sous le cabaret et divisé en plusieurs caveaux où les vins du 
Béarnais étaient rangés par rang d’ancienneté. 

Dans le caveau le plus éloigné, solidement fermé par une porte de chêne garnie 
de trois verrous extérieurs et d’une bonne serrure, se trouvait le prisonnier dont 
avait parlé Noë. 

Le compagnon du prince de Navarre ouvrit la porte du caveau et y pénétra. 

Un être humain, couché sur un monceau de paille, se souleva vivement en 
entendant la porte s’ouvrir. 

Mais il n’avait de libres que les mains, et on lui avait si bien garrotté les jambes 
qu’il lui était impossible de se tenir debout et encore moins de marcher. 

Cet homme, dont la lueur de la lanterne de Noë éclaira en plein le visage, n’était 
autre que Godolphin. 

Godolphin, l’être chétif et souffreteux, le somnambule épuisé par les expériences 
magnétiques de messire René, Godolphin, que Henri de Navarre et Noë avaient 
enlevé la nuit précédente et qu’ils avaient amené les yeux bandés chez Malican, 
qui s’était constitué son geôlier. 

Godolphin était livré à un violent désespoir et son visage était baigné de larmes. 
Il regarda Noë et jeta un cri de rage. 

— Ah ! lui dit-il, que me voulez-vous encore ? Que vous ai-je fait pour que vous 
me reteniez prisonnier ? 

Noë ferma sur lui la porte du caveau, posa sa lanterne à terre, s’assit sur la paille 
qui servait de lit à Godolphin et lui dit : 

— Je viens causer avec vous, mon cher monsieur Godolphin, et je vous apporte 
des consolations. 


— Allez-vous me rendre la liberté ? 



Noë sourit. 

— Oh ! pas encore, dit-il ; plus tard... nous verrons... 

Godolphin jetait sur lui un regard plein de haine. C’était plus qu’un geôlier qu’il 
voyait en lui, c’était un rival, car il reconnaissait parfaitement Noë pour ce 
gentilhomme qui était entré un soir dans la boutique de René et avait, sous 
prétexte d’acheter des parfums, débité force galanteries à Paola. 

Godolphin, après s’être perdu en conjectures sur le motif qui avait pu amener 
son enlèvement, avait fini par soupçonner que le gentilhomme amoureux de 
Paola s’était débarrassé de lui. 

— Que me voulez-vous donc, alors, lui dit-il, si vous ne venez point me 
délivrer ? 

— Je veux causer avec vous. 

— Je ne vous connais pas... 

— Bah ! je vous connais, moi. Vous êtes l’esclave, la victime de René le 
Florentin, et vous le haïssez. 

Godolphin tressaillit. 

— Qui vous a dit cela ? fit-il. 

— Qu’importe ? je le sais... mais, comme vous aimez sa fille... 

— Ah ! ricana Godolphin avec rage, Paola vous a dit... 

— Paola n’a point de secrets pour moi, répondit Noë avec un grain de fatuité. 

Si le regard de Godolphin avait eu le pouvoir de tuer, sans nul doute Noë eût vu 
sa dernière heure. 

— Oh ! je vous hais... murmura-t-il, je vous hais !... 

— Parce que vous êtes jaloux... 

— Et si je pouvais me repaître de vos entrailles, boire votre sang ! continua le 
somnambule en proie à une exaltation terrible, je le ferais... 


Noë souriait toujours. 



— Voyons, mon cher monsieur Godolphin, lui dit-il, entendons-nous un peu ; 
vous aimez Paola ? 

— Oh ! je voudrais mourir pour elle. 

— Eh bien ! fit Noë en riant, contentez-vous d’être prisonnier, cela lui est déjà 
très-agréable. 

Cette plaisanterie de Noë fut un coup de foudre pour Godolphin ; elle lui arracha 
d’abord un cri de rage, puis elle eut le don de le rendre morne et de remplacer sa 
douleur bruyante par une sorte de douleur résignée. 

— Ah ! dit-il, elle est heureuse de me savoir ici ? 

— Dame ! elle n’a plus de gardien... Pensez-vous donc, monsieur Godolphin, 
qu’une fille de vingt-cinq ans ait un grand amour pour un père qui la rend 
esclave et pour un homme qui s’est fait l’espion de son père ? 

— C’est que je l’aime... balbutia le malheureux jeune homme... 

— Elle vous hait, elle... 

— Ô mon Dieu ! dit Godolphin, qui mit ses deux mains sur ses yeux et éprouva 
une si vive douleur que Noë en eut pitié. 

— Voyons, lui dit-il avec bonté, vous aimez Paola, soit ! mais qu’espérez-vous ? 

— Rien, murmura Godolphin d’un air sombre. 

— Alors ?... 

— Pourvu que je sois près d’elle, c’est tout ce que je demande... 

— Bah ! dit Noë. 

— La voir, l’entendre chaque jour, même quand elle me rudoie et me repousse, 
c’est le paradis sur la terre... 

— Monsieur Godolphin, soyez franc, dit Noë, vous aimez René ? 

— Oh ! fit-il avec dégoût. 

— Vous l’aimez avec la reconnaissance d’un fils... 

Godolphin secoua énergiquement la tête. 



— Je le hais, dit-il. 

— Vrai ? 

— Sur le salut de mon âme ! 

— Et si vous demandez votre liberté, ce n’est pas pour le rejoindre ? 

— C’est pour voir Paola. 

— Bon ! j’entends bien. 

— Mais René, répéta Godolphin, je le hais. 

Il y avait, dans la voix du jeune homme, un tel accent de vérité que Noë ne put 
s’y tromper. 

— Ainsi, dit-il, si Paola n’était point avec son père... 

— Je quitterais René pour suivre Paola. 

— Et si on vous confiait la garde de Paola comme René vous l’avait confiée ? 
Godolphin eut un frisson de joie. 

— Comment ! Que voulez-vous dire ? fit-il. 

— Je veux dire, ajouta Noë, qu’il serait fort possible que Paola se trouvât fort 
mal de la captivité où la tient son père. 

— Eh bien ? 

— Et quelle voulût se soustraire à sa tyrannie. Alors comme ceux qui 
s’intéressent à elle ne pourraient cependant vivre toujours avec elle... 

— Ah ! s’écria Godolphin, qui oublia sa jalousie, si vous faisiez cela, monsieur, 
si... 

La voix de Godolphin tremblait ; il riait et pleurait tout à la fois. 

Noë se leva. 

— Soyez calme, lui dit-il ; prenez quelque nourriture. Je reviendrai demain, et 
peut-être reverrez-vous bientôt Paola. 

Godolphin se prit à fondre en larmes comme un enfant. 



— Je l’aime ! je l’aime ! balbutia-t-il. 

Noë se leva, jeta un regard de compassion à ce pauvre être chétif et déshérité, 
reprit sa lanterne et s’en alla. 

En remontant, il trouva Myette seule dans la salle du cabaret. 

— Où est ton père, mignonne ? 

— Il est allé voir comment va madame Loriot, dit Myette. 

— Tu lui souhaiteras le bonjour pour moi. 

— Comment ! vous partez ? 

Et Myette eut un petit tremblement dans la voix qui fit tressaillir Noë. 

— Il est tard, dit-il. Le couvre-feu est sonné, ma petite. 

— Bon ! la porte est fermée... 










































































































































































































































































































































— Et puis, j’ai veillé la nuit dernière... 

— Moi aussi, fit la Béarnaise d’un ton de reproche. Et cependant... 

— Mais je reviendrai demain matin. Adieu, ma jolie payse... 

Noë prit la jeune fille par la taille, l’embrassa sur la joue et la laissa toute 
confuse. 

Puis il s’en alla précipitamment, comme si lui-même il eût éprouvé quelque 
confusion du baiser qu’il venait de prendre à la jolie nièce de Malican. 

— Ma parole d’honneur ! se dit-il, je crois que mon cœur court des dangers 
sérieux chez Malican. Cette petite fille, avec son mouchoir rouge, ses cheveux 
noirs et son œil fripon, finirait par me tourner la tête ! hum ! hum ! Et le prince 
qui trouve que ce serait fort mal de prendre sa nièce à un homme qui joue sa vie 
pour nous... Allons voir Paola ; avec Paola, du moins, je n’ai pas de scrupules. 

Et Noë longea la berge du fleuve d’un pas rapide, essayant de songer à Paola, et 
ne pensant, en réalité, qu’à Myette. 

— Bah ! se dit-il comme il traversait le Pont-au-Change et gagnait la rue de la 
Barillerie ; Malican est un fort brave homme, c’est vrai, mais ce n’est pas à moi 
qu’il se dévoue, après tout... c’est à Henri. Ce n’est pas moi qui aime Sarah... ce 
n’est pas moi. 

Noë s’arrêta court au milieu de son monologue. 

— Fi ! dit-il après un silence, voilà de bien méchantes pensées. Vite ! allons 
nous jeter aux pieds de Paola. 

Le jeune homme pressa le pas et atteignit le pont Saint-Michel. 

— René est en prison, pensa-t-il. - Godolphin est solidement renfermé dans la 
cave de Malican, donc Paola est seule. Je ne vois pas la nécessité d’aller passer 
sous le pont pour grimper ensuite avec une corde, lorsqu’il m’est si facile 
d’entrer par la porte. 

La nuit était noire. Les paisibles habitants du pont, marchands, pour la plupart, 
étaient couchés depuis longtemps. 


Le pont était désert. 



Noë alla jusqu’à la boutique de maître René le Florentin et il heurta doucement. 



Chapitre 30 


Aux deux premiers coups frappés par Noë à la porte du Florentin, on ne répondit 
pas ; mais au troisième une voix fluette, que le jeune homme reconnut aussitôt, 
demanda : 

— Qui est là ? 

— Moi, Paola... dit Noë. 

— Vous ? dit la jeune fille, vous ? 

— Oui... ouvrez... n’ayez pas peur... 

Paola entrebâilla la porte de la boutique et dit en tremblant : 

— Êtes-vous seul ? 

— Tout seul, répondit Noë. 

Il se glissa dans la boutique et serra la jeune fille dans ses bras. 

Paola referma précipitamment la porte et lui dit dans l’obscurité, car elle avait 
depuis longtemps éteint toute lumière : 

— Mais comment avez-vous osé frapper ? 

— Je savais que vous étiez seule. 

— Ah ! mon Dieu ! fit Paola. 

Elle entraîna Noë dans son oratoire, referma soigneusement toutes les portes et 
poursuivit : 

— Vous savez donc ce qui est arrivé ? 

— Je viens du Louvre. 

— Et... au Louvre ?... 

— J’ai su que la nuit dernière Godolphin n’était pas revenu, que toute la journée 
s’était écoulée dans que votre père le vit revenir. 

— Ah ! dit Paola, mon père est désespéré et furieux... 



— Je le sais. Il a porté plainte à la reine. 


— Figurez-vous, reprit la jeune fille, que la nuit dernière, après votre départ, je 
me suis mise au lit n’ai point tardé à m’endormir. Je savais que Godolphin était 
parti et j’avais ensuite entendu mon père causer à voix basse avec un étranger. 

— Ah ! fit Noë. 

— Cet inconnu était masqué, comme j’ai pu le voir par la fente que vous 
connaissez ; mon père a causé quelques minutes avec lui à voix basse, puis a pris 
un masque pareillement et ils sont sortis ensemble. 

— Je sais cela... 

— Comment ! vous savez ? fit Paola étonnée. 

— Continuez, chère Paola. 

— Je me suis mise au lit. Je dormais profondément lorsqu’on a frappé 
vigoureusement à la porte : c’était mon père. D’abord je ne me suis point levée, 
je croyais Godolphin rentré, et... 

— Et Godolphin n’avait pas reparu, n’est-ce pas ? 

— Non, je suis allée ouvrir à mon père. Il paraissait agité, il était pâle... Il m’a 
dit avoir laissé sa clef au Louvre... puis, quand il s’est aperçu que Godolphin 
n’était pas rentré, il a jeté un cri terrible, disant : « Ah ! la prédiction ! la 
prédiction ! » 

Paola continua : 

— Tout cela est bien étrange, n’est-ce pas ? 

— Pour vous, du moins. 

— Est-ce que vous sauriez ?... 

— Je sais bien des choses. 

— Oh ! mais, parlez donc, dit Paola, parlez tout de suite, car tout à l’heure il 
m’est venu un soupçon bizarre. 

— Un soupçon ? 

— Oui, j’ai pensé que c’était peut-être vous... qui aviez enlevé. 



— Ma chère Paola, dit-Noë, n’achevez pas. Mais, écoutez-moi, au contraire ; j’ai 
de terribles choses à vous apprendre. 

— Mon Dieu ! fit-elle avec effroi. 

Noë s’assit auprès d’elle et lui prit la main. 

— Je crois, dit-il, vous avoir dit que j’étais le cousin de M. de Pibrac, capitaine 
aux gardes du roi. 

— En effet, et vous allez au Louvre. 

— Tous les jours. Or, aujourd’hui, j’ai soupe avec le roi. 

Paola eut un frisson d’orgueil. 

— Vous devez lui plaire, Amaury, dit-elle, vous êtes charmant... 

— Flatteuse ! dit Noë. 

Il lui prit un baiser et continua : 

— Je vous disais donc que j’ai soupe chez le roi et y ai appris bien des choses. 

— Touchant mon père ? 

— Justement. 

— En vérité ! fit-elle avec inquiétude. 

— Votre père, poursuivit Noë, était fort bien avec la reine-mère, et il jouissait 
auprès d’elle d’une grande faveur, une faveur dont le roi lui-même était jaloux... 

— Oh ! je le sais, dit Paola. 

— Cette faveur, vous le savez, maître René la devait à la croyance où l’on est 
qu’il lit dans les astres. Mais en définitive, le jour où on a su que c’était par 
Godolphin... 

— Quoi ! dit vivement Paola, on a su cela ? 

— Mon Dieu, oui. Et c’est bien la faute de votre père, en vérité. 

— Comment ? 

— Il s’est grisé un soir, le soir du bal de M. l’ambassadeur d’Espagne, et comme 



un homme gris ne saurait retenir sa langue, il a jasé... 

— Et il a parlé de Godolphin ? 

— Justement. 

— L’imprudent ! fit Paola. 

— Alors, continua Noë, ceux qui en voulaient à René et à sa faveur... 

— Ont tué Godolphin, peut-être ? 

— Non, mais ils l’ont enlevé et emprisonné. 

— Et... savez-vous où... il est ? 

— Hélas ! non. Mais je sais malheureusement autre chose. 

— Qu’est-ce encore ? 

— Ma chère Paola, reprit Noë, qui feignit une vive émotion, je frémis à la 
pensée que je vais vous apprendre... un malheur... 

Paola eut un accès de terreur. 

— Ciel ! dit-elle, mon père est mort ! 

— Rassurez-vous, il vit. 

— Qu’est-ce donc, mon Dieu ! 

— Je vous disais que j’avais soupé chez le roi aujourd’hui. 

— Oui. Eh bien ? 

— Pendant le souper, un homme est venu ; cet homme, qui a fait supplier le roi 
de le recevoir, est maître Joseph Miron, prévôt des marchands. 

— Je l’ai vu une fois, dit Paola. 

— Miron est venu demander justice au roi d’un crime abominable... 

— Paola eut le frisson. Elle avait entendu si souvent de vagues murmures contre 
son père ! 

— La nuit dernière, poursuivit Noë, on a assassiné un bourgeois de la rue aux 



Ours, nommé Samuel Loriot. Ce bourgeois avait une jolie femme... une femme 
dont les assassins ou plutôt l’assassin était épris... 

Noë parlait lentement, Paola frissonnait. 

— Chère Paola, dit Noë, justement, il y a deux jours, Godolphin a parlé de cette 
femme et de ce bourgeois dans son sommeil. 

— Mon Dieu ! 

— Ne vous en souvient-il pas ?... votre père l’interrogeait. 

— Amaury ! s’écria Paola, qu’allez-vous donc l’apprendre encore ? 

— On ne sait pas, reprit le jeune homme, ce que femme est devenue, mais le 
bourgeois et deux serviteurs ont été assassinés, et le coffre-fort de l’argentier, car 
c’était un argentier, très-riche, a été pillé. 

— Après ? après ? fit Paola que de terribles pressentiments assaillaient. 

— Après, ma chère, les assassins, qui étaient deux, se sont querellés sans doute à 
propos du trésor de l’argentier. 

— Et ils se sont battus ? 

— C’est-à-dire que l’un a tué l’autre en le frappant par derrière. L’assassin mort 
avait l’uniforme des lansquenets du roi... 

Paola eut un horrible battement de cœur, car elle se souvint que l’inconnu de la 
veille était ainsi vêtu. 

— Et il était masqué. 

— Oh ! fit Paola dont l’effroi augmenta. 

— Quant à l’autre assassin, il avait pris la fuite, mais dans sa précipitation il 
oublia chez le malheureux bourgeois une dague et une clef. 

Paola devint livide. Elle songea que son père lui avait dit le matin précédent, 
qu’il avait laissé sa clef du Louvre. 

Noë continua : 


Miron a apporté ces objets au roi, et le roi a reconnu la dague. C’était... 



Noë s’arrêta. 

— Achevez... murmura Paola frémissante, au nom du ciel ! 

— C’était la dague de votre père ! 

Paola jeta un cri : 

— Horreur ! horreur ! fit-elle. 

— Alors, dit Noë dont l’émotion paraissait augmenter, alors, ma chère Paola, j’ai 
senti mon cœur se briser. 

— Ah ! cher Amaury ! 

— Surtout, poursuivit le rusé Béarnais, quand j’ai songé qu’il faudrait nous 
séparer. 

— Nous séparer ! s’écria Paola. 

— Hélas ! 

— Oh ! c’est impossible ! 

— Paola, dit Noë d’une voix lente et triste, votre père est un misérable, et il vous 
faut choisir entre lui et moi. 

— Mon Dieu ! 

— Mais c’est votre père... et vous l’aimez... Adieu, Paola ! 

Noë fit un mouvement et voulut se lever, mais Paola se jeta à son cou, l’enlaça 
de ses bras et s’écria : 

— Non !... non !... plutôt mourir ! Je vous suivrai... La jeune fille était sincère 
en sa passion, et Noë en fut ému. 

— Vraiment, dit-il, vous me suivrez ? 

— Au bout du monde. 

— Non. Mais si j’exigeais que vous quittassiez votre père ?... 

— Je le quitterai. 

— Pour ne jamais le revoir ? 



— Je ne le reverrai pas. Je t’aime ! 

— Si j’étais obligé de vous cacher, de vous enfermer dans quelque maison d’un 
quartier ignoré et perdu... 

— J’irais avec joie. 

— Où je vous viendrais voir chaque jour... 

— Oh ! le paradis ! s’écria-t-elle. 

— Eh bien, murmura Noë, dès demain, Paola ; dès demain, ma bien-aimée... 

— Tu m’emmèneras ? 

— Oui, demain, à la nuit tombante ; sois prête ! 

Et il s’en alla. 

Elle le reconduisit jusqu’à la porte, et lorsqu’il fut parti, la jeune fille tomba à 
genoux et fondit en armes. 

— Oh !... dit-elle, infamie ! Être la fille d’un assassin ! 

Noë s’en alla monologuant ainsi : 

— Jusqu’à un certain point, Henri a raison en lisant que le plus sûr moyen de 
tenir en respect René est de garder sa fille comme otage. Mais qu’en ferai-je ? 
Évidemment, je ne veux pas l’épouser, et si jolie que soit une femme aimée, 
l’heure de la séparation arrive tôt ou tard... Paola est fort jolie... mais... 
Myette ?... 

Depuis deux jours, le cœur de Noë battait plus vite chaque fois qu’il voyait la 
brune Béarnaise ou qu’il songeait simplement à elle. 

— Est-ce Myette que j’aime ? est-ce Paola ? se demandait-il en montant la rue 
Saint-Jacques. 

Il se trouva à la porte de son hôtellerie avant d’avoir pu trancher la question ; et, 
sur le seuil de cette porte, il trouva un personnage qui avait joué un rôle assez 
important la nuit précédente. C’était Guillaume Verconsin, ce commis bijoutier 
qui avait sauvé la belle argentière. 

— Ah ! monsieur ! monsieur ! lui dit Guillaume, savez-vous ce qui est arrivé ? 



— Mais, oui, mon garçon, dit Noë, on a assassiné ton maître. 

— Hélas ! monsieur... et c’est pendant que madame Sarah fuyait. Ah ! j’ai été 
trop faible, monsieur, j’ai trahi mon maître au profit de ma maîtresse. 

— Imbécile ! dit Noë, crois-tu donc que c’est elle qui a fait assassiner son mari ? 

— Oh ! non, monsieur, mais... si j’avais été là... au lieu de suivre madame... 

— On t’aurait assassiné pareillement. 

Cette réponse fit réfléchir Guillaume. 

— Voyons, dit Noë, comment as-tu su l’événement ? car tu ne devais pas 
reparaître rue aux Ours après avoir favorisé la fuite de ta maîtresse. 

— Il est certain, dit Guillaume, que si mon pauvre maître eût vécu, il n’eût pas 
manqué de me soupçonner. 

— Pourtant, tu es revenu rue aux Ours. 

— Ah ! voici comment. Après avoir conduit madame Loriot vous savez où, j’ai 
pris mes jambes à son cou et je m’en suis allé au village de Chaillot, ou j’ai une 
parente. 

— Un instant ! interrompit Noë, qu’est-ce que c’est que cette parente ? 

— C’est la sœur de feu mon père. 

— Alors, c’est ta tante ? 

— Justement. 

— Et elle demeure au village de Chaillot ? 

— Oui, monsieur. 

— A-t-elle une maison à elle ? 

— Oui, certes, une maison et un beau jardin. Ma tante est à son aise. 

— C’est bien, dit Noë ; continue maintenant. 

— Je suis donc allé à Chaillot, poursuivit le commis, et j’ai dit à ma tante que je 
venais passer quelques jours chez elle, attendu que je m’étais fâché avec 



M. Loriot, mon patron. Ma tante m’aime beaucoup, car je suis son héritier. 

— Ce n’est pas toujours une raison, fit observer Noë en souriant. 

— C’en est une pour elle. 

— Et alors ?... 

— Alors, ma tante m’a dit : « Tu es ici le bienvenu, Guillaume, et tu peux y 
rester aussi longtemps qu’il te plaira. Ma maison est la tienne. » Ma tante 
m’ayant ainsi parlé, a ajouté : 

« Maintenant que tu viens de Paris, il faut que j’y retourne. Il y a, dans la rue 
Saint-Denis, un marchand mercier qu’on appelle Jean Maritou, lequel, par suite 
du décès de feu ton oncle, qui était son propre cousin, me paye une rente 
annuelle de cinquante-deux sols parisis. C’est aujourd’hui que tombe la rente, et 
tu vas me l’aller quérir. » 

— Vous comprenez, monsieur, reprit l’honnête Guillaume Verconsin, que je n’ai 
pas osé refuser à ma tante, vu que je suis son héritier ; mais cela me coûtait 
cependant beaucoup de m’en retourner rue Saint-Denis, par la crainte que j’avais 
de rencontrer ce pauvre Samuel Loriot, qui m’aurait redemandé sa femme, 
soyez-en sûr. 

— Mais tu y es retourné cependant ? 

— Oui, monsieur, après avoir dîné avec ma tante. Quand j’ai été dans la rue 
Saint-Denis, j’ai vu une grande affluence de monde, j’ai entendu causer, médire 
des gentilshommes, accuser le roi et la reine, et, à la hauteur de la rue aux Ours, 
laquelle était encombrée d’une foule immense, j’ai entendu prononcer le nom de 
maître Samuel Loriot. 

« — Pauvre homme ! disaient les uns. 

« — Il est mort sur le coup, disaient les autres. 

« — Où l’a-t-on repêché ? 

« — Au bac de Nesle, » répondait-on. 

— Ma foi ! monsieur, quand j’ai entendu tout cela, j’ai fendu la foule et je suis 
entré dans la maison où on avait apporté le cadavre du malheureux argentier. J’y 
ai vu également ceux du lansquenet, de Marthe et du vieux Job. On accusait 



madame Sarah d’être partie pendant la nuit avec un gentilhomme, quel avait 
assassiné et volé l’argentier. Mais j’ai été un coup d’œil vers le pan de mur qui 
s’ouvre et conduit aux caves, et j’ai compris que les assassins avaient point 
deviné le secret. 

— Ce qui fait que les trésors de l’argentier sont contacts ? 

— Oui, monsieur, je l’espère, du moins. 

Noë et Guillaume en étaient là de leur conversation lorsqu’un pas rapide se fit 
entendre dans la rue. 

Ils se retournèrent et reconnurent le prince de Navarre. 

Henri s’en revenait du Louvre, heureux comme un homme aimé, et il ne songeait 
guère ni à René le Florentin, ni à son ami Noë, ni surtout à l’honnête commis 
Guillaume Verconsin. 

— Chut ! dit Noë à Guillaume, nous allons causer de tout cela à huis clos. 

Et il souleva le marteau de la porte cochère de son hôtellerie. 

Henri les atteignit et reconnut Guillaume, auquel il secoua vigoureusement la 
main. 

La porte de l’hôtellerie s’ouvrit ; Noë entra le premier. 

La présence du commis intriguait fort le prince. 

— Que venez-vous faire ici, maître Guillaume ? lui demanda-t-il. 

Mais Noë, qui déjà grimpait l’escalier, se retourna et dit : 

— Guillaume va nous rendre un important service. 

— Bah ! fit le prince. 

Les deux jeunes gens montèrent à leur logis et s’y enfermèrent avec le commis. 

— La maison de ta tante est-elle grande ? demanda Noë. 

— Oui, monsieur. 

— Pourrait-elle contenir deux hôtes de plus ? 



— Oh ! certainement. 

— Deux hôtes qui se cacheraient et redouteraient d’être découverts ?... 

— Ce n’est pas à Chaillot qu’on va chercher ceux qui se cachent, répondit 
Guillaume. 

Alors, Noë se tourna vers le prince de Navarre : 



• • ;l- 



René vit enU’or lu rciue dans son cachot... (P. 240.), 







— Vous m’avez donné un bon conseil, tout à l’heure, Henri. 

— Lequel ? 

— Celui de nous réserver Paola comme otage. 

— Eh bien ? 

— Eh bien, Paola nous suivra et fera ce que je voudrai. 

— Ah ! ah ! 

— Et puisque Guillaume sait où la loger... 

— Mais, dit Henri, tu parlais de deux hôtes. 

— Oui, certes. 

— Quel est le second ? 

— Godolphin. 

— Diable ! fit le prince, c’est peut-être dangereux. 

— Non. 

— Pourquoi ? 

— Parce que Godolphin détestait René et aimait Paola. Il gardera Paola et n’aura 
nul souci de rejoindre René. 

— Tu as peut-être raison, dit Henri. Et puis, qui ait ? avec Godolphin, nous 
saurons peut-être bien les choses. 



Chapitre 31 


Tandis que Noë et le prince de Navarre s’occupaient, avec Guillaume Verconsin, 
de trouver un logis convenable à la belle Paola, d’autres événements 
s’accomplissaient au Louvre. 

Sa Majesté le roi Charles IX avait fort mal dormi, s’était levé de fort méchante 
humeur et avait mandé près de lui M. le duc de Crillon, colonel général des 
Suisses et des gardes. 

Crillon était entré chez le roi, une fleur de sourire aux lèvres, exprimant, par sa 
physionomie, le contentement d’un homme qui a fait son devoir et s’est en 
même temps procuré une jouissance toute particulière. 

— Eh bien, monsieur de Crillon, demanda le roi, qu’est-il arrivé ? 

— Les ordres de Votre Majesté ont été fidèlement accomplis. 

— Vous avez arrêté René ? 

— Oui, Sire. 

— Hier au soir ? 

— Comme il sortait de chez la reine. 

— Ah ! dit Charles IX fronçant le sourcil, il en faudra découdre avec madame 
Catherine aujourd’hui. 

— C’est probable, Sire. 

— Et bien certainement elle aiguise ses griffes pour nous arracher son favori. La 
lutte sera chaude. 

— Hum ! Sire, dit Crillon, quand le roi le veut, on ne lutte pas avec lui. 

— Je serai inflexible, Crillon, mon ami. 

— Votre Majesté fera sagement. 

— J’ai prévenu ma mère bien souvent, continua le roi. Bien souvent, je lui ai 
dit : « Madame, prenez garde ! c’est un scandale de voir un homme sans 
naissance et sans valeur comme ce René jouir auprès de vous d’une faveur sans 



égale, écraser mes gentilshommes de son luxe, séduire les femmes, empoisonner 
les hommes, piller et voler. Un jour, ma patience lassée en fera bonne justice. » 

— Et ce jour est venu, n’est-ce pas, Sire ? 

— Oui, mon ami. 

— Votre Majesté ne faiblira pas ? 

— Certes, non ! 

— Elle ne se laissera pas attendrir ? 

— Dieu m’en garde ! 

— La reine pleurera... 

— Je la laisserai pleurer. 

— Elle dira que René est sorcier... et qu’il y a les plus grands dangers pour le 
royaume à le sacrifier... 

— On brûle les sorciers en France. 

— On gratta à la porte. 

— Qu’est-ce ? dit le roi. 

Raoul, le joli page, souleva la portière et montra son visage éveillé et mutin. 

— Que veux-tu, mon mignon ? 

— Sa Majesté la reine-mère supplie le roi de lui vouloir donner audience. 

— Eh bien, qu’elle entre ! dit Charles IX. 

Crillon se leva. 

— Restez, duc ! fit le monarque. Vous allez voir si je suis roi à mes heures... 
Madame Catherine de Médicis entra. 

La reine était triste, solennelle, vêtue de noir. 

— Sire, dit-elle, je viens entretenir de choses graves Votre Majesté. 

— Je suis prêt à vous écouter, madame. 



— De choses intéressant les affaires du royaume de France... 

— Parlez, madame... 

Catherine regarda Crillon, et son regard, qu’elle reportait sur le roi, semblait 
dire : « J’attends que cet importun soit sorti. » 

Mais le roi répéta : 

— Parlez, madame. Crillon est un de ces hommes devant qui on peut tout dire : 
le nom de Crillon signifie loyauté. 

Le duc s’inclina. La reine-mère se mordit les lèvres, puis elle prit bravement son 
parti et dit résolument : 

— Sire, je viens demander la liberté d’un homme lui a rendu de grands services 
à la monarchie. 

— La monarchie, madame, répondit froidement le roi, n’a point coutume 
d’emprisonner ses serviteurs. 

— D’un homme, continua Catherine, qui a découvert un complot il y a quelques 
mois à peine. 

— On a dû le récompenser, alors. 

— Cet homme, que j’honorais de mon amitié, Sire, on l’a arrêté hier... 

— Ah ! fit le roi. 

— Arrêté et conduit en prison. 

— Est-ce que vous parleriez de René le Florentin, madame ? 

— Oui, Sire. 

— Justement, voici le duc, qui s’est chargé de son arrestation. 

Le duc s’inclina. 

Catherine l’enveloppa d’un regard plein de haine. 

— Ah ! dit-elle, c’est le duc ?... 

— Oui, madame, répondit simplement le brave Crillon. 



— Et c’est par ordre de Votre Majesté ? 

— Oui, certes, dit le roi. 

— Ah ! Sire !... 

La reine était émue, elle avait des larmes dans les yeux. 

— Madame, poursuivit Charles IX, je vous ai prévenue bien souvent. René est 
un misérable assassin qui finirait par lasser ma bonne ville de Paris et révolterait 
le peuple, qui mettrait le feu au Louvre. 

— On a calomnié René. 

— C’est ce que le parlement aura à juger. 

— Ainsi, il sera... jugé ? 

— Et condamné, je l’espère... 

Catherine frissonna. 

— Mais, Sire, dit-elle, René est un homme indispensable... 

— À vous, peut-être, madame. 

— Au trône... Il prévoit les complots qui menacent la monarchie. 

— C’est-à-dire qu’il est sorcier ? 

— Peut-être... 

— En ce cas, madame, il n’a pas besoin de moi ni de vous pour se tirer du 
Châtelet. Le Châtelet n’a ni porte ni murailles pour un homme doué d’un 
pouvoir surnaturel. 

Le roi parlait en souriant, sans colère, et Catherine comprit que sa résolution 
était prise. 

— Tenez, madame, ajouta Charles IX, j’ai si bien à cœur de vous prouver que 
l’heure de ma clémence est passée et que j’ai résolu de voir René le Llorentin 
terminer sa vie criminelle et abominable en place de Grève sous huit jours, que 
je vais charger notre ami Crillon de la besogne. 


Et le roi dit à Crillon : 



— Duc, je vous fais lieutenant criminel du roi pour cette affaire, et vous ordonne 
de poursuivre l’assassin du bourgeois Loriot devant le parlement de Paris, que 
vous ferez assembler dès lundi matin, vu que c’est demain dimanche ; et 
j’entends que si René, ce dont je ne doute pas, du reste, est reconnu coupable, il 
soit rompu vif et écartelé sur la place de Grève... 

Catherine, éperdue, se jeta aux genoux du roi et les embrassa. 

— Grâce ! Sire, grâce ! dit-elle. 

Le roi la releva. 

— Madame, dit-il, Dieu m’est témoin que je suis prêt à faire grâce à un innocent, 
mais non à un coupable. 

— Ainsi, vous me refusez, Sire ? 

— Je refuse. 

Le roi prononça ce mot d’un ton sec qui fit perdre rat espoir à la reine-mère. 

— Adieu ! Sire, dit-elle, adieu !... 

Elle sortit, contenant à grand’peine ses larmes, en jetant un dernier regard de 
haine sur Crillon. 

— Eh bien ! fit le roi, êtes-vous content, duc ? 

— Très-content, Sire. 

— Ai-je été ferme ? 

— Inébranlable. Votre Majesté me chargera-t-elle toujours de cette affaire ? 

— Certainement. 

— Me donne-t-elle ses pleins pouvoirs ? 

— Sans doute. 

— Pourrai-je récuser les membres du parlement ont je craindrai la faiblesse ? 

— Vous le pourrez, duc. 

— Alors, Sire, dit Crillon, Votre Majesté peut faire mettre sa tribune sur la place 



de Grève. Elle assistera, sous huit jours, à l’exécution de René. 

— J’y assisterai, répliqua le roi. 

Le page Raoul reparut. 

— Qu’est-ce encore ? fit Charles IX. 

— C’est madame Marguerite de France qui désire voir le roi. 

Raoul achevait à peine que la princesse montra son beau visage au seuil de la 
chambre royale. 

— Ah ! c’est toi, Margot ? dit le roi. Je gage que je devine pourquoi tu me viens 
voir. 

— C’est possible, Sire. 

Marguerite entra et se laissa prendre la main par son frère. 

— Tu viens de voir la reine-mère ? 

— Elle sort de chez moi, Sire. 

— Et elle te mande ici pour me demander la grâce de René. 

— Oh ! pas précisément. 

— Qu’est-ce donc ? 

— La reine voudrait qu’il lui fût permis de voir ce malheureux. 

— Non, certes, Margot, ma chère ! 

— Mais, Sire... le voir... 

— Ma foi, Sire, dit Crillon, si Votre Majesté veut que j’accompagne la reine- 
mère, je lui garantis qu’elle ne séduira ni le gouverneur, ni les geôliers, ni moi... 

— Eh bien, soit, répondit Charles IX. Margot, tu peux dire à la reine que je 
l’autorise à visiter René dans son cachot, pourvu que l’entrevue ait lieu en la 
présence de M. le duc de Crillon. 

— Merci bien, Sire, dit la princesse ; je vais lui porter cette bonne nouvelle. 

Le roi lui baisa galamment la main et lui dit, avec un malicieux sourire : 



— Sais-tu bien que ce petit gentillâtre béarnais qu’on nomme Coarasse danse à 
ravir ! 

— En effet, dit Marguerite, qui rougit légèrement. 

— Et il est plein d’esprit. 

— Ah ! vraiment ? 

— Tu le sais aussi bien que moi, ma pauvre Margot. Va !... nous en causerons... 

Marguerite s’en alla toute troublée, et le roi, enchanté de la fermeté qu’il venait 
de déployer, se nit à rire. 

— Cette pauvre Margot ! répéta-t-il. Décidément, notre cousin Henri de Guise a 
eu tort de s’en retourner à Nancy. 

Tandis que madame Catherine et sa fille Marguerite sollicitaient le roi sans 
succès pour obtenir la grâce de René, le Florentin était gisant sur la paille 
humide du plus sombre cachot que possédât le Châtelet, cette prison mille fois 
plus horrible que la Bastille. 

La veille au soir, messire le duc de Crillon l’avait remis aux mains du 
gouverneur, lui disant : 

— Vous me répondez de cet homme sur votre tête, monsieur ! 

Le gouverneur s’était incliné. 

Puis il avait appelé deux gardiens, lesquels étaient apparus à René comme des 
démons vomis par l’enfer. 

— Emparez-vous de cet homme !... avait ordonné le vieux soldat ; mettez-lui les 
fers aux mains et aux pieds et conduisez-le dans le cachot qui se trouve sous le 
donjon. 

Les gardiens du Châtelet, peu soucieux de savoir s’ils avaient affaire à un 
homme bien en cour ou à un coquin vulgaire, avaient pris René par les épaules et 
l’avaient entraîné. 

Mais le gouverneur et Crillon avaient voulu voir par eux-mêmes si leurs ordres 
étaient exécutés ; ils étaient descendus, éclairés par des torches, sur les pas des 
gardiens et du prisonnier, et avaient assisté à l’incarcération. 



René s’était vu mettre les fers aux pieds et aux mains, puis on l’avait enchaîné 
par le milieu du corps à un anneau scellé dans le mur. 

Enfin il avait vu s’ouvrir un guichet dans la porte massive du cachot, et, derrière 
le guichet, Crillon avait posé une sentinelle en lui disant : 

— Cet homme que tu vas garder tentera de te corrompre ; il t’offrira de l’or et te 
promettra la faveur de la reine, mais je te promets, moi, de te faire rompre vif, si 
tu ne fais pas ton devoir. 

— Monsieur le duc, avait répondu la sentinelle, je suis soldat et ne me vends 
point. 

Cet accent de franchise avait éteint tout espoir chez René. 

Le prisonnier avait passé une nuit affreuse ; ses ers le meurtrissaient et il ne 
pouvait faire que très-eu de mouvements. 

Mais ce n’était point la souffrance physique qui dominait, une torture morale 
épouvantable s’était emparée de son esprit. Certes, si un mois auparavant, quand 
il était dans tout l’éclat de sa puissance et de sa fortune, on eût arrêté et mis au 
cachot le Florentin comme on venait de l’y mettre, le favori de Catherine eût 
pesté, maugréé, juré Dieu et le Diable, mais il se fût dit : 

« Avant trois jours, la reine m’aura délivré et je châtierai tous ceux qui auront 
osé porter la main sur moi. » 

Un mois auparavant, René ne doutait point de son étoile. 

Mais depuis, un homme s’était trouvé sur sa route lui avait fait une sinistre 
prophétie, et cette prophétie concordait avec celle de la bohémienne qui, un jour, 
dans sa jeunesse, lui prédit que l’union de sa fille avec un gentilhomme causerait 
sa mort. 

Or, un soupçon terrible venait d’envahir l’âme de René. 

— Godolphin a disparu, s’était-il dit ; on l’a tué, sans doute, afin de pouvoir 
m’enlever Paola... et si ravisseur est gentilhomme, je suis un homme mort... 

À partir du moment où il fut frappé de cette idée, René s’abandonna au plus 
violent désespoir et ne chercha même point à s’arrêter à la pensée que Catherine 
ferait tous ses efforts pour le sauver. 



Le superstitieux Italien voyait déjà le parlement avec ses robes rouges, puis 
derrière, la place de Grève, le bourreau, la roue sur laquelle une barre de fer 
briserait ses membres, le chaudron empli de plomb fondu qu’on ferait couler 
dans ses plaies, les chevaux qui emporteraient par quartiers ses membres 
pantelants. 

René pleura, sanglota comme une femme, puis à cette douleur violente succéda 
une sorte d’atonie, et il tomba en une prostration dont rien ne put le tirer durant 
le reste de la nuit, ni le bruit des sentinelles qu’on relevait à la porte de son 
cachot, ni le geôlier qui vint au jour lui apporter une cruche d’eau et un morceau 
de pain. 

Cet homme qui avait fait trembler la cour, cet empoisonneur redouté devant 
lequel on s’inclinait bien bas, était devenu plus misérable qu’un manant à qui on 
passe la corde au cou. 

Cependant, vers midi, une voix bien connue vint l’arracher à sa léthargie morale. 
De l’autre côté du guichet, le duc de Crillon disait : 

— Venez, madame. 

— Ah ! quelle horreur ! répondit une voix de femme : avoir mis mon pauvre 
René en ce sordide lieu ! 

— C’est le cachot des assassins. 

— Duc, je vous jure qu’il est innocent ! 

René bondit sur lui-même et essaya de briser les fers qui le chargeaient. 

Il avait reconnu la voix de Catherine de Médicis. 

La reine-mère daignait descendre en ces souterrains infects pour visiter son cher 
Florentin. 

— Ouvrez ! ordonna Crillon au geôlier. 

Le geôlier ouvrit et entra le premier dans le cachot, portant une torche qu’il ficha 
dans un talon planté dans le mur et destiné à cet usage. 

René vit entrer la reine dans son cachot, et il lui sembla que c’était un ange qui 
venait briser ses aînés. 



— Mon pauvre René ! fit-elle avec émotion en voyant la condition misérable où 
son favori se trouvait réduit. 

Et elle se tourna vers le duc. 

— Est-ce que vous n’allez pas lui faire ôter ses chaînes ? demanda-t-elle. 

— Hélas ! non, madame. 

— Duc, fit-elle avec colère, prenez garde ! 

— Madame, répondit Crillon avec un respect plein fermeté, j’obéis au roi, mon 
seul et unique maître. 

— Ah ! madame, madame... supplia René, faites-moi sortir d’ici... N’êtes-vous 
pas la reine ? N’avez-us pas tout pouvoir ? 

— Je n’ai pas même celui de faire ôter tes fers, soupira la reine, et le roi mon fils 
me traite plus cruellement que le dernier de ses sujets. La reine se tourna de 
nouveau vers M. de Crillon. 

— Duc, dit-elle, je ne demande point à délivrer de ses fers mon pauvre René, 
mais je veux lui parler seul à seul. 

— C’est impossible, madame, je dois assister à votre entrevue : le roi me l’a 
commandé. 

— Oh ! c’en est trop ! s’écria Catherine avec une explosion de colère. 

Crillon, impassible, s’assit auprès de la porte, que le geôlier avait refermée. 

Alors la reine, qui se trouvait à trois pas de distance du duc, se pencha vers 
René, et lui dit en italien : 


— Parle bas... 

— Harnibieu ! murmura Crillon, je suis un homme roulé. Je ne sais pas l’italien. 
La reine ne dédaigna point de s’asseoir sur la paille du cachot. 

— J’ai vainement demandé ta grâce, dit-elle : le roi est inflexible. 

— Oh ! je le sais, dit René : 


— Le parlement s’assemble après-demain lundi. 



— Mon Dieu ! fit René frissonnant. 

— Et tu seras soumis à la torture. 

— Ah ! dit René, je suis perdu ! 

— Et cependant, continua la reine, je ne perds pas tout espoir... 

René la regarda, et son œil eut une étincelle de joie. 

— On te donnera la question... 

René eut un geste d’effroi. 

— Mais, dit la reine, si tu es homme, tu la supporteras et tu nieras tout. 

— Et si je nie ? 

— Je te sauverai peut-être. Je n’affirme rien encore, dit Catherine. 

René secoua tristement la tête. 

— Ah ! dit-il, je suis un homme mort par avance, et la bohémienne a dit vrai. 
































































































































— La bohémienne ?... 

Catherine était superstitieuse elle-même, et elle prononça ce mot de bohémienne 
avec une sorte d’anxiété. 

— Oui, madame, dit René, une bohémienne m’a prédit, dans mon enfance, que 
j’aurais une fille qui causerait ma mort. 

— Que dis-tu ? fit Catherine, et comment ta fille peut-elle... 

— Ma fille causera ma mort le jour où elle aimera un gentilhomme, murmura 
René avec l’accent d’une conviction profonde. 

Et il raconta à la reine la prophétie de la bohémienne ; puis il ajouta : 

— J’avais placé auprès d’elle un jeune homme que j’avais élevé et qui était 
chargé de la garder comme le dragon garde un trésor... 

— Eh bien ? 

— Eh bien, on a enlevé ou assassiné ce jeune homme hier. 

— Et tu crois ?... 

— C’était pour m’enlever ma fille, j’en ai le pressentiment. 

— Tu te trompes peut-être, René... 

— Ah ! madame, depuis hier au soir... cette épouvantable idée me poursuit. 

— Et puis, qui sait ? dit Catherine, la bohémienne s’est trompée peut-être. 

René hocha la tête. 

— Le Béarnais m’a dit la même chose, fit-il tristement. 

— Le... Béarnais ? 

— Oui, comme moi, il lit dans les astres. 

La reine tressaillit. 

— De quel Béarnais parles-tu ? 

— De M. de Coarasse. 



— Ce jeune homme que le roi a pris en affection et qui me déplaît fort ? 

— Oui. 

— Celui qui t’a rossé et enfermé dans une cave ? ajouta la reine. 

— Lui-même, madame. 

— Et tu dis qu’il lit dans les astres ? 

— Il m’a dit des choses que je savais seul au monde et il m’a épouvanté... 

— C’est bizarre... murmura Catherine. 

— Ainsi, avant-hier, il m’a prédit ce qui m’arriverait... 

— En vérité ! 

René, par un reste de prudence, crut devoir altérer quelque peu son récit ; il ne 
voulait point avouer à la reine que les seuls astres qu’il eût jamais consultés, lui 
René, c’était Godolphin endormi du sommeil somnambulique. 

Mais il raconta à Catherine, touchant le prince de Navarre, des choses qui 
étonnèrent fort la princesse. 

— Oh ! oh ! pensa-t-elle, il faudra que je le voie de près, ce M. de Coarasse. 

Puis elle jeta un rapide regard sur Crillon. 

Le brave duc avait la mine refrognée d’un homme devant lequel on parle une 
langue inconnue, et qui enrage de n’y pouvoir rien comprendre. 



Chapitre 32 


Ce que René venait de conter à la reine, touchant Henri et ses prédictions, ne 
laissa point que de la rendre pensive pendant quelques minutes. 

Tout à coup elle lui dit : 

— Comment nommais-tu ce jeune homme qui gardait Paola ? 

— Godolphin. 

— En étais-tu sûr ? 

— Comment cela ? fit René, étonné de cette question. 

— Oui, avais-tu confiance en lui ? 

— Comme en moi-même. 

— Ne t’aurait-il point trahi ? 

Cette question procura une sueur froide à René, et un soupçon rapide traversa 
son cerveau et l’illumina comme un éclair illumine tout à coup une nuit obscure. 

René songea que peut-être Godolphin et le gentilhomme béarnais se 
connaissaient, et que celui-ci lui avait tout révélé. 

Dans ce cas-là, Henri était un charlatan, un imposteur, et sa prétendue science 
divinatoire devenait une mystification dont il avait été victime. 

Mais une seconde réflexion de René vint battre en brèche ce soupçon subit : 
« Godolphin ne parle de mes affaires que pendant son sommeil, et, quand il est 
éveillé, il ne se souvient de rien, pensa-t-il. Godolphin n’a jamais su sa propre 
histoire. Il n’a jamais su que je l’avais apporté chez moi les mains rougies du 
sang de son père, et cependant le Béarnais m’a dit tout cela... » 

— Non, madame, dit-il tout haut, Godolphin est incapable de me trahir. 
D’ailleurs, il ne savait pas ce que le Béarnais m’a dit. 

— Tout cela est étrange, répéta. Catherine. 

René reprit : 



— Madame... madame, il y a une fatalité qui me poursuit. Je vous en supplie, 
veillez sur ma fille, prenez-la avec vous, enfermez-la, que jamais un 
gentilhomme ne l’approche ! sans cela, je suis un homme mort... 

— Je te le promets, dit Catherine. Tu quitteras le Châtelet, et je vais aller prendre 
ta fille... 

— Vous l’emmènerez au Louvre ? 


— Oui. 

— Vous l’enfermerez ? 

— Je te le jure. 

— Et puis, acheva René, faites rechercher Godolphin, car ce sont mes 
ennemis... 

— On le retrouvera ! dit la reine. 

Une lueur d’espoir brilla dans les yeux du Florentin. 

— Allons ! courage, dit Catherine, je vais tenter de te sauver. 

— Vous fléchirez le roi ? 

— Non, mais je tâcherai de te faire déclarer innocent. 

— Ils ont... des preuves... 

— Qu’importe ? 

— Ma dague !... ma clef !... 

— Tais-toi ! dit Catherine. Nous verrons... Seulement, prends garde de te perdre 
toi-même. 

René la regarda avec inquiétude. 

— On te donnera la question, tu seras soumis à la torture. 

Le Florentin frissonnait. 

— Si tu avoues, tu es perdu ! 

— Et si... je nie ? 



— Je te sauverai. 

Elle se pencha à son oreille et ajouta : 

— Ce soir, tu demanderas un confesseur. 

— Me P accordera-t-on ? 

— On n’a jamais refusé un confesseur à personne. 

— Et... ce confesseur ? 

— Il t’apportera mes instructions. 

La reine se leva et dit à Crillon : 

— Duc, je suis prête à vous suivre. Adieu, mon pauvre René ! 

Elle lui tendit sa main à baiser, et le Florentin la couvrit de ses larmes. 

Crillon frappa du pommeau de son épée sur la porte. 

Le geôlier revint et ouvrit. 

Le duc, qui était un parfait gentilhomme, offrit son poing à la reine, selon Pusage 
du temps. 

— Merci ! fit-elle avec hauteur. Éclairez-moi, duc. 

Le duc se mordit les lèvres et passa le premier portant la torche. 

Quand il fut hors du souterrain, il se retourna et regarda Catherine. 

— Mon cher duc, lui dit la reine-mère qui espéra un moment fléchir le rigide et 
loyal Crillon, avez-vous jamais rêvé P épée de connétable ? 

— Certainement, madame. 

— Ah ! fit la reine. 

Et elle eut un sourire rempli de promesses. 

Mais Crillon ajouta, avec sa rude franchise de soldat : 

— Seulement, je n’ai jamais songé, madame, que je pourrais l’obtenir en 
favorisant l’évasion d’un prisonnier confié à ma loyauté. 



Catherine pâlit de colère. 

— Vous avez le parler haut, duc, dit-elle. 

— Très-haut, madame, quand il s’agit de mon honneur. 

— Et vous n’êtes pas... courtisan... 

— On me nomme Crillon, répliqua simplement le rude soldat. 

— Oh ! pensa Catherine, un jour viendra où je châtierai cet homme. 

Elle sortit la tête haute, dédaigneuse, de ces sombres voûtes du Châtelet sous 
lesquelles un homme, un simple gentilhomme français, avait osé lui résister. 

La litière de la reine-mère était à la porte du Châtelet. 

La reine salua Crillon de la main et ne l’invita point à monter auprès d’elle. 

Ses porteurs voulurent reprendre le chemin du Louvre, mais la reine s’y opposa 
et dit au chambellan qui la précédait, armé d’une grosse canne : 

— Menez-moi dans l’île Saint-Louis, en la rue qui porte ce nom. 

La litière de Catherine remonta paisiblement et au pas nonchalant de ses porteurs 
la berge de la Seine jusqu’au Petit-Pont, entra dans l’île Saint-Louis, puis dans la 
rue de ce nom, et, vers le milieu, la reine ordonna d’arrêter à la porte d’une 
vieille maison d’aspect triste, aux fenêtres garnies de barres de fer, au toit pointu 
et couvert d’ardoises. 

Là elle descendit et souleva elle-même le marteau de la porte bâtarde. 

La porte s’ouvrit. 

Catherine abaissa son voile de guipure sur son visage, entra seule et referma la 
porte sur elle. 

Elle se trouva alors dans une vaste cour où l’herbe poussait entre les pavés ; une 
vieille servante vint à elle, et, se doutant peu qu’elle eût devant elle la reine, elle 
lui demanda ce qu’elle désirait. 

— Voir le président Renaudin, répondit Catherine de Médicis. 

— Venez avec moi, dit la servante. 



Catherine gravit un escalier à marches usées, à balustrade de fer ouvragé, et fut 
introduite dans une sorte de cabinet où un homme vêtu de noir travaillait devant 
une table. 

Cet homme, jeune encore, avait le front dégarni par l’étude, l’œil vif et clair, les 
lèvres minces, le nez pointu, et une grande expression de finesse et de 
méchanceté dans toute sa physionomie. 

En entendant marcher derrière lui, il se retourna et aperçut Catherine, dont le 
voile de guipure empêchait de voir le visage. 

La servante sortit et referma la porte du cabinet. Alors la reine releva son voile, 
et le président Renaudin jeta un cri et recula saisi d’étonnement et de respect. 

— Votre... Majesté !... balbutia-t-il. 

— Maître Renaudin, dit la reine qui posa un doigt sur ses lèvres, je vous ai fait 
président, et c’est vous qui êtes chargé des mises en accusation. 

— Votre Majesté m’a comblé de ses bienfaits, et ma reconnaissance est sans 
bornes, dit le robin en s’inclinant. 

— Je viens la mettre à l’épreuve. 

Alors, Catherine raconta sans détours, brièvement, quoique dans tous ses détails, 
ce qui venait d’arriver : l’assassinat du bourgeois Samuel Loriot, la colère du roi, 
l’arrestation de René et l’assemblée prochaine du parlement. 

— Que faut-il faire pour sauver René ? demanda Catherine. 

— Madame, répondit le robin, je ne suis que président au Châtelet et non 
président au parlement. J’interroge les coupables, mais je ne les juge pas. 

— Vous serez président au parlement, dit froidement Catherine, vous le serez 
dans trois mois, mais d’ici là... 

— D’ici là, je le sens bien, dit le robin, il faut sauver René. 

— Il le faut ! dit la reine. 

— Le parlement est incorruptible. D’ailleurs, votre favori a amoncelé sur sa tête 
la haine universelle. 


— Je le sais. 



— C’est avec joie que le parlement le condamnera. 

— Je le sais encore. Mais c’est vous qui lui ferez donner la question... 

— Oui, madame. 

— Et s’il n’avoue rien !... 

Le président sourit : 

— Les innocents avouent quand on leur donne la torture, dit-il. 

— René niera. 

— Et si j’étais seul avec le bourreau, je pourrais abréger la question, poursuivit 
Renaudin ; mais je serai assisté de deux juges qui sont incorruptibles. 

— René aura du courage, il niera tout. 

— Mais cela ne l’empêchera point d’être jugé, et ce poignard, cette clef, seront 
des preuves suffisantes... 

— C’est vrai, dit la reine frappée de la justesse de l’observation. 

Et comme elle avait oublié de parler de Godolphin, elle raconta la disparition du 
jeune homme. 

— Ah ! dit Renaudin, si on pouvait le retrouver et le forcer à avouer que c’est lui 
qui a commis le crime et volé la dague de René... 

— Voilà une belle idée ! s’écria Catherine ; mais où le retrouver ? 

— Ou bien... 

Renaudin s’arrêta. 

— Ou bien ?... fit la reine anxieuse. 

— Madame, murmura le président, je trouverai le moyen de sauver René... je 
vous le promets... à une condition toutefois. 

— Laquelle ? 

— C’est qu’il subira la torture sans sourciller. 

— Il la subira. 



— Votre Majesté peut-elle me recevoir au Louvre ? 

— Quand ? 

— Ce soir, si c’est possible... 

— Vous vous promènerez devant la poterne du bord de l’eau, et vous attendrez 
que sonnent neuf heures. Un homme vous abordera et vous conduira auprès de 
moi. 

— J’y serai, madame. 

La reine se leva. 

— Adieu, maître Renaudin ! dit-elle ; à ce soir ! 

Le président la reconduisit humblement jusqu’à sa litière. 

— Au pont Saint-Michel ! dit la reine. 

La litière repassa de l’île Saint-Louis dans la Cité, prit la rue 
vint s’arrêter devant la boutique de maître René le Florentin. 

Or, moins d’une heure avant, Paola se trouvait seule dans la 
volets étaient demeurés fermés toute la journée. Abritée derrière la porte, l’oeil 
collé à un petit trou qui permettait de voir au-dehors, la jeune fille, toute 
tremblante, écoutait avec terreur les commérages des marchands du quartier. 

C’était le deuxième jour que la boutique du terrible parfumeur demeurait fermée, 
et les voisins, les marchands du pont, qui avaient coutume d’apercevoir 
Godolphin chaque matin et souvent la belle Paola, s’entretenaient entre eux, et se 
trouvaient en grand émoi de n’avoir vu ni l’un ni l’autre. 

La population redoutait peut-être moins maître René que les grands seigneurs et 
les gentilshommes. On savait bien sa faveur à la cour ; mais le populaire du pont 
Saint-Michel, avec qui le parfumeur vivait en bonne intelligence, sans doute à 
cause de sa fille et de sa boutique, se gênait peu pour exprimer son opinion sur 
son compte. La veille, on avait aperçu René, pâle, le sourcil froncé, jetant 
alternativement un regard égaré sur les deux issues du pont. Ce jour-là on n’avait 
vu personne... 

— Certainement, disait une jolie mercière, M. René se dégoûte d’avoir une 
boutique, lui qui entre au Louvre mieux que chez lui. 


de la Barillerie et 
boutique dont les 



— Bah ! répondit un drapier, je vous gage qu’il lui est arrivé quelque chose de 
mauvais. 

— Et que voulez-vous qu’il lui arrive ? fit un troisième interlocuteur. 

— Hier au soir, je passais dans la rue Saint-Denis ; il y avait du monde attroupé 
au coin de la rue aux Ours, et j’ai entendu prononcer le nom de René. 

— Qu’est-ce que cela prouve ? 

— Un bourgeois disait : « Cette fois, le roi fera justice ! » 

— Ah ! dit la mercière. 

Le narrateur ajouta : 

— Je me suis approché pour écouter, mais le bourgeois a dit tout bas : « Taisons- 
nous ! cet homme qui s’approche est un chaussonnier du pont Saint-Michel. 
Chut ! » Comme j’étais pressé, j’ai continué mon chemin. 

— C’est tout de même fort drôle qu’on ne voie plus Godolphin, reprit la 
mercière. 

— Ni cette belle demoiselle Paola qui était si fière avec nous... 

Un nouvel interlocuteur s’approcha. 

— Tiens ! dit-il, la boutique est fermée... On ne m’avait pas trompé, je le vois 
bien... 

— Qu’est-ce qu’on vous a dit ? 

Et chacun se tourna curieusement vers le nouveau venu. 

— J’ai un cousin qui est soldat, dit le marchand. 

C’était un bijoutier-orfèvre qui avait une échoppe sur le pont. 

— Ah ! fit-on à la ronde. 

— Il est dans les lansquenets, vu qu’il est Allemand, comme moi, et mon cousin 
m’a dit... 

L’orfèvre regarda la boutique avec inquiétude : 



Oui, ça doit-être vrai, fit-il. 












































































































































































































































































— Que vous a-t-il dit, votre cousin ? 

— Je l’ai rencontré tout à l’heure, et il m’a raconté qu’hier au soir il avait été 
chargé, avec trois de ses camarades, d’arrêter René. 

— Oh ! oh ! murmura-t-on. 

— Comme mon lansquenet de cousin était gris, j’ai cru qu’il plaisantait, d’autant 
mieux qu’il me parlait de M. le duc de Crillon... 

— Arrêté aussi ? 

— Non, au contraire, c’est le duc qui a fait arrêter René. 

— Pourquoi ? 

— On dit qu’il a assassiné un bourgeois de la rue aux Ours. 

— C’est bien cela ! s’écria le chaussonnier, c’est bien cela... 

Les commentaires seraient allés leur train longtemps encore, sans un événement 
qui mit le pont en rumeur. 

Paola, blottie derrière la porte de sa boutique, écoutait, frémissante, tout ce qu’on 
disait de son père, lorsqu’elle entendit le pas de plusieurs chevaux. 

Les marchands assemblés sur le pont virent s’avancer une litière que deux 
cavaliers escortaient au petit pas de leurs chevaux. 

À cette époque, le masque n’était point chose extraordinaire en tout autre temps 
que celui de carnaval. 

Il n’était pas rare de voir, en plein jour, une dame ou un cavalier qu’une raison 
quelconque, intrigue d’amour ou de politique, poussait à garder l’incognito, s’en 
aller par les rues un loup de velours noir sur le visage. 

Les deux cavaliers qui escortaient la litière étaient masqués, mais ils montaient 
de fort beaux chevaux, et leurs habits disaient suffisamment qu’ils étaient gens 
de qualité. 

Quant à la litière, elle était fort simple et telle que nombre de dames et de 
seigneurs en avaient à Paris. 

Le cortège s’arrêta, au grand ébahissement des badauds du pont, devant la 



boutique de maître René. 

Les badauds s’écartèrent, et l’un des gentilshommes mit pied à terre, parut 
s’inquiéter fort peu que la boutique fût fermée, et en frappa la devanture du 
pommeau de sa dague. 

— Qui est là ? dit au dedans la voix de Paola. 

— Moi... Amaury... Ouvrez, répondit le cavalier. 

Les marchands du pont Saint-Michel virent la porte s’entrebâiller et le cavalier 
se glisser dans la boutique. 

— Arrière donc, marauds ! dit l’autre gentilhomme masqué, lequel était demeuré 
à cheval ; ce qui se passe ici ne vous regarde pas. 

Les marchands intimidés s’éloignèrent, mais ils continuèrent à avoir les yeux 
fixés sur la litière, et peu après ils virent la porte de la boutique se rouvrir. 

Le cavalier masqué en sortit avec une femme à son bras. 

La femme était masquée comme lui, mais personne de ceux qui la virent ne s’y 
trompa : c’était la belle Paola. 

Le cavalier la fit monter dans la litière, sauta de nouveau en selle, se plaça à la 
portière de gauche, tandis que son compagnon se mettait à celle de droite, et le 
cortège s’en alla du côté du pont au Change, et passa sur la rive droite de la 
Seine. 

Alors, les marchands, un moment stupéfaits, se groupèrent de nouveau. 

— Là ! dit la mercière, voilà l’oiseau déniché ! 

— Cela devait finir comme ça. À belle-fille, il faut beau damoiseau, murmura 
l’Alsacien. 

— Et puisque René est en prison, tout est pour le mieux. 

Mais les étonnements des badauds du pont ne touchaient point à leur terme. 

Dix minutes après le départ de cette litière qui emportait Paola, une autre litière 
déboucha par la rue de la Barillerie : c’était celle de madame Catherine. 

La reine-mère s’en allait incognito, précédée seulement par un estafier armé 



d’une hallebarde, et les marchands qui venaient d’assister à l’enlèvement de 
Paola furent loin de supposer que la dame qui descendit et frappa à la porte de la 
boutique fût ni plus ni moins que madame Catherine de Médicis, mère du roi. 

La reine frappa, personne ne répondit. Elle frappa plus fort, et aucun bruit ne se 
fit à l’intérieur. 

Alors, voyant le groupe des marchands, elle s’en approcha. 

— Pardon, mes amis, dit-elle, c’est bien là, ce me semble, la boutique du 
parfumeur René ? 

— Oui, madame. 

— Il n’y est donc pas ? 

— On dit qu’il est en prison, hasarda la jolie mercière. 

— Mais... sa fille ? 

— Ah ! répliqua la mercière, vous venez trop tard, ma belle dame. 

— Et pourquoi ? demanda Catherine. 

— Mais parce qu’il y a un quart d’heure que deux beaux seigneurs viennent de 
l’enlever, la belle Paola. 

Catherine étouffa un cri d’effroi ; elle se souvint des angoisses de René, du récit 
qu’il venait de lui faire, et la superstitieuse Italienne se demanda si la 
bohémienne de Florence n’avait pas eu raison, et si son cher René n’était point 
un homme désormais voué à la mort. 


La prédiction semblait devoir se réaliser. 



Chapitre 33 


Tandis que madame Catherine se faisait raconter par les marchands du pont 
Saint-Michel les détails de Tenlèvement de Paola, cette dernière s’en allait, en 
litière, de l’autre côté de l’eau. 

Le cortège et les deux gentilshommes gagnaient le quartier Saint-Paul et la porte 
Saint-Antoine. 

Mais là, une fois cette porte franchie, la litière s’arrêtait. 

— Maintenant, dit le cavalier qui chevauchait à gauche de la belle Florentine, le 
tour est joué... Descendez, chère Paola. Si on suit les traces de la litière, on n’en 
sera pas plus avancé. 

Paola sortit de la litière, le cavalier se pencha, la saisit par la taille et, l’enlevant 
de terre ; la prit en croupe. 

En même temps, l’autre cavalier disait aux porteurs : 

— Mes bons amis, vous pouvez vous en retourner, nous n’avons plus besoin de 
vous. 

Il leur jeta quatre écus que l’un d’eux reçut dans son chapeau, et les porteurs, 
rebroussant chemin, repassèrent la porte Saint-Antoine et rentrèrent dans Paris. 

Noë et Henri, car c’étaient bien eux, s’élancèrent alors au galop dans la direction 
de Charenton, et longèrent les murs du couvent des Pères de Saint-Antoine. 

Mais, au bout d’un quart d’heure, ils rebroussèrent chemin pareillement, 
tournèrent le dos à Charenton et se jetèrent dans le sentier qui bordait l’enceinte 
fortifiée de Paris, au nord. 

Noë tenait toujours Paola en croupe. 

Quand ils eurent atteint, se dirigeant toujours vers l’ouest, les marais de la 
Grange-Batelière et la porte Montmartre, ils s’arrêtèrent. 

Paola se laissa glisser de la selle de Noë, Henri mit pied à terre. 

Alors l’Italienne posa son pied mignon sur le genou du prince, et, grâce à ce 
point d’appui, sauta lestement sur le cheval qu’il lui cédait. 



— Adieu, à ce soir... dit Henri à Noë. 

Noë et Paola montant le cheval du prince reprirent leur course au galop et 
continuèrent à suivre le mur d’enceinte. 

Quant à Henri de Navarre, il ôta son loup, le mit dans sa poche, rentra dans Paris 
par la porte Montmartre, et s’en alla fort tranquillement à pied, se dirigeant du 
côté du Louvre. 

Juste au moment où il atteignait le bord de l’eau et se dirigeait vers la poterne du 
Louvre, il aperçut une litière précédée par un estafier qui suivait le même chemin 
que lui. 

Une femme mit la tête à la portière et le prince reconnut madame Catherine de 
Médicis. 

Henri salua très-bas et s’effaça pour laisser passer la litière. 

Mais la reine agita son mouchoir et l’appela par son nom. 

— Monsieur de Coarasse ! dit-elle. 

Henri s’approcha de nouveau. 

— Est-ce que vous alliez au Louvre ? fit la reine. 

— Votre Majesté dit vrai. 

— Chez le roi ? 

— Oh ! fit Henri avec modestie, Votre Majesté se rit de moi ; je suis un trop 
pauvre gentilhomme pour m’en aller ainsi chez le roi. Je vais voir M. de Pibrac, 
qui est mon cousin... 

— Ah ! fit la reine. 

Elle regarda attentivement Henri et lui trouva un air fort simple et fort naturel. 

— Eh bien, reprit-elle, je vous prie, monsieur de Coarasse, de rester quelques 
instants chez Pibrac, et d’y attendre que je vous envoie quérir. 

— Moi !... madame ?... 

— Je viens de voir René, dit la reine. 



Henri tressaillit, mais son visage demeura impassible. 

— Et René, continua Catherine, m’a dit que vous aviez un talent tout particulier 
pour lire dans les astres. 

En parlant ainsi, Catherine attachait un regard ardent, scrutateur sur le prince de 
Navarre. 

Mais Henri prit un air à la fois grave et modeste et répondit : 

— Votre Majesté sait sans doute que je suis Béarnais ? 

— Oui, certes. 

— J’ai longtemps vécu dans les Pyrénées au milieu de bergers espagnols et de 
gitanos qui s’occupaient de nécromancie et de chiromancie, madame, et ils 
m’ont initié à leur art... 

Henri parlait avec un tel accent de bonne foi que la reine en fut très-vivement 
impressionnée. 

— Mais, ajouta-t-il, je dois humblement avouer à Votre Majesté que, si je devine 
quelquefois, je me trompe souvent. 

— Ah ! 

— La science que j’ai étudiée est encore bien nébuleuse pour moi. Souvent j’erre 
à tâtons, et il suffit d’un léger obstacle pour me faire dévier du droit chemin, 
c’est-à-dire de la vérité. 

— Cependant, vous avez dit la vérité à René. 

Henri regarda la reine à son tour. 

— Vraiment ? fit-il. 

— Oui, monsieur de Coarasse. Maintenant, allez chez Pibrac et attendez que je 
vous fasse prévenir. J’entre à présent chez ma fille. Marguerite, et puis je rentre 
en mon oratoire. 

— Votre Majesté désirerait-elle... 

— Je veux vous consulter, monsieur de Coarasse. 

Et la reine entra au Louvre. 



Henri rencontra M. de Pibrac qui venait de visiter le poste des Suisses. 

— Venez, lui dit-il vivement, conduisez-moi chez vous à l’instant même... il le 
faut ! 

M. de Pibrac crut qu’il s’agissait de Marguerite, et, sans questionner le prince, il 
lui dit simplement : 

— Allons ! 

Puis il le conduisit chez lui par le petit escalier. 

— Fermez votre porte au verrou, dit Henri, si on frappe vous n’ouvrirez pas. 

Il courut au bahut, l’ouvrit et se glissa dans le couloir mystérieux, laissant 
M. de Pibrac assez stupéfait. 

— Quand le prince colla son œil à ce trou perfide que le génie de madame Diane 
de Poitiers avait creusé dans les pieds d’ivoire du christ, la reine n’était point 
encore arrivée chez sa fille. 

En revanche, madame Marguerite était avec Nancy. 

La belle princesse, à demi couchée sur une ottomane placée vis-à-vis du christ, 
faisait sauter du bout de son pied mignon sa mule de satin rouge et regardait sa 
camérière avec mélancolie. 

La jolie Nancy, assise sur un escabeau, une aiguille à la main, ajustait des nœuds 
de rubans à une robe de la princesse. 

— Vraiment, disait Marguerite, tu crois qu’il m’aime ?... 

— J’en suis sûre, madame. 

Marguerite soupira. 

— Mon Dieu ! dit-elle, comme il est triste d’être prince... Les princes sont des 
esclaves couronnés, ma petite. Il ne leur est permis ni d’aimer, ni d’être aimés, ni 
de pleurer, ni de se réjouir... 

— Oh ! Votre Altesse exagère... 

— Non. 


— Elle voit les choses bien en noir... 



— Tu crois ? Mais tu ne sais donc pas, mignonne, que si j’étais maîtresse de ma 
destinée, au lieu d’épouser ce vilain prince de Navarre, je voudrais être une 
simple fille de noblesse comme toi et mettre ma main dans la sienne !... 

Nancy eut un joli sourire et se tut. 

— Il y a dans la vie des pressentiments étranges, poursuivit Marguerite. La 
première fois que je l’ai vu, il y a huit jours, j’ai éprouvé une émotion 
extraordinaire... et sur-le-champ une voix s’est élevée en moi qui me disait : Cet 
homme jouera un rôle dans ta destinée... 

Madame Marguerite en était là de ses confidences, et le prince les écoutait avec 
un sensible plaisir, lorsqu’on gratta à la porte. 

C’était la reine. 

Henri vit entrer madame Catherine, pâle, émue. 

Elle fit un signe à Nancy, et Nancy sortit sur-le-champ. 

La reine-mère n’aimait pas beaucoup sa fille ; elle n’avait jamais eu qu’une 
affection vraie et sérieuse, son dernier fils, M. le duc d’Alençon. 

Mais à défaut de cette affection qu’elle refusait à ses autres enfants, il y avait 
pour elle un lien d’habitude, et plus, peut-être, un besoin d’épanchement qui la 
faisait accourir chez la princesse et la poussait à lui confier ses chagrins. 

Or, pour madame Catherine, la résistance inattendue de Charles IX était une 
douleur violente ; la foudre qui menaçait René l’épouvantait comme si elle eût 
dû fondre sur sa tête. 

Marguerite savait que la reine était allée visiter René dans son cachot. 

— Eh bien, madame ? dit-elle en se levant et courant à elle. 

— Ah ! soupira Catherine, c’est affreux... on l’a enchaîné !... Il est dans un 
cachot humide et sans air. Le roi a ordonné qu’on le traitât avec la dernière 
rigueur. 

Marguerite ne répondit point. 

— Pourtant, murmura la reine, j’espérais le sauver. 

— Ah ! fit Marguerite. 



— Mais voici qu’un événement étrange me bouleverse. 

— Mon Dieu ! murmura la princesse. 

Alors Catherine raconta son entretien avec René et les choses extraordinaires 
que celui-ci lui avait confiées, tant au sujet de la prédiction que lui fit autrefois la 
bohémienne de Florence que touchant le jeune sire de Coarasse. 

Si la reine eût été moins émue elle-même, elle eût vu Marguerite rougir et pâlir 
tour à tour. 

La jeune princesse ne savait pas un mot des entretiens qui avaient eu lieu entre 
René et Henri, et cette prétendue science divinatoire la jeta dans une stupeur 
profonde. 

La reine continua : 

— J’ai supposé d’abord qu’il y avait au jeu quelque supercherie de ce Gascon, 
mais il paraît qu’il a dit à René des choses que lui seul savait. 

— En vérité ! fit la princesse toute bouleversée. 

— Et, comme la bohémienne, il lui a prédit que sa fille causerait sa mort... 

— Quelle plaisanterie ! 

— Le jour où elle aimerait un gentilhomme. 

Or, René était tellement frappé de cette idée qu’il m’a suppliée de l’amener au 
Louvre et de veiller sur elle comme un dragon veille sur un trésor, mais... 

La reine s’arrêta un moment, comme si elle eût succombé sous le poids de 
l’émotion. 

— J’ai voulu, avant que d’aller chercher Paola, reprit-elle, voir Renaudin, le 
président au Châtelet, chargé des instructions criminelles. Renaudin me doit tout, 
il m’a promis de faire tous ses efforts pour sauver René. 

— Renaudin n’est pas le parlement, objecta Marguerite. 

— Non, dit la reine, mais il m’a promis de trouver un moyen. 

— Lequel ? 

— Je ne sais encore, mais il le trouvera. Je l’attends ce soir à neuf heures. 



— Mais, continua la reine, en sortant du Châtelet, au lieu de courir au pont 
Saint-Michel prendre Paola, j’ai donc voulu aller rue Saint-Louis-en-l’Ille, chez 
Renaudin, et ce n’est qu’en sortant de chez lui que je suis revenue au pont. 

— Eh bien ? 

— On venait d’enlever Paola. 

Marguerite fit un geste d’étonnement. 

— Un quart d’heure auparavant, poursuivit Catherine, une litière, escortée par 
deux cavaliers masqués, s’était arrêtée devant la boutique de René, la porte 
s’était ouverte, et Paola était montée dans la litière. 

— C’est étrange ! murmura Marguerite. 

La reine reprit : 

— Alors j’ai eu un soupçon... un soupçon bizarre ; je me suis souvenue que ce 
sire de Coarasse, qui prétend lire dans les astres, avait un compagnon, cousin 
comme lui de Pibrac ; j’ai songé que tous deux peut-être étaient les ravisseurs. 

— Oh ! quelle idée ! fit la princesse, qui se sentit mordre au cœur par un 
sentiment de jalousie. 

— Si cela eût été, poursuivit Catherine, il devenait évident que l’un ou l’autre 
était aimé de Paola, et que Paola trahissait son père à leur profit... Alors ceci 
expliquait la prétendue science divinatoire de ce gentillâtre. 

— En effet, balbutia Marguerite. 

— Mais, continua la reine, qui ne prit point garde à l’émotion croissante de la 
princesse, cela n’était pas. 

— Oh ! dit Marguerite, qui respira bruyamment, vous... croyez ?... 

— Je me suis fait indiquer le chemin qu’avaient pris la litière et les ravisseurs. 

— Et... vous l’avez suivie ? 

— Oui, jusqu’à la porte Saint-Antoine. Là j’ai rencontré la litière et les porteurs, 
mais la litière était vide. L’un des cavaliers masqués avait pris Paola en croupe, 
et tous deux s’étaient élancés au galop sur la route de Charenton. 



Mes porteurs étaient essoufflés. C’eût été folie de songer à poursuivre des 
hommes montés sur des chevaux frais. J’ai rebroussé chemin et je suis rentrée au 
Louvre. 

— Mais, madame, dit Marguerite, comment savez-vous alors que ce sire de 
Coarasse n’est point un des deux ravisseurs ? 

— Parce que, au moment où je rentrais, je l’ai trouvé à la porte du Louvre, à 
pied, marchant fort tranquillement et s’en allant chez M. de Pibrac, son cousin. 

Le visage assombri de Marguerite s’éclaira tout à coup. 

— Ainsi, murmura la reine, cet homme a dit vrai ; il a prédit que la fille de René 
serait enlevée par un gentilhomme, et que, ce jour-là, René courrait un danger de 
mort. 

— Tout cela est bien extraordinaire, madame ! dit Marguerite. 

Mais Catherine songeait à René et se désolait. 

— Le roi est inflexible, disait-elle, et si Renaudin ne trouve pas un moyen... 

— Renaudin est homme de ressources, il trouvera ce moyen, répondit 
Marguerite, qui cherchait à calmer l’inquiétude dévorante de la reine. 

— Puisque ce Coarasse est sorcier, dit la reine, je le vais consulter. 

— Y songez-vous, madame ? 

— Oui, dit la reine, je veux savoir... 

Et elle appela : - Nancy ! Nancy ! 

Nancy ne répondit pas. 

Marguerite tira alors le gland d’un cordon qui correspondait avec une sonnette 
placée à l’étage supérieur. 

Au bruit, Nancy, qui était montée chez elle, redescendit. 

— Ma petite, lui dit Catherine, tu vas aller chez M. de Pibrac... 

— Oui, madame. 

— Tu y trouveras son cousin M. de Coarasse... 



— Oui, madame. 

— Et tu le conduiras dans mon cabinet. 

Nancy s’inclina et sortit. 

Alors Henri quitta son observatoire, d’où il n’avait perdu ni un mot ni un geste 
du colloque de madame Catherine avec la princesse Marguerite. 

Il revint dans la chambre de M. de Pibrac, ferma le bahut, et dit au capitaine des 
gardes : - Poussez votre verrou... on va venir... 

M. de Pibrac, fort étonné, regardait le prince. 




U 

Puis il prit de la main gauche le flacon d’encre sympathique. (P/260.) 
































































































— Je vous conterai tout cela plus tard, dit-il ; maintenant c’est impossible... je 
n’en ai pas le temps... 

En effet, trois secondes après, M. de Pibrac entendit frapper à sa porte, alla 
ouvrir et vit entrer Nancy. 

Henri s’était assis dans un fauteuil et feuilletait fort négligemment un livre de 
chasse. 

— Monsieur de Coarasse, dit la jolie camérière, je vous engage à me suivre. 

— Où me conduirez-vous, ma belle demoiselle ? demanda le prince. 

— Chez madame Catherine. 

— Chez la reine ! exclama M. de Pibrac. 

Et il regarda Henri avec inquiétude. 

Henri souriait. 

— La reine a su que je m’occupais de nécromancie, dit-il. Au revoir, mon 
cousin. 

Et il suivit Nancy. 

Mais quand il fut dans la grande salle qui précédait l’appartement de 
M. de Pibrac, salle alors déserte, Henri regarda la camérière. 

— Ma petite Nancy, dit-il, je crois que nous sommes amis... 

— Et alliés, monsieur de Coarasse. 

— Tu sais pas mal de mes secrets... 

— Et vous savez... le mien... 

— Aussi je me fie à toi. 

— De quoi s’agit-il ? fit Nancy, vous pouvez parler... 

— Tu ne... jaseras... pas ? 

— Moi ! dit Nancy. 



— C’est que... les femmes... 

— Je suis muette comme la porte d’un cachot. 

— Très-bien ! 

— Est-ce que vous avez un secret à me confier, monsieur de Coarasse ? 

— À peu près... 

— Voyons ! 

— Aussitôt que tu m’auras introduit chez la reine, tu retourneras chez madame 
Marguerite... 

— Bien ! 

— Et tu lui diras : Madame, Henri de Coarasse vous supplie de ne pas croire un 
mot touchant sa sorcellerie. 

— Hein ? fit Nancy. 

Henri continua : 

— Il n’est pas plus sorcier que vous et moi, diras-tu, mais il supplie Votre 
Altesse d’attendre à ce soir... et il lui expliquera tout. 

— Très-bien ! dit Nancy. 

— Seulement, acheva le prince, tu auras bien soin d’ajouter : La confidence que 
je vous fais, madame, est des plus graves ! le sire de Coarasse joue sa tête... 

— Que me chantez-vous là ! exclama la camérière stupéfaite. 

— La moitié de la vérité, ma petite. Mais tu es mon amie. 

— Oh ! certes ! 

— Et tu rapporteras cette moitié de vérité comme une vérité tout entière. 

— Bon ! 

— Et madame Marguerite se taira... et elle me recevra ce soir... 

Nancy regarda Henri en clignant de l’œil. 



Puis elle le conduisit chez madame Catherine et le laissa seul dans le cabinet de 
travail de la reine. 

Quelques minutes après, la reine arriva. 

Henri avait pris une attitude assez embarrassée. 

— Asseyez-vous donc, monsieur de Coarasse, dit la reine. 

— Madame... en présence de Votre Majesté... je n’oserais... 

— Monsieur de Coarasse, dit la reine, il n’y a pas de Majesté ici... Vous êtes un 
sorcier, et moi une pauvre femme qui veut qu’on lui dise la bonne aventure. 

En parlant ainsi, la reine regardait Henri, et on eût dit qu’elle voulait pénétrer au 
plus profond de sa pensée. 

— Henri soutint ce regard avec calme. 

— Ainsi, demanda Catherine, vous lisez dans les astres ?... 

— Oh ! bien imparfaitement, madame... 

— Vous pronostiquez dans l’avenir ? 

— Je me trompe bien souvent. 

— Mais vous devinez parfois des événements enfouis dans les brumes du 
passé ?... 

— Ceci est plus facile, madame, dit Henri. 

— Ah ! vraiment ? 

— Ainsi, avec certaines préparations cabalistiques, poursuivit le prince, il 
m’arrive parfois de réussir assez bien quand les événements sur lesquels on me 
consulte ne sont pas très-éloignés. 

— Monsieur de Coarasse, dit la reine, vous m’avez vue rentrer au Louvre tout à 
l’heure. 

— Oui, madame. 

— Pourriez-vous me dire d’où je venais ? 



— Peut-être... 

— Et ce que j’ai fait et dit en route ? 

— J’essayerai, madame. 

— Faut-il vous donner la main ? demanda la reine. 

— Oui, madame, mais... auparavant... 

Henri se leva et parcourut d’un regard distrait le cabinet de travail de la reine. 
Son regard finit par s’arrêter sur un flacon qui renfermait une liqueur noirâtre. 

— Qu’est-ce que cela, madame ? demanda-t-il. 

— Ça, dit la reine, c’est de l’encre sympathique. 

Henri prit le flacon qui se trouvait placé sur la cheminée et le posa sur la table 
devant laquelle la reine s’était assise. 

— Maintenant, dit-il, je supplierai Votre Majesté de me permettre d’allumer cette 
bougie. 

— Faites... 

— Et de tirer les épais rideaux des croisées. 

— Faites, répéta la reine. 

Henri ferma les rideaux, alluma le flambeau, le posa sur la table et s’assit. 

Puis il prit de la main gauche le flacon d’encre sympathique, et, le plaçant entre 
la flamme de la bougie et son œil, de manière à voir au travers, il dit à la reine : 

— Maintenant, je supplie Votre Majesté de me donner sa main. 

— Faquelle ? 

— Fa gauche, celle que les Fatins appelaient sinistra. 

Fa reine tendit sa main, et le prince, grave et solennel, regarda au travers du 
flacon d’encre sympathique transformé en oracle. 



Chapitre 34 


Henri jouait merveilleusement son rôle de sorcier, mais une femme moins 
superstitieuse que la reine ne s’y fût peut-être pas laissé prendre. 

Le prince regarda longtemps et alternativement le flacon d’encre sympathique et 
les lignes de la main que lui tendait Catherine. 

— Madame, dit-il, enfin, je vois Votre Majesté marchant dans un souterrain, 
éclairée par des torches que portent deux hommes devant elle. 

— Où est ce souterrain ? demanda la reine. 

— Je ne sais au juste, mais il est dans le voisinage de la Seine. 

— C’est vrai, dit la reine. Après ? 

— Je vois Votre Majesté entrer dans un réduit noir, infect ; un homme est couché 
par terre en ce lieu. 

— C’est vrai encore. 

— Un autre homme s’assoit non loin de Votre Majesté... 

— Quel est cet homme ? 

— Son visage est dans l’ombre, hors du cercle de lumière de la torche... je ne 
puis le voir. 

— Et... l’autre ? 

— Celui qui est couché ? 

— Oui. 

— C’est René, dit le prince après un moment de silence ; et le souterrain où se 
trouve Votre Majesté doit être le Châtelet. 

— C’est vrai, fit Catherine étonnée. Que dis-je à René ? 

— Vous êtes penchée sur lui, madame ; vous parlez bas... mais vous parlez de 
quelqu’un que je connais... 

— Quel est ce quelqu’un ? 



— Attendez... j e ne sais pas... 

Henri se reprit à examiner la main de la reine, puis il regarda fort attentivement 
au travers du flacon. 

— Tiens ! dit-il tout à coup et avec un accent qui jouait admirablement la 
surprise, cet homme dont vous parlez, c’est moi ! 

La reine, vivement impressionnée, murmura : 

— C’est toujours vrai, monsieur de Coarasse. 

— René parle de moi avec terreur, continua le prince. 

— Et... moi ? 

— Vous ! fit Henri... Ah ! mon Dieu !... je vous vois froncer le sourcil... vous 
paraissez irritée contre moi... vous me traitez d’imposteur. 

À ces derniers mots, s’il fût resté quelque doute en l’esprit de la reine sur la 
science divinatoire du sire de Coarasse, ces doutes se fussent évanouis. 

En effet, pour que Henri pût connaître ce dernier détail par les moyens ordinaires 
et naturels, il eût fallu qu’il se trouvât dans le cachot de René lorsque la reine y 
était, ou bien qu’il eût assisté à son entretien avec Marguerite. 

Or, la reine ignorant l’existence du trou mystérieux pratiqué dans les pieds du 
christ, et convaincue que le prince n’avait pas vu Marguerite, la reine, disons- 
nous, ne pouvait plus douter qu’il ne possédât des moyens surnaturels. 

Henri continua : 

— Ce qu’il y a de bizarre, madame, c’est que vous parlez avec René une langue 
que je ne comprendrais pas, si je l’entendais de mes oreilles. 

— Et cependant... vous comprenez ?... 

— Le flacon me l’a traduite. 

La reine était stupéfaite. Jamais le charlatanisme de René n’avait produit des 
résultats aussi exacts. 

— C’est étrange ! dit-elle. 

— Vous faites une promesse à René, poursuivit le prince. 



— Quelle est cette promesse ? 

— De le sauver ! 

— Et pensez-vous, demanda la reine, qui regardait maintenant Henri comme un 
oracle, pensez-vous que je la tiendrai, cette promesse ? 

Henri répondit résolument : 

— Oui, madame. 

En répondant ainsi le prince pensait : Je puis toujours le lui promettre, ça fait 
bien ; si je me trompe, tant mieux. 

La reine respira. 

— Voyons, dit-elle, comment croyez-vous que je pourrai la tenir ?... 

Cette question parut embarrasser quelque peu le sire de Coarasse. 

Il ferma les yeux et sembla consulter le monde invisible ; puis ses yeux se 
rouvrirent et plongèrent un regard ardent à travers le flacon ; puis encore il serra 
la main de la reine et l’examina une fois encore. 

— Madame, dit-il, je vous vois marchant sur un pont, vous traversez une rivière. 

— Où vais-je ? 

— Vous pénétrez dans une rue triste et silencieuse, vous entrez dans une 
maison... Je vous vois avec un homme... 

— Quel est cet homme ? 

Henri répondit sans hésiter : 

— Il est vêtu de noir. C’est un juge. 

La justesse de ces révélations impressionnait la reine à ce point qu’elle était 
toute tremblante. 

— Et... ce juge ? fit-elle avec angoisse. 

— Je le vois marcher... il vient... 


— Où? 



— Ici. 


— Pourquoi vient-il ? 

— Il vous apporte le moyen de tenir la promesse que vous avez faite... Il 
sauvera René ! 

— En êtes-vous sûr ? demanda la reine d’une voix mal assurée. 

— Le flacon le dit. 

— Et quand viendra ce juge ? 

À cette question, Henri crut devoir varier quelque peu sa mise en scène. 

— Je vais essayer de le préciser. 

Puis il se leva, prit le flambeau et s’approcha du sablier placé sur la cheminée. Il 
plaça devant le sablier le flacon magique, et après un moment d’hésitation : 

— Le juge viendra entre neuf et dix heures du soir, dit-il. 

— C’est vrai, murmura la reine. 

Et, confondue par toutes ces révélations, elle regarda le prince d’un œil égaré, et 
pendant un moment elle n’osa l’interroger. 

— Est-ce tout ce que Votre Majesté veut savoir ? demanda Henri. 

— Oh ! non, répondit la reine. 

Henri revint s’asseoir devant la table et reprit la main de Catherine. 

— Que voyez-vous sur le pont Saint-Michel ? demanda la reine. 

Henri garda un silence assez long pour laisser croire à la reine que le flacon 
magique ne rendait ses oracles que lambeau par lambeau. 

— Je vois un rassemblement de populaire, dit-il enfin, devant la boutique de 
maître René. 

— Cette boutique est-elle ouverte ? 

— Non, elle est fermée. 


— Est-ce tout ? 



— Non, je vois encore venir une litière avec deux cavaliers. 

— Ah ! dit la reine ; les connaissez-vous ? 

— Non, madame. D’ailleurs, je ne puis voir leur visage. 

— Pourquoi ? 

— Parce qu’il est masqué. 

— Quelle est la personne qui est dans la litière ? 

— Elle est vide, répondit Henri, les yeux fixés sur le flacon. 

— Regardez toujours... Est-elle encore vide ? 

— Non, l’un des cavaliers descend de cheval et la porte de la boutique s’ouvre 
devant lui. Une femme en sort. 

— Ah !... 

— Cette femme est la fille de René... Elle monte dans la litière... et la litière se 
met en marche. 

— Suivez-la, dit Catherine. 

— Elle traverse le pont de la Cité, elle passe une seconde fois la Seine... 

— Bien. 

— Elle suit la rivière. 

— En aval ? 

— Non, en amont... Je la vois sortir de Paris Tiens ! dit Henri avec une surprise 
naïve, elle s’arrête... la fille de René en descend... elle monte en croupe de l’un 
des cavaliers. 

— Ah ! ah ! 

— Et les deux cavaliers s’éloignent au galop. 

— Où sont-ils ? 

Henri ferma les yeux, puis les rouvrit et regarda au travers du flacon, puis les 
referma encore. 



— Ils galopent, dit-il, ils galopent... toujours et remontant le cours de la Seine... 
La nuit vient... je ne vois plus. 

— Regardez bien ! regardez bien ! 

Mais Henri secoua la tête. 

— La nuit... répéta-t-il. L’oracle est fatigué. 

Et il reposa le flacon sur la table, parut en proie à une grande lassitude et 
s’essuya le front comme s’il eût été baigné de sueur. 

— Cependant, monsieur de Coarasse, insista Catherine, je voudrais bien savoir 
encore une chose. 

— Parlez, madame, répondit-il avec soumission, j’essayerai de vous répondre. 

Il reprit le flacon et l’exposa de nouveau à la flamme de la bougie. 

— La prédiction de la bohémienne touchant René se réalisera-t-elle, et pensez- 
vous que René mourra parce que sa fille aura épousé un gentilhomme ? 

— Oui, madame. 

— Cependant vous venez de me dire que le juge le sauverait. 

— Aussi l’heure du trépas de René est loin encore. 

— Ce cavalier qui enlève Paola n’est donc pas son amant ? 

— Il ne le sera jamais. 

— Pourquoi ? 

— Parce que René retrouvera sa fille. 

— Quand ? 

Henri recommença le manège du sablier, puis il prit une plume et écrivit 
plusieurs chiffres sur un morceau de parchemin qui se trouvait sur la table. 

La reine, pleine d’anxiété, le regardait faire. 

— Dans un mois, dit-il enfin. 

Et alors, regardant la reine : 



— Madame, dit-il, je supplie Votre Majesté de ne plus m’interroger aujourd’hui. 
Je suis accablé de lassitude et je pourrais me tromper. 

— Soit, dit la reine, mais je vous attends demain, monsieur de Coarasse. Je veux 
savoir bien d’autres choses encore. 

— Demain, je serai aux ordres de Votre Majesté. 

Henri se leva de nouveau et alla écarter les rideaux des croisées. 

Mais la précaution était inutile, car la nuit était venue. 

Catherine lui tendit sa main à baiser et le congédia en lui disant : 

— À demain, monsieur de Coarasse... 


§ 


Henri, en sortant de chez la reine, au lieu de quitter le Louvre, monta chez 
Nancy. 

La jolie camérière l’attendait dans sa chambre pour le conduire chez madame 
Marguerite. 

— Venez vite ! lui dit-elle, venez ! La princesse, à qui j’ai reporté vos paroles 
énigmatiques, est dans une grande anxiété. 

— Ah ! ah ! fit Henri. 

Nancy le prit par la main et le fit descendre par le chemin ordinaire. 

Marguerite, en effet, attendait le prince avec une impatience mêlée de curiosité et 
de crainte. 

Henri le comprit à la façon spontanée dont elle lui tendit la main. 

— Voilà le sorcier ! dit Nancy en riant. 

Et la railleuse camérière s’en alla. 

Alors Marguerite regarda le jeune homme. 



— Ah ! lui dit-elle, expliquez-vous... expliquez-vous bien vite, monsieur ! 

Et tandis qu’il portait sa main à ses lèvres, la princesse le conduisit sur 
l’ottomane et l’y fit asseoir. 

— Madame, lui dit Henri, je vais faire à Votre Altesse une confidence qui 
pourrait m’envoyer en Grève, si jamais la reine en était instruite. 

Marguerite frissonna. 

— Mon Dieu ! dit-elle. 

— Mais je crois à la loyauté de Votre Altesse et je puis parler. 

— Vous avez raison, dit-elle en pressant doucement sa main. Je suis votre... 
amie... et je ne vous trahirai pas... quelque épouvantable que puisse être votre 
révélation... 

La voix de Marguerite était émue... 

— Oh ! rassurez-vous, madame, dit Henri, je n’ai commis aucun crime et je suis 
digne de votre amitié... 

— Eh bien, parlez... 

Henri raconta alors à Marguerite comment, en venant à Paris, il avait fait, entre 
Tours et Blois, la rencontre de René ; puis comment il l’avait retrouvé entre 
Blois et Beaugency. 

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Marguerite, votre ami Noë et vous, étiez donc les 
deux gentilshommes que René voulait faire pendre ? 

— Précisément. 

Alors le prince, continuant son récit, expliqua l’embarras où il s’était trouvé en 
venant au Louvre, et la terreur que lui avait inspirée la réputation 
d’empoisonneur que possédait René. 


































































— C’est alors, dit-il, que, pour nous protéger contre René, M. de Pibrac songea à 
nous présenter au roi. 

Après avoir narré sa première entrevue avec Charles IX, Henri en vint à la 
hardiesse de Noë qui s’était introduit chez Paola. Il raconta comment le jeune 
homme avait malgré lui entendu les confidences du superstitieux Italien. 

— Cela, madame, acheva-t-il, me donna la malheureuse idée de m’emparer de 
l’esprit crédule de René et de jouer auprès de lui le rôle de sorcier. 
L’enchaînement des faits m’a dominé. 

Henri termina son récit par l’enlèvement de Godolphin et de Paola. 

Il ne cacha que trois choses à Marguerite : d’abord la passion naissante qu’il 
éprouvait à de certaines heures pour la belle argentière ; 

Ensuite, l’existence du trou percé dans les pieds du christ ; 

Enfin, sa véritable identité. Il demeura pour elle le sire de Coarasse, 
gentilhomme béarnais. 

Marguerite écouta les révélations du jeune homme comme elle aurait écouté un 
conte de fées, et lorsqu’il eut fini, elle le regarda. 

— Mon pauvre ami, lui dit-elle, vous avez raison de me dire que si la reine 
savait la vérité, elle vous enverrait en Grève. 

— Mais elle ne la saura pas. 

Marguerite, anxieuse, ne répondit point d’abord et se prit à songer. 

Enfin, relevant la tête et regardant Henri : 

— Jusqu’à présent, dit-elle, tout est allé pour le mieux. 

— En effet. 

— Mais l’avenir m’effraye. 

— Bah ! fit Henri. 

— Comment continuer ce rôle ? 

— Dame ! c’est difficile. Cependant, puisque René tirait ses révélations du 



sommeil de Godolphin, pourquoi n’en tirerions-nous pas, nous aussi ? 

— C’est vrai... mais... 

Marguerite s’arrêta rêveuse. 

— Écoutez, dit-elle après un moment de silence, moi aussi je vais vous confier 
un secret. 

— J’écoute, madame. 

— La reine-mère a fait remanier le Louvre tout entier, pendant un automne où le 
roi était à Saint-Germain. Son esprit défiant a creusé des escaliers et des 
corridors dans l’épaisseur des murs, percé des judas çà et là. 

Henri tressaillit et crut un moment que la princesse savait l’histoire du christ 
d’ivoire. 

Marguerite continua : 

— Un jour je m’aperçus que Sa Majesté me faisait épier. On avait fait un trou 
dans le mur... 

L’inquiétude d’Henri augmenta. 

— L’esprit soupçonneux de la reine lui avait suggéré l’idée de m’espionner à 
travers une cloison. Ah ! s’interrompit Marguerite, j’oubliais de vous dire que je 
n’habitais point alors cette chambre, mais une autre qui se trouve à l’autre 
extrémité du corridor. 

Henri respira en écoutant cette explication. 

— Un jour, poursuivit la princesse, je surpris un œil qui m’observait... 

— Celui de la reine ? 

— Précisément. 

— Diable ! murmura Henri. 

— Alors j’allai gratter à sa porte et je lui dis : Madame, je vous déclare que 
quelque respect que j’aie pour vous, je m’irai plaindre au roi, si vous ne me 
permettez point de changer d’appartement d’abord, et si vous ne me jurez 
ensuite sur le salut de votre âme que les murs de ma nouvelle demeure resteront 



intacts. 


— Et que répondit la reine, madame ? 

— La reine eut peur de la colère du roi. Elle me fit le serment que je demandais, 
et elle est trop superstitieuse pour y manquer. 

— Très-bien, dit Henri : mais où Votre Altesse en veut-elle venir ? 

— Attendez, continua Marguerite en souriant, vous allez voir. À quelque temps 
de là, des circonstances qu’il est inutile de vous rapporter... 

— Bon ! pensa Henri : je gage qu’il est question de mon cousin de Guise. 

— De certaines circonstances m’obligèrent à me défier de la reine ; je me mêlais 
un peu de politique... 

— Ah ! fit Henri avec un fin sourire. 

— Ma manière de voir n’était pas celle de la reine ; je recevais ici des personnes 
que Sa Majesté voyait avec défiance. Si la reine ne m’épiait plus à travers les 
murs, du moins elle pouvait entrer chez moi à tout moment... Alors je songeai à 
lui appliquer la peine du talion. 

Henri se prit à sourire. 

Marguerite leva la main vers le gland de sonnette qui correspondait avec la 
chambre de Nancy. 

— Nancy et moi, dit-elle, nous imaginâmes de percer un trou à notre tour, non 
point dans le mur, mais dans le plafond du cabinet de travail de madame 
Catherine, un jour que Sa Majesté était partie pour aller passer un mois à 
Amboise. 

La chambre de Nancy est située au-dessus du cabinet de travail. Nous enlevâmes 
une des dalles du parquet de cette chambre, puis nous perçâmes le trou. 

Or, acheva Marguerite, quand je m’occupais de politique, Nancy montait dans sa 
chambre, soulevait la dalle et s’assurait que madame Catherine était dans son 
cabinet. Si la reine se levait et sortait, vite ! Nancy tirait à elle le cordon, en 
prenant bien soin de ne pas agiter la sonnette, et comme je voyais remuer le 
cordon, je m’empressais de faire sortir par cette petite porte les personnes qui 
étaient chez moi. 



— Eh ! eh ! dit Henri, c’était fort bien imaginé, cela. 

— N’est-ce pas ? Seulement, depuis que je ne me mêle plus... de... politique... 

— Le trou devient inutile. 

— Cependant, à cette heure, dit Marguerite en riant, Nancy fait le guet, car vous 
êtes ici... 

— Mais, madame, dit Henri, voulez-vous maintenant m’expliquer... 

— Pourquoi j’ai songé au trou ? 

— Oui. 

— Nous mettrons Nancy dans la confidence. Nancy écoutera tout ce qui se fera 
et se dira dans l’appartement de madame Catherine. 

— Et je le lui répéterai le lendemain ? 

— Précisément. De cette façon vous pourrez soutenir votre réputation de sorcier. 
En parlant ainsi, Marguerite agita le cordon de la sonnette. 

Quelques secondes après Nancy arriva. 

— Petite, dit la princesse, il est neuf heures, tu vas conduire M. de Coarasse dans 
ta chambre. 

— Pourquoi, madame ? 

— Tu lui feras appliquer son œil au judas que tu sais. 

— Ah ! 

— Et tu le laisseras écouter la conversation que madame Catherine va sans doute 
avoir avec le président Renaudin. 

Cette dernière combinaison de la princesse acheva de rassurer Henri, qui se 
disait : 

— J’ai bien raconté à madame Catherine comment j’avais surpris les secrets de 
René, mais j’aurais été fort embarrassé de lui expliquer demain comment j’aurais 
su que le président Renaudin voulait sauver René. 



Et le prince, souriant dans sa barbe, ajouta in petto : 

— C’est un singulier logis que le Louvre ; chacun y possède son petit judas, et 
personne ne s’imagine que les autres sont capables d’en faire autant. La reine 
espionne sa fille et ne se doute point que la princesse l’observe à son tour, et 
cette-ci est bien loin de supposer que moi aussi j’ai mon judas... 

— Allez vite ! lui dit Marguerite. 

Elle lui donna sa main à baiser, et Nancy, ouvrant la porte du couloir, poussa le 
prince par les épaules. 

— Vite ! répéta-t-elle. 

Henri et Nancy montèrent à pas de loup dans la chambre de la jolie camérière, 
qui se trouvait plongée dans l’obscurité. Seulement un point lumineux brillait au 
milieu du parquet. 

— Voilà le trou, dit Nancy. 

Henri se coucha à plat ventre et aperçut verticalement au-dessous de lui la table 
sur laquelle il faisait tout à l’heure ses expériences de sorcellerie. 

La reine était assise auprès de cette table. 

En face d’elle, un homme chauve, vêtu de noir, était assis. 

C’était maître Renaudin. 

— Écoutez bien, dit Nancy, moi je m’en vais. 

Et la jolie camérière s’en alla sur la pointe du pied comme elle était venue et 
redescendit auprès de madame Marguerite, qui, sans doute, l’allait mettre 
entièrement dans sa confidence. 


Henri, attentif, écoutait ce que le président Renaudin disait à madame Catherine. 



Chapitre 35 


Tandis que ces événements se passaient au Louvre, René, plein d’angoisse et de 
teneur, gisait sur la paille humide de son cachot. 

Après le départ de la reine, le Florentin avait été un moment réconforté par la 
pensée que madame Catherine allait veiller sur sa fille. 

Il croyait si bien à la prédiction de la bohémienne qu’il lui semblait impossible 
qu’il pût mourir tant que sa fille n’aurait point épousé un gentilhomme. 

Mais si René commençait à espérer, il n’en songeait pas moins avec épouvante à 
la torture qu’il devait subir. 

René était lâche, il craignait la douleur presque autant que la mort. 

Plusieurs heures s’écoulèrent avant que la porte de son cachot se rouvrît. 

Enfin le geôlier vint lui apporter son souper. Ce souper consistait en un morceau 
de pain et une cruche d’eau. 

René se souvint de la recommandation de la reine. 

« Tu demanderas à te confesser, » lui avait-elle dit. 

— Mon ami, dit le Florentin d’un ton suppliant en regardant le geôlier, veux-tu 
me rendre un service ? 

— Si mon devoir me le permet, monsieur René... 

— Je voudrais me confesser. 

— Je ne suis pas prêtre, monsieur René... 

— Mais tu peux m’en envoyer un. 

— Je vais en parler à M. de Fouronne, le gouverneur. 

Et le geôlier sortit... 

Quelques instants après, il revint. 

— Monsieur René, dit-il, le gouverneur n’est pas au Châtelet. 



— Où est-il ? 


— Au Louvre, chez le roi. 

— Quand reviendra-t-il ? 

— Je ne sais. 

— Eh bien, à son retour... tu ne manqueras point de lui en parler, n’est-ce pas ? 

— Soyez tranquille ! 

René attendit quelques heures encore ; enfin, comme dix heures sonnaient, le 
sire de Fouronne, gouverneur du Châtelet, revint du Louvre. 

Le geôlier lui fit part de la demande du prisonnier. 

— Diable ! dit le gouverneur, il est bien tard... les prêtres sont couchés à cette 
heure... 

— Cependant, observa le geôlier, le prisonnier insiste et se désole... Il veut 
avouer ses péchés sans retard. 

— Eh bien, répondit le gouverneur, va lui chercher un moine. 

Le geôlier sortit pour aller exécuter les ordres du gouverneur. 

Comme il franchissait le seuil de la prison, il fut accosté par un frère génovéfain 
qui lui demanda l’aumône. 

— Parbleu ! pensa le geôlier, voilà qui tombe à merveille ! 

Et, regardant le moine : 

— Avez-vous la messe ? dit-il. 

— Oui, mon frère, répondit le génovéfain. 

— Alors, vous pouvez confesser, j’imagine. Venez avec moi... 

Le moine se laissa conduire par le geôlier, qui le mena dans le cachot de René et 
l’y enferma. 

— Vous serez dans l’obscurité, dit-il en s’en allant, mais ne craignez rien, le 
prisonnier est enchaîné... 



— Je ne crains que Dieu ! murmura le moine. 

— Et d’ailleurs, ajouta le geôlier en refermant la porte, les péchés que M. René 
va vous confesser sont d’une si vilaine couleur que vous ne perdrez rien à ne pas 
les voir. 

Quand il fut seul, le moine se pencha vers René et lui dit tout bas : - Je viens de 
la part de la reine. 

— Je l’ai bien-pensé, murmura le Florentin. 

— La reine travaille à vous sauver... 

— Ah ! 

— Demain vous subirez la torture... 

René frissonna. 

— De votre courage dépendra votre salut. 

— Mais on me brisera les os... 

— On les meurtrira, mais on ne les brisera point. 

— On me gonflera le ventre comme une outre, soupira le Florentin. 

— On ne meurt point de la question. 

— On m’enfoncera des coins de bois entre les jambes liées l’une à l’autre. 

— Il faudra supporter cette douleur atroce et nier. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura René. 

— Songez, dit le moine, que si vous avouez, vous êtes condamné par avance. 

— Mais, observa le Florentin, mon poignard et ma clef qu’on a trouvés... 

— Vous direz que le soir du crime vous avez laissé le tout chez vous, dans votre 
boutique du pont Saint-Michel, que vous avez confié votre dague à Godolphin 
pour qu’il la portât à un rémouleur. 

— Je le dirai, fit René, qui crut comprendre que la reine voulait rejeter le crime 
sur Godolphin. 



— Quant à la clef, poursuivit le moine, Godolphin en avait une semblable. Ce 
sera celle qu’on aura trouvée... 

— Mais si on me demande compte de mon temps pendant la nuit du crime ? 

— Vous direz que vous étiez au Louvre... travaillant avec la reine... 

— Et... la reine ?... 

— La reine l’affirmera... Adieu ! dit le moine, je n’ai plus rien à vous dire. Mais 
prenez bien garde ! Si la torture vous arrache un aveu, vous êtes perdu et la reine 
ne pourra vous sauver. 

— Je nierai... dit René. 

— Le moine frappa à la porte du cachot et le geôlier vint lui ouvrir. 

— Eh bien, mon père, lui dit-il, n’est-ce pas que c’est un grand pécheur ? 

Le moine cachait son visage dans ses mains, donnait tous les signes d’une vive 
douleur et s’en alla en murmurant : 

— Ah ! le pauvre homme !... 

— Bon ! pensa le geôlier, je gage que ce misérable René lui aura persuadé qu’il 
est innocent. Le drôle est de force à mentir à Dieu lui-même. 

René passa une nuit affreuse, rêvant d’instruments de torture et d’échafaud. 

— Ah ! se disait-il, si la reine veut me sauver, pourquoi ne me fait-elle pas grâce 
de la torture aussi ? 

Et le Florentin écouta sonner les heures les unes après les autres, et la nuit 
s’écoula sans qu’il eut fermé les yeux. 

Quand il vit poindre un faible rayon de jour par le soupirail de son cachot, il se 
prit à trembler de tous ses membres. 

L’heure approchait... 

Lorsqu’il entendit résonner des pas dans le couloir souterrain, derrière la porte, il 
faillit se trouver mal. 


— On vient me chercher, pensa-t-il. 



En effet, la porte de son cachot s’ouvrit et René vit apparaître d’abord le geôlier, 
puis le gouverneur, et, derrière lui, deux soldats. 

— Maître René, dit le sire de Fouronne, vous allez être conduit à la chapelle et 
vous y entendrez la messe... 

René respira, mais ce ne fut pas pour longtemps. 

— Après quoi, ajouta le gouverneur, vous subirez la question, si toutefois vous 
ne préférez confesser votre crime. 

— Je suis innocent, dit René. 

Le gouverneur haussa les épaules et ne répondit pas. 

On débarrassa René des chaînes qu’il avait aux pieds et on le conduisit à la 
chapelle, où il entendit la messe. 

René n’était certes point dévot, bien qu’il eût de tout temps professé une grande 
haine pour les calvinistes ; cependant il écouta la messe, avec une grande 
ferveur, et il eût voulu la prolonger indéfiniment, tant il redoutait le terrible 
instant... 

Mais la messe finit comme finit toute chose en ce monde. 

René, qui l’avait entendue à genoux, se releva, et il marcha d’un pas si faible, 
que les deux soldats qui l’escortaient le soutinrent. 

La salle de la question était de plain-pied avec la chapelle. Quand la porte s’en 
ouvrit devant René, il sentit ses jambes se dérober sous lui et devint livide à la 
vue d’un personnage vêtu de rouge, qui soufflait le feu d’un brasier. 

Ce personnage, c’était M. de Paris, comme on disait, c’est-à-dire le bourreau. 
Deux hommes pareillement vêtus de rouge, mais n’ayant point, comme le 
maître, une échelle peinte en noir sur le dos, ce qui distinguait le bourreau de ses 
aides, se tenaient auprès de M. de Paris. 

René frissonnant, aperçut un chevalet sur lequel on étendait le patient pour lui 
faire subir la torture de l’eau. 

Puis il regarda d’un œil hébété le brasier au-dessus duquel on lui exposerait les 
mains l’une après l’autre, ensuite les coins qui devraient meurtrir ses chairs et 
ses os, puis le brodequin qui étreindrait son pied et le briserait lentement. 



Puis encore il vit une porte s’ouvrir dans le fond de la salle, et un homme entra 
qui lui arracha un cri d’épouvante. 


§ 


Or, ce matin-là, au point du jour, le roi Charles IX, en s’éveillant, avait appelé 
son page Raoul. 

Raoul était accouru. 

— Va me chercher Pibrac, dit le roi. 

M. de Pibrac, averti par Raoul, s’empressa d’arriver. 

— Pibrac, mon ami, dit le roi, vous m’avez témoigné avant-hier de la 
répugnance à arrêter René. 

— Ah ! Sire, la reine-mère... 

— Bon ! je sais... et je n’ai point insisté, comme vous l’avez pu voir, pour vous 
charger de cette besogne... 

— Mais, dit le capitaine des gardes, si Votre Majesté me veut ordonner ce matin 
d’arrêter toute autre personne, elle n’a qu’à parler, je suis prêt... quand il 
s’agirait d’un prince du sang. 

— Tudieu ! s’écria le roi, vous faites un grand honneur à René, Pibrac, mon ami, 
en le redoutant plus qu’un de mes parents. 

— Les princes du sang ne sont pas des empoisonneurs, Sire. 

— C’est juste. Mais rassurez-vous, Pibrac, mon ami ; je vous veux simplement 
convier à une petite fête. 

— Eh ! fit le Gascon. 

— J’ai prévenu Crillon hier soir... Raoul ! 

— Sire, dit le page en s’avançant. 

— Habille-moi, mon mignon. 



Charles IX sauta lestement hors de son lit, et tandis qu’il s’habillait : 

— Nous allons traverser la Seine, dit-il. 

— Où allons-nous, Sire ? 

— Au Châtelet. 

M. de Pibrac fut inquiet. 

— On donne la torture à René, ce matin, et je veux vous y faire assister. 

— Ah ! Sire, murmura le capitaine, je continue à avoir peur. 

— Peur de quoi ? 

— De madame Catherine. Si j’assiste à la torture, elle s’imaginera que c’est pour 
me réjouir... 

— Mon pauvre Pibrac, dit le roi, je gage que vous ne croyez pas au supplice 
prochain de René. Voyons, soyez franc. 
















































































— Eh bien, dût Votre Majesté me retirer ses faveurs, je serai franc. Non, Sire, je 
n’y crois pas. 

— Et qui donc le sauvera ? 

— Je ne sais... mais René a fait un pacte avec le diable. 

Le roi se prit à rire. 

— Allons ! dit-il, je vois que vous perdez la tête, Pibrac, et si je vous dispense de 
me suivre au Châtelet, c’est par pure bonhomie. 

— Votre Majesté me comble. 

— Mais, ajouta le roi, je vous jure que vous assisterez au supplice de René. 

— Oh ! de grand cœur ! murmura le capitaine avec un sourire incrédule. 

Le roi s’habilla et demanda sa litière. 

M. de Crillon était déjà dans la cour du Louvre, à cheval. 

— Duc, dit le roi, savez-vous pourquoi je veux voir donner la question à René ? 

— Non, Sire. 

— C’est pour ouïr de mes oreilles la confession de son crime et m’ôter ainsi 
toute possibilité de céder aux supplications de la reine-mère. 

— Moi, dit Crillon, j’avouerai à Votre Majesté que ce me sera agréable de voir 
ce drôle ingurgiter un tonneau d’eau. 


§ 


Or, ce personnage qui entrait dans la salle de la question et dont la vue épouvanta 
si fort René, c’était le roi ! 

Derrière le roi marchaient M. de Crillon, le gouverneur, et un page chargé de 
recueillir et de transcrire sur parchemin les aveux du patient. 


On avança un fauteuil au roi et il s’assit, tandis que les deux gentilshommes et le 



page demeuraient debout et tête nue. 

— Allons ! maître Renaudin, dit le roi s’adressant au juge, faites votre office. 

Le juge regarda sévèrement le Florentin. 

— René, dit-il, voulez-vous confesser votre crime ? 

René chancelait ; mais il se souvint des paroles du moine : « Si vous avouez, 
vous êtes perdu ! » et il répondit avec une certaine fermeté : 

— Je suis innocent du crime dont on m’accuse. 

Le juge fit un signe. 

Alors le bourreau prit René et le coucha sur le chevalet, où on le lia aussitôt par 
les pieds et les mains et le milieu du corps, après quoi l’un des aides apporta le 
terrible entonnoir. 

Le bourreau introduisit l’entonnoir dans la bouche du patient et on y versa une 
première pinte d’eau, puis une seconde, puis une troisième... 

René se débattait et cherchait à briser ses liens, mais il n’avoua pas. 

À la dixième pinte, le bourreau dit : 

— Il est impossible d’aller plus loin ; on tuerait le patient. 

On détacha René, qui déjà était enflé, et on l’assit contre le mur. 

Le malheureux roulait des yeux hagards et rendait l’eau par gorgées. 

— Passez au brodequin, dit le juge, après qu’on eut accordé au patient un quart 
d’heure de répit. 

Le bourreau recoucha de nouveau René, qui criait et se débattait, sur le chevalet, 
et il lui enferma le pied droit dans l’horrible chaussure. 

À la première pression de la vis de rappel le patient jeta un cri épouvantable, 
puis il se tut un moment, puis ses cris recommencèrent... 

— Avoue, René, avoue ton crime ! disait le juge. 

Et le bourreau serrait toujours, et René sentait ses os crier sous la pression. 



Un moment la douleur fut si atroce qu’il faillit avouer ; mais tout aussitôt une 
épouvantable fantasmagorie passa devant ses yeux, et il crut voir se dresser 
l’échafaud, la roue, la barre de fer qui lui romprait les membres ; il crut entendre 
hennir les chevaux qui le disloqueraient ensuite et le tireraient à quatre quartiers. 

— Je suis innocent ! hurla-t-il, je suis... innocent ! 

On desserra le brodequin et le Florentin en vit sortir son pied ensanglanté. 

Quand on l’eut délié, il voulut se lever et marcher, mais il poussa un nouveau cri 
et s’affaissa sur lui-même. 

— Le pied est-il cassé ? demanda le roi. 

— Non, Sire, mais le patient sera longtemps boiteux. 

— Il le sera toujours, en ce cas, répondit Charles IX, car il n’a plus longtemps à 
vivre. 

René jeta un regard stupide autour de lui, le regard de la bête fauve prise au 
piège, et qui, les reins brisés, réduite à l’impuissance, attache son œil sanglant 
sur les objets qui l’environnent. 

— Le drôle espère se sauver en niant, Sire, dit Crillon. 

— Oui, dit le roi ; mais il est une épreuve auprès de laquelle tout cela est un 
jeu... nous verrons bien... 

Et le roi indiquait du doigt le brasier qui flambait au milieu de la salle et que l’un 
des aides de M. de Paris attisait avec un soufflet. 

René regarda le feu et sentit s’évanouir ce qui lui restait de force et de courage. 

— Je préfère avouer, pensa-t-il : mieux vaut la mort encore... 

Mais en ce moment le juge le regarda, et soudain René eut un tressaillement, et il 
lui sembla que le visage de ce juge mentait avec sa parole, et tandis que sa voix 
l’exhortait à confesser son crime, sa physionomie tout entière l’encourageait à 
nier. 

Maître Renaudin s’était hasardé à lui faire un signe. 

Les aides du bourreau soulevèrent René et lui passèrent leurs bras sous les 
aisselles, puis ils l’approchèrent du brasier. 



Alors le bourreau l’exposa au-dessus du feu, assez loin pour que les chairs ne 
fussent point consumées, assez près pour que la brûlure fût terrible. 

René se reprit à hurler. 

— Grâce ! grâce ! Sire... grâce !... vociférait-il. 

Le juge fixait sur lui un œil ardent, magnétique, et cet œil disait éloquemment : 

— Tais-toi, malheureux !... Si tu veux vivre, tais-toi ! 

Et, fasciné par ce regard, René hurlait, mais il n’avouait pas... 

— Je suis innocent, disait-il... J’étais au Louvre, la nuit du crime... j’ai travaillé 
avec la reine... c’est... Godolphin... Sire, grâce ! grâce !... 

— Laissez-le un moment, dit le roi. 

Le bourreau lâcha la main que René retira vivement. Alors il se traîna aux 
genoux de Charles IX. 

— Sire, Sire, disait-il d’une voix lamentable, Sire, je suis innocent... Ma dague, 
je l’avais... confiée à Godolphin... pour qu’il la portât à un rémouleur... Cette 
clef... c’était... la sienne... Sire !... Sire !... 

— Monsieur de Paris, dit froidement le roi, quelle est la main que vous venez de 
brûler ? 

— La gauche, Sire. 

— Eh bien, brûlez la droite, maintenant. C’est celle qui a tué le bourgeois 
Loriot... c’est la plus coupable. 

Le bourreau s’empara de la main droite de René et l’approcha du brasier. 

Mais à peine la flamme l’eut-elle effleurée, que le patient, épuisé, à bout de 
forces et de courage, jeta un dernier, un suprême cri, et s’affaissa évanoui dans 
les bras des exécuteurs... 

Alors le juge dit au roi : 

— Sire, je crois que Votre Majesté devrait permettre qu’on reconduisît le patient 
dans sa prison. Son évanouissement peut être long... Il pourrait succomber... On 
recommencera demain. 



— Soit ! dit le roi. Demain on passera à l’épreuve des coins. 

— Et s’il n’avoue pas ? dit Crillon. 

— Eh bien, répliqua le roi avec calme, on lui donnera trois jours de répit pour 
que ceux qui s’intéressent à lui trouvent le vrai coupable, et comme ce coupable 
n’existe pas, que c’est bien lui, le parlement le condamnera le quatrième, et... le 
cinquième il sera rompu !... 

M. de Crillon se prit à sourire. 

— Il est fâcheux que Pibrac n’entende pas Votre Majesté, il reviendrait peut-être 
sur son opinion. 

René gisait toujours évanoui sur le sol de la salle de la question. 

— Emportez-moi cette charogne ! dit Charles IX, elle sent mauvais. Venez, 
Crillon, allons déjeuner, je meurs de faim. 

Et le roi s’en alla. 

Alors un sourire vint aux lèvres du président Renaudin. 

— Je commence à croire, murmura-t-il, que René ne sera pas rompu. 

Maître Renaudin, en quittant la salle de torture, et tandis qu’on emportait René 
évanoui, au lieu de sortir du Châtelet, descendit dans le cachot d’un voleur 
émérite que le grand prévôt avait condamné à être pendu. 



Chapitre 36 


Pour les coupables de haut lieu, comme René, par exemple, on assemblait le 
parlement, on mettait en scène la torture, mais pour un simple voleur, pour un 
escarpe ou un tire-laine, la juridiction du grand prévôt était suffisante, et on se 
contentait de pendre le pauvre diable, haut et court, un matin que M. de Paris, 
comme on désignait le bourreau, avait affaire en place de Grève. 

Il était rare que ce redoutable fonctionnaire se dérangeât pour un condamné de 
mince valeur. 

Un tire-laine, condamné par le prévôt, attendait ordinairement pour subir son 
supplice que quelque criminel de haute volée occupât les loisirs de l’exécuteur. 

Alors, à côté de l’échafaud sur lequel un grand seigneur félon devait être rompu 
vif, on dressait la potence du pauvre diable, que l’on pendait aux yeux 
émerveillés de la foule et devant le grand seigneur qui bientôt allait être roué. 

La pendaison du tire-laine était une manière de hors-d’œuvre qui devait mettre 
les spectateurs en appétit de curiosité. 

Or, précisément le lendemain du jour où le parfumeur de la reine, arrêté par 
M. de Crillon, avait été conduit au Châtelet, le chevalier du guet avait capturé un 
voleur bien connu des Parisiens sous le nom de Gascarille. 

Gascarille était la terreur des bourgeois ; aïeul de Cartouche, il séduisait les 
femmes, rossait les maris, pillait et volait. 

Chef d’une bande de tire-laines qui vivaient rue Mauconseil et dans les environs 
de la cour des Miracles, Gascarille assassinait peu, presque jamais même. Il 
fallait des circonstances exceptionnelles pour le réduire à cette pénible extrémité. 

Un de ses complices l’avait vendu pour trois écus d’or au chevalier du guet, qui 
l’avait surpris en un coupe-gorge de la rue Vide-Gousset. 

Le chevalier du guet avait livré Gascarille au grand prévôt. 

Le grand prévôt, qui allait vite en besogne, avait jugé inutile de s’enquérir du fait 
pour lequel Gascarille était arrêté, et il s’était contenté de le condamner à être 
pendu. 



Gascarille, qui craignait d’être roué vif, s’était bien gardé de réclamer. 

Le prévôt, en condamnant le tire-laine, lui avait dit : 

— On a amené hier au Châtelet messire René le Florentin, accusé d’avoir 
assassiné un bourgeois dans la rue aux Ours. Il est probable que messire René 
sera condamné à être rompu vif. Or, si cela advient, tu seras pendu le même jour 
qu’il subira son supplice, ce qui sera un grand honneur pour toi. 

Gascarille n’avait peut-être point la même manière de voir que le prévôt, mais il 
n’osa pas le contredire, et retourna dans sa prison du pas d’un homme à qui on 
vient de faire une belle promesse. 

Or, c’était précisément dans le cachot de Gascarille que le président Renaudin 
descendit sous prétexte de l’interroger touchant les complices qu’il avait ou 
devait nécessairement avoir. 

Gascarille reçut assez mal le président. 

— Puisque je suis condamné, lui dit-il, et que vous m’allez pendre, vous 
pourriez bien me laisser tranquille. 

— Gascarille, mon ami, répondit Renaudin, tu es un garçon ingrat envers la 
justice. 

— Bon ! fit le tire-laine, je n’ai déjà pas tant à m’en louer. 

— Tu te trompes. 

— Je vais être pendu... 

— Tu aurais pu être roué, ce qui est beaucoup plus douloureux. 

— Oh ! pardon ! dit le voleur, je n’ai pas assassiné, et la roue... 

— Ta réputation est mauvaise, cela suffit. 

— Après ? fit le condamné. 

Renaudin prit son air le plus mielleux. 

— Cher monsieur Gascarille, dit-il, vous avez tort de me mal recevoir. 


— Hein ? 



— Je vous veux du bien... 

— Plaît-il ? fit le tire-laine. 

Le président s’assit sans trop de répugnance sur la paille où Gascarille gisait les 
fers aux mains et aux pieds. 

— As-tu... des enfants ? lui demanda-t-il. 

— Dieu m’en garde ! 

— Es-tu marié ? 

— Non. 

— Mais il y a bien quelqu’un en ce monde à qui tu t’intéresses ? 

À cette question, Gascarille pâlit, rougit et manifesta une émotion subite. 

— Pourquoi me demandez-vous cela ? 

— Réponds toujours. 

— Eh bien, il y a Farinette... 

— Qu’est-ce que Farinette ? 

— Une femme que j’aime... soupira le voleur toujours ému, et que je ne reverrai 
plus qu’une fois... le jour où je serai pendu... Je suis sûr qu’elle viendra me voir 
pendre... Pauvre Farinette ! 

— Tu l’aimes donc ?... 

— C’est le seul être que j’aie aimé. Et, tenez, ajouta le voleur avec un accent de 
colère jalouse, il y a des moments où j’enrage et deviens furieux... 

— Bah ! fit Renaudin. 

— Quand je songe que bientôt un autre... car enfin elle n’a que dix-huit ans, 
Farinette... 

— Ah ! 

— Elle est jolie... et, un mort ne tient pas les pieds chauds, comme on dit. 

— Est-ce que tu voudrais lui laisser une fortune ? Gascarille regarda le président 



avec étonnement. 

— Je n’ai rien, dit-il, le guet m’a pris une dizaine de pistoles, tout ce que je 
possédais... 

— Et... Farinette ? 

— Farinette n’a rien... que ses yeux bleus et ses trente-deux dents blanches... 
C’est peu... 

— C’est beaucoup, dit méchamment le président au Châtelet. 

— Taisez-vous donc, le juge ! s’écria Gascarille avec colère ; vous pouvez bien 
me laisser mourir tranquille... 

— Pardon, mon ami ! reprit le président ; écoute-moi jusqu’au bout. 

— Parlez... 

— Tu vas mourir d’ici quelques heures ; si on te demandait un petit service... en 
échange des deux cents écus d’or qui constitueraient une jolie dot à Farinette et 
lui permettraient de pleurer honnêtement ta mémoire... 

— Deux cents écus d’or ! exclama le pauvre tire-laine ébloui... 

— Oui, certes... 

— Deux cents écus d’or pour Farinette ?... Chère Farinette !... Et que faudrait-il 
faire pour cela ?... 

— Écoute-moi bien, reprit Renaudin. Tu es condamné, tu seras pendu. 

— J’en ai peur... 

— Or, on ne meurt qu’une fois. 

— C’est vrai. 

— Et que ce soit pour trois crimes ou pour deux... la corde qu’on vous passe au 
cou ne serre ni plus ni moins fort. 

Gascarille regarda le président. 

— Est-ce que vous voudriez que je prisse l’affaire d’un autre à mon compte ? 
demanda-t-il. 



— Précisément. 

— Quelle affaire ? 

— L’assassinat de la me aux Ours. 

— Ah ! bon ! je comprends, dit le voleur ; on veut sauver messire René à mes 
dépens. 

— Qu’est-ce que cela te fait ? 

— Cela me fait qu’on me rompra vif au lieu de me pendre. 

— Non. 

— Qu’en savez-vous ? 

— J’obtiendrai que tu sois simplement pendu. 

— Et, si j’avoue... cela ?... 

— Farinette aura deux cents écus d’or. 

— Pauvre Farinette ! répéta le bandit en qui une sorte de lutte semblait s’élever, 
mais tout à coup il hocha la tête. 

— Ma foi, non, dit-il. 

— Hein ? fit le président. 

— Je ne veux pas. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, quand Farinette sera riche, elle m’oubliera ; je serais trop jaloux de 
penser dans l’autre monde que... un autre... jouit de l’aisance que j’aurais faite à 
Farinette. 

— Niais ! dit le président. 

— C’est possible, mais je ne veux pas ! 

— Que veux-tu donc pour t’avouer coupable de l’affaire du bourgeois Samuel ? 


— Rien. 



— Si on doublait la somme... 


— Belle avance ! je serai pendu dans trois jours... Les morts n’ont besoin de 
rien. 

— Entêté ! murmura le président Renaudin d’un ton paterne, que te faut-il 
donc ? 

— La clef des champs. 

— Peste ! exclama le juge, tu demandes là une chose impossible, car, si tu 
t’avouais coupable du meurtre de Loriot, les bourgeois sont si exaspérés qu’il 
faudrait bien qu’on te pendît pour leur faire plaisir. 

— Merci ! 

— Cependant... 

Ce simple adverbe, que Renaudin prononça d’un air distrait, fut pour le tire-laine 
comme le bruit lointain du clairon pour un destrier de bataille. 

— Hein ? fit-il. 

— Mon bonhomme, reprit Renaudin après un moment de réflexion et de silence, 
ne t’impatiente pas et ne perds point courage... nous nous reverrons ce soir... 

Et Renaudin quitta le tire-laine Gascarille et sortit du Châtelet. 


§ 


Trois heures après, le président Renaudin était à la fenêtre de son cabinet de 
travail lorsqu’il vit déboucher par la rue Saint-Louis une litière précédée d’un 
simple estafier. 

— La reine est exacte, se dit-il. 

Il descendit jusque dans la rue et marcha à la rencontre de la litière. 

Madame Catherine de Médicis mit pied à terre et reçut les humbles salutations 
du président. 

Comme elle était vêtue fort simplement et portait un loup sur le visage, les rares 



passants de la rue Saint-Louis la prirent pour quelque dame de province ayant un 
procès pendant devant le parlement, et ne s’en inquiétèrent pas davantage. 

Renaudin fit monter la reine chez lui, et ce ne fut que lorsqu’il eut tiré les 
verrous de son cabinet de travail qu’elle ôta son loup. 

— Eh bien ? demanda-t-elle avec une vive anxiété. 

— Eh bien, madame, répondit le président, René a supporté la torture. 

— Sans avouer ? 

— Sans avouer. 

Les yeux de la reine brillèrent de joie. 

— Mais le voleur sur lequel je comptais est incorruptible. 

— Comment cela ? 

— Il n’a ni femme ni enfant. 

— A-t-il un amour au cœur ? 

— Oui, mais il ne veut pas. 

Renaudin raconta alors à la reine son entretien avec Gascarille. 

— Il veut la vie, ajouta-t-il. 

La reine haussa les épaules. 

— Et moi, ajouta Renaudin, je lui ai promis qu’il vivrait. 































































































































































— Êtes-vous fou ! exclama la reine. 

Le président eut un mystérieux sourire. 

— J’ai une idée, dit-il. 

— Voyons ! 

— René doit en vouloir mortellement au bourreau... 

— Dame ! fit la reine, René ne pardonne guère... 

— Et il est probable que, si nous sauvons le Florentin, il imaginera quelque tour 
à lui jouer... 

— Tant pis pour Caboche ! 

— C’est juste, madame ; mais si on promettait à Caboche que René lui 
pardonnera, il ferait peut-être quelque chose pour obtenir ce pardon. 

— Que ferait-il ? 

— Ce qu’il fit, il y a cinq ans, pour un pauvre archer condamné à être pendu. Au 
lieu de faire un nœud coulant à la corde, il fit un nœud ordinaire, puis, en lui 
sautant sur les épaules, il se cramponna fortement à la corde maîtresse qui passe 
sous les bras du condamné, de telle sorte que la grosse corde l’empêcha de peser 
sur le patient, tandis que la petite, destinée à l’étrangler, retenue par le nœud 
ordinaire, ne serra point. 

L’archer, qui avait le mot, gigota dans le vide un moment, puis garda 
l’immobilité la plus complète. 

On le crut mort et la foule s’écoula. 

— Et il n’était pas mort ? fit la reine. 

— Nullement. À la nuit, le bourreau vint le dépendre et il en fut quitte pour 
quelques contusions et un torticolis. 

— Et vous voudriez, maître Renaudin, que Jean Caboche procédât de la même 
façon pour Gascarille ? 


— Oui, madame. 



— C’est difficile... 


— Pourquoi ? 

— Parce que Caboche est homme à tout révéler au roi. 

— Diable ! fit Renaudin. 

— Mais, reprit la reine, je vais vous donner une idée. 

— Laquelle ? 

— Promettez à Gascarille que la chose se fera ainsi : René reconnu innocent, on 
parlementera avec Caboche, mais... pas avant... ce serait dangereux... 

— Et si Gascarille consent ? 

— Eh bien, vous vous présenterez au Louvre comme c’était convenu... et vous 
direz au roi... 

Renaudin secoua la tête : 

— Il y a quelque chose qui vaut mieux, peut-être, dit-il. 

— Qu’est-ce ? 

— C’est d’attendre que le roi revienne au Châtelet. 

— Il y reviendra donc ? 

— Demain au matin. 

— Dans quel but ? 

— René a encore une torture à subir. 

— Mon Dieu ! fit Catherine avec effroi. 

— Et c’est la plus terrible... l’épreuve du feu... Il s’est évanoui ce matin... Mais 
demain j’arrangerai tout cela... Laissez-moi faire, madame... 

— Soit ! dit la reine. 

— Madame Catherine se levait pour se retirer et rentrer au Louvre. 

— Ah ! madame, dit Renaudin, je n’ai plus qu’une demande à vous faire. 



— Qu’est-ce encore ? 

— Gascarille ne me croira pas si je n’ai un mot de vous, votre royale signature. 

— Y songez-vous ? 

— Il le faut ! 

— Mais... si... ce mot... cette signature... venait à tomber dans les mains du 
roi ? 

— J’en réponds. 

Catherine jeta un regard plein de défiance au président. 

Renaudin comprit ce regard. 

— Madame, répondit-il avec l’assurance de l’homme nécessaire, sans cette 
signature, je ne réponds plus de René. 

— C’est-à-dire, fit la reine, que c’est une garantie... 

— Pour Gascarille. 

— Et... pour vous... 

Renaudin se fut. 

— Allons ! pensa Catherine, il veut siéger au parlement... 

Elle s’assit devant la table du président et écrivit sur un morceau de parchemin 
ces mots : 

« Je ferai grâce à Gascarille. 

« CATHERINE. » 

Le président s’empara du parchemin et la reine sortit. 

Dix minutes après que la litière de madame Catherine eut tourné l’angle de la rue 
Saint-Louis, le président Renaudin sortit à son tour, s’en retourna au Châtelet et 
redescendit dans le cachot du tire-laine. 

— Tu vivras, lui dit-il. 

Et il lui raconta comment Jean Caboche, le bourreau de Paris, avait procédé cinq 



années auparavant pour sauver son ami l’archer. 

Mais Gascarille était un rusé compère. 

— Quelle preuve me donnerez-vous de cela ? demanda-t-il. 

Le président tira de sa robe le parchemin signé par Catherine et sur lequel, outre 
sa signature, elle avait apposé ses armes, à l’aide d’une bague qu’elle portait au 
doigt. 

— Au fait ! murmura Gascarille, la reine doit tenir à sauver René. 

— Parbleu ! 

— Aurai-je les deux cents écus d’or que vous donniez à Farinette ? 

— Tu les auras. 

— Hum ! dit le tire-laine, ce n’est pas bien de dépouiller une pauvre fille comme 
Farinette. 

— Alors on lui laissera les deux cents écus. 

— Mais... moi ? 

Le président se mit à rire. 

— Tu en auras deux cents autres, lui dit-il. 

— Alors, c’est bien. 

— Est-ce marché conclu ? 

— Oui. Seulement, je ne sais pas du tout ce que je dois dire... 

— Sois tranquille, répondit le président Renaudin, je te ferai ta leçon une heure 
avant la torture. 

— Comment, la torture ? 

— Oh ! rassure-toi, tu avaleras deux pintes d’eau, à la troisième tu parleras. 

— Quand je serai sauvé, murmura le tire-laine, lorsque mon ami Caboche 
m’aura dépendu, j’irai vivre en province avec Farinette. On court trop de dangers 
à Paris... 




Chapitre 37 


Revenons à Henri de Navarre, que nous avons laissé étendu à terre dans la 
chambre de Nancy, l’œil collé à ce trou ménagé dans le plancher et qui 
permettait de voir et d’entendre ce qui se passait dans l’oratoire de madame 
Catherine. 

Le prince avait donc assisté au conciliabule de la reine-mère et du président 
Renaudin, lequel avait exposé son plan pour sauver René. 

Quand Renaudin se retira, Henri replaça une dalle qui bouchait ordinairement le 
trou, puis il se dirigea à tâtons vers le cordon de sonnette qui correspondait avec 
la chambre de madame Marguerite. Nancy l’avait enfermé. 

Henri avait tiré le cordon de haut en bas, ce qui n’avait nullement agité la 
sonnette. 

Une minute après, la sonnette tinta et le cordon s’agita de bas en haut. 

Ce tintement semblait dire : On va venir vous ouvrir. En effet, peu après Nancy 
arriva. 

— Venez, monsieur de Coarasse, dit-elle. 

Nancy prit le prince par la main et le fit sortir de sa chambre. 

Puis elle l’entraîna par le corridor et le petit escalier tournant. 

— Est-ce que la princesse m’attend ? demanda-t-il. 

— Ouais ! fit Nancy, vous êtes insatiable, monsieur. 

— Pourquoi ? 

— Mais parce que... vous l’avez déjà vue. 

— C’est vrai. 

— Et que la princesse a l’habitude de se coucher au moins une fois chaque soir, 
ajouta la railleuse soubrette. 


Henri se tut. 



— Où voulez-vous aller ? reprit Nancy, hors ou à l’intérieur du Louvre ? 

— Je voudrais voir M. de Pibrac. 

— En ce cas, passez par ici. 

Nancy fit prendre au jeune homme un détour du corridor qu’il ne connaissait 
point encore, et le conduisit jusqu’à cet autre escalier qui lui était déjà familier et 
par lequel le page Raoul l’avait, plusieurs fois, fait monter chez M. de Pibrac. 

— Vous savez maintenant votre chemin, lui dit-elle. 

— Oui. 

— Adieu, en ce cas. 

Mais Henri la retint. 

— Petite, un mot. 

— Qu’est-ce ? 

— À quelle heure... demain ? 

— Ah ! c’est juste... On ne vous a rien dit. Eh bien, à tout hasard, venez à neuf 
heures, comme à l’ordinaire. 

— Certainement. 

Henri serra la main de Nancy qui s’esquiva, et il s’en alla frapper à la porte de 
M. de Pibrac. 

Le capitaine des gardes attendait, en proie, à une assez vive inquiétude. 

Le prince était sorti de chez lui d’un air si mystérieux, que le digne gentilhomme 
avait pensé que quelque grave événement s’accomplissait à cette heure. 

— Ah ! mon Dieu ! dit-il en le voyant reparaître enfin. 

— Vous étiez inquiet ? 

— On ne peut plus. 

— Rassurez-vous ; tout va bien. 

— Qu’est-il donc arrivé ? 



— Je vous le dirai tout à l’heure. 

— Pourquoi pas maintenant ? 

— Parce qu’il faut que je sache quelque chose encore. 

En parlant ainsi, Henri alla ouvrir le bahut et se glissa de nouveau dans le couloir 
mystérieux. 

— Diable ! murmura-t-il en collant son œil au trou de la serrure, j’arrive dans un 
mauvais moment... madame Marguerite se met au lit... 

Et le prince regarda effrontément. 

En effet, la princesse, aidée de Nancy, se couchait. 

— Vrai, madame, disait Nancy, ce pauvre M. de Coarasse, qui lit si bien dans les 
astres et qui a fini par persuader madame Catherine qu’il était sorcier, se trouve 
ensorcelé lui-même. 

— Tu crois, petite ? 

— Il vous aime à en mourir. 

Henri vit Marguerite, sur le visage de qui tombaient, d’aplomb les rayons de la 
lampe, rougir comme une pensionnaire. 

— Figurez-vous, madame, poursuivit la camérière, qu’il voulait revenir... 

— Ici ? 

— Ici même. 

— Ce soir ? 

— Dame ! 

Et Nancy eut un sourire espiègle. 

— Il savait bien que demain... 

— Demain ? Je n’ai rien dit... 

— Bah ! je me suis permis de lui assigner le rendez-vous. 

— Comment ! petite... 



— Oh ! mon Dieu ! fit Nancy avec une humilité hypocrite, si Votre Altesse ne le 
veut point recevoir, je le préviendrai... 

— Nous verrons... répondit Marguerite un peu émue. 

Nancy reprit : 

— Il est du reste charmant, ce garçon. 

— Tu trouves ? 

— Et si j ’ étais princesse... 

— Impertinente ! 

Nancy ne se déconcerta point. 

— Si Votre Altesse devient reine de Navarre... 

— Eh bien ? 

— Elle me permettra un conseil. 

— Voyons ! 

— La reine de Navarre fera bien de faire donner une charge à la cour au sire de 
Coarasse. 

— Silence, petite... 

— On s’ennuie tant à Nérac, paraît-il. 

— Nancy, ma mignonne, dit la princesse sans colère, je commence à croire que 
le sire de Coarasse est de tes amis ! 

— Quelle idée, madame ! 

— Et que tu conspires avec lui contre moi. Tu finiras par me le faire aimer... 

— Ah ! madame, murmura Nancy, tandis que le prince frissonnait de joie au 
fond de sa cachette, Votre Altesse conviendra qu’elle m’a un peu encouragée à 
conspirer. 

— Tais-toi, folle... 


Et Marguerite se mit au lit. 



— Va-t’en, ajouta-t-elle, et laisse-moi dormir. 

Nancy souffla la lampe et se retira. 

Alors Henri entendit la princesse qui murmurait tout bas : 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais c’est que je l’aime ! 

— Parbleu ! pensa Henri, je m’en suis bien aperçu, madame. 

Et il regagna la chambre de M. de Pibrac. 

Celui-ci, à demi couché dans un vaste fauteuil, avait, en regardant le prince, la 
mine de ce voyageur antique à qui le sphinx que vainquit Œdipe donnait une 
énigme à deviner. 

— Mon cher Pibrac, dit le prince, si vous avez quelque faveur à me demander, 
vous le pouvez. 

— Plaît-il, monseigneur ? 

— Je jouis déjà de l’amitié du roi... 

— C’est vrai. 

— Et je suis en passe d’obtenir les bonnes grâces de madame Catherine. 

Pibrac ouvrit de grands yeux. 

— J’ai pris la place de René. 

— Votre Altesse confectionne des parfums ? 

— Non, mais je lis dans les astres. 

L’étonnement de M. de Pibrac était à son comble. 

Alors Henri lui narra ses aventures de la soirée, depuis l’enlèvement de Paola et 
sa rencontre avec la reine-mère, y compris la scène de sorcellerie qu’il avait si 
bien jouée, jusqu’à l’intervention officieuse de Marguerite qui venait de lui 
fournir les moyens de continuer son rôle. 

M. de Pibrac l’écouta, le sourcil froncé. 

— Monseigneur, dit-il enfin, je vous dirai ce que madame Marguerite vous a 



déjà dit. 

— Bah ! 

— Le jeu est dangereux. 

— Mais j ’ ai de la chance... 

— Je l’espère... car s’il en était autrement... 

— Pibrac, mon ami, vous vous alarmez trop facilement. 

— Je connais la reine. 

— Moi aussi. 

— Et je connais René, ce qui est pire. 

— Oh ! pour celui-là, dit le prince, je sais que sa vie est en mes mains. 

— Peut-être !... 

— Et il me suffit d’aller trouver le roi et de lui tout révéler. 

— Ah ! monseigneur, s’écria Pibrac, gardez-vous-en ! 

— Pourquoi ? 

— Eh ! le sais-je ? Si René n’a point, à mes yeux, fait un pacte avec le diable, il 
a conclu ce pacte aux yeux de tous... 

— Qu’importe ! 

— Que le roi sache la vérité, qu’il fasse arrêter Renaudin et le jette à la Bastille, 
qu’il rende la liberté à Gascarille et parvienne à prouver que René est coupable, 
René ne sera point pendu ni roué pour cela. 

— Allons donc : 

— La reine-mère fera plutôt une révolution en France. 

— Alors, quel est votre avis, Pibrac ? 

— Que le roi ne doit rien savoir. 


— Bon ! 



Qu’il faut laisser René se tirer des griffes du parlement. 
Après ? 


































— Et que Votre Altesse fera bien de continuer tant, qu’elle le pourra son rôle de 
sorcier auprès de la reine. 

— Vraiment ? 

— Car, monseigneur, poursuivit M. de Pibrac, la reine aime René parce qu’elle 
croit au pouvoir surnaturel de ce damné parfumeur. 

— Rien que pour cela ? 

— Peuh ! fit le Gascon ; ajoutez à cette raison un peu d’habitude, ce sera tout. 

— En vérité ! 

— Et le jour où la reine aura trouvé un sorcier qui en remontrera à René, René 
sera perdu. Ce résultat vaudra mieux que l’arrêt du parlement. 

— Je suis de votre avis, Pibrac. 

— Donc, acheva le capitaine des gardes, si vous m’en croyez, monseigneur, nous 
laisserons le roi, la reine et René s’arranger entre eux. 

— Soit ! 

— Et Votre Altesse, si elle a toujours envie d’épouser madame Marguerite... 

— Certes, oui, Pibrac, mon ami. Madame Marguerite est charmante, et, ajouta 
Henri, je n’aurai peut-être nul besoin d’être son mari pour pénétrer dans ses 
bonnes grâces. 

— Alors... à quoi bon ? 

Mais j’ai des raisons politiques... Qui peut savoir l’avenir ? acheva le prince de 
ce ton grave et pour ainsi dire inspiré qu’il avait eu une première fois déjà en 
parlant de son mariage il y avait quelques jours. 

— À présent, ajouta Henri de Navarre, que j’ai pris votre avis, je me retire. 

— Votre Altesse rentre à son hôtellerie ? 

— Pas encore, j’ai une dernière expédition nocturne à mener à bien. Adieu, 
monsieur de Pibrac. 


— Au revoir, monseigneur. 



Henri, en sortant du Louvre, s’en alla droit au cabaret de Malican. 

Le cabaret était fermé et les derniers buveurs en étaient sortis depuis longtemps ; 
mais à travers la porte bien close et les volets discrètement fermés, le prince vit 
passer un mince rayon de clarté. 

Il frappa doucement. 

— Qui est là ? demanda à l’intérieur la voix fraîche de Myette. 

— Le pays de la payse, répondit le prince en langue béarnaise. 

Myette s’empressa d’ouvrir. 

Le prince, en entrant dans le cabaret, aperçut Noë et la belle argentière toujours 
sous son costume de paysan des montagnes. 

Malican, qui se levait chaque jour bien avant l’aube, était allé se coucher, et tout 
d’abord Sarah et Myette étaient demeurées seules. 

Mais bientôt on avait frappé, et Noë était survenu. 

Noë revenait du village de Chaillot, où il avait placé Paola sous la garde de 
Guillaume Verconsin et de sa tante. Il était revenu par le bord de l’eau, et en 
pénétrant dans le cabaret il avait dit à Myette, en la prenant par la taille et en lui 
mettant un baiser sur le front : 

— Je meurs de faim, ma petite, et tu serais bien gentille de me donner à souper. 
Or Noë soupait, tout en causant avec les deux femmes, lorsque le prince arriva. 

— Parbleu ! dit Henri, voilà qui m’explique enfin un certain malaise que 
j’éprouvais sans le pouvoir définir : je n’ai pas dîné... 

Et il s’assit en face de Noë et se versa une ample rasade de ce vieux vin que 
Malican conservait religieusement pour les gentilshommes de son pays. 

Henri et Noë soupèrent de fort bon appétit, sans se faire la moindre confidence ; 
un regard d’intelligence échangé à la dérobée leur suffit. 

Puis le prince, qui toute la soirée avait rêvé de Marguerite, se reprit à regarder 
l’argentière. 

Sarah était toujours belle en dépit de son costume et de ce béret béarnais qu’elle 



enfonçait sur ses yeux et qui lui couvrait la moitié du front. 

Henri se laissa aller à la contempler, et la jeune femme rougit si fort que son 
cœur se prit à battre. 

— C’est singulier, pensa-t-il, je n’aurais jamais cru qu’on pût aimer deux 
femmes à la fois. Et cela est pourtant vrai : je me suis brûlé les yeux à la beauté 
de madame Marguerite, et voici que Sarah me fait frissonner rien qu’en levant 
sur moi ses regards... Bizarre chose que le cœur de l’homme ! 

— Monseigneur, lui dit Sarah en lui prenant doucement la main, est-ce que vous 
ne retournez pas bientôt en Navarre ? 

— Non, ma mie. 

Sarah poussa un gros soupir. 

— Pourquoi me demandez-vous cela ? 

— Mais... parce que... je voudrais y aller. 

— Vous ? 

— Corisandre, ma bonne sœur, me recevrait. 

Ce nom de Corisandre fit tressaillir Henri des pieds à la tête. 

— Ah ! diable ! pensa-t-il, j’oublie toujours que Sarah et Corisandre sont les 
deux doigts de la main... 

Il fronça le sourcil et dit à l’argentière : 

— Ma belle amie, si vous voulez aller en Navarre, rien n’est plus facile. 

— Vous m’accompagnerez ? demanda-t-elle. 

— Non, mais... 

Sarah devint fort pâle. 

— Je n’irai pas, dit-elle. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, murmura-t-elle tout bas, vous m’avez sauvée... 



— Ah ! 


— Et que quelque chose me dit que je pourrai peut-être à mon tour vous arracher 
à un grand péril. 

Henri montra ses blanches dents de montagnard en un fin sourire. 

— Je ne crains rien, dit-il. 

— Qui sait ? 

Et elle prononça ces deux mots avec une tristesse profonde. 

— Ventre-saint-gris ! murmura le prince, décidément le monde est un vaste 
laboratoire de nécromancie. Voici que tout le monde s’y mêle de prédire l’avenir, 
depuis le prince de Navarre jusqu’à madame Samuel Loriot. 

Tout en faisant cette réflexion mentale, le prince contemplait toujours la belle 
argentière. Sarah était triste, et son œil noyé de mélancolie semblait annoncer 
qu’elle souffrait de quelque mal inconnu. 

— Elle m’aime, pensa Henri. 

Et il oublia Marguerite et reprit dans les siennes la main de Sarah. 

Pendant ce temps, Noë caquetait avec la jolie Myette, à l’autre bout de la table ; 
et de même qu’en regardant Sarah Henri oubliait Marguerite, Noë ne songeait 
plus trop à Paola, tant il prenait de plaisir à voir le sourire mutin et les lèvres 
rouges de la Béarnaise. 

Myette regardait Noë comme Sarah regardait Henri, et Myette avait de légers 
battements de cœur. 

Heureusement pour elle et pour Sarah, minuit sonna au beffroi de Saint- 
Germain. 

— Hé ! hé ! Noë, mon mignon, dit le prince, penses-tu que nous ferions bien de 
songer à Godolphin ? 

— C’est juste, répondit Noë. 

— Qu’en allez-vous donc faire, de ce malheureux ? demanda Myette. Il pleure et 
se désole nuit et jour. J’en ai le cœur fendu chaque fois que je descends à la cave. 



— Nous l’allons consoler, ma mie. 

Puis le prince, regardant Sarah : 

— Vous ferez bien, mes belles, dit-il, de vous aller coucher toutes deux. Soyez 
tranquilles, nous n’emporterons rien. 

— Quelle plaisanterie ! fit Myette. 

Elle alluma une chandelle à celle qui brûlait sur la table. 

— Puisque vous voulez rester seuls, restez ! dit-elle. Bonsoir ! 

— Bonsoir, petite, dit Noë, qui lui prit un nouveau baiser. 

— Bonsoir, madame, fit le prince en posant ses lèvres sur la main de Sarah. 

Les deux femmes gagnèrent l’escalier et laissèrent le prince et son compagnon 
maîtres du rez-de-chaussée du cabaret. 

Alors, Henri et Noë se regardèrent. 

— Ma parole d’honneur ! murmura ce dernier, je crois, Henri, que vous êtes plus 
que jamais amoureux de Sarah. 

— Je le crois aussi... 

— Donc, vous ne l’êtes pas de madame Marguerite. 

— Tu te trompes ; je le suis tout autant. 

— Ah ! par exemple ! 

— Mais, toi-même, dit le prince, aimes-tu Paola ? 

— Certes, oui. 

— Alors, pourquoi regarder si tendrement Myette ? 

— Au fait ! c’est juste... 

— Or, continua le prince, tu les aimes donc toutes deux ? 

— Peut-être... 

— Prends garde, Myette est sous ma protection, et je ne veux pas... 



— Prenez garde, monseigneur... dit à son tour Noë, Sarah est toujours l’amie de 
Corisandre, et vous pourriez bien être joué... 

Henri se mordit les lèvres. 

— Tu as raison, peut-être ; occupons-nous de Godolphin, dit-il, et laissons ces 
deux enchanteresses. 

— Hum ! pensa Noë, je ne renonce point à Myette, moi. 

Henri prit la chandelle, tandis que Noë soulevait la trappe de la cave. 

— Tu as ton cheval à l’écurie, n’est-ce pas ? demanda-t-il. 

— Certainement. Je prendrai Godolphin en croupe, comme j’avais pris Paola. 

Henri descendit le premier dans la cave, et Noë, qui le suivait, armé d’un 
trousseau de clefs, ouvrit la porte du caveau. 

Godolphin, toujours lié, toujours garrotté, gémissait sur la paille de son cachot. 
Au moment où la porte s’ouvrit, il se dressa sur son séant ; en voyant apparaître 
Noë, il eut comme un cri de joie. 

— Ah ! dit-il, vous venez me délivrer, comme vous me l’avez promis, n’est-ce 
pas ? 

— Cela dépend, répondit Noë ; es-tu homme à tenir un serment ? 

— Je n’ai jamais été parjure. 

— Si je te conduis auprès de Paola, ne chercheras-tu point à fuir ? 

— Paola ! Paola ! murmura le jeune homme... Être auprès d’elle, c’est le 
paradis... Je ne fuirai point, je vous le promets. 

— Tu ne t’efforceras point de rejoindre René ? ajouta Henri. 

— René ! dit Godolphin, dont l’œil brilla d’une lueur sinistre, je le hais de la 
haine que l’esclave a pour le maître. 

— En ce cas, viens. 

Noë débarrassa Godolphin de ses liens et lui banda ensuite les yeux. 

Puis il le prit par la main, et, avec l’aide du prince, il le fit sortir de la cave et 



remonter dans le cabaret. 


§ 


Quelques minutes après, Noë prenait Godolphin en croupe et le prince regagnait 
la rue Saint-Jacques. 

Godolphin avait les yeux bandés, mais au moment où le cheval se mettait en 
route, il écarta un peu son bandeau et regarda furtivement autour de lui. 

La nuit était sombre, mais cependant Godolphin reconnut la façade du Louvre. 



Chapitre 38 


C’était le lendemain que René avait subi la première torture, en présence du roi, 
de M. de Crillon, du sire de Fouronne, gouverneur du Châtelet, et du président 
Renaudin. 

C’était aussi le lendemain que la reine, madame Catherine, attendait le prétendu 
sire de Coarasse pour une deuxième séance de sorcellerie. 

La reine avait fixé l’heure elle-même ; c’était à cinq heures de relevée. 

À cinq heures moins quelques minutes, le prince entrait au Louvre : mais au lieu 
de se rendre sur-le-champ chez la reine, il gagnait le petit escalier de la chambre 
de Nancy. 

La jolie camérière était chez elle et attendait Henri avec impatience. 

— Ah ! lui dit-elle en le voyant entrer, savez-vous que vous avez eu une bien 
vilaine idée de vous faire sorcier ? 

— Pourquoi cela, mon enfant ? 

— Parce que je suis obligée de passer ma journée ici, afin de savoir au juste ce 
que fait et dit madame Catherine. 

— Eh bien, dit Henri, je vous revaudrai quelque jour ce que vous faites pour 
moi. 

— Ah ! fit Nancy. 

— Je vous enverrai Raoul... 

— Pourquoi faire ? demanda la camérière, qui rougit jusque dans le blanc des 
yeux. 

— Pour vous tenir compagnie. 

Le naturel railleur de Nancy eut bientôt pris le dessus. 

— Bah ! dit-elle, je n’ai pas besoin de cela. 


— Vraiment ? 



— Non, car Raoul sort d’ici. 

— Oh ! oh ! 

— Et pourquoi pas ? fit la jeune fille d’un ton mutin, vous y êtes bien venu, 
vous. 

— Mais, moi... je suis... votre ami. 

— Raoul aussi... 


— Hum ! 

— Et, de plus, il est mon messager, et justement, je l’ai mis en campagne pour 
vous, tout à l’heure. 

— Comment cela ? 

— Madame Catherine est sortie ce matin. 

— Pour voir son cher René, sans doute ? 

— Non. 


— Où est-elle donc allée ? 

— Figurez-vous, continua Nancy, que la reine a passé une nuit fort agitée. 

— En serais-je la cause ? 

— Vos révélations y sont bien pour quelque chose, j’imagine. 

— Vous croyez ? 

— Toute la nuit elle a eu de la lumière chez elle ; tantôt elle se levait et marchait 
à grands pas, tantôt elle se recouchait et essayait de dormir. Quelquefois il lui est 
arrivé de prononcer votre nom et de murmurer assez haut pour que de mon poste 
je l’entendisse : « Ce Coarasse m’a révélé des choses étranges ! Jamais René, 
dans ses meilleurs jours de nation, ne m’en a dit autant... » 

— Mais vous ne m’expliquez pas pourquoi Raoul... 

— Attendez. 

— Bon ! j’écoute. 



— C’est ce matin qu’on a donné la torture à René. 

— Je le sais. 

— René n’a rien avoué ; mais il paraît que la reine ignorait ce matin les détails 
de l’épreuve. 

— Ah ! 

— Le roi, Crillon et le gouverneur, qui seuls y ont assisté avec le juge 
interrogateur, avaient gardé le secret. 

La reine est venue dès onze heures chez madame Marguerite et l’a priée de 
passer chez le roi. 

Madame Marguerite est allée chez le roi ; mais le roi, qui revenait justement du 
Châtelet, déjeunait tranquillement avec M. de Crillon et n’a pas dit un mot de 
René. 

Alors, madame Catherine a envoyé son page Renaud au Châtelet. 

Renaud a questionné tout le monde et n’a appris qu’une seule chose, c’est que 
René avait été apporté évanoui de la salle de torture. 

Midi est venu. Madame Catherine, rongée d’inquiétude, a demandé sa litière et 
elle a dit à Renaud : 

« La litière sans armoiries, bien entendu. » 

J’ai compris sur-le-champ, poursuivit Nancy, que la reine allait faire quelque 
expédition mystérieuse, et je me suis mise à la fenêtre. 

Ma fenêtre, vous le savez, donne sur la cour du Louvre. Dans la cour, Raoul 
dressait, comme chaque jour, à la même heure, un gerfaut que le roi lui a donné. 
J’ai agité mon mouchoir, Raoul a compris, et il est monté, son gerfaut sur 
l’épaule. 

Ah ! monsieur de Coarasse, soupira Nancy, convenez que je suis bien votre 
amie, car si ce n’eût été pour vous... 

— Eh bien ? 

— Raoul ne serait point entré chez moi. 



— Il vous aime, pourtant... 

— C’est justement pour cela qu’il le faut tenir à distance, et je l’eusse fait... 

— Hein ? fit Henri. 

— Mais c’est le cas de dire qu’il est effronté comme un page, il a osé... 

— Ô mon Dieu ! exclama Henri. 

— Il m’a vendu le service que je lui demandais. 

— Fi ! le juif ! 

« Mon petit Raoul, lui ai-je dit, tu es mignon à croquer, et tu vas bien me rendre 
un bon office. 

« — Certes, oui, m’a-t-il dit. Que faut-il faire ? 

« — Madame Catherine va sortir... 

« — Ah ! 

« — Dans sa litière sans armoiries... 

« — Bon ! 

« — Tu suivras de loin la litière, en prenant bien garde d’être vu. 

« — Après ? 

« — Tu me diras où est allée la reine. 

« — Parfait. » 

— Et Raoul m’a regardée, puis il a eu l’effronterie de me dire : 

« Mam’zelle Nancy, vous espionnez la reine. 

« — Que t’importe ? Aimes-tu mieux la reine que moi ? 

« — Oh ! non, certes. 

« — Alors, tu vas m’obéir ?... 

« — Oui, à une condition. » 



— Vous comprenez, dit Nancy, que j’ai froncé le sourcil. Cela me paraissait 
plaisant, et même impertinent, que ce bambin me proposât des conditions. 

— Et quelles étaient-elles ? demanda Henri. 

— Raoul m’a dit, sans se déconcerter : 

« Je veux bien suivre la reine et vous rapporter fidèlement en quel lieu elle va, 
mais vous me laisserez prendre un baiser sur votre joue gauche. » 

— Ah ! le drôle ! fit Henri en riant. 

« C’est à prendre ou à laisser, » m’a-t-il dit. 

— Alors, continua Nancy, vous comprenez : c’était pour vous... et Raoul m’a 
pris un baiser. 

— Puis, il est parti ? 

— Oh ! nenni ! 

— Comment, nenni ! Il a manqué à sa parole ? fit le prince. 

— Non, mais il m’a dit : 

« Je vous ai promis de suivre la reine, et je la suivrai, soyez-en sûre ; mais je n’ai 
pas promis de ne lui point révéler que je l’ai suivie, et cela par votre ordre. 

« — Comment ! me suis-je écriée, tu oserais me trahir ? 

« — Non, si vous achetez ma discrétion ; c’est deux baisers sur la joue droite, 
tout au juste », m’a-t-il dit. 

— Et vous avez accordé les deux baisers ? 

— Dame ! fit Nancy ingénument, il le fallait bien. 

— Chère Nancy... 

Le prince voulut imiter Raoul, car la joue rosée de Nancy avait le séduisant 
velouté d’une pêche, mais elle l’arrêta. 

— Ah ! pardon ! dit-elle, je n’ai pas besoin de votre discrétion, moi ; c’est vous 
qui avez besoin de la mienne. 



C’est juste, murmura le prince. Ainsi, Raoul a suivi madame Catherine ? 
Oui. 

Et elle est allée ? 

Rue Saint-Louis-en-lTlle. 

Très-bien ! chez le président Renaudin ? 

Justement. 

Mais vous ne savez pas ce qu’ils ont dit ? 






Le roi achevait de souper mélancoliquement et seul. (P. 304;) 






































































— Bah ! répliqua Nancy, puisque nous jouons le rôle de sorciers, il faut bien le 
jouer. 


— Comment ! vous savez ?... 

— Quand la reine est revenue, madame Marguerite est passée chez elle, et voici 
ce que la reine, qui lui fait ses confidences, lui a dit : « René n’a rien avoué ; 
Renaudin a trouvé un homme qui s’avouera coupable. C’est un voleur bien 
connu, du nom de Gascarille. On lui a promis sa grâce, c’est-à-dire que le 
bourreau sera gagné et le pendra mal... ou bien... » a ajouté madame Catherine 
avec son mauvais sourire. 

Et maintenant, acheva Nancy, sauvez-vous, la reine vous attend... Allez jouer 
votre rôle. 

— Vous reverrai-je en la quittant ? 

— Sans doute. 

— Où? 


— Ici. 

— M’y attendrez-vous ? 

— Non, je vais chez madame Marguerite. 

Henri baisa la main de Nancy et descendit avec elle jusqu’à l’étage inférieur. 

— Prenez ce couloir, dit-elle, il conduit au grand escalier. Vous entrerez par les 
grands appartements, et le premier page que vous rencontrerez vous conduira 
chez la reine. À bientôt... 

— Au revoir... 

Henri suivit à la lettre les recommandations de Nancy, traversa les grands 
appartements et trouva dans l’antichambre de madame Catherine, non point le 
page Renaud, mais bien le page Raoul. 

Celui-ci vint à la rencontre d’Henri. 

— Bonjour, monsieur de Coarasse, dit-il. 

— Bonjour, Raoul. 



— Est-ce que vous voulez parler à la reine ? 

— Elle m’attend. 

— Oh ! oh ! fit le page émerveillé de la faveur du Béarnais. 

— Dites donc, Raoul, fit le prince en se penchant à son oreille, savez-vous que 
vous êtes un peu juif ?... 

— Hein ? fit Raoul. 

— Vous ne rendez pas service pour l’amour de Dieu. 

Raoul rougit jusqu’aux oreilles. 

— Qu’en savez-vous ? 

— Un baiser pour le service, deux baisers pour la discrétion. 

— C’est pour rien, dit Raoul, et puisque Nancy se plaint, à l’avenir elle payera le 
double. 

— Vous êtes plein d’esprit, fit le prince. Annoncez-moi. 

Raoul pénétra chez Catherine et l’avertit que le sire de Coarasse attendait. 

— Fais entrer, mon mignon, dit la reine, et puis, tu garderas bien ma porte. 

— Oui, madame. 

— Tu ne laisseras entrer personne. 

— Votre Majesté peut s’en fier à moi. 

Raoul s’effaça et laissa entrer le sire de Coarasse. 

Henri fit trois pas vers la reine et s’inclina profondément. 

Puis, tandis qu’elle lui faisait signe d’approcher, il l’envisagea. 

Catherine était fort pâle, mais une joie sombre éclatait dans ses yeux. 

— Allons ! pensa le prince, elle a désormais la certitude de sauver René. 

— Monsieur de Coarasse, dit la reine, savez-vous que vous occupez fort mon 
esprit depuis hier ? 



— Je le sais, madame. 

— Ah ! vous le savez ? 

— Votre Majesté n’a dormi de la nuit. 

La reine eut un geste d’étonnement, presque d’effroi. 

Henri poursuivit : 

— J’imagine que Votre Majesté ne va plus m’interroger sur des choses vulgaires, 
comme, par exemple, sur ce qu’elle a fait, dit ou pensé depuis hier. 

— Mais vous vous trompez, répondit Catherine, il y a des heures où je doute, et 
je voudrais une dernière preuve. 

— Parlez, madame. 

— Où suis-je allée aujourd’hui ? 

— Madame, répondit Henri, je m’attendais si bien aux questions de Votre 
Majesté, que j’ai voulu les résoudre par avance. 

— Comment cela ? 

— Tantôt j’étais chez moi, dans la chambre de mon hôtellerie, et j’ai consulté 
mon oracle. 

— Vous n’aviez cependant point ce flacon dont vous vous serviez hier, observa 
la reine, qui montra du doigt, sur la cheminée, la fiole d’encre sympathique. 

— Non, madame. 

— Alors, comment avez-vous fait ? 

— J’ai pris une carafe. 

— Une carafe ! 

— Remplie d’eau pure. 

— Et cela vous a suffi ? 

— Parfaitement. 

— Étrange ! murmura la reine. 



— J’ai voulu savoir alors ce que Votre Majesté avait fait depuis l’heure où elle 
m’a congédié hier. 

— Ah ! voyons ! 

— Votre Majesté a reçu la visite du juge que je lui avais annoncé. Le juge a dit à 
Votre Majesté que, pour sauver René, il fallait que René eût le courage de subir 
la torture et de ne rien avouer. 

— Bien. Après ? 

— Le juge a promis de trouver un condamné à mort qui prendrait à sa charge 
l’assassinat de la rue aux Ours. 

— C’est vrai encore. 

— Le juge parti, Votre Majesté est demeurée en proie à une vive anxiété. Elle a 
prononcé plusieurs fois mon nom. 

— Mais c’est vrai, cela ! 

— Et ce matin, acheva Henri, sa grande préoccupation était de savoir si René, en 
subissant la torture, avait fait des aveux. 

La reine était confondue. 

— Allons, dit-elle, un dernier mot, monsieur de Coarasse, et je vous croirai 
comme un oracle. 

— Parlez, madame. 

— Je suis sortie du Louvre... 

— En effet. 

— Où suis-je allée ? 

— Chez le juge. 

— Que m’a-t-il dit ? 


— Qu’il avait trouvé le condamné qui prendrait la place de René. 


Quel est... ce condamné. 



— Un voleur. 

— Savez-vous son nom ? 

— Ah ! ceci, madame, est plus difficile à dire. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je n’ai point songé à le demander à mon oracle. 

— Demandez-le-lui. 

Henri se leva et alla prendre sur la cheminée le flacon d’encre sympathique. 

Puis, regardant au travers : 

— Voulez-vous, madame, dit-il, me nommer successivement les vingt-quatre 
lettres de l’alphabet ? 

— Soit ! dit Catherine. 

— Quand elle fut au G, Henri l’arrêta. 

— Voici la première lettre de son nom, dit-il. Votre Majesté peut recommencer, 
je lui nommerai l’une après l’autre les lettres qui le composent. 

— C’est inutile, dit la reine, je suis convaincue pour ce qui touche le présent et le 
passé. Mais... l’avenir ? 

— Madame, répondit Henri, j’ai prévenu humblement Votre Majesté : je me 
trompe bien souvent... mais cependant j’essayerai... Que désirez-vous savoir ? 

— D’abord, si René sera sauvé. 

— Il le sera, madame, mais... 

— Ah ! voyons le mais ? 

— René ne retrouvera point son pouvoir surnaturel. 

— Pourquoi cela ? demanda la reine ; qui ne put s’empêcher de tressaillir. 

— Hélas ! madame, parce que René avait dans les mains un instrument qui lui 
est échappé. 


— Que voulez-vous dire ? 



— René n’a jamais lu dans les astres. 

— Mais, cependant... dit-elle. 

— René avait auprès de lui un jeune garçon dont le sommeil avait une propriété 
étrange, ajouta Henri. 

— Laquelle ? 

— La propriété de voir à distance. 

Alors Henri expliqua de son mieux à Catherine ce que c’était que le 
somnambulisme de Godolphin. 

Et la reine, le sourcil froncé, l’écouta. 

— Ainsi, dit-elle, René était un imposteur ? 

— À peu près... 

— Et il m’a trompée ? 

— Oui et non, madame. Oui, en prétendant qu’il lisait dans les astres ; non, en 
révélant des choses que l’événement a justifiées. 

— Et ce pouvoir, René l’a perdu pour toujours ? 

— Oui, madame. 

— Pourquoi ? 

— Parce que Godolphin est mort. 

La reine regarda sévèrement Henri. 

— Ne seriez-vous point pour quelque chose dans ce trépas ? demanda-t-elle. 
Henri soutint le regard. 

— Non, madame. 

— Connaissez-vous le meurtrier ? 

— C’est le gentilhomme qui a enlevé Paola. 

— Sera-t-il puni ? 



— Un jour. 

— Quand ? 

— Le lendemain des noces du prince de Navarre avec madame Marguerite de 
France. 

— Ah dit la reine, que cette réponse jeta dans un autre ordre d’idées. Ce mariage 
se fera donc ? 

— Oui, madame. 

— Prochainement ? 

— Très-prochainement. 

— Sans aucun obstacle ? 

— Oh ! pardon... j’en vois un... 

Le prince reprit le flacon et regarda de nouveau au travers ; puis, comme s’il eût 
obéi à une force inconnue, il tourna lentement la tête vers l’est. 

— L’obstacle est là ! dit-il. 

Catherine songea que l’est était le point cardinal placé en droite ligne de la 
Lorraine. 

— Et pourtant, interrogea-t-elle, cet obstacle sera vaincu ? 

— Oh ! sans nul doute. 

— Par qui ? 

Henri regardait toujours à travers le flacon. 

— C’est bizarre, dit-il enfin. 

— Quoi ? demanda Catherine. 

— Ce que je vois là... 

— Que voyez-vous ? 

— L’homme qui renversera l’obstacle dont je parle et qui s’oppose au mariage 
du prince de Navarre avec la princesse Marguerite. 



— Quel est cet homme ? 

— C’est moi, dit froidement Henri. 

Depuis qu’elle interrogeait le prétendu sire de Coarasse, la reine marchait 
d’étonnements en étonnements. 

— Vous ! dit-elle. 

— Moi ! dit le prince. 

— Mais, comment ? 

— Ah ! je ne sais encore... 

— Cherchez... 

— Oh ! madame, dit Henri, voilà ce que je ne puis vous dire aujourd’hui. 

— Quand le pourrez-vous ? 

Le prince recommença le manège du sablier interrogé à travers le flacon. 

— Dans un mois, dit-il. Avant, c’est tout à fait impossible. 

— Singulier homme ! murmura Catherine abasourdie. 

Henri se leva : - Votre Majesté me veut-elle demander quelque chose encore ? 

— Non, dit la reine ; mais il faudrait que vous reveniez demain ; je veux vous 
consulter sur les huguenots. 

Henri baisa respectueusement la main que Catherine lui tendait et sortit. 

En passant, il salua Raoul. 

— Monsieur de Coarasse, lui dit le page, M. de Pibrac vous cherche. 

— Ah ! vraiment ? 

— Et il vous attend. 

— J’y vais. 

Henri n’eut point la peine d’aller jusqu’à l’appartement de M. de Pibrac, il le 
rencontra sur la dernière marche du grand escalier. 



— Monseigneur, lui dit tout bas le capitaine des gardes, j’ai un message pour 
vous. 

— De qui ? 

— Du roi. 

— Oh ! oh ! Et que me veut-il, le roi ? 

— Le roi est de très-bonne humeur ce soir, et il veut jouer à Yhombre. 

— Sa Majesté me prend pour partenaire ? 

— Justement. 

— J’irai, en ce cas. 

— Votre Altesse me fait-elle l’honneur de souper avec moi ? 

— Sans doute, mais à une condition. 

— J’écoute. 

— Vous allez me donner deux minutes. 

— Faites, monseigneur. 

Henri monta chez Nancy. 

— Ma mie, lui dit-il, me voilà bien embarrassé. 

— Pourquoi ? 

— Le roi m’invite à son jeu. 

— Et madame Marguerite vous attend. 

— Justement. Comment faire ? 

Nancy se prit à sourire. 

— Il est avec l’amour des accommodements, dit-elle. Parfois, quand il le faut, il 
sait se coucher tard. Fiez-vous-en à moi, et bonne chance ! 



Chapitre 39 


En quittant Nancy, Henri rejoignit M. de Pibrac, qui l’attendait chez lui, les pieds 
devant un bon feu, auprès d’une table fort convenablement servie. 

— Peste ! dit le prince en entrant et lorgnant le menu du dîner. 

Entre deux flacons de vin vieux aux couleurs vermeilles fumait un salmis de 
perdreaux. 

À gauche du salmis, un morceau de bœuf cuit dans son jus. 

À droite, une hure de sanglier. 

Quelques menues friandises, telles que des rillettes de Tours, des andouillettes de 
Troyes, une assiette de thon mariné et de sardines à l’huile, s’éparpillaient à 
l’entour. 

— Peste ! répéta le prince, voilà un premier service, mon cher Pibrac, qui a bien 
son mérite. 

— Votre Altesse est trop bonne, répondit en s’inclinant le capitaine des gardes. 

— D’où tirez-vous donc votre cuisine ? 

— De chez le roi. Je me suis entendu avec le cuisinier de Sa Majesté. 

— Ah ! ah ! fit Henri. 

— Et, comme vous le voyez, fit modestement le capitaine des gardes, je ne m’en 
trouve pas trop mal. 

Henri se mit à table et soupa d’un excellent appétit. 

M. de Pibrac était de fort bonne humeur et se mit en frais d’esprit. 

Puis, le repas terminé, il dit au prince : 

— Le roi joue chez la reine. 

— Plaît-il ? fit Henri. 

M. de Pibrac répéta son assertion. 



— Mais, dit le prince, s’il en est ainsi, le roi est au mieux avec madame 
Catherine. 

— Vous vous trompez... 

— Et après l’arrestation de René, la torture et le reste... 

M. de Pibrac interrompit le prince d’un geste. 

— Les Valois sont cruels autant qu’ils sont faibles, dit-il. 

Henri ouvrit de grands yeux. 

— Le roi Charles IX est si fier d’avoir montré une heure de fermeté en faisant 
arrêter René, qu’il va pousser son énergie inaccoutumée jusqu’à la cruauté. 

— Comment cela ? 

— Persuadé que désormais le Llorentin ne pourra lui échapper, il veut narguer la 
reine. 

— Allons donc ! 

— Et c’est pour cela qu’il va chez elle ce soir. Henri eut un sourire. 

— Malheureusement, dit-il, s’il en est un de berné, de la reine-mère ou du roi, je 
crains bien que ce ne soit... 

— Le roi, n’est-ce pas ? 

— Précisément. 

— Et moi, j’en suis sûr. Mais le roi ne sait rien de tout cela, et c’est pourquoi il 
triomphe encore... 

— Ainsi, le roi joue chez la reine ? 

— Ce soir ; au reste, vous allez en avoir la preuve, monseigneur. 

M. de Pibrac se leva de table. 

— Venez avec moi, ajouta-t-il. 

Henri suivit M. de Pibrac, qui le conduisit chez le roi. 

Le roi achevait de souper, mélancoliquement et seul ; en voyant entrer le 



prétendu sire de Coarasse, il éprouva un mouvement de joie. 

— Ah ! s’écria-t-il, voilà un partenaire sérieux, au moins. Bonjour, monsieur de 
Coarasse ; vous jouez fort bien à 1 ’hombre. 

— Votre Majesté me comble... 

— Et nous ferons ce soir une fort belle partie, ajouta Charles IX. 

— Si Votre Majesté me prend dans son jeu... hasarda Henri. 

— Comment donc ! monsieur de Coarasse, mais c’est convenu. Nous jouons 
ensemble et nous défions l’univers entier. 

Henri sourit et se tut. 

Le roi s’essuya le coin des lèvres avec sa serviette et continua : 

— Monsieur de Coarasse, voulez-vous que je vous charge d’une mission ? 

— Je suis aux ordres de Votre Majesté. 

— Vous allez vous rendre chez la reine. 

— La reine-mère ? 

— Oui, certes. 

— Que lui dirai-je ? 

— Vous la préviendrez que je serai très-heureux, ce soir, de faire ma partie chez 
elle. 

Henri s’inclina. 

— Et vous m’y attendrez, ajouta Charles IX, qui avait un méchant sourire aux 
lèvres. 

Le prince laissa M. de Pibrac chez le roi et s’en fut droit aux appartements de 
madame Catherine. 



... Marguerite de France faisait son entrée dans l’oratoire de la reine mère (P. 309.) 










































































































La reine-mère avait coutume de réunir chaque soir, dans son oratoire, une 
douzaine de seigneurs et de dames de la cour qui arrivaient à neuf heures et 
partaient à onze. 

On jouait, on devisait de magie et de sorcellerie ; parfois messire l’abbé de 
Brantôme y venait lire un chapitre de ses Dames galantes. 

L’arrestation de René et le désespoir de madame Catherine avaient, depuis deux 
jours, mis un terme à ces réunions. 

La reine était d’humeur farouche, et bien qu’il n’y eût pas un courtisan qui ne 
détestât cordialement René, son infortune subite avait jeté dans le Louvre une 
consternation générale. 

En effet, plaindre René, c’était déplaire au roi ; se réjouir de sa disgrâce, c’était 
braver la reine. 

En cette occurrence, les plus prudents faisaient le mort et restaient chez eux. 

Or, lorsque Henri arriva, la reine-mère était seule, lisant fort mélancoliquement 
un volume de poésie italienne, interrompant de temps à autre sa lecture pour 
soupirer profondément. 

Catherine avait le ferme espoir de sauver René, mais elle n’en éprouvait pas 
moins un profond chagrin ; car, pour la première fois, le roi lui avait résisté et 
s’était montré le maître. 

En voyant entrer M. de Coarasse, elle fut quelque peu étonnée. 

— Madame, lui dit Henri avec une aisance parfaite, je ne viens point dire la 
bonne aventure à Votre Majesté, je ne suis sorcier qu’à mes heures. 

— Quel bon vent vous amène donc, monsieur de Coarasse ? fit Catherine avec 
un sourire gracieux. 

— Je suis messager du roi. 

— Ah ! fit la reine, qui fronça légèrement le sourcil. 

— Mais un messager de hasard, ajouta vivement Henri, qui crut comprendre que 
sa faveur auprès du roi portait ombrage à madame Catherine. 


— Comment cela ? 



— M. de Pibrac, dont j’ai l’honneur d’être le cousin, fit humblement Henri, m’a 
rencontré au moment où je sortais de chez Votre Majesté. 

— Eh bien ? 

— Et il m’a invité à souper. 

— Bon ! dit la reine. Mais... 

— Sa Majesté le roi, poursuivit Henri, avait daigné m’honorer, en m’admettant à 
son jeu, il y a quelques jours. Je joue assez bien à 1 ’hombre. 

— Très-bien même, à ce qu’il paraît. 

— Alors, poursuivit Henri, le roi sachant que j’étais chez M. de Pibrac, a eu 
envie de jouer à 1 ’hombre. 

— Et il vous a fait appeler ? 

— Justement, dit le prince. 

— Mais il faut être à quatre, pour jouer à 1 ’hombre. 

— C’est pour cela que le roi m’envoie chez Votre Majesté. 

— Ah ! fit Catherine avec une pointe d’ironie, le roi a besoin d’un quatrième ? 

— C’est-à-dire qu’il supplie Votre Majesté de le recevoir chez elle ce soir. 

— On ne joue plus chez moi, dit sèchement Catherine. 

— Madame, murmura Henri, si j’avais l’audace de faire une observation à Votre 
Majesté... 

— Voyons, monsieur de Coarasse. 

— J’engagerais Votre Majesté à recevoir le roi ce soir. 

— Pourquoi ? 

— Qui sait ? fit hypocritement Henri. Le roi est peut-être désespéré de s’être 
montré fort sévère envers René, et il se repent peut-être d’avoir chagriné Votre 
Majesté. 

— Vous avez raison, dit vivement la reine. 



Et elle prit une baguette d’ébène et frappa trois coups sur un timbre. 

Un de ses officiers parut. 

C’était un jeune gentilhomme qu’on appelait M. de Nancey et qui remplissait 
auprès d’elle les fonctions d’écuyer. 

— Nancey, lui dit la reine, veuillez donner des ordres, faire allumer des bougies, 
dresser des tables, et prévenez les gentilshommes et les dames qui se trouvent au 
Louvre que le roi joue chez moi ce soir. 

Le visage de M. de Nancey s’illumina. Il sortit tout joyeux pour transmettre les 
ordres de la reine. 

— Votre Majesté le voit, dit Henri, M. de Nancey juge la chose comme moi. 

— Et comment la jugez-vous ? 

— Si le roi vient chez Votre Majesté, c’est qu’il se veut réconcilier avec elle. 

— Monsieur de Coarasse, dit la reine, vous pronostiquez trop bien l’avenir pour 
que je ne vous veuille point interroger. 

— Je suis aux ordres de Votre Majesté. 

— Le roi ne viendra probablement point avant un quart d’heure. Venez avec 
moi... 

Elle prit Henri par la main et le conduisit dans une sorte de cabinet de toilette 
voisin de l’oratoire, où elle s’enferma avec lui. 

— Madame, dit le prince en souriant, les oracles mentent quelquefois, surtout 
quand on les fatigue. Je ne sais encore ce que Votre Majesté va me demander, 
mais il se pourrait bien que je fusse devenu un simple mortel et que j’eusse 
momentanément perdu mon pouvoir. 

— Bah ! dit Catherine, je gage, au contraire, que vous allez lire dans l’avenir 
comme dans un livre. 

La reine-mère était désormais convaincue du pouvoir surnaturel du gentilhomme 
béarnais. 


Le cabinet de toilette était une toute petite pièce où il n’y avait que deux chaises. 



La reine en indiqua une au prince et prit l’autre. 

Mais Henri demeura debout. 

— Voulez-vous le flacon d’encre sympathique ? demanda la reine. 

— C’est inutile, madame. 

— Alors, que vous faut-il ? 

— Votre main. 

— La voilà. Et ensuite ? 


— Rien. 

En prononçant ce dernier mot, Henri souffla le flambeau et la pièce se trouva 
dans une obscurité profonde. 

Mais, comme madame Catherine était habituée aux bizarreries des gens qui 
prétendent interroger l’avenir, elle ne se récria point. 

Henri lui prit la main, la tint pressée dans les siennes et garda un moment le 
silence. 

— Madame, dit-il tout à coup, le roi vient chez Votre Majesté poussé par un 
sentiment de méchanceté. 

— Ah ! fit la reine, qui tressaillit soudain. 

— Je ne sais pas ce qu’il fera, ce qu’il dira, ajouta Henri ; mais il tâchera de faire 
de la peine à Votre Majesté. 

Comme Henri parlait ainsi, on entendit des pas dans l’oratoire et une voix qui 
disait : 

— Où donc est madame ma mère ? 

— C’est le roi ! dit Catherine. 

Elle chercha le mur à tâtons ; sa main trouva le bouton d’une serrure et une porte 
s’ouvrit. 


— Tenez, dit-elle à Henri, passez par là ; il est inutile que le roi sache que nous 
nous occupons de divination. Cette porte donne sur un corridor, vous le 



suivrez... 


— Bien, madame. 

— Au bout, vous trouverez une autre porte, celle de l’appartement de ma fille 
Marguerite. 

— Frapperai-je ? 

— Vous frapperez. On vous ouvrira, et vous direz à Margot que le roi joue chez 
moi et que je la prie de venir. 

Henri s’esquiva et la reine ferma la porte sans bruit. 

Quand il fut dans le corridor, il se prit à rire dans sa barbe. 

— Cette bonne madame Catherine, murmura-t-il, est un peu naïve en 
m’indiquant la porte que je connais si bien. 

Il parcourut le corridor dans toute sa longueur, arriva à la porte de la princesse et 
frappa doucement. 

— Qui est là ? demanda Marguerite. 

— Un sorcier, répondit Henri. 

La princesse ouvrit, reconnut Henri et rougit. 

— Comment ! dit-elle avec une sorte d’effroi, vous osez... 

— C’est la reine qui m’envoie... 

— Ah ! fit Marguerite en respirant. 

Henri se hâta de raconter à Marguerite ce qui venait d’avoir lieu. 

La princesse appela Nancy et se fit habiller. 

— Vous allez assister à ma toilette, dit-elle. 

Henri, tout frémissant de joie, s’assit auprès d’un splendide miroir de Venise, 
devant lequel Marguerite venait de se placer. 


§ 



Un quart d’heure après, madame Marguerite de France faisait son entrée dans 
l’oratoire de la reine-mère, appuyée sur le poing du jeune sire de Coarasse. 

Il y avait déjà nombreuse réunion chez madame Catherine. 

Grâce à M. de Nancey, la nouvelle s’était rapidement répandue à travers le 
Louvre que le roi venait jouer chez la reine-mère. 

Comme l’écuyer de la reine Catherine, tout le monde avait cru à une 
réconciliation, et chacun s’était empressé d’accourir. M. de Crillon lui-même 
était venu. 

Cependant, le duc n’était pas courtisan, mais il obéissait sans doute à un ordre du 
roi. 

Charles IX s’était mis à la table de jeu. Il avait galamment baisé la main de la 
reine, qui, mise en garde par la prédiction de Henri, attachait sur lui un regard 
scrutateur. 

Le roi paraissait d’une humeur charmante. 

— Ah ! voilà mon partenaire, dit-il en voyant entrer Henri. Approchez, monsieur 
de Coarasse. Bonjour, Margot. 

Et le roi battit les cartes, tandis que Henri prenait place à la table de jeu. 

— C’est singulier ! dit un gentilhomme tout bas à M. de Nancey, le roi n’est plus 
le même qu’hier. 

— En effet. 

— Ce matin encore, m’a-t-on dit, il a assisté à la torture de René avec une joie 
qui était loin de faire présager qu’il viendrait ce soir chez la reine. 

— Madame Catherine a pu perdre un moment son influence, mais cela ne 
pouvait durer, repartit M. de Nancey. 

— Moi, dit un troisième qui s’approcha, je gagerais volontiers... 

— Que gageriez-vous ? 

— Que René sortira de prison ce soir ou demain. 



— Ah ! par exemple ! 

— Vous verrez... 

— Pour moi, dit Nancey, je suis de l’avis de monsieur. 

— Ah ! 

— Si le roi vient chez la reine, c’est que la paix est faite. 

— Qu’est-ce que cela prouve ? 

— Cela prouve que le roi a pardonné à René. 

— Ou que la reine a abandonné son parfumeur. 

M. de Nancey sourit et haussa les épaules. 

— Jamais, dit-il. 

— Cependant, René a été torturé ce matin. 

— Oui. 

— Et il a avoué... 

— Il n’a rien avoué. 

— Vraiment ! 

— Il a enduré la question, le brodequin, le brasier. 

— En vérité ! 

— Et il a tout nié. 

En ce moment le roi posa les cartes sur la table et il regarda la reine-mère. 

— À propos, madame, dit-il, je veux vous donner une nouvelle. 

La reine tressaillit, car le roi avait un accent railleur et un mauvais sourire. 

— J’écoute Votre Majesté, dit-elle. 

— René, votre protégé, poursuivit le roi, a subi la torture ce matin. 

— Je le sais, Sire, répondit la reine. 



Le roi se tourna vers la galerie. 

— Le drôle n’a rien avoué, dit-il. On lui a fait avaler dix pintes d’eau, on l’a 
chaussé du brodequin, on lui a brûlé la main gauche... 

— Il est innocent, Sire, dit la reine. 

— C’est ce que je commence à croire, madame, répliqua le roi. 

Catherine tressaillit. 

— Et demain je m’en assurerai. 

— Demain ? fit la reine avec inquiétude. 

— Oui, madame. Ainsi, demain, poursuivit le roi, on chaussera le pied gauche de 
René comme on lui a chaussé le pied droit. 

La reine frissonna. 

— On lui brûlera la main droite. 

— Ah ! Sire, quelle cmauté ! 

— Puis, s’il persiste à nier, on lui enfoncera les fameux coins entre les jambes 
solidement liées. 

Catherine, haletante et pâle, s’écria : 

— Mais il est innocent... cependant... 

— On le verra bien. S’il l’est, maître Caboche n’aura qu’à se croiser les bras. 

— Mais, Sire, les coins brisent les jambes. 

— Ce sera fâcheux, dit froidement le roi, car il faudra le porter sur l’échafaud. 

— Oh ! Sire, supplia la reine, que voulez-vous que devienne ce malheureux 
lorsqu’il aura les mains brûlées et les jambes brisées ? 

— J’y ai songé, madame, dit froidement le roi. Si René est coupable, il sera 
roué ; mais s’il est innocent, je ferai quelque chose pour lui. 

Les hôtes de Catherine regardaient le roi avec étonnement. 

— Justement, poursuivit Charles IX, le mendiant titulaire du porche de Saint- 



Eustache est mort hier, je donnerai la place vacante à René. 

Et après cette sanglante ironie, le roi ramassa les cartes éparses sur le tapis. 

— C’est à vous de donner, monsieur de Coarasse, dit-il. 

Charles IX ajouta : 

— Messieurs, je vous invite... 

Il insista tellement sur ce mot qu’il devint un ordre. 

— Je vous invite à me suivre demain au Châtelet, vous y assisterez à la torture. 
Les courtisans s’inclinèrent, frissonnants, et n’osèrent regarder la reine. 

— Et vous aussi, madame, ajouta Charles IX, qui était dans ses jours de cmauté. 

— Ah ! Sire !... 

La reine regarda en ce moment le prince de Navarre. 

Le prince lui adressa un mystérieux sourire qui signifiait : 

— Acceptez, madame !... nous triompherons, vous verrez... 

Henri avait déjà deviné si souvent, que Catherine eut foi en lui. 

— J’irai, Sire, dit-elle en courbant la tête. 



Chapitre 40 


Le roi Charles IX s’éveilla le lendemain à huit heures précises et appela un de 
ses pages en frappant sur un timbre qui se trouvait à la portée de sa main. 

Le page Gautier entra. 

— Quelles sont les personnes qui sont dans mon antichambre ? demanda le roi. 

— M. de Pibrac, Sire. 

— Après ? 

— M. le duc de Crillon. 

— Et puis ? 

— Et l’écuyer de la reine-mère, M. de Nancey. 

— Fais entrer ces messieurs. 

Gautier souleva la portière et dit : 

— Messieurs, le roi reçoit. 

M. de Crillon entra le premier. 

— Ah ! mon cher duc, dit le roi en le voyant entrer, j’ai dormi comme un moine 
cette nuit. Les deux cents pistoles que nous avons gagnées de moitié, le petit 
gentillâtre béarnais et moi, m’ont porté bonheur. Moi qui dormais comme un roi, 
c’est-à-dire d’un œil et d’une oreille, j’ai ronflé comme le dernier de mes sujets. 

Crillon était railleur à ses heures : 

— Votre Majesté pense-t-elle, dit-il, que la reine-mère, qui a perdu les deux 
cents pistoles, ait aussi bien dormi ? 

— Ce n’est pas probable, dit le roi. 

— Pourtant, fit M. de Pibrac avec un sourire hypocrite, madame Catherine est 
fort belle joueuse. 


Peuh ! fit le roi. 



— Elle perd sans sourciller. 

— Oui, quand elle joue de moitié avec son cher René. 

Et le roi eut de nouveau son mauvais sourire. 

— Mais, poursuivit-il, hier René n’était pas là, et la reine-mère a fort mal joué. 
Ce petit détail que je lui ai donné sur la torture l’a même troublée à ce point 
qu’elle a fait faute sur faute : elle a joué comme un clerc qui tient les cartes pour 
la première fois. 

— À propos de torture, reprit Crillon, est-ce que Votre Majesté nous va régaler 
aujourd’hui encore ? 

— Mais certainement, dit le roi. Duc, quelle heure est-il ? 

— Huit heures, Sire. 

— Peste ! je vais me lever, en ce cas. J’ai fait prévenir M. de Paris pour neuf 
heures. 

— Sire, dit M. de Pibrac, Votre Majesté sait que je suis nerveux. 

— Bah ! fit le roi. 

— Impressionnable à l’excès. 

— Allons donc ! 

— Et si je fais ma partie comme un autre dans une bataille... 

— Vous vous évanouissez en présence des hautes-œuvres, n’est-ce pas, mon 
pauvre Pibrac ? 

— Justement, Sire. 

— Ainsi, Pibrac, mon ami, vous craignez qu’en voyant tenailler René... 

— Ah ! Sire, je frissonne par avance, et si Votre Majesté me voulait dispenser... 

— Dieu m’en garde ! fit le roi. Vous êtes mon capitaine des gardes, Pibrac, vous 
faites partie de ma maison... et je ne veux pas aller seul au Châtelet. 


Pibrac s’inclina. 



— J’ai fait mes réserves en présence de M. de Nancey, pensa-t-il. La reine-mère 
le saura, et cela me suffit. 

Charles IX continua : 

— Je suis d’ordinaire un roi fort bonhomme, et hier je ne vous ai pas trop 
chagriné, mon pauvre Pibrac, mais aujourd’hui... 

— Aujourd’hui Votre Majesté est impitoyable, murmura M. de Crillon, qui riait 
dans sa barbe noire. 

— Duc, répondit le roi, j’ai invité hier, au jeu de la reine, tous les gentilshommes 
qui m’entouraient à venir voir tenailler René. S’il en manque un seul... je le fais 
pendre comme un vilain, et malgré son droit de gentilhomme d’être décapité. 

Le roi ne riait plus. 

— Sire... hasarda M. de Nancey. 

— Ah ! vous voilà, Nancey ? dit le roi. 

— Oui, Sire. 

— C’est la reine qui vous envoie ? 

— Votre Majesté devine. 

— Je gage, continua Charles IX, qu’elle me fait supplier de la dispenser... 

— La reine craint de ne pouvoir supporter un pareil spectacle. 

— Eh bien, répondit Charles IX, je suis un peu de son avis, Nancey. 




Tandis que le roi et les deux princeBSCfc y montaient, les, gentilshommes se rangeaient 

aux deux côtés. {P. 316.) 




















































— Ah ! Votre Majesté la dispense... 

— Non pas, mais je lui donne à choisir : venir au Châtelet et voir tenailler et 
brûler son cher René, ou bien... 

Le roi s’arrêta. 

— Ou bien ? fit M. de Nancey. 

— Ou bien partir à l’instant même pour Amboise, où je lui conseillerai... 

Le roi appuya sur ce mot. 

— Où je lui conseillerai, acheva-t-il, d’attendre que j’aie des cheveux gris pour 
revenir au Louvre. 

— Harnibieu ! Sire, murmura Crillon, Votre Majesté n’y va pas de main morte 
aujourd’hui. 

— Vous trouvez, duc ? 

— Et je sais bien ce que choisira madame Catherine de la torture ou de l’exil. 

— Ah ! que choisira-t-elle ? 

— La torture, Sire. Elle préférerait bien certainement se faire tenailler elle-même 
que s’en aller en exil. 

M. de Nancey se glissa derrière Crillon : 

— Monsieur le duc, lui dit-il tout bas, vous jouez un jeu dangereux. 

— Bah ! fit le duc en se retournant, qu’en savez-vous ? 

— René empoisonne les ducs tout comme les simples chevaliers... 

— Eh bien, répondit Crillon avec son loyal sourire, conseillez-lui donc 
d’empoisonner M. de Paris ; cela pourra lui être beaucoup plus profitable. 

Pendant que Crillon et M. de Nancey échangeaient ces quelques mots à voix 
basse, le roi s’habillait. 

— M. de Coarasse est-il venu ? demanda Charles IX. 

— Il est chez moi, Sire, répondit Pibrac. 



— Très-bien ! 

— Avec mon autre cousin, Amaury de Noë, acheva le capitaine des gardes. 

Le roi dit à M. de Nancey : 

— Allez porter ma réponse à madame la reine-mère. 

— J’y cours, Sire. 

— Et vous me viendrez dire ce qu’elle aura décidé. 

M. de Nancey sortit et passa chez Catherine. 

La reine-mère achevait sa toilette en présence de madame Marguerite, et elle 
chiffonnait un petit papier dans ses doigts. Ce papier, un inconnu l’avait remis au 
page Raoul en lui disant : 

— Pour la reine-mère. 

Raoul avait regardé le papier. 

— Mais il est blanc, avait-il dit. 

En effet, on n’y voyait aucun caractère. 

— Portez-le toujours, avait dit l’inconnu en s’en allant. 

Raoul était arrivé tandis que M. de Nancey se trouvait chez le roi pour le 
supplier de dispenser la reine d’assister à la torture. 

Catherine avait pris le papier des mains de Raoul, puis, congédiant le page, elle 
avait dit à Marguerite : 

— Allumez un flambeau, ma fille. 

Marguerite s’était empressée d’obéir. 

Alors la reine-mère, qui faisait elle-même grand usage d’encre sympathique, 
avait approché le papier blanc de la bougie. 

Sur-le-champ, au contact de la chaleur, le papier s’était couvert de caractères 
pâles d’abord, qui n’avaient point tardé à noircir, et madame Catherine avait lu 
les lignes suivantes, qui n’étaient suivies d’aucune signature : 



« Il est important que la reine assiste à la torture. Le sort de René en dépend 
peut-être. » 

— Bon ! murmura la reine, qui tendit le billet à Marguerite, c’est Renaudin qui 
m’écrit. J’irai. 

M. de Nancey revint, et apporta à Catherine la réponse de Charles IX. 

— C’est bien, lui dit-elle. Retournez auprès du roi et dites-lui que ses volontés 
sont pour moi des ordres. 

— Diable ! pensa M. de Nancey, la reine, qui était si agitée tout à l’heure, est 
bien calme maintenant. Que s’est-il donc passé ? 

Comme il sortait, la reine le rappela. 

— Vous demanderez ma litière, dit-elle. 

M. de Nancey retourna auprès du roi. 

Charles IX était vêtu, il avait le manteau sur l’épaule, le toquet en tête, et il 
appuyait sa main gauche sur la garde de son épée. 

— Eh bien, Nancey ? demanda-t-il. 

— La reine m’a chargé de demander sa litière, Sire. 

— Pour aller à Amboise ? 

Nancey sourit : 

— Non, Sire, pour suivre. Votre Majesté au Châtelet. 

— Vive Dieu ! fit le roi, voici que ma mère devient raisonnable, et puisqu’il en 
est ainsi, je lui veux faire une galanterie. Nancey, mon ami, il est inutile que vous 
demandiez la litière de madame Catherine, je lui donnerai une place dans la 
mienne. Allez l’en prévenir. 

M. de Nancey s’inclina et sortit. 

— Messieurs, dit le roi, qui s’approcha de la croisée et jeta un regard dans la 
cour, je crois que personne de mes invités ne veut être pendu... Voyez plutôt... 

La cour du Louvre était en effet encombrée des courtisans qui, la veille, 
assistaient au jeu de la reine. 



Allons ! ajouta le roi. 


Crillon et Pibrac s’effacèrent. Le roi sortit de sa chambre, traversa les grands 
appartements, frappa du revers de la main sur la joue du page Gautier, qu’il 
affectionnait, descendit en fredonnant un air de chasse, et lorsqu’il fut dans la 
cour il leva la tête. 

Le temps était superbe, le ciel, d’un bleu d’azur sans nuages, était inondé des 
rayons du soleil. 

Alors le roi se retourna vers Crillon. 

— Duc, lui dit-il, nous sommes en retard de trois jours. 

— Comment cela, Sire ? 

— Si nous étions plus vieux de trois journées, au lieu d’aller au Châtelet, nous 
irions à la place de Grève. Il fait un temps superbe pour une exécution, et je 
crains qu’il ne pleuve le jour où René sera rompu. 

En disant cela, le roi vit madame Catherine qui descendait, appuyée sur le bras 
de sa fille, la princesse Marguerite. 

Il alla vers elles et les salua. 

— Ah ! Sire, murmura la reine-mère, vous êtes cruel. 

Le roi ne répondit pas, mais il offrit son poing à la reine. 

— Venez, madame, lui dit-il. 

Et il la conduisit à sa litière. 

Tandis que le roi et les deux princesses y montaient, les gentilshommes se 
rangeaient aux deux côtés, et parmi eux Catherine aperçut Henri et Noë. 

Henri lui adressa de nouveau son mystérieux sourire qui l’avait tant réconfortée 
la veille. 

Le cortège se mit en route et prit le chemin du Châtelet. 

Durant le trajet, le roi se montra d’une humeur railleuse et charmante, et comme 
la litière passait sur le pont au Change, il dit à la reine : 

— Après tout, madame, je conçois que vous ayez eu quelque affection pour 



René, attendu qu’il était assez bon sorcier, dit-on, et qu’il faisait les cartes avec 
une habileté sans pareille... 

— Ah ! Sire, ne raillez pas... 

— Mais, continua le roi, je vous veux consoler... 

Il s’arrêta un moment et sourit de son cruel sourire. 

— On m’a parlé, reprit-il, d’un bohémien qui fait merveille en ce moment sur ce 
pont que nous traversons. Tous les jours il a un auditoire de plus de cent 
badauds. Il lit, dit-on, dans les astres comme vous lisez dans votre missel, vous, 
madame, et je veux l’attacher à votre personne... Je lui baillerai des lettres 
patentes et je le ferai noble homme... 

— Sire... je vous en supplie !... balbutia la reine, que cette ironie accablait. 

— Bah ! fit le roi, je gage que, dans quinze jours, quand vous aurez goûté des 
prédictions de Candelare, c’est le nom du bohémien, vous ne songerez plus à 
René. 

La litière s’arrêtait en ce moment devant le Châtelet. 

Sur la porte du sombre édifice, Catherine et la princesse aperçurent d’abord 
messire de Fouronne, le gouverneur, qui venait recevoir le roi. 

Puis auprès de lui trois hommes d’aspect sinistre dont les casaques annonçaient 
suffisamment la profession. 

C’étaient M. de Paris et ses deux aides. 

— Madame, dit Charles IX, je vous présente les confesseurs de votre protégé. 

La reine ne put réprimer un frisson ; mais presque aussitôt elle vit apparaître 
derrière les exécuteurs un homme vêtu d’une longue robe noire. 

Cet homme avait, comme Henri, un mystérieux sourire aux lèvres, et ce sourire, 
plus puissant encore que celui du sire de Coarasse, rassura complètement 
madame Catherine. 

L’homme à la robe noire n’était autre que le président Renaudin, le juge 
interrogateur. Le roi, donnant toujours le poing à Catherine et suivi des 
courtisans qui l’avaient accompagné, se fit conduire à la salle de torture. 



Par ses ordres, M. de Fouronne avait fait dresser des bancs et des chaises autour 
des murs. 

Au milieu se trouvait un fauteuil dans lequel Charles IX s’assit. 

— Messieurs, dit-il en se couvrant, je crois que la séance sera longue et je vous 
engage à vous asseoir. 

Madame Catherine était fort pâle, et son œil s’attachait avec une sorte d’effroi 
sur les instruments de torture. 

Henri avait trouvé moyen de se glisser derrière le siège de Marguerite. 

La princesse lui avait déjà envoyé plusieurs sourires. 

Quand elle le sentit auprès d’elle, elle se pencha vers lui. 

— Ma mère serait moins émue, lui dit-elle bien bas, si on appliquait la torture à 
un de ses enfants. 

— Cependant, répondit Henri, elle a la certitude de le sauver... 

— Renaudin l’a promis. 

— Et il tiendra sa promesse, soyez-en sûre. 

— Oui, mais on va tenailler René... Il ne peut empêcher cela. 

— Qui sait ? fit Henri. 

Précisément le roi disait : 

— Monsieur de Fouronne, faites amener le patient ; il est temps de commencer. 

Le sire de Fouronne se tourna vers le lansquenet qui se trouvait en faction à la 
porte et lui fit un signe. 

À ce signe, le lansquenet frappa trois coups sur le sol avec le bout de sa 
hallebarde. 

Au bruit, la porte s’ouvrit et René parut entre deux soldats. 

Le Florentin avait les mains liées derrière le dos, et une chaîne d’un pied de 
longueur, qui lui attachait les chevilles, ne lui permettait de marcher qu’à petits 
pas. 



René était fort pâle, il paraissait se soutenir à peine, et il manifesta un grand 
effroi en apercevant le roi et sa nombreuse suite ; puis il vit Catherine, et la 
présence de la reine sembla lui donner quelque courage. 

— Couchez le patient sur le chevalet, monsieur de Paris, dit le président 
Renaudin, on va recommencer l’épreuve de l’eau. 

Et tandis que le bourreau s’emparait du malheureux parfumeur, le juge s’assit 
devant une petite table et prit une plume pour recueillir les aveux du patient. 

— Je suis innocent ! cria René, je suis innocent ! 

Le roi fit un signe. 

— Allez ! monsieur de Paris, dit-il. Faites boire ce drôle qui crie par avance. 

Un des aides du bourreau assujettit la tête de René sur le chevalet, tandis que 
l’autre lui introduisait l’entonnoir dans la bouche. 

René se débattit, mais il avala trois grandes pintes. 

Catherine, émue, détourna la tête. 

— Quelle barbarie ! murmura-t-elle. 

— Madame, répondit le roi, c’est de l’eau de Seine, on l’a filtrée, elle est fort 
pure... 

Les courtisans ne purent y tenir, ils se prirent à rire. 

René secouait le chevalet et cherchait à broyer l’entonnoir avec ses dents. 

— Sire, dit le bourreau, l’eau ne lui arrachera aucun aveu, mais... le feu... 

— Eh bien, maître Caboche, dit Charles IX, brûlez la main droite de ce drôle, en 
ce cas. 

Mais tandis qu’on détachait René du chevalet, le président Renaudin prit à son 
tour la parole. 

— Sire, dit-il, puisque René nie si énergiquement, il y a peut-être un moyen de 
savoir la vérité. 


Ah ! ah ! 



— René avait des complices. 

— Qu’en savez-vous ? demanda Charles IX. 

— On a arrêté il y a deux jours, poursuivit naïvement le président Renaudin, un 
voleur du nom de Gascarille. 

René laissa échapper un geste de surprise. 

Ce geste fut mal interprété par le roi. 

Charles IX s’imagina que la surprise de René était de la terreur. 

— Eh ! dit-il, notre drôle pâlit... Voyons, maître Renaudin, qu’est-ce que ce 
Gascarille ? 

— Un voleur que le grand prévôt a condamné pour vol à être pendu. 

— Et vous pensez qu’il est complice de René ? 

— Je le crois. 

— Sur quoi basez-vous votre opinion ?... 

— Gascarille est dans le même cachot qu’un autre voleur qui remplit au Châtelet 
l’office de mouton. 

— Plaît-il ? fit le roi. 

— Sire, dit Renaudin, on appelle mouton un prisonnier qui questionne 
adroitement les autres, les fait jaser et révèle ensuite aux juges ce qu’il a pu 
surprendre de leurs secrets. 

— Bon ! dit Charles IX, je comprends ; continuez, maître Renaudin. 

Le président poursuivit : 

— Gascarille a dit au mouton : « Ce pauvre messire René le Florentin n’a pas de 
chance ; il va payer pour moi ; tandis qu’on se contentera de me pendre, il sera 
rompu vif. » 

— Ah ! dit le roi, Gascarille a dit cela ? 


— Oui, Sire. 



— En ce cas, il était complice... 

— C’est probable... 

— Eh bien, on va brûler la main droite de René d’abord... 

René frissonna et jeta autour de lui son regard de bête fauve... 

— Puis, continua le roi, tandis que Catherine, pâle et frémissante, se soutenait à 
peine, s’il n’avoue pas, on fera usage des coins... et enfin on le tenaillera... 

— Et s’il s’entête à ne pas avouer ?... 

— Alors vous enverrez quérir Gascarille, et on lui donnera la question. 

— Sire, dit Renaudin, Votre Majesté me permettrait-elle un avis ? 

— Parlez... 

— C’est aujourd’hui que le parlement doit s’assembler pour juger René, si 
toutefois René avoue... ou, ce qui revient au même, si, par son complice 
Gascarille, on sait la vérité. 

— Sans doute, eh bien ? 

— Si on brûle la main droite comme on a brûlé la main gauche, il sera 
impossible au condamné de tenir un cierge en s’en allant à l’échafaud. 

— C’est juste, dit le roi. Alors, passons aux coins tout de suite. 

— Mais, dit encore le président Renaudin, si René est condamné aujourd’hui, on 
le pourra exécuter demain. 

— Certainement. 

— Et ce serait d’un bien plus grand exemple pour le peuple, qui est exaspéré de 
l’assassinat de la rue aux Ours, que le condamné s’en allât à l’échafaud pieds 
nus, un cierge à la main, après avoir fait amende honorable au parvis Notre- 
Dame. 

— Je suis de votre avis, maître Renaudin. 

— Si on fait usage des coins, il ne pourra marcher. 

— Ah ! diable ! murmura le roi. Eh bien, en ce cas, envoyez quérir Gascarille. 



Catherine et René respirèrent. 

Crillon se pencha à l’oreille de M. de Pibrac. 

— Hum ! lui dit-il avec une rude franchise de soldat, je crois que le roi se laisse 
attraper... Ce juge m’a l’air d’un rusé compère... et... 

Crillon n’acheva pas, mais il regarda la reine, et il lui sembla que l’œil de 
Catherine brillait de joie. 

— Le roi est roulé ! pensa-t-il. 



Chapitre 41 


Il y eut un vif mouvement de curiosité parmi les assistants, lorsque le roi eût 
ordonné d’introduire Gascarille et de lui appliquer la question. 

On posa de nouveau René contre le mur. 

Le Florentin, tout en rendant l’eau par gorgées, continuait à promener son regard 
féroce et louche sur tous ces hommes que le roi avait conviés à son supplice. 

Et certes, ceux-ci étaient si convaincus maintenant que le Florentin était un 
homme perdu, qu’ils avaient calmé leur terreur ; mais s’ils eussent pu penser un 
seul moment qu’il pouvait encore échapper au sort qui l’attendait, ils se fussent 
montrés beaucoup moins rassurés, tant était grande l’épouvante qui s’était 
attachée si longtemps au nom du parfumeur. 

Le roi ayant ordonné d’aller quérir le voleur Gascarille, messire de Fouronne 
s’était empressé de donner des ordres. 

Quelques minutes s’écoulèrent pendant lesquelles chacun garda le silence. 

Seul, le duc de Crillon marmottait quelques mots inintelligibles entre ses dents. 
Le roi se tourna vers lui. 

— Que dites-vous donc, duc ? demanda-t-il. 

— Moi, Sire ! répondit Crillon, je dis que je voudrais bien être le roi pendant une 
heure. 

— Et pourquoi cela, duc ? 

— Parce que je laisserais Gascarille tranquille dans son cachot. 

— Ouais ! fit le roi. Sur quoi donc basez-vous votre avis, duc ? 

— Votre Majesté me permet-elle d’exprimer mon opinion ? 

— Mais sans doute ; parlez, duc. 

Renaudin et la reine fixèrent un regard inquiet sur Crillon. 

René frissonna jusqu’à la moelle des os. 



— Sire, reprit Crillon, il m’est avis que la condamnation de René le Florentin 
sera d’un très-bel exemple pour le peuple de Paris... 

— C’est mon avis aussi, duc. 

— Le supplice de René prouvera aux Parisiens la justice de Votre Majesté, en 
leur montrant que la reine-mère sait faire des sacrifices et renoncer à protéger un 
homme désormais indigne de sa bienveillance. 

La reine jeta au duc un regard empoisonné comme les parfums du Florentin. 
Crillon supporta ce regard et continua fort tranquillement : 

— Si Gascarille avait assassiné le bourgeois de la rue aux Ours, lui tout seul, on 
pendrait Gascarille tout simplement et le peuple de Paris ne s’en préoccuperait 
pas davantage. Mais René le Florentin, René l’empoisonneur du pont Saint- 
Michel, René dont le nom a fait trembler tous les gentilshommes de la cour de 
Votre Majesté, excepté moi pourtant, fit le duc avec un sourire dédaigneux, René 
devient un morceau friand à servir en place de Grève. 

— Duc, interrompit Charles IX, qui ne savait point encore où Crillon en voulait 
venir, cela ne me dit point pourquoi vous voulez laisser Gascarille en son cachot. 

— Ah ! voici, répondit le duc. Si Gascarille a trempé dans l’assassinat, comme 
René il sera rompu, n’est-ce pas ? 

— Naturellement. 

— Voilà ce que je ne voudrais pas. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, Sire, dit Crillon, quand j’ai un fin morceau de venaison pour mon 
dîner, comme un cuissot de chevreuil, ou une hure, ou bien encore une bisque de 
perdreaux, je me soucie peu de manger un plat de haricots ou de lentilles. 


























































— Eh ! dit le roi, vous êtes un gourmet, mon cher duc. 

— Pour moi et pour les Parisiens, poursuivit le duc, René est le morceau de 
venaison, Gascarille représente le plat de lentilles. 

Le roi éclata de rire, les courtisans l’imitèrent et le bourreau lui-même en fit 
autant. 

— Diable ! murmura Henri à l’oreille de Marguerite, cet entêté de Crillon est 
capable de déranger et de renverser les savantes combinaisons du président 
Renaudin et de la reine-mère. 

Catherine, en effet, était d’une pâleur mortelle et les cheveux de René se 
hérissaient. Le président Renaudin était aussi fort mal à son aise. 

Si on n’interrogeait pas Gascarille, René était perdu. 

— Voyons, dit le roi, achevez, duc. 

— Eh bien ! moi, Sire, dit Crillon, si j’étais le roi, je ferais rompre René tout 
seul. Je servirais le cuissot de chevreuil aux Parisiens et je ne voudrais pas leur 
en gâter le goût par des lentilles. 

Les plaisanteries du duc avaient quelque chose de lugubre au milieu de cette 
salle de torture, parmi ces instruments de supplice, en présence du bourreau et du 
juge. 

Il y eut un moment de terrible anxiété pour René, le juge et la reine-mère. 

Mais le roi riant toujours : 

— Eh bien, duc, dit-il, je vais tâcher de tout concilier, et je vais vous rendre 
comparaison pour comparaison. 

— J’écoute, Sire, murmura le duc inquiet à son tour. 

— Supposez que, le lendemain du jour où vous aurez dîné d’un cuissot ou d’une 
bisque, vous n’ayez plus que des lentilles, que ferez-vous ? 

— Je mangerai des lentilles, Sire. 

— Eh bien, le peuple de Paris fera de même. 


Comment cela, Sire ? 



— René sera rompu tout seul d’abord, ce sera le chevreuil ; puis, huit ou dix 
jours après, on rompra Gascarille, qui sera le plat de lentilles. Après le carnaval, 
le carême. 

Crillon se mordit les lèvres. 

— Il en sera comme Votre Majesté voudra, dit-il. 

En ce moment, la porte des patients s’ouvrit, et Gascarille appamt entre deux 
soldats. 

René et la reine respirèrent. Le président Renaudin éprouva un notable 
soulagement. Gascarille était un grand garçon de vingt-huit ans, beau et fort, 
bien découplé, à la mine intelligente, au regard effronté. Le roi le trouva si bien à 
son goût qu’il dit au duc : 

— Peste ! voilà pour vos bons Parisiens un plat de lentilles fort convenable, 
Crillon ; mon ami. 

Puis il regarda Gascarille. 

— Ça, drôle, lui dit-il, tu vois ce chevalet, ces coins, ce brasier, ces petites 
chaussures qui brisent le pied... Qu’en dis-tu ? 

— Je connais tout cela, Sire, répondit Gascarille avec une aisance parfaite ; j’ai 
subi la torture à Orléans il y a quatre ans à peu près. 

— Et tu as avoué, j’imagine ? 

— Rien, Sire, rien absolument. J’avoue de bonne volonté, si cela me convient ; 
mais M. de Paris que voilà... 

Et Gascarille salua le bourreau. 

— M. de Paris, dit-il, me calcinerait les mains, me couperait les os et me 
tenaillerait les mamelles, que, si j’avais mis dans ma tête de ne point parler, je ne 
parlerais pas. 

— Ah ! ah ! fit le roi. 

— Gascarille, dit sévèrement le président Renaudin, vous oubliez que vous êtes 
en présence du roi. 

— Dieu m’en garde ! répondit Gascarille, mais comme je suis condamné à 



mourir, je crois avoir mon franc-parler. 

— Eh bien, qu’il parle ! dit le roi. L’assurance de ce drôle me plaît ! 

— Sire, dit Gascarille, qui jeta un regard moqueur sur René, je devine pourquoi 
j’ai l’honneur d’être en présence de Votre Majesté. 

— Ah ! tu devines ? 

— Le mouton aura jasé, et il s’agit de la petite affaire de la rue aux Ours. 

— Précisément, mon garçon, et c’est pour que tu nous racontes la vérité là- 
dessus qu’on te va faire avaler quelques pintes d’eau. 

— C’est inutile, Sire, dit Gascarille. 

— Pourquoi cela ? Est-ce que tu vas parler tout de suite ? 

— Cela dépend. 

— Hein ? fit le roi. 

— Je suis condamné à être pendu, reprit Gascarille, et je me suis résigné à cela. 
C’est un mauvais moment à passer, mais il est court... tandis que, si je 
m’avouais coupable de l’assassinat de la me aux Ours, je serais rompu comme 
messire René. 

— Alors tu nies ? 

— Oh ! pardon, Sire, je ne dis pas cela. Seulement, si Votre Majesté me fait 
donner la torture, je ne dirai rien... tandis que... si elle me faisait une 
promesse... 

— Bah ! fit le roi en riant, je gage que le drôle va demander sa grâce. 

Gascarille sourit avec résignation. 

— Je ne suis pas ambitieux, dit-il, et j’ai du reste pris mon parti de la potence. 
Donc, si Votre Majesté me voulait promettre que, quelque crime que j’aie 
commis, on se contentera de me pendre... 

— Tu parlerais ? 

— Oui, Sire. 



Le roi se tourna vers Crillon. 


— Après tout, dit-il, les Parisiens pourront bien se contenter d’avoir leurs 
lentilles à l’huile, au lieu de les avoir au beurre : qu’en pensez-vous, duc ? 

— Sire, je suis du pays de la bonne huile et j’ai un grand mépris pour le beurre, 
répondit Crillon. 

— Drôle ! dit le roi en regardant Gascarille, remercie M. de Crillon, il vient 
d’opter pour toi, tu seras pendu. 

— Quoi qu’il arrive et que je puisse révéler ? demanda le tire-laine. 

— Oui, dit le roi, je t’en donne ma parole de gentilhomme. 

— Alors, répondit Gascarille, Votre Majesté peut renvoyer M. de Paris, nous 
n’avons plus besoin de lui. 

— Parle, dit le roi. 

Gascarille promena autour de lui un regard assuré et commença ainsi : 

— Je vais vous conter comment l’affaire de la rue aux Ours est arrivée. Messire 
René que voilà était en assez bons termes avec madame Loriot, la femme de 
l’argentier. 

René fit un nouveau geste de surprise et Henri étouffa un cri. 

Le président Renaudin regarda sévèrement René, et René comprit... 

Gascarille continua : 

— Messire René connaissait un lansquenet de mes amis appelé Théobald. 
Théobald et moi nous avions fait plus d’un bon coup ensemble. Quand 
l’argentier était sorti et que maître René était chez la belle, Théobald faisait le 
guet dans la rue. 

Un jour Théobald me rencontra et me dit : 

« L’argentier est riche comme le roi ; si nous pouvions mettre la main sur son 
coffre ? 

« — C’est difficile, répondis-je. 

« — Il sort tous les soirs. C’est l’heure où René va voir l’argentière. 



« — Ah ! ah ! Eh bien, il faut en parler à René. 

« — Non, me dit Théobald, René enlève ce soir l’argentière. 

« — Où la conduit-il ? 

« — Je ne sais. 

« — Alors que veux-tu faire ? 

« — Il faut tuer l’argentier quand il passera sur le pont Saint-Michel, et nous lui 
prendrons la clef de sa maison. 

« — Bon ! et ensuite ? 

« — Puisque l’argentière et René n’y seront pas... 

« — En es-tu sûr ? 

« — C’est Godolphin qui me l’a dit. » 

— Godolphin, observa Gascarille, c’était le fils adoptif de René. 

— Après ? fit le roi qui ne voyait point encore comment René intervenait dans le 
meurtre de Samuel Loriot. 

— Godolphin, que nous guettions en même temps que le bourgeois Loriot, 
poursuivit Gascarille, sortit vers dix heures de la boutique ; il portait la dague de 
son maître chez le rémouleur. 

— Hein ? fit le roi. C’est donc vrai ? 

— Godolphin avait la dague dans sa poche ainsi que deux clefs. L’une de ces 
clefs était celle que l’argentière avait confiée à René. René l’avait donnée à 
Godolphin pour qu’il allât prévenir l’argentière qu’elle ne l’attendît point ce soir- 
là comme c’était convenu, mais que le lendemain il serait à minuit au coin de la 
me Mauconseil avec des chevaux et l’enlèverait. 

Gascarille s’arrêta pour reprendre haleine. On l’avait écouté avec une vive 
attention. 

— Après ? fit le roi impatient. 

— Théobald me fit un signe, nous nous comprîmes et nous entraînâmes 
Godolphin au bord de la rivière, puis je le saisis à la gorge, et tandis que 



Théobald lui prenait la dague et les deux clefs, je l’étranglai et je le jetai à l’eau. 

« — Maintenant, me dit le lansquenet, nous avons la clef de la maison de Loriot 
et la clef de la boutique de René, cela nous servira. Nous allons nous débarrasser 
du bourgeois, puis nous irons trouver l’argentière et nous lui dirons que nous 
venons de la part de René, à la place de Godolphin. » 

— Une heure après, nous tuâmes Loriot... 

— Comment !... dit le roi, et... René ?... 

— Attendez, Sire ! dit Gascarille impassible ; vous allez voir... 

Nous avions perdu un peu de temps, et nous n’arrivâmes que passé minuit rue 
aux Ours. 

L’argentière, qui n’avait pu voir Godolphin, puisque nous l’avions noyé, était 
sortie pour rejoindre René. Avec la clef que nous avions prise à Godolphin, nous 
pénétrâmes dans la maison. 

Mais le vieux juif, qui ne nous connaissait pas, ne voulut rien entendre quand 
nous lui dîmes que nous venions de la part de René. 

— Vous êtes des voleurs ! s’écria-t-il. 

Théobald le tua d’un coup de dague. 

La servante accourut, et il la tua pareillement. Puis nous fouillâmes la maison de 
fond en comble, et nous ouvrîmes le coffre-fort : il était vide, sauf une poignée 
de pistoles. 

Ce n’était pas la peine de partager. Comme Théobald se baissait, je pris la dague 
de René et je la lui plantai dans le dos. 

— Mais, s’écria le roi, pâle de colère, que faisait donc René pendant ce temps ? 

— Il travaillait au Louvre avec la reine, répondit froidement Gascarille. 

— C’est vrai ! dit la reine, qui jeta un cri de triomphe. 

— Ainsi, René est innocent ?... 

— Oui, dit Gascarille. 

Il passa comme un frisson dans la salle de torture, et tous les visages pâlirent. 



Le roi sembla frappé de stupeur. 

— Ainsi... répétait-il, il est innocent ? 

— Je le jure ! s’écria Gascarille. 

M. de Crillon, pâle de rage, mordait sa moustache ; les courtisans étaient 
épouvantés. 

Seuls René et la reine triomphaient. 

Charles IX jeta à sa mère un regard étrange et terrible. 

— Madame, lui dit-il, si René est innocent, c’est un grand malheur ; s’il est 
coupable, vous avez bien joué votre partie... Mais... j’aurai ma revanche ! 

Et le roi se leva furieux et dit aux courtisans qui l’avaient accompagné : 

— Venez, messieurs, suivez-moi ! 

Puis, quand il fut sur le point de franchir le seuil de la salle de torture, il se 
retourna et dit au président Renaudin : 

— Puisque cet homme est innocent, faites-le mettre en liberté ; et, quant à 
l’autre, pendez-le haut et court sur l’heure, monsieur de Paris. 

Une heure après, M. de Paris, c’est-à-dire le bourreau, conduisait Gascarille en 
place de Grève. 

Gascarille, confiant en la promesse de la reine et du président Renaudin, 
regardait le bourreau en souriant, et il marchait auprès de lui du pas d’un homme 
qui s’en va à une noce ou à l’enterrement d’un oncle dont il hérite. 

— Il fera mal le nœud, il a reçu des ordres, pensait-il. Dans quelques heures, 
j’aurai rejoint Farinette. 

Ce qui achevait de confirmer les espérances de Gascarille, c’est que le président 
Renaudin s’était approché de lui au moment où il sortait du Châtelet pour 
marcher au supplice, et lui avait glissé un rouleau d’or dans la main. 

— Mets cela dans ta poche, lui avait-il dit ; tu le porteras toi-même à Farinette ce 
soir. Caboche a le mot, il fera son nœud en conséquence. Sois tranquille... 

Et Gascarille s’en alla fort gaiement en place de Grève. 



On ne s’attendait pas dans Paris à cette rapide exécution ; la place était presque 
déserte. À peine Gascarille vit-il une centaine de badauds se grouper auprès de la 
potence. 

— Mon garçon, lui dit le bourreau, tu n’as pas de chance... la chose va se passer 
presque en famille. 

— Farceur ! dit le tire-laine. 

Maître Caboche lui passa la corde autour des reins. 

— Est-elle solide, au moins ? demanda Gascarille. 

— Très-solide, répondit le bourreau. 

Puis il lui fit mettre le pied sur le premier degré de l’échelle. 

— Allons ! monte, dit-il : dépêchons-nous. 

Gascarille monta et arriva en haut de l’échelle. Le bourreau était derrière lui et 
préparait la petite corde. 

— Voilà ! lui dit-il en la lui passant au cou. 

— Mais que faites-vous donc ? s’écria Gascarille ; êtes-vous fou ? 

— Que chantes-tu là, mon garçon ? 

— Le nœud est coulant... au lieu d’être arrêté. 

— Eh bien ! comment veux-tu donc que je t’étrangle, dit le bourreau, si le nœud 
n’est pas coulant ? 

— Mais vous savez bien que... fit Gascarille inquiet. 

— Je ne sais lien. 

— Vous devez me pendre pour rire... 

— Hein ! dit le bourreau, qui donc t’a conté cette sornette, mon garçon ? 

Et disant cela, il le poussa dans le vide et lui sauta sur les épaules. 

Gascarille se trouva pendu pour tout de bon, et la reine n’avait point tenu sa 
promesse... 




Chapitre 42 


Une énorme stupeur avait régné tout le jour dans le Louvre. 

Le dénouement imprévu de l’affaire de René avait répandu parmi les courtisans 
une consternation générale. 

René relâché faute de preuves, René hors de prison devenait d’autant plus 
terrible qu’il sortait altéré de vengeance. 

Le roi, furieux mais impuissant, s’était enfermé chez lui, dans cette pièce qu’on 
appelait son cabinet, et il en avait défendu la porte. 

Madame Catherine était rentrée au Louvre la tête haute, l’éclair dans les yeux. 

Tous ceux qui s’étaient réjouis plus ou moins hautement commençaient à 
trembler. 

M. de Pibrac rencontra, une heure après le retour du Châtelet, le duc de Crillon 
qui, en proie à un accès de rage indicible, se promenait dans la cour du Louvre et 
ne parlait de rien moins que de souffleter René s’il le rencontrait, pour le forcer à 
se battre avec lui. 

— Monsieur le duc, lui dit le capitaine des gardes, je vais vous donner un 
conseil. 

— Qu’est-ce ? fit le duc. 

— Vous avez une fort belle terre en Provence et un hôtel à Avignon dont on dit 
des merveilles. 

— Eh bien ? 

— À votre place, j’irais voir par moi-même si mes récoltes s’annoncent bien et 
si mon hôtel n’a pas besoin de réparations. 

— Vous moquez-vous ? 

— La bête fauve est lâchée... 

— Bah ! dit Crillon, si elle vent à moi, je lui tordrai le cou... 

— Monsieur le duc, murmura le prudent Gascon, le roi n’a pu en venir à bout. 



— Mais moi... 

— Oh ! vous, je gage qu’avant trois jours vous aurez goûté de quelque potage 
qui vous procurera des maux d’estomac et des douleurs d’entrailles. 

M. de Crillon haussa les épaules. 

— Tenez, dit-il, je vais faire un serment devant vous. 

Pibrac le regarda. 

— Je jure, dit le duc, de ne boire que de l’eau et de ne manger, à Paris, que des 
œufs à la coque jusqu’à ce que j’aie tordu le cou à René. 

M. de Pibrac secoua la tête. 

— Morbleu ! murmura le duc, je vais voir le roi et je lui dirai ma façon de 
penser. 

— Prenez garde ! 



































































— À quoi donc ? 

— La reine-mère s’y trouve déjà. 

— Chez le roi ? 

— Chez le roi, répéta lentement Pibrac. 

— Eh bien ! qu’importe ! 

Et le loyal Crillon s’en alla gratter à la porte du cabinet du roi. 

Le page Raoul était dans l’antichambre. 

— Le roi ne veut recevoir personne, dit-il. 

— Il me recevra, moi. 

— Je vais lui dire que vous attendez, monsieur le duc. 

Raoul entra et Crillon entendit la voix aigre du roi qui disait : 

— Dis à M. de Crillon que j’ai mal à la tête et ne puis lui donner audience. 

— Oh ! murmura le duc, ivre de colère, la reine m’a prévenu... le roi est trop 
faible. 

Et le duc s’en alla mordant sa moustache et traversa plusieurs salles où des 
gentilshommes, la mine allongée, s’entretenaient à voix basse. 

— La reine est chez le roi, disait-on, René va venir au Louvre. Gare à nous ! 

— Moi, disait un gentilhomme picard, je vais faire un tour à Amiens et je 
couperai ma barbe au retour. J’ai eu le malheur de rire ce matin. 

— Moi, ajoutait un autre, je vais demander un congé au roi, et, s’il me refuse, je 
ne sortirai plus qu’avec une cotte de mailles. 

M. de Crillon s’était arrêté pour écouter tout cela, et il haussait les épaules. 

— Tas de trembleurs ! dit-il, je vais faire ce que ni le roi ni le bourreau n’ont pu, 
je vais m’établir sous la grande porte du Louvre, et quand René viendra, je lui 
tordrai le cou ! 

Et Crillon, comme il le disait, descendit dans la cour et s’assit tranquillement sur 



une borne sous la voûte de la porte principale, et il attendit. Mais il y était depuis 
une heure à peine, et René n’avait point encore paru, lorsque M. de Pibrac vint à 
lui d’un air mystérieux. 

— Ah ! dit le duc en le voyant, vous venez me quérir de la part du roi ? 

— Non, monsieur le duc. 

— Qu’est-ce donc alors ? 

— C’est le roi qui m’envoie avec un message. 

— Quel est-il ? 

— Le roi vous prie de monter à cheval. 

— Bon ! dit le duc. 

— Et de vous en aller à Avignon, où il vous transmettra de nouveaux ordres. 

— Harnibieu ! s’écria Crillon, est-ce une disgrâce ? 

— Je le crains, murmura le prudent capitaine des gardes ; c’est mieux que cela 
même, c’est un exil ! 

Le loyal Crillon se prit à jurer comme un païen. 

— Monsieur le duc, ajouta Pibrac, convenez que je vous donnais tout à l’heure 
un bon conseil. 

— Morbleu ! s’écria Crillon, puisque le roi m’exile, j’obéirai ; mais avant de 
partir, je tordrai le cou à René. 

— Hélas ! dit M. de Pibrac, voilà encore une chose impossible. 

— Oh ! nous verrons bien... 

— Car le roi m’a commandé, acheva le capitaine des gardes, d’obtenir de vous 
votre parole d’honneur que vous monteriez à cheval sur-le-champ. 

— Ah ! fit le duc, et si je refusais ? 

— Alors, monsieur le duc, je vous demanderais votre épée. 

La colère de Crillon, au lieu d’éclater, tomba tout à coup. 



— Mon pauvre ami, dit-il, vous aviez raison tout à l’heure, l’air de Paris ne me 
vaut rien désormais. Je n’ai que faire à la cour d’un roi faible et fantasque, et je 
m’en retourne dans mes terres. Le soleil de Provence vaut mieux que celui du 
Louvre. Pauvre roi !... 

Et M. de Crillon s’en alla faire ses valises et ne songea plus à René. 

Comme il quittait la grande porte du Louvre, Henri de Navarre en franchissait le 
seuil. 

— Hé ! Pibrac, cria-t-il. 

M. de Pibrac n’avait point aperçu le prince et, marchait tristement. 

Il se retourna, aperçut Henri, et vint à lui. 

— Monseigneur, lui dit-il tout bas, je viens de donner un excellent conseil à 
M. de Crillon. 

— Vraiment ? 

— Je lui ai conseillé d’aller respirer l’air pur et contempler le ciel bleu du Midi. 

— Et pourquoi cela ? 

— Par la même raison que je vais vous dire : monseigneur, voici la saison 
favorable pour chasser le coq de bruyère. Si vous alliez faire un tour dans nos 
montagnes du Béarn... 

— Mon cher Pibrac, répondit Henri en riant, il n’y a décidément que Crillon et 
moi qui n’ayons pas peur de René. 

— C’est un tort, monseigneur. 

— Mais René a plus besoin de moi que de la reine, poursuivit le prince, et vous 
verrez qui de nous doit craindre l’autre. 

— Il ne faut plus compter sur l’appui du roi, dans tous les cas. 

— Bah ! fit Henri. 

— Madame Catherine l’a ensorcelé en moins d’une heure. Ah ! il ne s’agit plus 
de rouer René et d’exiler la reine. Bien au contraire. 


— Que s’est-il donc passé ? 



— Je ne sais... mais... le roi a exilé M. de Crillon. 


— Ceci est par trop fort ! murmura Henri. 

— Et je commence à croire que René est véritablement sorcier. 

— Je le suis plus que lui, vous verrez... Bonsoir, Pibrac. 

— Où donc allez-vous, monseigneur ? 

— Chez la reine-mère. 

— Elle est chez le roi... 

— Eh bien, je l’attendrai. 

Henri avait son idée. Il voulait prévenir René et ne rien perdre de sa réputation 
de sorcier. 

Le prince s’était fait un raisonnement assez juste qui était celui-ci : 

— Madame Catherine, s’était-il dit, a tout mis en œuvre pour sauver René ; mais 
elle doit lui garder rancune des angoisses qu’il lui a causées, de l’humiliation 
qu’elle a subie en voyant le roi demeurer sourd à ses prières. 

Il est possible qu’elle se venge cruellement de l’opposition qu’on lui a faite et 
que sa colère soit terrible pour ceux qui se sont un moment réjouis du sort de 
René ; mais elle va au retour bouder celui-ci et le traiter fort mal. 

Or, depuis hier surtout, mes prédictions se sont, si bien réalisées que je dois être, 
moi, en grande faveur dans l’esprit de madame Catherine. L’important est de s’y 
maintenir, et aux dépens de René. 

Henri s’en alla donc chez la reine-mère. 

Catherine, ainsi que le lui avait annoncé M. de Pibrac, était toujours chez le roi ; 
mais le prince trouva M. de Nancey dans l’oratoire. 

M. de Nancey était radieux, comme les gens dont le parti triomphe. 

Or, comme en toute cette affaire du Florentin, Henri avait paru au mieux avec 
madame Catherine et que la reine-mère avait montré un grand empressement à le 
recevoir, M. de Nancey lui fit un accueil des plus aimables. 

— Sa Majesté est chez le roi, lui dit-il ; mais elle reviendra bientôt, j’imagine. 



Veuillez vous asseoir, monsieur de Coarasse. 

Henri regarda M. de Nancey, et il lui parut que le jeune officier de la reine-mère 
avait de fortes démangeaisons à la langue et ne demandait pas mieux que de 
causer. 

— Voilà qui tombe à merveille, pensa-t-il, car j’ai grande envie, moi, de savoir 
ce qui s’est passé depuis ce matin. 

Et comme le prince savait que le meilleur moyen de faire jaser les gens est de ne 
point les questionner, il s’assit et leva les yeux au plafond en homme amoureux 
de l’architecture. 

— D’où venez-vous donc, monsieur de Coarasse ? lui demanda Nancey. 

— De mon hôtellerie, monsieur. 

— Vous nous avez quittés, je crois, en sortant du Châtelet ? 

— Oui, monsieur, cette cérémonie de la torture n’avait rien de divertissant, je 
vous jure. 

— Je suis de votre avis. 

— Et elle ne m’a produit d’autre effet que de me donner un grand appétit, que je 
suis allé satisfaire. 

M. de Nancey se prit à sourire. Henri retomba dans son mutisme. 

— De sorte, reprit M. de Nancey après un silence, que vous ne savez rien de ce 
qui s’est passé ? 

— Où cela ? 


— Ici. 

Henri le regarda d’un air naïf. 

— Il s’est donc passé quelque chose ? 

— Oui, monsieur. 

— Ah ! 


— Le roi était furieux, comme vous avez pu le voir ; il avait défendu sa porte à 



qui que ce fût. Il ne voulait voir personne et disait tout haut que la reine l’avait 
joué, mais qu’il se vengerait d’une manière terrible. 

— En vérité ! fit Henri. 

— Tous les gentilshommes de service ont pu l’entendre, et chacun de nous, un 
moment, a cru à un exil de la reine-mère. 

— Mais, dit Henri, il paraît que cela s’est un peu calmé depuis. 

— Beaucoup même. Et savez-vous comment ? 

— Non, certes. 

— Tandis que le roi exhalait sa colère, la reine est entrée ici et elle y a trouvé un 
gentilhomme qui l’attendait comme vous l’attendez en ce moment. 

— Et... ce gentilhomme ? 

M. de Nancey eut un fin sourire : 

— Ce gentilhomme, dit-il, ne savait pas le premier mot de l’affaire de René ; il 
ignorait complètement que la reine-mère fût en disgrâce, et il venait directement 
à elle comme au vrai souverain ; car, ajouta M. de Nancey avec quelque 
insolence, entre nous, c’est le roi qui règne et madame Catherine qui gouverne, 
n’est-ce pas ? 

Henri garda un silence diplomatique. 

— Or, continua Nancey, ce gentilhomme se nommait M. de Duras, et il venait 
d’Angers à franc étrier. 

— Ah ! fit Henri, la course est bonne d’Angers ici. 

— Vous savez que monseigneur le duc d’Alençon est gouverneur de la province 
d’Anjou ? 

— Oui, dit Henri. 

— Or, le duc d’Alençon est le fils bien-aimé de madame Catherine. Elle lui 
donnerait un royaume, si elle en avait un. Justement M. le duc d’Alençon vient 
de découvrir à Angers une conspiration des calvinistes, et il en donnait la 
nouvelle et les détails à madame Catherine dans le message qu’apportait 
M. de Duras. 



Oh ! oh ! fit Henri, je commence à comprendre. 


— Alors la reine s’est emparée du message et elle a couru chez le roi, et elle y 
est pour ainsi dire entrée de force. Que s’y est-il passé ? Je ne puis vous le dire 
au juste, mais on vient de refuser tout à l’heure la porte du roi à M. de Crillon, et 
j’en augure que la reine a fait sa paix avec Sa Majesté. 

— Cela me fait aussi le même effet, monsieur dit Henri. 

En ce moment, madame Catherine entra. 

La reine avait l’œil brillant et le sourire sur ses lèvres. 

À la façon dont elle lui donna sa main à baiser, le prince comprit qu’il était 
toujours en faveur, et il en eut bientôt la certitude, car la reine lui dit : 

— C’est fort heureux que vous soyez venu, monsieur de Coarasse, j’allais vous 
envoyer chercher, j’ai besoin de vous... 

— Diable ! pensa Henri. 

Et le prince s’inclina. 


§ 


Mais avant de dire ce que la reine attendait du prince de Navarre, qu’elle 
persistait à prendre pour le sire de Coarasse, racontons ce qui était advenu chez 
le roi. 

Charles IX, nous l’avons dit, s’était enfermé dans son cabinet en proie à un accès 
de fureur terrible. 

Il n’avait songé à rien moins, tout d’abord, qu’à exiler la reine-mère à Amboise 
et à se dédommager ainsi de la ruine de l’espérance qu’il avait eue de faire rouer 
le Florentin. 

Il tenait même déjà la plume pour signer la lettre d’exil, lorsque la voix de la 
reine-mère s’était fait entendre dans son antichambre. 

— Madame, disait respectueusement, mais d’un ton ferme, un garde en faction à 
la porte, je ne puis vous laisser entrer. 



— Dites au roi qu’il s’agit de la sûreté de l’État et de sa couronne. 

Soit que ces mots, que le roi entendit parfaitement, l’eussent frappé, soit qu’il 
voulût rompre avec sa mère par un éclat, le roi se leva, ouvrit la porte lui-même 
et dit : 

— Entrez, madame. 

— Tenez, Sire, dit la reine, qui semblait avoir repris son assurance dominatrice 
des anciens jours, pendant que vous faites jeter en prison et torturer ceux qui me 
sont fidèles et sont innocents, les prétendus amis de Votre Majesté conspirent, 
pendant que vous m’abreuvez d’humiliations, je veille à votre sûreté. 

— Que dites-vous, madame ? fit le roi légèrement ému. 

— La vérité, Sire. 

— Où donc conspire-t-on ? 

— A Angers, dans le Poitou, en Bretagne... Voyez plutôt ce que m’écrit 
M. d’Alençon, à qui j’avais donné, il y a quinze jours, un premier avertissement. 

En effet madame Catherine, par son dernier message au frère du roi, lui avait 
recommandé, avec une instance toute particulière, de faire surveiller de très-près 
trois gentilshommes de l’Ouest fort connus et très-influents dans le parti 
huguenot. 

On eût dit que Catherine avait flairé la conspiration qui avait pour but, du reste, 
de créer un royaume d’Anjou et d’Angoumois indépendant de la France ; et, 
chose bizarre ! les gentilshommes désignés par la reine étaient précisément dans 
le complot. 

Le duc d’Alençon donnait les plus grands détails et sa lettre commençait ainsi. 

« D’après vos indications, madame... » 

Donc tout le mérite de la découverte revenait à la reine-mère. 

La colère du toi tomba alors comme par enchantement. 

Il voulut prendre la main de la reine-mère et la baiser. 

Mais elle la retira avec fierté et lui dit : 



— Maintenant, Sire, vous me permettrez de sortir et de ne point attendre une 
lettre d’exil. 

— Madame... 

— Je m’exile moi-même et je vais me retirer en Lorraine chez nos parents, les 
princes de la maison de Guise. 

— Y pensez-vous ! s’écria Charles IX, à qui le seul nom de Guise donnait la 
chair de poule. 

— Je renonce à la politique, poursuivit Catherine, et je me retire heureuse 
d’avoir prévenu un grand danger. 

— Mais, madame, s’écria le roi, qui demeura de nouveau persuadé qu’il ne 
pouvait régner seul et que les conseils de sa mère lui étaient indispensables en un 
semblable moment, vous ne m’abandonnerez point ainsi... quand mes 
ennemis... 

— Et que voulez-vous que je fasse en une cour où j’ai dévoré tant 
d’humiliations ? dit la reine. Non, je ne veux pas m’exposer encore aux regards 
de vos courtisans, Sire, qui vous ont vu me refuser la grâce d’un innocent... 

— Eh ! madame, dit le roi, laissons cela, et ne parlons plus de René : 

La reine se leva. 

— Adieu... Sire... 

— Restez, madame... 

— Je ne puis, fit-elle, avec fermeté. 

Et elle répéta en faisant un pas de retraite : 

— Adieu, Sire, Dieu garde Votre Majesté ! 

— Madame, s’écria le roi, si vous avez une grâce à me demander, parlez, mais 
restez... 

La reine parut hésiter. 

— Parlez ! madame, insista Charles IX. 

Un éclair brilla dans l’œil de Catherine. 



— Eh bien ! dit-elle, je resterai, mais à une condition. 

— Laquelle ? 

— C’est que M. de Crillon, cet homme hautain qui a osé me braver, quittera la 
cour. 

Le roi soupira, mais il avait promis, et ce fut pour cela que le loyal serviteur 
reçût, dix minutes après, l’ordre de monter à cheval et de quitter Paris. 

La reine triomphait ! 



Chapitre 43 


Tandis que ces choses se passaient au Louvre, René sortait du Châtelet. 

La bête fauve, prise au piège et parvenant à force de bonds et d’efforts à se 
dégager, donnerait seule une idée exacte de ce que fut René lorsque, le roi et les 
courtisans partis, on lui annonça qu’il était libre. 

Le président Renaudin était demeuré, ainsi que le bourreau et ses aides, dans la 
salle de torture. 

— Déliez M. René, dit Renaudin, et prenez garde de le meurtrir ; il n’a que trop 
souffert déjà. 

René, appuyé contre le mur, était comme abruti. 

En entendant les paroles de Renaudin, il releva la tête et le regarda d’une façon 
étrange. 

Puis, tandis que les exécuteurs lui ôtaient ses liens, il lança sur eux son œil 
sanglant et louche. 

— Oh ! monsieur René, murmura Caboche, qui ne put réprimer un frisson, vous 
devez m’en vouloir beaucoup ; mais, cependant, vous me devez un beau 
cierge... 

René, sombre et farouche, ne répondit pas. 

— Car, acheva le bourreau, j’ai déclaré au roi, par deux fois, que vous ne 
pouviez supporter l’eau plus longtemps. Sans cela vous étiez mort. 

— Je m’en souviendrai en temps et lieu, mon pauvre Caboche, répondit enfin 
René d’une voix qui fit dresser les cheveux sur la tête du bourreau. 

Pour calmer son effroi, M. de Paris s’en alla pendre le malheureux et crédule 
Gascarille. 

Alors René s’approcha en boitant de la table devant laquelle le président 
Renaudin était assis. 

— Vous avez remarqué tout ceux qui riaient ? demanda-t-il. 



— Oui. 

— Ah ! fit René, ils s’en souviendront... et Crillon... 

— Prenez garde ! monsieur René, dit le juge, Crillon est un homme à vous tordre 
le cou. 

René eut un sourire de hyène. 

— Oh ! celui-là, dit-il, ce n’est pas avec ma dague que je l’attaquerai. 

— Avec quoi donc ? 

— C’est mon secret, dit le Florentin. 

Et il s’en alla en boitant et agitant sa main gauche, horriblement brûlée et 
entourée de bandelettes. 

— Le loup est lâché ! murmura le président Renaudin en ricanant. 

René, si souffrant qu’il fût, sortit du Châtelet la tête haute. 

Sur le seuil il trouva le gouverneur, messire de Fouronne. 

— Vous l’échappez belle, lui dit celui-ci. 

René attacha sur lui son œil louche et ne répondit pas. 

— Bête venimeuse ! murmura le gouverneur. 

René sortit altéré de vengeance. 

— Oh ! tous ces gens qui ont ri... dit-il avec rage, comme ils trembleront avant 
peu ! 

Et il s’en allait méditant de terribles représailles. 

Cependant il n’osa point tout d’abord aller au Louvre. 

— La reine doit être irritée, pensait-il. Je vais m’en retourner au pont Saint- 
Michel, j’attendrai qu’elle me fasse demander. 

René était plus que jamais superstitieux. De même que, lorsqu’il s’était cru 
perdu, il avait eu la conviction que Paola profiterait de ce qu’il était en prison 
pour se faire enlever par quelque beau gentilhomme, de même, se voyant libre et 



sauvé, il ne douta pas un moment que sa fille ne fût au Louvre sous la 
sauvegarde de la reine mère. 




















































Il s’en alla donc fort tranquillement au pont Saint-Michel, ne s’étonna nullement 
de voir la boutique fermée, et se servit, pour entrer, de la clef que lui avait 
rendue le président Renaudin. 

Cette clef avait été déposée, ainsi que la dague, sur la table du juge comme pièce 
de conviction. 

Mais comme René reparaissait en plein jour sur le pont, son arrivée produisit 
naturellement une grande sensation parmi les marchands ses voisins. 

Depuis trois jours, le bruit de son arrestation et de la colère du roi s’était si bien 
répandu dans tout Paris, que personne parmi les habitants du pont ne s’attendait 
à le revoir ailleurs qu’en place de Grève. 

Son apparition produisit donc une véritable épouvante. 

On avait jasé sur lui, le croyant perdu ; il avait même été question un moment de 
mettre le feu à sa boutique. 

Les marchands du pont éprouvaient à peu près la même panique que les 
courtisans du Louvre. Mais René ne daigna point y faire attention. 

Il répondit à peine aux profonds saluts dictés par la peur qu’il recueillit sur son 
passage, et il ouvrit fort tranquillement la porte de sa boutique. 

Endurant d’atroces douleurs, il avait cependant marché d’un pas assez ferme, et 
sa main gauche était soigneusement cachée sous son manteau. 

René referma sur lui la porte de sa boutique et monta dans son laboratoire. 

Le Florentin s’était trop occupé de chimie durant sa vie pour n’avoir point des 
baumes et des essences doués de qualités calmantes et curatives. 

Il monta sur un escabeau et atteignit ainsi la dernière étagère d’un vaste bahut 
dont les rayons étaient chargés de fioles et de pots de toute grandeur et de toute 
forme. 

Puis il prit un vase qui contenait un onguent rougeâtre presque liquide. Après 
quoi il débarrassa de ses bandelettes sa main brûlée, et se servant d’un pinceau, il 
la barbouilla avec l’onguent. 

Cela fait, il l’entoura de nouveau avec des bandes de linge. 



— Je serai guéri dans huit jours, pensa-t-il. 

Il ôta sa botte à entonnoir et examina son pied meurtri par le terrible brodequin. 

Ainsi que l’avait annoncé le bourreau, les muscles seuls avaient souffert et les os 
n’étaient point brisés. 

René déboucha une fiole qui renfermait une sorte de vinaigre, et il en versa le 
contenu sur les chairs meurtries, puis il chercha des chaussures larges et souples, 
et y mit son pied, qu’il enveloppa de linge comme sa main. 

— Ceci sera plus long, murmura-t-il ; mais, si ingambes que soient mes ennemis, 
mon pied boiteux ne m’empêchera point de les rejoindre. 

Après cette sourde menace, René redescendit dans sa boutique. 

Mais tout à coup il poussa un cri et son regard demeura cloué au sol, stupide et 
hagard. 

Un objet venait de frapper ses yeux. 

C’était un gant de buffle jaune, un gant comme seuls en portaient les cavaliers et 
les gentilshommes élégants. 

Et la vue de ce gant fut toute une révélation pour René. 

Un homme était entré chez lui ! 

René, le cupide et l’avare, eut un moment une espérance folle, celle d’avoir été 
volé. 

Le comptoir de sa boutique renfermait toujours un peu d’argent... quelques 
pièces d’or. 

Il y courut dans l’espoir que le tiroir en aurait été forcé et qu’on se serait 
introduit dans la boutique après le départ de sa fille. 

Mais le tiroir était intact. Il l’ouvrit et y trouva cinquante pistoles en différentes 
monnaies. 

Le possesseur de ce gant s’était donc introduit chez lui pour un tout autre motif. 
Saisi de vertige, René courut à la chambre de sa fille. 

— Si elle est au Louvre, pensait-il, elle a dû emporter plusieurs vêtements. 



Il ouvrit le cabinet de toilette, y pénétra et jeta un cri. 

Il venait de trouver cette échelle de soie qui avait favorisé les nocturnes 
ascensions de Noë. 

Au même instant on frappa doucement à la porte de la boutique. René espéra que 
c’était Paola. 

Hélas ! Paola était bien loin sans doute. 

René ouvrit et vit apparaître la jolie petite mercière à qui, deux jours auparavant, 
madame Catherine avait adressé plusieurs questions. 

— Que voulez-vous ? lui dit brutalement le parfumeur. 

— Je viens vous parler de votre fille, monsieur René, répondit la mercière. 

— Ma fille ! s’écria le parfumeur, vous savez où elle est ? 

— Non, mais je l’ai vue partir. 

— Quand ? 

— Il y a deux jours. 

— Avec la reine, n’est-ce pas ? avec une dame qui est venue la chercher en 
litière ? 

— Non, dit la mercière. Elle est bien partie en litière, cependant. 

— Avec qui donc ? 

— Avec deux cavaliers masqués, répondit la jeune femme. Une dame en litière 
est venue après, mais mademoiselle Paola était partie. 

René se laissa tomber anéanti sur un siège. On eût dit qu’il voyait apparaître 
devant lui les terribles instruments de la salle de torture. 

Le Florentin avait en ce moment un air si misérable et si abattu, que ses plus 
cruels ennemis en eussent eu pitié. La petite mercière lui alla chercher un verre 
de vin et lui prodigua quelques soins. 

Puis, quand René se fut un peu calmé et eut retrouvé quelque présence d’esprit 
elle lui dit : 



Il paraît, monsieur René, qu’il y a déjà longtemps que... votre fille... 


— Comment ! longtemps ? s’écria-t-il brusquement. 

— Oui... 

— Qu’en savez-vous ? 

— Qu’un beau gentilhomme venait le soir... 

Et la mercière raconta qu’elle avait vu un cavalier entrer vers onze heures du soir 
dans la boutique après avoir frappé deux petits coups. 

— Quel jour avez-vous vu cela ? demanda-t-il. 

— Jeudi dernier. 

René calcula. C’était précisément le jeudi au soir qu’il avait été arrêté par Crillon 
et conduit au Châtelet. 

Le Florentin n’eut plus de doutes alors. 

Ceux qui avaient enlevé ou tué Godolphin étaient les mêmes que ceux qui 
avaient enlevé Paola. 

Alors René, qui une heure auparavant ne songeait qu’à se venger de ceux qui 
l’avaient outragé et raillé, René se sentit plus faible et plus découragé qu’un 
enfant, et il se mit à fondre en larmes. 


§ 


Or, pendant ce temps, le jeune prince de Navarre était chez madame Catherine. 

La reine, en rentrant dans son oratoire, l’avait aperçu et lui avait tendu la main 
en lui disant : 

— J’allais vous envoyer chercher ; j’ai besoin de vous. 

Puis, se tournant vers Nancey, elle lui avait fait un signe. À ce signe, 
M. de Nancey était sorti, laissant Henri seul avec la reine. 

— Que va-t-elle donc me demander encore ? pensait Henri. 



— Monsieur de Coarasse, dit la reine, j’ai une si grande confiance désormais en 
votre science, qu’il faut vous attendre à ce que je vous mande souvent auprès de 
moi. 

Henri s’inclina. 

— Je suis aux ordres de Votre Majesté, dit-il. 

— Je vous ai fait venir, poursuivit Catherine, parce que je désire avoir des 
éclaircissements sur une conspiration qui vient d’être découverte à Angers. 

Bien que Henri fût déjà au courant de la conspiration parce que lui en avait dit 
M. de Nancey, il n’en prit pas moins un air fort naïf. 

— On a conspiré à Angers et à Nantes, poursuivit la reine, contre la sûreté de 
l’État. 

— Diable ! fit Henri. 

— Le duc d’Alençon, mon fils, m’avise bien de cela, il me nomme les chefs, 
mais il ne me donne aucun détail. Et j’ai pensé que vous pourriez me faire des 
révélations curieuses. 

Ceci embarrassait quelque peu notre héros. 

— Madame, dit-il, excusez-moi, mais je ne me suis jamais occupé des choses de 
la politique, et je demanderai à Votre Majesté de m’accorder quelques heures 
pour lui répondre. 

— Pourquoi quelques heures ? 

— Parce que j’ai besoin de consulter des oracles plus sérieux que ceux auxquels 
je m’adresse pour les choses que Votre Majesté me demande d’ordinaire. 

Puis Henri, avec un très-grand sang-froid, regarda le sablier : 

— Il est deux heures de relevée, dit-il ; à huit heures je reviendrai et j’apporterai 
des détails à Votre Majesté. 

La mine du prince était si grave que Catherine n’eut pas un seul moment l’idée 
qu’il pouvait bien se moquer d’elle. 

— Allez, lui dit-elle, je vous attendrai ce soir à l’heure que vous indiquez. 



Henri lui baisa la main et se retira, mais, au lieu de sortir du Louvre, il monta 
chez Nancy. 

Nancy était fort tranquillement dans sa chambre, l’oreille collée au petit trou qui 
correspondait avec l’oratoire de madame Catherine. 

— Ah ! mon pauvre ami, dit-elle au prince, vous voilà bien embarrassé, n’est-ce 
pas ? 

— Passablement, murmura Henri. 

— Et vous ne pouvez pas, en effet, vous en aller à Angers et revenir en moins de 
six heures. 

— Ce serait difficile, n’est-ce pas ? 

— Ma foi ! mon pauvre ami, dit Nancy, je ne sais plus comment vous allez jouer 
votre rôle de sorcier. 

— Ni moi non plus, répliqua Henri. 

— Mais, continua la mutine camérière, pourquoi ne faites-vous pas ce que faisait 
René ?... 

— Consulter le somnambule ? 


— Oui. 


— C’est une idée, cela. 

— Et, à votre place... 

— Vous avez raison, Nancy. Je vais essayer... 

— Moi, pendant ce temps, dit la soubrette, j’écouterai. Qui sait ? nous 
trouverons quelque bonne chose, peut-être... 

Henri quitta Nancy, sortit du Louvre et, dans l’espoir de trouver Noë, s’en 
retourna à son hôtellerie de la rue Saint-Jacques. 

Noë n’y était pas. Mais, en revanche, il y avait dans la cour de l’hôtellerie deux 
chevaux couverts de boue, de poussière et de sueur. 

Ces chevaux paraissaient avoir fait une longue route, et leur aspect intrigua 
quelque peu le prince. 



— Qu’est-ce donc que ces chevaux ? demanda-t-il à son hôte, un Gascon qui, on 
s’en souvient, se nommait Lestacade. 

— Ce sont les chevaux de deux gentilshommes qui viennent d’arriver. 

— Où vont-ils ? 

— À Nancy. 

— D’où viennent-ils ? 

— D’Angers. 

Henri tressaillit. 

— Hum ! murmura-t-il, des gentilshommes qui viennent d’Angers et qui vont à 
Nancy, voilà qui sent fièrement la conspiration. 

L’hôte avait répondu fort naïvement et ne pouvait pas présumer que le prince 
attachât la moindre importance à ses réponses. 

Henri, au contraire, monta tranquillement dans sa chambre, car il avait entendu 
Lestacade dire à sa servante : 

— Tu serviras ces gentilshommes dans leur chambre. Tu sais ? ils sont au 
numéro 13. 

Or le numéro 13 n’était séparé du numéro 15 que par une cloison, et la cloison 
était mince, - et le numéro 15 était précisément la chambre que le prince 
occupait avec Noë. 

Henri y monta et s’enferma. 

Dans la pièce voisine, c’est-à-dire au numéro 13, deux hommes causaient à mi- 
voix. 

C’étaient les deux gentilshommes qui venaient d’Angers. 

Henri prêta l’oreille et écouta attentivement. 



Chapitre 44 


Henri entendit sans doute d’étranges choses, car, au bout de dix minutes, il se 
leva et alla frapper à la porte de la chambre occupée par les deux gentilshommes 
qui venaient d’Angers. 

— Entrez ! dit une voix. 

La clef était sur la porte ; Henri la tourna et s’arrêta un moment sur le seuil pour 
voir à qui il avait affaire. 

Un coup d’œil lui suffit. 

Des deux gentilshommes, l’un était vieux, l’autre jeune. 

Le premier pouvait avoir cinquante-cinq ou soixante ans. 

Le second avait la moustache aux poils follets d’un adolescent qui touche à 
peine à sa vingtième année. 

Ils portaient à peu près même costume, c’est-à-dire le pourpoint de drap gris, les 
chausses amarante, la collerette en guipure laissant le col à découvert, le feutre à 
larges bords que les gens de cour avaient depuis longtemps remplacé par un petit 
chapeau aux ailes étroites, entouré d’une plume de paon ou de coq de bruyère. 

C’était à la coiffure qu’on distinguait un gentilhomme de province. 

Henri avait quitté sa chambre sur la pointe du pied, et, avant qu’il entrât, les 
deux gentilshommes étaient tellement occupés de leurs affaires qu’ils ne 
l’avaient point entendu marcher. 

Aussi, lorsque le prince se montra sur le seuil, le regardèrent-ils avec un profond 
étonnement et semblèrent-ils se demander quel était cet homme et d’où il venait. 

Henri s’était déjà laissé aller à l’élégance de la cour ; il avait le pourpoint de soie 
verte, les chausses de velours gris perle, le manteau noir à galon d’argent agrafé 
sur l’épaule, et on voyait bien que le petit gentillâtre béarnais était en passe de 
faire fortune. 

Cette mise élégante et sa bonne mine naturelle ne laissèrent aucun doute aux 
deux gentilshommes. Ils avaient affaire à un seigneur de la cour. 



Mais cette visite ne parut pas les flatter beaucoup, car le plus âgé fronça le 
sourcil, tandis que le jeune portait instinctivement la main à son épée. 

Ce geste fit sourire Henri. 

— Messeigneurs, dit-il, calmez-vous. Jusqu’à présent, je suis un ami inconnu qui 
vient peut-être vous rendre un grand service. 

— Monsieur, fit le vieux gentilhomme de province, veuillez au moins nous 
permettre de vous demander. 

— Mon nom, n’est-ce pas ? 

— Précisément. 

— C’est trop juste, messieurs. Je me nomme Henri de Coarasse ; je suis 
gentilhomme béarnais et le cousin de M. de Pibrac, capitaine des gardes du roi 
Charles IX. 

L’énumération de ses titres et qualités fut loin de rassurer les deux 
gentilshommes. 

— Vous, monsieur, reprit Henri s’adressant au plus vieux, vous êtes un 
gentilhomme du Maine, qu’on appelle, si je ne me trompe, le sire de 
Barbedienne. 

— Vous savez mon nom ? exclama le vieillard étonné. 

— Et vous, monsieur, poursuivit Henri s’adressant au plus jeune, vous êtes le 
neveu de monsieur, et vous vous nommez Hector de Beauchamp. 

— Mais, monsieur... 

— Vous étiez à la tête du parti huguenot du Maine, ainsi qu’un troisième 
gentilhomme beaucoup plus riche que vous ne l’êtes, bien que vous possédiez de 
nombreuses seigneuries, et ce troisième gentilhomme a nom le marquis de 
Bellefond. Ai-je dit vrai ? 

— Pardon ! monsieur, interrompit le sire de Barbedienne, comme j’ai l’honneur 
de vous voir pour la première fois, vous me permettrez de m’étonner quelque 
peu de vous entendre me donner ces détails. 

— Excusez-moi, dit Henri, je suis peut-être un peu sorcier... 



— Oh ! la bonne, plaisanterie... 

— Et je vais vous donner un détail de plus : vous étiez à la tête d’une petite 
conspiration qui avait pour but... de secouer l’autorité royale. 

— Monsieur ! 

— Vous avez été arrêtés, M. de Beauchamp, vous et le marquis de Bellefond. 

— C’est vrai. 

— Arrêtés et conduits au château d’Angers. 

— C’est encore vrai. 

— Et il est probable que si vous n’étiez parvenus, vous et M. de Beauchamp, à 
vous évader... d’ici à quinze jours le Parlement vous condamnerait à être roués 
vifs ou tout au moins décapités. 

Une légère pâleur avait couvert le front du vieillard, qui envisageait Henri d’un 
air soupçonneux et plein de défiance. 

Henri devina sa pensée : 

— Monsieur, dit-il en souriant, remarquez simplement que, puisque je sais tout 
cela, si j’avais eu envie de vous trahir, je me serais contenté, au lieu de me 
présenter seul à vous, sans autre arme que mon épée, de prendre avec moi une 
demi-douzaine des Suisses que commande M. de Pibrac, mon cousin, et je vous 
eusse fait arrêter. Je viens, au contraire, vous donner le charitable avis de faire 
manger l’avoine à vos chevaux et de partir sur-le-champ. Vous allez en Lorraine, 
n’est-ce pas ? 

— Comment ! s’écria M. de Barbedienne stupéfait, vous savez cela aussi ? 

— Je vous l’ai dit, répliqua le prince souriant toujours, je suis un peu sorcier. 

— Mais enfin, monsieur, fit le jeune homme qui, jusque-là, avait gardé le 
silence, pourrions-nous savoir... 

— Monsieur, répondit Henri, je vais m’expliquer. Voulez-vous me permettre de 
fermer la porte au verrou ? 

Le vieillard se leva, ferma lui-même la porte et avança un siège au prince. 



Henri s’assit et continua : 

— Messieurs, ne vous effarouchez point du titre de cousin que j’ai donné au 
capitaine des gardes. Je ne suis point à la solde du roi Charles IX, encore moins à 
celle de madame Catherine, et je déteste cordialement le duc d’Alençon. 
Puisqu’il faut tout vous dire, regardez... 

Et Henri fit aux deux gentilshommes le signe mystérieux qui permettait aux 
huguenots de se reconnaître entre eux. À ce signe, le sire de Barbedienne et 
M. de Beauchamp se déridèrent soudain et tendirent spontanément la main au 
jeune prince. 

Henri prit leurs mains et les serra. 

Puis il leur dit. 

— À présent, je puis vous parler à cœur ouvert et me fier à votre discrétion. 

Sans toutefois trahir son incognito, Henri apprit aux deux gentilshommes 
comment, quinze jours auparavant, il avait fait la rencontre de René le Florentin, 
ce qui s’en était suivi, et ce rôle de sorcier qu’il jouait bien malgré lui. 

— Vous allez, leur dit-il, me tirer de peine. 

— Comment cela ? 

— En me racontant les détails de votre évasion. Quand je les rapporterai à la 
reine, vous serez loin de Paris et hors de toute atteinte. 

Les deux gentilshommes hésitaient encore. 

— Ma foi ! dit Henri, je crois qu’il me faut vous faire ma confession tout entière. 
Quand vous saurez mon vrai nom... 

— Votre... vrai nom ? 

— Vous ne vous méfierez plus de moi... il y a mieux, vous comprendrez que j’ai 
autant de sympathie que vous en pouvez avoir pour notre parti, et que, me 
trouvant mêlé aux secrets de la reine-mère, je puis rendre de grands services à 
nos frères en faisant faire fausse route à la haine de madame Catherine. 


— Mais, qui donc êtes-vous ? murmura le sire de Barbedienne de plus en plus 
étonné. 



Henri retira sa main gauche de son pourpoint et la montra au vieux seigneur 
— Connaissez-vous cette bague ? dit-il. 




Eu voyant entrer Henri elle lui fît signe de marcher doucement. (P. 346.) 


































Le sire de Barbedienne tressaillit. 


— Je me nomme Henri de Bourbon, prince de Navarre... dit tout bas le prétendu 
sire de Coarasse. 

Les deux gentilshommes étouffèrent un cri, se levèrent avec précipitation et 
voulurent fléchir un genou. 

— Chut ! dit Henri ; n’oubliez pas que je me nomme le sire de Coarasse à Paris, 
et que je suis le cousin de M. de Pibrac, capitaine des gardes. Asseyez-vous et 
causons, messieurs. 


§ 


Une heure après, les deux gentilshommes huguenots montaient à cheval, et le 
prince leur serrait la main en leur faisant la recommandation bizarre que voici : 

— Vous irez d’une course jusqu’à Charenton, et vous vous arrêterez à la porte 
d’une auberge qui a pour enseigne : Au roi François 1 er . 

— Bien ! dit le sire de Barbedienne. 

— Vous appellerez l’hôte et vous lui direz : « Donne-nous un verre de vin. » 

— Très-bien. 

— En le vidant, vous demanderez la route de Melun et vous direz que vous allez 
à Lyon. 

— Mais ce n’est pas notre chemin... 

— Attendez donc ! le verre de vin vidé, vous donnerez un écu à l’effigie du roi 
de Navarre, celui-là, tenez... 

Henri tira un écu de sa poche et, avec la pointe de sa dague, il y fit une croix sur 
le revers. 

M. de Barbedienne et son neveu, M. de Beauchamp étaient quelque peu étonnés. 
Henri poursuivit : 



— Vous piquerez des deux, sortirez de Charenton, ferez un crochet et, traversant 
le bois de Vincennes, vous gagnerez Bondy et la route du pays Messin. 

M. de Barbedienne prit l’écu et partit avec son neveu. 

Henri s’en alla fort tranquillement au Louvre, se disant : 

— Décidément, je vais être, ce soir, plus sorcier que jamais. 

Il était alors six heures. La reine-mère ne l’attendait qu’à huit. 

Henri monta chez Nancy. 

Nancy n’avait pas quitté son petit judas ménagé dans le parquet. 

En voyant entrer Henri, elle lui fit signe de marcher doucement. 

— Venez voir... souffla-t-elle. 

Henri s’approcha et la camérière lui céda la place. 

Alors, le prince aperçut la reine assise devant sa table de travail et occupée à 
écrire. 

Puis, à deux pas, debout et dans l’attitude humble et suppliante qu’il avait le 
matin avant la torture, maître René le Florentin. 

— Oh ! oh ! pensa le prince, mes prévisions étaient justes, il me semble, et je 
crois que maître René n’est pas au mieux avec son illustre protectrice. 

En effet, la reine avait le sourcil froncé, et toute sa physionomie dénotait une 
grande irritation. 

Enfin, elle leva la tête et regarda René : 

— Comment, dit-elle, tu n’es pas parti encore, misérable ? je t’ai pourtant répété 
que je ne voulais plus te voir et que je t’engageais à retourner en Italie... 

— Madame, supplia le Florentin, c’est à genoux que je vous demande grâce et 
merci... 

René s’était agenouillé. Catherine haussa les épaules. 

— Oui, dit-elle, et lorsque je t’aurai pardonné, tu assassineras et pilleras de plus 
belle... 



— Je me repens... et Dieu m’est témoin... balbutia le Florentin. 

— Tais-toi ! misérable ! 

— Ah ! madame, murmura René dont la voix était pleine de sanglots, on m’a 
volé ma fille... et si Votre Majesté me refuse désormais sa protection, que me 
restera-t-il ? 

— Ta fille, dit la reine, on la retrouvera... 

René étouffa une exclamation de joie. 

— M. de Coarasse me l’a promis. 

Ce nom fit pâlir René. 

— Ah ! c’est que, continua la reine, M. de Coarasse lit plus nettement que toi 
dans les astres. 

— Oh ! fit René, qui fut pris d’un horrible sentiment de jalousie. 

— Viens, dit la reine, je vais te soumettre à une épreuve. 

Le Florentin tressaillit. 

— Car enfin, continua Catherine, je ne puis avoir aucune amitié pour un 
détestable empoisonneur, pour un assassin tel que toi ; et si je t’ai sauvé, c’est 
parce que tu m’étais utile... et que tes prédictions se réalisaient quelquefois... 

René soupira en songeant qu’il n’avait plus Godolphin en son pouvoir. 

La reine reprit : 

— J’ai reçu aujourd’hui un messager qui m’a apporté une grande nouvelle. 
Puisque tu es sorcier, dis-moi donc de quoi il était question. 

René pâlit. Cependant il eut un accès d’audace, s’approcha de la croisée, l’ouvrit 
et fit mine d’examiner l’étoile du soir qui s’élevait à l’horizon. 

La reine le suivait du regard. 

Au bout de quelques minutes, René se retourna et dit : 

— Madame, je ne sais point quels sortilèges ce sire de Coarasse, dont Votre 
Majesté paraît si contente, emploie pour deviner l’avenir et le passé. Moi, je n’ai 



qu’une façon : lire dans les astres ; et c’est pour cela que, tandis que j’étais dans 
un cachot du Châtelet, je suis redevenu un homme ordinaire, n’ayant plus aucun 
moyen surnaturel en mon pouvoir qui me pût tirer de peine. Mais en revoyant les 
étoiles... 

René eut un sourire plein de suffisance. 

— Voyons ? dit la reine, quelle est donc cette grande nouvelle que j’ai reçue ?... 
René répondit avec calme : 

— Vous avez appris la prochaine arrivée d’un prince. 

La reine ne sourcilla point. 

— Après ? dit-elle. 

— Ce prince est celui de Navarre. 

— Bon ! 

— Et il vient à Paris pour épouser madame Marguerite. 

— Très-bien ! Pourrais-tu me dire d’où venait le messager en droite ligne ? 

— De Nérac. La reine Jeanne s’y trouve en ce moment. 

Et René, l’œil fixé sur les astres, eut l’audace d’ajouter : 

— Je la vois, en ce moment, se promenant dans le parc du château, et causant 
avec un gentilhomme que je ne connais pas... mais qui pourrait bien être... 

La reine interrompit René par un éclat de rire moqueur : 

— Les astres se moquent de toi, dit-elle, et toi, tu oses te moquer de ta 
souveraine... Sors, misérable ! 

Et la reine se leva courroucée, et montra la porte à René par un geste si terrible 
que le Florentin sortit à demi foudroyé et plus épouvanté qu’il ne l’était la veille 
et le matin en présence des instruments de torture qui allaient calciner ses chairs 
et broyer ses os. 

— Ah ! par exemple ! murmura Nancy à l’oreille du prince, ce n’était pas la 
peine que madame Catherine se donnât tant de mal pour arracher son protégé au 
bourreau. Le voilà joliment en disgrâce... 



Mais Henri ne répondit point. 

Rapide comme l’éclair, il s’élança hors de la chambre, traversa le corridor en 
courant et disparut. 

— Où va-t-il donc ? exclama la camérière étonnée. 

Le prince connaissait maintenant tous les détours du Louvre aussi bien que la 
reine-mère elle-même. 

Il enfila un petit escalier qu’il descendit quatre à quatre, et sortit du palais par 
une poterne qui donnait du côté de la rue Saint-Honoré. 

Puis il se mit à courir, doubla l’angle du royal édifice et arriva sur la berge de la 
rivière. 

Là il fit mine de se diriger vers la grand’porte du Louvre, et aperçut René qui en 
sortait par la poterne du bord de l’eau. 

René était pâle et plus morose qu’un mari défunt qui, revenant de l’autre monde, 
trouverait sa femme remariée. 

Il marchait à pas lents, détournant parfois la tête et levant les yeux vers la croisée 
de la reine-mère. 

— L’imbécile ! pensa Henri, il s’imagine que madame Catherine le va rappeler. 

Marchant ainsi, le Florentin alla se heurter au prince, qui cheminait en sens 
inverse. 

— Tiens ! monsieur René, fit Henri. Pardon, mille excuses, je regardais le ciel... 
La nuit est sombre... je ne vous voyais pas. 

René reconnut son rival en nécromancie, et il eut un frisson de colère suscité par 
la jalousie. 

Il voulut passer outre : mais Henri lui prit les mains. 

— Laissez-moi vous féliciter, lui dit-il d’un ton affectueux... Vous l’avez 
échappé belle ce matin... J’ai vu le moment où ce damné Crillon... 

— Ne parlons point de tout cela, monsieur de Coarasse, dit le Florentin d’un air 
sombre. 



— Vous avez raison, monsieur René. Vous veniez du Louvre ? 

— Oui. 

— J’y vais, moi. Je vais coucher avec mon cousin Pibrac. Mais, mon Dieu ! 
comme vous êtes pâle, monsieur René !... 

— Je suis un peu souffrant... 

Et René voulut passer. Henri le retint, et, secouant la tête : 

— C’est mal, ce que vous faites là monsieur René, dit-il. 

— Mal ?... 

— Sans doute, vous avez quelque grand chagrin... 

— J’ai souffert beaucoup hier et ce matin. 

— Oh ! dit Henri, ce n’est point cela. Il vous est arrivé quelque mésaventure au 
Louvre, et, au lieu de me la confier, au lieu de me consulter, car, enfin, je suis 
votre ami... 

— Monsieur ! 

— Bah ! je vous ai déjà donné plus d’un bon avis, et si vous l’aviez suivi... 

— Mais..., je vous jure... 

— Allons ! dit Henri avec un sourire à demi railleur, voilà que vous oubliez que, 
tout comme vous, je lis dans les astres... 

René eut un rire nerveux et forcé. 

— Eh bien, dit-il, je vous défie de me dire ce qui vient de m’arriver au Louvre. 

— Bah ! 


— Je vous en défie !... 

— Ah ! monsieur René, vous savez bien que je n’ai qu’à regarder dans le creux 
de votre main... 

René eut un moment d’angoisse ; mais il avait si peur d’être deviné, il redoutait 
tant qu’on ne connût cette disgrâce à laquelle il avait peine à croire, qu’il paya 



d’audace et tendit sa main. 

Henri la prit, puis il entraîna le Florentin sous une lanterne. 

— Oh ! oh ! dit-il tout à coup. 

— Que voyez-vous donc ? fit René qui essaya de prendre un ton moqueur. 

— Je vois, répondit Henri, que la reine vient de vous chasser de chez elle. 
Le Florentin jeta un cri et recula tout frémissant. 



Chapitre 45 

Décidément, Henri de Navarre avait un bonheur inouï dans ce rôle de sorcier 
qu’il s’était imposé. 

René sortait de chez la reine et le rencontrait à cent pas du Louvre. 

Le prince avait l’air de venir de son hôtellerie. Il ne paraissait pas possible qu’il 
eût pu savoir par des moyens ordinaires et naturels ce qui venait d’avoir lieu 
chez la reine. 

Donc, aux yeux de René, le prince était plus sorcier que jamais. 

Le Florentin était bien l’homme que la France entière connaissait et exécrait le 
plus : insolent avec les faibles, timide, cauteleux, servile et rampant avec les 
forts. 

Il haïssait Henri et en était jaloux, car la reine lui avait appris, d’un seul mot, 
qu’elle avait consulté le jeune Béarnais et qu’elle appréciait ses talents. 

Mais le Béarnais lui prouvait sa supériorité d’une manière si inattendue et si 
incontestable, qu’intérieurement il se sentait dominé et vaincu. 

Il passa donc brusquement de l’irritation à la douceur, de l’incrédulité à la 
confiance, de l’audace à la crainte. 

— Eh bien, dit-il, s’efforçant de sourire, admettons que vous ayez deviné. 

— Vous pouvez l’admettre, car j’en suis sûr, dit le prince. 

— Soit ! 


— Eh bien ! 

— Si la reine m’a chassé, c’est que... je suis... en disgrâce... 

— Précisément. 

— Bon ! dit René ; mais, cette disgrâce n’est que momentanée... 

— Hum ? répondit Henri, voilà encore ce que je ne puis vous dire sans réfléchir. 


Réfléchissez, murmura le Florentin dont la voix tremblait. 



Henri reprit la main de René, l’examina de nouveau et regarda ensuite les astres. 

— Monsieur René, lui dit-il, je vois des influences contraires qui se disputent 
votre sort. 

— Hein ? fit René. 

— Vous avez un grand ennemi qui luttera de tout son pouvoir pour vous 
empêcher de rentrer en grâce auprès de la reine. 

— Et cet ennemi, quel est-il ? 

— C’est vous, dit Henri. 

— Moi ! moi ! dit le parfumeur abasourdi, et sur des tons différents. 

— Vous, monsieur René... 

— Mais... vous... plaisantez. 

— Non, et je m’explique. Ainsi, vous allez rentrer chez vous, et la première 
chose que vous avez l’intention de faire, c’est d’écrire à la reine une longue 
lettre de supplications et d’excuses. Voyons, convenez-en. 

— C’est vrai. J’y songeais. 

— Demain, vous retournerez errer aux abords du Louvre, et vous tâcherez de 
vous trouver sur le passage de Sa Majesté quand elle sortira. 

— Mais... 

— Les jours suivants, vous agirez sans doute de même... et la reine, au lieu de 
vous prendre en pitié, vous prendra en grippe, et les courtisans qui se sont 
moqués de vous ce matin, et qui tremblent ce soir en vous sachant hors du 
Châtelet, les courtisans se reprendront à rire et se moqueront de vous de plus 
belle. 

— Oh ! mais, cependant... 

— Tenez ! monsieur René, dit Henri avec un tel accent de bonhomie que le 
parfumeur s’y laissa prendre, avant de vous donner un conseil, je vais vous 
prouver que je suis votre ami. Je savais fort bien que c’était vous qui aviez 
assassiné Loriot. 



— Monsieur !... 


— Chut ! ceci est entre nous. Je savais bien que Gascarille, à qui on avait promis 
deux cents écus d’or et persuadé qu’on le pendrait mal... 

— Mais... taisez-vous !... murmura René avec effroi. 

— N’ayez pas peur, nous sommes seuls... Je savais donc tout cela, et si ce matin 
j’avais dit un mot au roi, on n’eût pas interrogé Gascarille, mais on vous eût 
renvoyé devant le Parlement. Si je n’ai rien dit, c’est que je suis votre ami ; est- 
ce clair ? 

— Oui, balbutia René qui commençait à croire en effet, que le prince avait du 
penchant pour lui. 

— Donc, si je vous donne un conseil, il est sincère... 

— Eh bien, voyons votre conseil... 

— Le voici : faites le mort pendant quelques jours. Allez-vous-en soit en 
province, soit aux environs de Paris, ou contentez-vous de vous enfermer dans 
votre boutique du pont Saint-Michel. 

— Mais pourquoi ? 

— De cette façon, tous ces seigneurs qui se réjouissaient de votre mésaventure, 
ne vous voyant pas, seront inquiets : René, se diront-ils, a été envoyé sûrement 
en mission par la reine. À son retour, gare à nous ! il sera féroce... 

— Hé ! diantre ! interrompit René, c’est une idée que vous me donnez là. 

— Une bonne idée, monsieur René ; l’essentiel, pour vous, est qu’on ignore 
votre disgrâce, et la reine n’ira point se vanter de vous avoir mis à la porte. 
Madame Catherine sait qu’il faut laver son linge sale en famille. 

— Mais... murmura le parfumeur, si la reine ne me voit plus... elle m’oubliera. 

— Au contraire, si elle ne vous voit plus, sa colère tombera ; puis, après sa 
colère, elle sera prise d’un sentiment d’orgueil bizarre. Elle s’étonnera que vous 
ayez accepté aussi fièrement votre disgrâce... et elle vous enverra quérir... 
Comprenez-vous ? 

— Oui. Mais pensez-vous que les choses adviennent ainsi ? 



— J’en suis sûr. 


— Et combien de temps durera ma disgrâce ? 

— Environ huit jours. Pendant ce temps, je vous remplacerai. 

— Hein ? fit le Florentin qui regarda le jeune homme avec défiance. 

— Oh ! rassurez-vous, fit Henri en riant ; je n’ai point envie de vous supplanter 
éternellement. Quand j’aurai fait de la sorcellerie pendant quelques jours avec 
madame Catherine, je m’effacerai, je disparaîtrai... 

— Où donc irez-vous ? 

— Je retournerai en Navarre. Ainsi, n’ayez crainte. Je suis un sorcier amateur ; 
je ne consulte les astres que pour mon plaisir, et je vous rendrai même ce dernier 
service d’empêcher un rival de prendre votre place... je vous la garderai... 

— Monsieur de Coarasse, interrompit le parfumeur qui commençait à avoir une 
foi aveugle dans les paroles du prince, vous savez qu’on a enlevé ma fille ?... 

— Oui, certes. La reine m’a même interrogé là-dessus. 

— Et que lui avez-vous prédit ? 

— Qu’on retrouverait votre fille. 

— Quand ? 

— Je n’ai pu le préciser. 

— Et... ce... gentilhomme ? 

— Elle ne l’épousera pas. Mais, adieu, monsieur René, suivez mes conseils... 
vous vous en trouverez bien. 

Henri se hâta de quitter René, qui, sans nul doute, eût voulu savoir bien des 
choses encore, et il rentra dans le Louvre par la poterne du bord de l’eau, d’où il 
s’en fut tout droit chez la reine. 

Madame Catherine l’attendait avec une certaine impatience. 

Henri se garda bien de lui confier qu’il venait de rencontrer René : mais il prit, 
au contraire, une mine étonnée de voir la reine seule, et lui dit : 



— Je crois, madame, que les astres se sont moqués de moi, car ils m’apprennent 
d’étranges choses... 

— Plaît-il ? fit la reine. 

— Peut-être ne veulent-ils pas m’initier aux mystères de la politique... 

— Mais, que vous ont-ils donc appris, monsieur de Coarasse ? demanda 
Catherine inquiète. 

— Madame, reprit Henri, je vais vous supplier de placer sur cette table la lettre 
de monseigneur le duc d’Alençon et de l’y placer fermée. 

— La voilà. 

— Maintenant, donnez-moi votre main droite. 

— Tenez... 

— Et placez votre main gauche sur la lettre. 

Tout en exécutant ces mômeries, auxquelles la superstitieuse Catherine se prêtait 
à merveille, le prince pensait : 

— Jamais de la vie elle ne me pardonnera tout cela quand je serai son gendre, et 
qu’elle saura que son sorcier n’était autre que le prince de Navarre... Mais, 
bah !... continuons... 

Il prit donc la main droite de la reine qui tenait sa gauche appuyée sur la lettre du 
duc d’Alençon ; puis il s’empara de nouveau du flacon d’encre sympathique. 

— Madame, dit-il alors, faisant miroiter le flacon à la flamme de la bougie, M. le 
duc d’Alençon a fait un beau coup de filet, puisqu’il a pris en même temps le 
marquis de Bellefond, le sire de Barbedienne et le sire de Beauchamp, qui sont 
des huguenots forcenés et fort dangereux. 

— Et j’espère bien, dit la reine, que le Parlement de Poitiers condamnera ces 
gentilshommes à la décollation. 


— Oui, madame. Mais... 



Noué sommes dans un lieu isolé et je puis vous casser la tête d’un coup de pistolet. (P. 360.) 




































Henri parut hésiter. 

— Pensez-vous donc, dit la reine, que l’arrêt du Parlement ne sera point 
exécuté ? 

— Il le sera pour le marquis de Bellefond seulement. 

— Pourquoi pas pour les deux autres ? 

— Parce qu’ils ne sont plus au pouvoir de M. le duc d’Alençon, et, par 
conséquent, du Parlement de Poitiers. 

La reine jeta un cri d’étonnement. 

Henri continua avec gravité : 

— Je n’ai jamais vu le sire de Barbedienne, non plus que son neveu, et 
cependant je les vois en ce moment... 

Henri regardait au travers du flacon, et la reine croyait fermement qu’il voyait 
les deux huguenots. 

Le prince continua : 

— Le sire de Barbedienne est un vieillard, le sire de Beauchamp un tout jeune 
homme. Ils sont enfermés dans un cachot, au faîte d’une tour du château 
d’Angers. Des jardins s’étendent au pied de la tour. Il fait nuit... une nuit sombre 
et sans étoiles... Les prisonniers sont sans lumière, et il m’est impossible de voir 
au juste ce que fait celui qui est assis sur son lit. Mais j’entends comme un bruit 
de linge qu’on déchire en droit fil. Je crois qu’il coupe ses draps en minces 
lanières. 

— Et l’autre ? 

— L’autre est près de la croisée étroite du donjon. Cette croisée est garnie 
d’épais barreaux de fer. Le sire de Barbedienne, tandis que son neveu fait une 
longue corde avec ses draps, scie l’un de ces barreaux... 

— Après ? après ? fit la reine avec une certaine anxiété. 

Le prince avait toujours l’œil fixé sur le flacon, où toute cette scène semblait se 
refléter, et il paraissait prêter l’oreille à des bruits éloignés, perceptibles pour lui 
seul. 



— Après, dit-il, j’entends un coup de sifflet lointain, puis le cri d’un oiseau 
nocturne... le hululement d’une chouette... C’est un homme qui imite ce cri... 
cette chouette-là est un beau cavalier qui se promène dans le jardin du château ; 
je ne puis voir ses traits, il est masqué. 

— Ah ! fit la reine. 

— Le sire de Barbedienne a fini de scier son barreau et il laisse pendre par la 
croisée du donjon la longue corde formée avec les bandes des draps de lit. 

— Vraiment ! 

— Mais il y a une sentinelle placée au-dessous du donjon. 

— Elle va donner l’alerte, au moins ! fit la reine anxieuse. 

— Elle n’en a pas le temps. L’homme masqué s’approche en rampant... dans 
l’ombre... la sentinelle sommeille... l’homme masqué bondit ; je vois briller un 
poignard... j’entends un cri étouffé... le soldat tombe frappé à mort. 

Henri paraissait si bien voir tout cela dans le flacon d’encre sympathique, que la 
reine avait fini par se croire à Angers, et elle s’était transportée par la pensée 
dans le jardin où la sentinelle venait d’être poignardée. 

— Après ? insista-t-elle. 

— L’homme masqué, poursuivit Henri, attache après les fragments des draps de 
lit un petit paquet qui remonte aussitôt dans le donjon ; c’est une échelle de 
corde. 

— Ils vont s’évader ? 

— Oui, madame. Le plus jeune descend le premier. L’échelle se balance, oscille, 
mais elle est solidement attachée : le jeune homme touche le sol. Le vieillard 
descend après lui... Tous deux, précédés et guidés par l’homme masqué, 
traversent les jardins en courant, escaladent un mur... Je les vois sauter dans une 
ruelle étroite... Il y a trois chevaux tout sellés attachés à la grille d’une maison. 
Tous trois sautent en selle... Mais ils se séparent : l’homme masqué prend à 
droite... les deux autres prisonniers à gauche. J’entends le galop des chevaux, 
murmura Henri, mais je ne vois plus rien... 

Et le prince feignit une grande lassitude et se laissa tomber épuisé sur un siège. 



— Oh ! monsieur de Coarasse, s’écria la reine, faites un effort, de grâce... et 
voyez où ils vont. 

Henri reprit la main de la reine, et approcha de nouveau le flacon de la bougie. 
Mais en ce moment on entendit un grand bruit dans les antichambres. 

— Arrêtez ! dit la reine. 

Le page Raoul souleva la portière, et M. de Nancey entra. 

— Qu’est-ce donc, Nancey ? demanda la reine visiblement irritée d’être troublée 
dans ses expériences de sorcellerie. 

— Madame, un messager de monseigneur le duc d’Alençon. 

— Un messager ! exclama la reine. 

— Il descend de cheval à l’instant même... Il est porteur d’une lettre. 

La reine regarda Henri. 

— Ah ! dit-elle, nous allons bien voir si vous ne vous êtes pas trompé, monsieur 
de Coarasse. Fais entrer ce messager, Nancey. 

— Entrez, mon gentilhomme ! cria le jeune officier. 

La reine vit apparaître sur le seuil de l’oratoire un homme couvert de poussière 
et qui paraissait exténué de fatigue. 

Il tendit à Catherine, après s’être incliné profondément, une lettre scellée aux 
armes du duc et entourée d’un fil de soie bleu. 

La reine s’en empara, brisa le fil, rompit le scel, déplia la lettre, et dès les 
premiers mots, jeta un cri. 

Puis elle tendit cette lettre au prétendu sire de Coarasse, qui lut avec un calme 
parfait : 

« Madame la reyne-mère, 

« Deux de mes prisonniers, le vieux sire de Barbedienne et le sire de Beauchamp 
son neveu, se sont évadés cette nuit. La sentinelle a été poignardée... Tout porte 
à croire que cette évasion, dont on ne s’est aperçu que ce matin vers sept heures, 
a été accomplie entre neuf et dix heures du soir. 



« Je suppose, et j’ai quelque lieu de supposer ainsi, que les deux fugitifs ont pris 
la route de Paris. Je vous en avise donc sur-le-champ pour que vous les fassiez 
arrêter, si c’est possible... » 

Henri regarda Catherine. 

— Eh bien, madame, dit-il, que pensez-vous de cela ? 

La reine ne répondit point à Henri, mais elle dit à Nancey : 

— Sors, Nancey, emmène ce gentilhomme et laisse-moi seule avec 
M. de Coarasse, mais tiens-toi prêt à monter à cheval sur l’heure... 

Nancey s’inclina et sortit avec le messager. 

Alors Catherine dit à Henri : 

— Il faut absolument, monsieur de Coarasse, que vous trouviez ces deux 
gentilshommes. 

— Ah ! madame, dit Henri, je ne réponds point de cela. 

— Pourquoi ? 

— Mais parce qu’ils ont douze ou quinze heures d’avance... et que s’ils 
parviennent à gagner la frontière... ce n’est point ma science qui réussira à les 
arrêter... 

— Mais, cependant... 

— Cependant, je vais indiquer la route qu’ils auront suivie. C’est beaucoup déjà, 
ce me semble. 

— Voyons ! 

Henri regarda de nouveau au travers du flacon. 

— Ah ! s’écria-t-il tout à coup, je les vois ! et c’est bizarre !... 

— Où sont-ils ? demanda vivement Catherine. 

— Ils sont à cheval, à la porte d’une hôtellerie. Ils vident un verre de vin sans 
quitter la selle. 

— Ah !... Et cette hôtellerie ? 



— Est dans un pays qui m’est inconnu... mais le flacon tremble dans ma main, 
et ce m’est un signe qu’il ne peut être éloigné de Paris... Du reste... attendez... 
je lis une enseigne au-dessus de la porte : 

Au roi François 1 er . 

— C’est à Charenton ! s’écria la reine. 

— Je ne sais... mais la rue est en pente et descend vers la rivière. 

— Justement. 

— Le plus vieux prononce le nom de Lyon, continua Henri, et il donne un écu à 
l’hôte. Ah ! cet écu est bizarre... c’est un écu de Béarn... à l’effigie du feu roi 
Antoine de Bourbon... il est même marqué d’une croix. Bon ! ils repartent... 
J’entends toujours le galop... mais je ne les vois plus... 

Henri avait soin d’espacer par un geste de lassitude chacune de ses révélations. 

— Ah ! dit-il tout à coup, je les revois... ils sont dans une ville... au bord d’une 
rivière... ils descendent dans une autre hôtellerie et demandent à coucher. 

La reine frappa sur un timbre. 

— C’est Melun, dit-elle, ils couchent à Melun. On aura le temps de les rattraper. 
Au coup de baguette qui retentit sur le timbre, M. de Nancey se hâta d’accourir. 

— Nancey, mon mignon, dit la reine, tu vas monter à cheval avec trente gardes 
du roi, et tu les conduiras à Charenton d’abord, où tu demanderas à l’hôte de 
l’auberge du Roi Lrançois 1 er s’il n’a pas vu passer deux gentilshommes, un 
jeune et un vieux... qui paraissaient venir de loin... Tiens, au fait ! emmène le 
messager de M. d’Alençon jusque-là... il connaît les fugitifs... il les reconnaîtra 
au portrait qu’on lui en fera. 

— Bien, madame, dit M. de Nancey. 

— Puis tu me renverras ce pauvre gentilhomme, qui doit être exténué de fatigue. 

— Et où irai-je, moi ? 

— À Melun, avec tes trente gardes, bride abattue ; tu y arriveras au milieu de la 
nuit, tu fouilleras toutes les auberges et tu finiras bien par trouver les fugitifs... 
Tu les ramèneras pieds et poings liés. 



— Oui, madame. 

M. de Nancey s’inclina et sortit. 

Henri s’était laissé tomber sur un siège, exténué de fatigue. 

— Ah ! madame, murmura-t-il, je plains fort ceux qui font de la nécromancie par 
métier... Je suis plus las, plus rompu que si j’avais fait vingt lieues à cheval 
depuis ce matin. 

— Eh bien, monsieur de Coarasse, dit la reine, je vous vais dédommager. 

Le prince regarda Catherine avec étonnement. 

— Je vous invite à souper. 

— Ah ! madame... 

— Non chez moi... mais... chez madame Marguerite... qui me convie ce soir. 
Henri eut un battement de cœur assez agréable. 

— Et, acheva la reine, je vous serais reconnaissante, si vous vouliez aller chez la 
princesse tout de suite et la prévenir que je vous suis. 

La reine appela ses camérières pour se faire ajuster, et Henri, tout palpitant de 
joie, s’en alla chez madame Marguerite. 

En route, il rencontra Nancy. 

Nancy lui montra ses petites dents blanches en un sourire et lui dit : 

— Savez-vous, mon pauvre ami, que la reine va vous proposer la place de 
René.. .j’ai tout vu et tout entendu. 

— Ah ! fit Henri. 

— Et vous ferez bien de l’accepter. 

— Pourquoi ? 

— Mais, fit la soubrette avec un sourire étincelant de malice, parce que vous 
aurez votre logis au Louvre... que, chaque soir, vous ne vous en irez plus par la 
pluie, le froid et le brouillard... 



En parlant ainsi, l’espiègle camérière ouvrit la petite porte du corridor et poussa 
le prince aux genoux de madame Marguerite, qui s’était levée en rougissant. 



Chapitre 46 


Nous avons un peu négligé, depuis quelque temps, notre ancienne connaissance 
Amaury de Noë ; le sceptique à la moustache blonde, aux yeux bleus, au sourire 
railleur ; il est temps de revenir à lui. Noë avait commencé par se moquer de 
l’amour de son royal ami pour madame Corisandre, et il n’avait pas peu 
contribué peut-être à détacher de la comtesse de Gramont le volage Henri de 
Navarre. 

Puis il l’avait mis en garde contre la belle argentière, laquelle, disait-il, 
suffisamment avertie par la lettre de Corisandre, se moquerait du prince le plus 
possible ; puis enfin il avait trouvé passablement ridicule que Henri de Bourbon 
s’amusât à faire, sous le nom du sire de Coarasse, une cour très-assidue à 
madame Marguerite de France, sa future épouse. 

Tout cela n’avait point empêché notre ami Noë de devenir amoureux de Paola et 
de faire les yeux doux à la jolie Myette, la nièce de son compatriote Malican le 
Béarnais. 

Depuis trois jours, Henri et Noë s’étaient à peine vus. 

D’abord, madame Catherine s’étant mis en tête de consulter le sire de Coarasse 
et d’expérimenter sa science en sorcellerie, le prince avait passé une bonne partie 
de ses journées au Louvre. 

Ensuite, Noë avait bien autre chose à faire, vraiment ! que de tuer le temps à 
attendre son royal ami dans l’hôtellerie de maître Lestacade, rue Saint-Jacques. 

Noë venait bien chaque jour à Paris, mais il oubliait d’aller prendre des 
nouvelles du prince. 

L’amour avait presque séparé momentanément ces deux amis inséparables. 

Pour bien comprendre la bizarre existence que Noë menait depuis trois jours, il 
est nécessaire de nous transporter au village de Chaillot, chez la tante de 
l’honnête Guillaume Verconsin, le commis bijoutier de l’infortuné Samuel 
Loriot. 

Guillaume avait offert, on s’en souvient, le domicile de sa tante aux deux jeunes 
gens, non pour eux, mais pour Paola. 



Le prince avait accepté, mais à une simple condition. 

Cette condition était que le commis ne soufflerait mot à Paola de l’argentière et 
du cabaret de Malican, non plus qu’il ne confierait à Sarah et à Myette que sa 
tante donnait un abri à la fille de René le Florentin. 

Guillaume Verconsin était de la nature des gens discrets : il promit et tint sa 
promesse. 

Or donc, trois jours avant la mise en liberté du parfumeur de la reine, tandis que 
Henri mettait pied à terre à la porte Montmartre, Paola sautait sur son cheval et 
Noë la conduisait, en suivant le mur d’enceinte, jusqu’à Chaillot. 

La tante Verconsin habitait, auprès d’un couvent, une jolie maison, ornée d’un 
petit jardin, précédée par une cour dans laquelle veillait un dogue hargneux. 

La maison était toute neuve, le jardin planté de beaux arbres fruitiers. 

La tante Verconsin, ancienne dame de la Halle, s’était retirée du commerce avec 
huit cents livres de rente, ce qui, pour une petite bourgeoise, était un fort joli 
denier. 

Elle avait la soixantaine, ne possédait d’autre parent que Guillaume, et lui devait 
laisser tout son bien. 

L’affection de la bonne femme pour son héritier était sans bornes ; elle lui eût 
tout donné de son vivant, si Guillaume l’avait exigé. Mais le commis était un 
honnête garçon fort désintéressé, et qui, chose rare chez un héritier, demandait 
tous les jours à Dieu d’accorder de longs jours à sa tante. 

Noë et Paola trouvèrent Guillaume sur la porte. 

Il les attendait et avait arrangé pour sa tante une petite histoire dont le but était 
de laisser en paix les susceptibilités morales et religieuses de la bonne femme. Il 
avait raconté à la tante Verconsin que Paola était la fille d’un gentilhomme qui 
refusait de l’unir à Noë, et que, en cela, il était poussé par la marâtre de la jeune 
fille, laquelle aurait voulu qu’elle embrassât la religion réformée. D’après 
Guillaume, Paola n’avait consenti à suivre son fiancé que pour se soustraire aux 
violences religieuses de son père et de sa belle-mère. 

Noë avait, disait-il, écrit au roi et au pape pour obtenir d’eux l’autorisation 
d’épouser promptement la jeune fille sans qu’il fût besoin du consentement de 



son père. 

Cette petite fable, que Guillaume n’avait répétée, du reste, que d’après les 
instructions de Noë, avait produit un excellent effet sur la bonne femme. 

Elle avait compris la nécessité d’entourer la jeune fille du plus grand mystère, et 
elle lui avait préparé un joli logement au premier étage de sa maison. 

Noë avait installé Paola ; puis il avait passé toute la journée avec elle et ne s’en 
était allé que vers le soir, à dix heures, et encore avait-il promis de revenir le 
lendemain de fort bonne heure. 

Le lendemain, en effet, il était avant midi au village de Chaillot. 

C’était durant la nuit précédente qu’il avait arrêté avec le prince que, si 
Godolphin voulait s’engager à demeurer auprès de Paola, on le conduirait chez 
la tante Verconsin. 

On sait ce qui advint, la promesse que fit le somnambule, et on se souvient qu’au 
moment où Noë piquait des deux en l’emportant en croupe, il souleva un peu le 
bandeau qui lui couvrait les yeux, et, malgré l’obscurité, reconnut les pignons du 
Louvre. 

Noë galopa jusqu’à l’entrée de Chaillot, puis il arrêta court son cheval, et il fit 
descendre Godolphin. 

— Vous pouvez ôter votre bandeau, lui dit-il. 

Le somnambule avait regardé en dessous pendant tout le temps et reconnu 
parfaitement le chemin qu’il suivait. 

Or, au moment où Noë lui permettait de voir, ce dont il ne s’était point privé, 
tous deux se trouvaient au milieu d’un champ entouré de murs par trois côtés. Le 
village était à portée de mousquet. 

À cette heure tardive tout le monde dormait à Chaillot : il eût été facile à Noë de 
tuer son chétif prisonnier sans que personne accourût à son secours. 

Mais Noë n’y songeait pas sérieusement ; seulement il dit à Godolphin : 

— Mon jeune ami, avant d’aller plus loin, je désire avoir avec vous un petit bout 
de conversation. 



Le jeune homme tremblait et supposait à son geôlier quelque dessein sinistre. 

Noë lui mit la main sur l’épaule : 

— Remarquez, lui dit-il, qu’il est plus de minuit, que nous sommes en un lieu 
isolé, et que je puis vous casser la tête d’un coup de pistolet, sans que personne 
au monde s’en préoccupe. 

— Oh ! murmura Godolphin avec effroi, je sais bien que vous ne m’avez amené 
ici que pour m’assassiner. 

— Vous vous trompez, je vous ai promis de vous conduire auprès de Paola et 
vous m’avez promis, en échange, de demeurer paisiblement auprès d’elle et de 
ne point chercher à la quitter. 

— Je l’aime... balbutia Godolphin. 

— C’est précisément à cause de cela, mon cher monsieur Godolphin, que je 
veux, avant d’aller plus loin, provoquer une petite explication entre nous. 

— Je vous écoute, monsieur, dit le jeune homme tremblant toujours. 

— Vous aimez Paola ?... 

— Oh ! si je l’aime... 

— Et... elle ? 

Godolphin courba le front et garda un silence farouche. 

— Moi, poursuivit Noë, je sais qu’elle ne vous aime pas, et cela pour deux 
raisons. 

Godolphin tressaillit. 

— La première, c’est que vous avez été son espion, son geôlier... 

— J’étais sous la domination de René... et puis ?... 

Godolphin s’arrêta et roula ses yeux louches autour de lui. 

— Et puis, comme vous l’aimiez, vous étiez jaloux, n’est-ce pas ? 

— Peut-être... 



— La seconde raison est plus simple encore. Paola ne vous aime pas parce 
qu’elle m’aime... 

Noë prononça ces mots avec une nuance de fatuité. 

Godolphin était livide, mais il ne proféra aucune parole. 

— Vous sentez bien, poursuivit Noë, que si vous aimez Paola, c’est déjà 
beaucoup pour vous d’être auprès d’elle, au lieu de moisir dans une cave... 

— Oh ! oui... 

— Mais vous comprenez aussi que si vous alliez vous permettre des scènes de 
jalousie comme au pont Saint-Michel, je me verrais dans l’obligation de vous 
reconduire dans votre cave. 

— Monsieur, murmura Godolphin, je ne demande qu’à voir Paola... Je sais bien 
qu’elle ne m’aime pas... et que... elle vous aime... 

— Bien ! Votre résignation me plaît. 

Le somnambule soupira. 

— Jurez-moi donc, acheva Noë, que vous jouerez en conscience le rôle que je 
vais vous imposer. 

— Quel rôle ? 

— Vous êtes le frère de Paola, et Paola est la fille d’un huguenot. 

Noë expliqua alors à Godolphin ce qu’il devait être aux yeux de la tante 
Verconsin, et Godolphin prêta le serment qu’il exigeait de lui. 








































































Ce fut ainsi que le somnambule fut introduit à Chaillot. 

Noë avait fait à Paola l’aveu de l’enlèvement de Godolphin, et lorsque celle-ci 
lui demanda, saisie d’un vague effroi, pourquoi il voulait la contraindre à vivre 
de nouveau avec l’être qu’elle abhorrait, il lui répondit : 

— Ma chère belle, un jour ou l’autre Godolphin aurait pu nous échapper. Il serait 
retourné au pont Saint-Michel dans le but de vous y trouver, et il serait, par 
conséquent, retombé dans les mains de votre père. Or, votre père, à l’aide de 
Godolphin, vous aurait retrouvée à son tour, et il n’aurait point tardé à nous 
séparer. 

Cette raison était déjà assez bonne ; cependant Noë en fit valoir une seconde. 

— Ma chère amie, dit-il, puisque votre père tirait de si merveilleuses révélations 
du sommeil de Godolphin, nous ferons comme lui, ce qui nous permettra de 
veiller sur notre bonheur avec d’autant plus de prudence ; car ; n’en doutez pas, 
madame Catherine va remuer ciel et terre pour nous retrouver. 

— Oh ! jamais ! s’écria Paola, jamais je ne veux retourner chez mon père et me 
séparer de vous. 


§ 


Noë passa toute la journée du lendemain auprès de Paola, puis la journée 
suivante. 

Mais, le troisième jour, le compagnon du prince de Navarre éprouva comme une 
lassitude vague, comme un besoin de retourner à Paris. 

— Ma chère amie, dit-il à la fille de René, voici deux longs jours que je n’ai vu 
mon ami le sire de Coarasse, et vous trouverez tout naturel, j’imagine, que je 
l’aille rejoindre. 

— Quand reviendrez-vous ? demanda la jeune fille. 

— Demain. 


— De bonne heure ? 



Noë manifesta quelque fatuité dans son sourire. 


— Mais, dame ! fit-il, vous n’exigez pas, j’imagine, que je revienne avant le 
jour ? 


— Non. 

— Alors, attendez-moi pour déjeuner. 

Noë embrassa Paola, et partit au petit trot de son cheval, comme un homme qui 
va faire un long voyage. 

Jusqu’au mur d’enceinte, Noë songea tout naturellement à Paola. 

La porte de Paris franchie, il regarda la Seine, et, dans le lointain, il aperçut le 
Louvre. 

Alors, il éprouva un léger tressaillement. 

— C’est singulier ! se dit-il ; je crois que j’éprouve un certain plaisir à retourner 
à Paris. Pourquoi donc ? 

Cette question, que Noë s’adressa fort naïvement, lui parut tout d’abord 
impossible à résoudre. Et cependant, il continua son chemin, regardant toujours 
les pignons du Louvre. 

— Ma foi ! oui, reprit-il après avoir médité quelque temps, je suis très-content de 
retourner à Paris. Mais... pourquoi ? 

Ce pourquoi qu’il cherchait conduisit le gentilhomme béarnais jusqu’à mi- 
chemin du Louvre. 

Arrivé là, il se frappa le front. 

— Ah ! parbleu ! murmura-t-il, je crois que je tiens la raison qui me fait quitter 
Chaillot si volontiers ! Henri m’a dit un soir que madame Marguerite de 
Navarre, son aïeule, avait écrit quelque part dans ses contes, que « l’amour, pays 
enchanté tant qu’il n’était abordable que par un chemin malaisé et semé 
d’embûches, devenait un lieu malplaisant aussitôt qu’on y parvenait par une 
belle route bien frayée... » J’y suis ! 

Et Noë, donnant un léger coup d’éperon à sa monture, continua ainsi son 
monologue : 



— Évidemment Paola est une fort belle jeune fille, mais elle me paraissait 
beaucoup plus belle quand il me fallait grimper après une échelle de soie, au 
risque de me rompre le cou ou tout au moins de me noyer... Depuis qu’elle est 
en ma possession, que je n’ai plus à redouter la dague de René et l’espionnage de 
Godolphin, elle me paraît moins séduisante... Est-ce bizarre ! 

Tout en se parlant ainsi, Noë passa devant le Louvre et ne songea point à 
s’informer si son royal ami s’y trouvait : preuve évidente que ce n’étaient point 
les toits du Louvre qui lui avaient fait battre le cœur. 

Mais, lorsqu’il eût atteint la place sur laquelle se dressait l’humble cabaret du 
Béarnais Malican, son cœur se reprit à palpiter. 

En même temps, son cheval s’arrêta. 

— Bon ! murmura Noë en souriant, je crois que les bêtes ont plus d’esprit que 
les gens. Cela s’est vu... Je ne savais pas où j’allais, et mon cheval le savait ! 

Noë mit pied à terre à la porte du cabaret de Malican. 

Précisément, la jolie Myette était sur le seuil. 

Le battement de cœur de Noë augmenta, bien que le jeune homme prît soin de 
tortiller sa moustache blonde d’un certain air dégagé et conquérant. 

Myette se prit à rougir, et son front se couvrit d’un bel incarnat qui fit pâlir le ton 
cerise de ses lèvres. 

Cependant Myette ébaucha un sourire et chiffonna gentiment son tablier, 
affectant une certaine indifférence. 

— Bonjour, petite, dit Noë. 

— Bonjour, monsieur de Noë, répondit Myette. 

La voix de Noë tremblait un peu ; celle de Myette tremblait très-fort. 

— Où est ton oncle ? 

— Il est sorti, monsieur de Noë. 

— Où est-il allé ? 

— À la Grange-Batelière, qui, vous le savez, appartient au roi. 



— Et qu’est-il donc allé faire à la Grange-Batelière, ma petite ? 

Noë en faisant cette question, attachait son cheval à un anneau de fer placé en 
dehors du cabaret. 

— Mon oncle est allé quérir des grenouilles et du poisson, répondit Myette : les 
Suisses soupent ici ce soir. 

— Au diable soient les Suisses ! 

— Hein ! fit Myette. 

— Ah !... pardon... murmura le jeune homme. 

— Comment ! monsieur de Noë, dit la jeune fille, vous trouvez mauvais que les 
Suisses soupent chez nous et fassent prospérer notre établissement ? 

— Non... pas du tout... mais... 

Noë cherchait la fin de la phrase et ne la trouvait pas. 

Il entra dans le cabaret. 

Le cabaret était vide. Sarah, la belle argentière, ravaudait des bas à l’étage 
supérieur, et Myette attendait des clients qui n’arrivaient pas. 

Noë s’assit. 

— Que faut-il vous servir, messire ? demanda Myette qui s’approcha du 
comptoir de chêne sur lequel brillaient les hanaps et les pots d’étain 
soigneusement entretenus. 

— Je n’ai pas soif. 

— Ah ! 

Myette prononça cette exclamation d’une syllabe d’un ton qui voulait dire : « Je 
vois bien pourquoi vous venez, mais je ne veux pas m’en apercevoir. » 

— Vous voulez sans doute parler à mon oncle ? reprit-elle tout haut. 

— Non. 

— Ah ! 



Le deuxième Ah ! de Myette fut plus significatif encore que le premier. 

Elle s’assit dans son comptoir et Noë se prit à la regarder avec une secrète 
admiration. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Le jeune homme regardait ; 
Myette baissait les yeux. 

— C’est singulier, pensait Noë, voici que je me sens niais et timide comme un 
clerc ; après tout, cependant... 

Myette ne s’adressait aucun monologue, mais elle avait aussi un violent 
battement de cœur. 

Enfin, Noë se leva. 

En le voyant s’approcher du comptoir, Myette sentit redoubler son battement de 
cœur. 

À mesure qu’il faisait un pas vers elle, Noë éprouvait une sorte d’hésitation dans 
sa démarche, et ses membres fléchissaient. 

Cependant, il arriva jusqu’au comptoir et s’y accouda. 

Myette aurait bien voulu fuir, mais une force invincible et mystérieuse la 
retenait. 

Noë continua de la regarder et Myette baissa les yeux de plus belle. 

Tout à coup Noë eut un accès d’audace, et, étendant la main, il osa prendre celle 
de la jeune fille. 

— Que faites-vous, monsieur de Noë ? s’écria-telle. 

— Je ne sais, répondit-il naïvement. 

Elle voulut retirer sa main, mais elle ne put la dégager. 

— Myette, murmura Noë d’une voix émue, savez-vous bien que je vous aime ? 
Myette étouffa un cri et jeta un regard éperdu vers la porte. 

La place était déserte, le seuil était vide... Ils étaient seuls ! 

— Oui, répéta Noë, je vous aime... 

— Ah ! murmura la jeune fille, qui parvint à dégager sa main et fit un effort 



suprême pour parler ; ah ! c’est mal, ce que vous me dites là, monsieur de Noë... 
car, je ne suis qu’une pauvre fille... et... 

Elle n’acheva pas, tant elle était émue... 

Noë allait sans doute se mettre à ses genoux, mais un bruit de pas se fit entendre 
au-dehors. 

— Monsieur ! monsieur ! supplia Myette. 

Noë, étourdi de son audace, alla se rasseoir en trébuchant, et Myette se baissa 
comme si elle eût laissé tomber quelque objet à terre... 

En ce moment un homme se montra sur le seuil, et une voix à demi railleuse se 
fit entendre. 

C’était Henri qui revenait du Louvre... 

— Ah ! pardieu ! murmura-t-il, je gage que je trouble votre tête-à-tête, mes 
enfants ; mais je suis votre ami... ne craignez rien ! 

Henri était radieux : sans doute il avait eu bien du bonheur au Louvre. 



Chapitre 47 


Tandis que Noë quittait Chaillot et s’en allait à Paris, Paola s’était accoudée à sa 
fenêtre et le regardait s’éloigner. La jeune fille avait les yeux pleins de larmes, et 
soit qu’un vague pressentiment l’assaillît, soit que son amour fût devenu si 
impérieux qu’il s’effrayât de la moindre séparation, il lui semblait qu’elle venait 
de perdre pour toujours celui qu’elle aimait. 

Elle passa une nuit sans sommeil, attendant avec impatience l’heure du retour de 
Noë. 

Noë avait promis de revenir le lendemain à l’heure du déjeuner. 

Mais cette heure arriva ; puis d’autres la suivirent ; puis la journée s’écoula. 

Alors Paola, en proie à une inquiétude mortelle, s’imagina que son père avait 
rencontré Noë, qu’un indice quelconque le lui avait désigné comme le ravisseur 
de sa fille, et qu’il l’avait poignardé. 

Cette idée bizarre la frappa, et, la nuit venue, elle prit des proportions telles que 
l’épouvante pénétra dans son cœur. 

Godolphin, muet, pâle, envieux, la regardait pleurer. 

Paola s’arrêta à vingt partis différents et les abandonna successivement. 

D’abord, elle voulait courir à Paris et chercher Noë, soit au Louvre, soit à son 
hôtellerie de la rue Saint-Jacques. 

Ensuite, elle songea à envoyer Godolphin. Puis elle se défia du jeune homme, 
dont elle connaissait la haine pour son heureux rival. Tantôt elle voulait partir, 
tantôt elle retombait sans forces sur son siège et se prenait à sangloter. 

Une seconde nuit s’écoula, puis le jour vint... Noë n’avait point reparu. Paola se 
sentait mourir... 

Tout à coup elle eut une inspiration étrange et appela Godolphin. 

Godolphin, qui n’osait lui parler, Godolphin, qui avait fini par souhaiter le retour 
de Noë, tant les larmes de la jeune fille lui brisaient le cœur, Godolphin accourut. 

La Florentine le regarda pendant quelques minutes silencieusement, et comme si 



elle eût éprouvé une certaine hésitation. 

Puis elle lui dit : 

— Quand mon père voulait savoir quelque chose de toi, que faisait-il ? 

— Il m’endormait, répondit-il machinalement. 

— Comment ? 

— En me regardant fixement. 

— Eh bien, dit Paola, je désire savoir quelque chose, moi, et je vais te regarder, 
et il faut que tu dormes, parce que je le veux ! 

La Florentine prononça ces mots avec une fiévreuse énergie, et son regard fut si 
ardent, que Godolphin tressaillit et s’écria : 

— Ah ! ne me regardez pas ainsi... Vous avez les yeux de votre père. 

— Je le veux ! répéta Paola. 

Elle prit Godolphin par le bras et le poussa rudement sur une chaise où elle le fit 
asseoir. 

Puis, le regardant toujours : 

— Dors ! dit-elle, dors ! je le veux... 

Godolphin aimait Paola. Nature faible et obéissante, le jeune homme se sentait 
dominé par le regard énergique et la volonté de la jeune fille. 

Il voulut résister un moment à cette volonté, car il haïssait Noë et sentait bien 
que c’était pour savoir où il était que Paola cherchait à l’endormir ; mais cette 
volonté l’emporta. 

Paola lui mit une main sur le front, lui serra le poignet avec l’autre et continua à 
faire peser sur lui son regard étincelant... 

Alors, peu à peu, Godolphin sentit que sa volonté de résister s’évanouissait ; que 
cet œil brillant fixé sur lui avait le charme fascinateur que possédait celui de 
René, et sa tête, sur laquelle était appuyée la main de Paola, se renversa 
insensiblement en arrière. 


D’abord, il baissa les yeux pour éviter l’étincelle du regard de la jeune fille, puis 



ses paupières s’alourdirent et se fermèrent... Godolphin dormait ! 

Un instant, Paola fut comme épouvantée du pouvoir magique dont elle se 
trouvait douée ; puis la volonté de savoir où était Noë domina son effroi. 

— Parle ! dit-elle à Godolphin. 

Le somnambule garda un moment le silence. Il luttait contre le sommeil qui 
l’étreignait et il s’agitait sur sa chaise. 

— Parle ! répéta la jeune fille d’une voix vibrante et dominatrice. 

— Que voulez-vous savoir ? demanda le somnambule faiblement et la langue 
épaissie, comme s’il eût été pris de vin. 

— Je veux savoir où il est. 

— Oui? 

— Celui que j’aime... Noë ! 

Ce nom produisit une impression pénible, qui devint ensuite farouche sur le 
visage de Godolphin. 

— Je ne sais pas, dit-il avec une sorte d’irritation sourde et moqueuse. 

— Je veux que tu le saches ! ordonna la fille du parfumeur. 

Le somnambule appuya ses deux mains sur son front et parut méditer 
profondément, vaincu qu’il était par la volonté de Paola. 

Plusieurs fois les muscles de son visage tressaillirent, et ce visage exprima tour à 
tour la colère, la haine et le dédain. 

Tout à coup ses lèvres s’entrouvrirent et grimacèrent un sourire. 

Ce sourire était amer, ironique et révélait une joie féroce : 

— Je le vois, dit-il enfin. 

— Ah ! s’écria Paola. Tu le vois ? 


— Oui. 


— Oui est-il ? 



— À Paris. 

— Blessé... mort, peut-être ! murmura-t-elle avec angoisse et épouvantée par le 
méchant sourire de Godolphin. 

— Oh non. 

Elle eut un cri de joie : 

— Il est donc prisonnier ? fit-elle. 

— Non, il est libre... 

— Pourquoi ne vient-il pas, alors ? 

Godolphin sourit. 

— Mais pourquoi ne vient-il pas ? insista la fille de René. 

Godolphin souriait de plus belle. 

— Parce qu’il ne pense plus à vous, dit-il brutalement. 

La réponse de Godolphin pénétra au cœur de Paola comme la pointe acérée d’un 
stylet. L’Italienne devint pâle. 

— Tu mens ! exclama-t-elle. 

— Non, je ne mens pas... 

— Que lui est-il donc arrivé et quelle besogne a-t-il qu’il ne pense plus à moi ? 
s’écria l’impétueuse jeune fille. 

— Il en aime une autre. 

Et Godolphin, dont le sommeil était d’une lucidité merveilleuse en ce moment, 
Godolphin ricana et ajouta : 

— Il en aime une autre que vous ! 

Paola jeta une exclamation sauvage, un cri étrange, recula d’un pas, et s’appuya 
défaillante au mur de la chambre. 

— Je le vois... il est auprès d’elle... à ses genoux... il tient sa main... Elle est 
belle et elle l’aime... 




























































































































La jeune fille eut un accès de rage qui succéda sur-le-champ à son état de 
faiblesse et d’anéantissement. 

Elle saisit un petit poignard à fourreau d’or qu’elle portait à sa ceinture et le leva 
sur Godolphin. 

— Misérable ! dit-elle, tu mens !... et je vais te tuer... 

Godolphin ne vit pas le poignard peut-être, mais il entendit la menace, et, au lieu 
de s’en effrayer, il répondit tranquillement : 

— Elle a les cheveux noirs, les lèvres rouges et son visage a la blancheur du lait. 
Il l’adore... 

Le somnambule parlait avec un tel accent de conviction, que le bras de Paola 
retomba sans frapper. 

— Eh bien, dit-elle, conduis-moi où il est, et je te jure que, s’il m’a trahie ; que, 
si tu me le montres aux pieds de ma rivale... 

— Vous ne l’aimerez plus, n’est-ce pas ? ricana Godolphin. 

— Je le haïrai et ma vengeance sera terrible, murmura-t-elle d’une voix 
sourde... 

— Il est dans la maison où j’étais prisonnier, dit le somnambule. 

— Ah !... Où est cette maison ? 

— Près du Louvre. 

— Peux-tu m’y conduire ? 

— Non. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je dors... et puis ce n’est pas maintenant que vous l’y trouverez, 
bien que je le voie en ce moment... car il est dans une salle où il y a de la 
lumière, et nous sommes en plein jour... Je vois ce qui se passera ce soir... voilà 
tout... 


— Comment est cette salle ? 



— C’est un cabaret. 

Paola, pâle de courroux, frémissante, éperdue, écoutait les paroles de Godolphin 
et sentait s’éveiller en elle le démon de la jalousie et de la haine. 

Paola n’était point impunément la fille de René le Florentin ; elle savait aimer et 
haïr : elle devait savoir se venger... 

Quand elle eût entendu les révélations de Godolphin, elle dédaigna de le 
questionner davantage, mais elle forma sur l’heure de dessein de surprendre Noë 
aux pieds de sa rivale. 

Comme tous ceux dont l’âme est fortement trempée pour l’amour ou la haine, 
Paola savait attendre. 

Elle réveilla Godolphin en lui passant les mains sur le front afin de le dégager de 
la lourde atmosphère magnétique qui l’enveloppait. 

Godolphin soupira, s’agita sur son siège une seconde fois et ouvrit les yeux. 

Puis il jeta autour de lui le regard hébété de l’homme qui s’éveille et aperçut 
Paola, qui avait entendu dire à son père que Godolphin perdait, au réveil, le 
souvenir de ce qu’il avait vu et dit pendant son sommeil magnétique. 

— Que vous ai-je donc dit de si terrible ? lui demanda-t-il naïvement. Vous êtes 
pâle, pâle comme la mort. 

Paola fit un effort suprême pour refouler ses terreurs et ses colères au fond de 
son cœur, et calme, presque souriante, elle répondit : 

— Tu m’as engagée à faire un voyage. 

— Ciel ! fit Godolphin avec effroi, vous voulez partir ? 

— Sans doute. 

— Et... me quitter ?... 

— Non, tu m’accompagneras. 

— Oh ! alors, fit-il avec joie, partons ! je vous suivrai jusqu’au bout du monde. 
Où allons-nous ? 


— Je te le dirai plus tard. 



— Ah ! 


Et Paola ajouta : 

— Tu passes ici pour mon frère ; il faut continuer à jouer ce rôle jusqu’à ce soir. 
Seulement, tu vas t’esquiver un moment dans la journée et tu te procureras des 
chevaux. 

— Bien ! où les conduirai-je ? 

— Tu t’arrangeras pour que nous les trouvions à la porte ce soir, à l’entrée de la 
nuit. Tiens, voilà de l’argent... 

Et Paola donna sa bourse à Godolphin. 

Godolphin descendit dans le jardin, et, comme Guillaume Verconsin était absent 
et que la tante du jeune commis ignorait complètement que le somnambule fût 
comme une manière de prisonnier sur lequel elle devait veiller, elle ne s’en 
inquiéta pas autrement en le voyant sortir. Une heure après, Godolphin revint. 

— Les chevaux seront dans la rue à huit heures du soir, dit-il à Paola. 


§ 


La journée s’écoula sans que Noë parût ; le soir vint, puis la nuit. 

— Allons ! se dit Paola, si Godolphin m’a trompée, je le tuerai ; s’il a dit vrai, et 
que Noë m’ait trahie, j’irai trouver mon père et je lui confierai le soin de ma 
vengeance !... 

Elle s’enveloppa d’une longue mantille, cacha son visage sous un masque et 
s’esquiva de la maison de la tante Verconsin, la haine et la jalousie au cœur, 
étreignant dans sa main la poignée ciselée de son stylet. 

Godolphin était déjà dans la rue, tenant en main les chevaux. 

— Où allons-nous ? lui demanda-t-il en pliant son genou pour faire un 
marchepied à la jeune fille. 

— À Paris, dans un cabaret, aux environs du Louvre. 



— Ah ! 


— C’est dans ce cabaret que je dois, m’as-tu dit, le voir aux genoux de ma 
rivale... 

Et Paola s’élança en selle et mit son cheval au galop. 

— La haine doit être rapide comme la foudre ! murmura-t-elle, tandis que son 
cheval arrachait des gerbes d’étincelles aux pavés de la rue... 



Chapitre 48 


Tandis que Paola, suivie de Godolphin, abandonnait Chaillot le cœur altéré de 
vengeance et tourmenté de jalousie, un cavalier entrait dans Paris et descendait 
la berge droite de la Seine, dans la direction du Louvre. 

Monté sur un vigoureux cheval allemand, enveloppé d’un long manteau, dont le 
large collet dissimulait à moitié son visage, la tête recouverte d’un grand 
chapeau sans plume, ce personnage paraissait être de médiocre condition. 

À sa mise, à son allure modeste, on eût juré un de ces gentilshommes aux trois 
quarts valets qui se mettaient à la solde d’un grand seigneur. 

Comme il était nuit, et que le bord de la rivière était désert, le cavalier, arrivé à la 
hauteur du pont au Change, parut hésiter. 

Traverserait-il la Seine et aborderait-il dans la Cité ? Descendrait-il jusqu’au 
Louvre ? 

Après quelques minutes d’incertitude, il opta-pour le premier parti et s’engagea 
sur le pont au Change. 

Au milieu du pont, il y avait un poteau qui supportait une lanterne. 

Au moment où le cavalier entrait dans le cercle de lumière projeté par cette 
lanterne, un piéton cheminant en sens inverse y entrait pareillement. 

Le cavalier, qui avait pris, pour franchir la porte Bourdeille, de minutieuses 
précautions, afin de cacher le plus possible son visage aux yeux des Suisses qui 
la gardaient, s’était, la nuit et l’isolement aidant, un peu relâché de sa prudence. 

Le manteau s’était entr’ouvert : le chapeau, rabattu sur les yeux tout d’abord, 
s’était un peu rejeté en arrière. 

Bref, le visage, au moment où il passait sous la lanterne, se trouva si bien à 
découvert, que le piéton, le reconnaissant sans doute, ne put réprimer une 
exclamation de surprise. 

Alors le cavalier s’arrêta tout interdit. 

En même temps le piéton mit la main sur la bride du cheval et dit : 



— Bonsoir, monseigneur ! 

Le cavalier laissa tomber un regard sur le piéton. 

— René ! murmura-t-il. 

Puis involontairement, il porta la main à ses fontes pour y prendre un pistolet et 
casser la tête au Florentin, car c’était bien lui qui s’était permis de le reconnaître. 

Mais il vit au parfumeur de la reine une mine si piteuse, il lui trouva l’air si 
humble, que l’arme resta dans sa sacoche et qu’il poussa un grand éclat de rire. 

— Ah çà ! s’écria-t-il, tu es donc en disgrâce, valet du diable ? 

— Oui, monseigneur... 

— Eh bien, dit-il, donne-moi l’hospitalité, en ce cas. 

— Volontiers, monseigneur. 

— Tu es de la nature des traîtres, je le sais, mais j’ai un moyen de prévenir tes 
trahisons. Rebrousse chemin, mon drôle, et conduis-moi à ta boutique du pont 
Saint-Michel. 

— Venez, monseigneur. 

René se mit à marcher devant le cavalier. 

— Je te préviens, lui dit celui-ci, que si tu t’avises de ne pas marcher droit et de 
tourner la tête, je t’envoie une balle entre les deux épaules. Tu es comme une 
manière de prisonnier. 

René se tint pour averti et se mit à cheminer d’un pas rapide. 

En quelques minutes, le cavalier et le piéton eurent atteint le pont Saint-Michel. 

— Venez, monseigneur. 

— Ouvre ta boutique, dit le cavalier. 

René obéit. 

Le cavalier mit pied à terre, attacha sa monture à un anneau de fer fixé à la 
devanture et suivit le Florentin dans sa demeure, lui faisant signe de fermer la 
porte. 



René battit le briquet, alluma une bougie et conduisit son visiteur dans cette 
arrière-boutique, naguère le logis, l’oratoire de Paola. 

Puis il lui avança respectueusement un siège et demeura devant lui, debout et 
tête nue. 

Le cavalier, si simplement vêtu qu’on l’eût pris pour un homme de médiocre 
condition, et à qui, cependant, René donnait le titre de Monseigneur, s’assit sans 
plus de façon. 

— René, dit-il, tu es certainement l’homme que je tenais le moins à rencontrer, 
car tu es l’âme damnée de la reine-mère, et madame Catherine est femme à me 
faire poignarder si elle me sait à Paris. 

— N’ayez crainte, monseigneur, elle ne le saura pas. 

Le Florentin, pour la première fois de sa vie, peut-être, était sincère. 

En effet, tout pénétré de sa disgrâce, il était en veine de se faire humble et de 
devenir serviable. 

Le voyageur reprit : 

— Aimes-tu beaucoup le prince de Navarre, René ? 

— Non, Monseigneur. 

— Le hais-tu ? 

— Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu, mais je le hais instinctivement. 

— Pourquoi ? 

— Parce qu’il est Béarnais et que je hais tous les Béarnais. 

En parlant ainsi, René alla fermer soigneusement la porte de la boutique et mit la 
clef dans sa poche. 

— Et que t’ont fait les Béarnais ? 

— Ah ! monseigneur, beaucoup de mal, je vous jure. 

— Mais encore ?... 


Ils m’ont fait perdre ma faveur. 



Hein ? 


— Je suis disgracié. 

— Par la reine-mère ? 

— Et supplanté. 

— Par qui ? 

— Par un certain sire de Coarasse... qui lit dans les astres... comme moi... 
mieux que moi, monseigneur. 

Le voyageur poussa un grand éclat de rire. 

— Comment ! s’écria-t-il, la reine-mère a trouvé un meilleur astrologue que toi, 
mon pauvre René ! 

— Oui, monseigneur. 

— Et tu es disgracié ? 

— Complètement. 

— Diable ! 

— J’ai même failli être roué, ajouta le Florentin. 

Cette fois, le voyageur ouvrit de grands yeux. 

Alors, René, qui était en veine de confidences, ne cela rien à son hôte. Il lui 
raconta son équipée de la rue aux Ours, la colère du roi et les efforts que la reine- 
mère avait faits tout d’abord pour le sauver. 

Le voyageur écoutait gravement. 

Quand René eut fini, l’inconnu lui dit : 

— Tout ce que tu me dis là est-il bien vrai ? 

— Sur l’honneur. 

— Bon ! Fais-moi un autre serment, je le préfère. 

— Sur ma tête. 



— J’aime mieux ça. Eh bien, le récit de tes mésaventures modifie un peu mes 
idées à ton endroit. 

— Hein ? fit René. 

— Et je te conseille de t’avouer très-heureux d’avoir failli être roué. 

— Plaît-il ? fit le Florentin. 

— Et d’être en brouille avec madame Catherine, ajouta l’inconnu. 

— Pourquoi cela, monseigneur ? 

Le voyageur croisa ses jambes, caressa sa barbe noire qu’il portait en pointe, 
selon la mode du temps, et répondit : 

— Mais parce que cela te sauve d’un grand péril. 

Les yeux démesurément ouverts de René s’agrandirent encore. 

— Car, poursuivit son interlocuteur en posant sa main droite sur la poignée de sa 
dague, je ne te cacherai pas plus longtemps que j’avais, en entrant ici, l’intention 
de te fouiller le cœur avec cet outil. 

René pâlit légèrement. 

— Tu es de la race de ces bêtes fauves, poursuivit l’inconnu, qu’on tue sans 
scrupule et sans remords quand on les trouve sur son chemin. 

— Merci ! monseigneur, murmura René qui riait jaune. 

— Mais ta disgrâce me fait réfléchir. 

— C’est heureux pour moi, et sans doute Votre Altesse a pitié... 

— Nullement. Mais je pense que tu pourras me servir. 

— Je ne demande pas mieux. 

— Du moment où tu es en froid avec madame Catherine, tu n’as plus aucune 
raison pour la servir ? 

— Aucune, monseigneur. 

— Eh bien, je te prends, moi. 



— Vous, monseigneur ! 

— Et je fais de toi mon homme de confiance, mon messager d’amour... 

— Bon ! dit René, je devine... 

— Bah ! 

— Votre Altesse revient à Paris à la seule fin de... revoir... 

René cligna de l’oeil. 

— C’est bien, dit le voyageur. Tu as compris. 

— Que dois-je faire, monseigneur ? 

— Aller au Louvre. 

René se trouva mal à l’aise. 

— C’est que la reine m’a chassé. 

— Aussi n’est-ce point chez elle que je t’envoie. 

— D’accord, mais on peut me rencontrer. 

— Qu’importe ? 

— Les Suisses me chasseront... 

— Allons donc ! fit le voyageur, ils n’oseraient pas, j’imagine. 

René soupira. 

— Ah ! monseigneur, dit-il comme on voit bien que vous venez de Nancy ! 

— J’en arrive. 

— Et que vous n’avez pas pris l’air du Louvre... La reine m’a chassé, le roi a 
voulu me faire rouer, M. de Crillon m’a menacé de sa cravache, et les Suisses me 
rient au nez. Je suis un homme ruiné et perdu. 

René contait ses aventures d’un ton si lamentable, que le voyageur riait de bon 
cœur. 


Cependant il poursuivit : 



— Il faut pourtant, mon pauvre René, que tu ailles au Louvre... il faut que tu 
arrives jusqu’à elle... il faut que tu lui annonces que je suis ici... 

— J’irai, monseigneur, je braverai tous les périls... 

Et René se leva, armé sans doute d’une résolution subite. 

— Si tu ne peux arriver jusqu’à elle, poursuivit l’inconnu, au moins tu verras 
Nancy : tu lui diras que j’ai risqué ma vie pour revenir à Paris, et que je suis prêt 
à faire toutes les folies pour l’empêcher d’épouser le prince de Navarre. 

— Ce sera difficile, monseigneur ; la reine-mère... 

— Oh ! je bouleverserai le monde, s’il le faut ! 

— Enfin, monseigneur, demanda catégoriquement René, que dois-je faire ? 

— Aller au Louvre. 

— Bien. 

— Voir Nancy si tu ne peux voir Marguerite. 

— Je les verrai toutes deux. 

— Et dire à Marguerite qu’il faut que ce soir même elle me reçoive... 

— Mais, monseigneur, si vous mettez le pied dans le Louvre et qu’on vous 
reconnaisse, vous serez sûrement poignardé. 

Le voyageur parut réfléchir. 

— Alors qu’elle vienne ici, dit-il. 

— Diantre ! fit René, le voudra-t-elle ? 

Cette interrogation produisit un singulier effet sur l’interlocuteur du Florentin. 
Ce doute qu’il exprimait le fit pâlir. 

— Penses-tu donc, s’écria-t-il, que déjà elle ne m’aime plus ? 

— Oh ! je ne dis point cela... 

Le voyageur respira. 

— Mais sortir du Louvre à cette heure, furtivement, passer les ponts et venir 



jusqu’ici... vous comprenez, monseigneur. 

— Alors c’est moi qui irai au Louvre... 

— Non, monseigneur, dit René, c’est elle qui viendra. Madame Marguerite est 
femme à braver tous les périls pour vous éviter un simple danger. Vous allez 
m’attendre ici, et je vous la ramènerai avant une heure. 

René, tout à l’heure embarrassé et tremblant, s’exprimait avec assurance ; il 
paraissait sûr du succès, et un moment son hôte fronça le sourcil. 

— Tu avais si grand’peur d’entrer au Louvre... lui dit-il. 

— Certainement, monseigneur. Mais j’ai trouvé un moyen. 

— Lequel ? 

— C’est mon secret, fit René en clignant de l’œil. 

Il prit son épée et son manteau, et boitant toujours, il se dirigea vers la porte, 
disant au voyageur : 

— Tenez, monseigneur, voici des livres de vénerie et de volerie dont la lecture 
vous permettra d’attendre patiemment que je revienne avec elle. 

L’inconnu fit un geste approbateur. René ouvrit sa porte comme il l’avait fermée, 
c’est-à-dire en évitant tout bruit criard, et il laissa son hôte maître du logis. 

Puis, bien que son pied lui fît un mal affreux, il se dirigea rapidement vers le 
Louvre, s’adressant le monologue que voici : 

— La reine m’a disgracié, mais, au fond de son cœur, elle a conservé quelque 
affection pour moi, et il est hors de doute qu’au premier service que je lui 
rendrai, elle me rendra toute son amitié. 

Or, le hasard semble vouloir me servir à souhait. 

Voici monseigneur le duc Henri de Guise qui tombe en mes mains juste au 
moment où je cherche un prétexte pour entrer au Louvre. 

Le duc a été obligé de quitter Paris furtivement pour éviter le poignard des 
assassins armés par la reine-mère ; mais comme il aime toujours madame 
Marguerite et que, bien certainement, il est encore aimé, il en résulte que Son 
Altesse revient à Paris et veut, à tout prix, revoir la fiancée du prince de Navarre. 
































































































































































































Je vais livrer le duc de Guise à la reine-mère et je ferai ma paix avec elle. 

René s’en allait, bien décidé à accomplir cette nouvelle trahison, et déjà il avait 
atteint la petite place voisine du Louvre, sur laquelle s’élevait la guinguette de 
Malican, lorsqu’un événement inattendu vint modifier ses premiers plans. 

Comme René avançait dans l’obscurité qui était grande, guidé seulement par la 
lanterne lointaine du poste des Suisses et le bruit de la Seine qui roulait son flot 
noir, il entendit tout à coup un cri étouffé, un cri de femme... Et ce cri lui 
résonna au fond de l’âme ; il crut reconnaître la voix qui l’avait poussé, et il se 
précipita dans la direction où il l’avait entendu. 

Presque au même instant une lueur instantanée se fit et perça les ténèbres. C’était 
la porte du cabaret de Malican qui s’ouvrait et livrait passage à un flot de clarté. 

René s’arrêta immobile et vit la silhouette de deux hommes se dessiner sur ce 
cadre lumineux. 

En même temps une voix disait : 

— La nuit est noire... c’est quelque tire-laine qui dévalise une ribaude. Ne nous 
mêlons pas de ces affaires, ami Noë. 

Et le rayon lumineux disparut en même temps que les deux hommes derrière la 
porte qui se referma. 

René se reprit à avancer dans la direction où il avait entendu le cri, et soudain il 
aperçut dans les ténèbres deux ombres noires, dont l’une se mouvait et se 
penchait sur l’autre. L’ombre qui se mouvait était celle d’un jeune homme qui 
essayait de rappeler à elle une femme évanouie. 

René approcha tout à fait. 

— Qui êtes-vous et que faites-vous ? dit-il. 

— Monsieur René ! 

— Godolphin ! 

Le Florentin et le somnambule venaient de se reconnaître à la voix ; et le son de 
celle du premier était si vibrant qu’il eut le don de rappeler à elle la femme 
évanouie. 



— Mon père ! ! ! murmura Paola... 

René prit sa fille dans ses bras, en proie à une émotion indicible, et Paola lui dit 

— Pardonnez-moi d’abord, mon père, et ensuite, vengez-moi ! 



Chapitre 49 


Tandis que René retrouvait sa fille, le duc Henri de Guise, surnommé le Balafré, 

— car c’était bien ce prince que le Florentin avait rencontré et emmené chez lui, - 
le duc de Guise, disons-nous, attendait dans la boutique du pont Saint-Michel le 
retour de son messager. 

Le prince était toujours fort épris de madame Marguerite, et le silence qu’elle 
avait gardé avec lui lorsqu’il lui avait envoyé un messager n’avait fait qu’irriter 
son amour au lieu de le calmer. 

Or, on le sait, le messager du duc était descendu chez Malican, et la missive dont 
il était porteur, au lieu de parvenir à madame Marguerite, était tombée dans les 
mains de Henri de Navarre. 

Le duc, - son envoyé de retour à Nancy, - était parti sur-le-champ ; il avait couru 
jour et nuit, et il arrivait à Paris avec l’exaltation passionnée de l’homme qui 
craint d’être oublié et remplacé. 

D’abord assis dans le fauteuil que lui avait avancé René, le prince calcula assez 
patiemment le temps qu’il fallait pour aller au Louvre et en revenir. 

Puis, ce temps écoulé, et aucun bruit ne retentissant au-dehors, il se leva et se 
prit à arpenter la boutique de long en large ; puis il alla vers la porte et essaya de 
l’ouvrir. 

René l’avait fermée en s’en allant. Alors un soupçon passa dans l’esprit du duc. 

— Le drôle, pensa-t-il, est capable de m’avoir enfermé pour me faire prendre par 
les estafiers de madame Catherine. 

Le soupçon ressemble à la tache d’huile, il grandit en un clin d’œil. 

Le Balafré se remémora rapidement toutes les trahisons de René et s’avoua qu’il 
avait eu un véritable moment de folie en songeant que cet homme pourrait le 
servir. 

— Pardieu ! se dit-il, ce damné Florentin m’a fait un conte. Il n’est pas disgracié 
le moins du monde et c’est un rôle qu’il joue avec moi. Tandis que je l’attends 
ici avec la confiance d’un bourgeois naïf, il court chez la reine et dans un quart 
d’heure, peut-être, je serai pris et assassiné dans ce traquenard... 



Le duc avait bien son épée au côté et sa dague au flanc, et Dieu sait si elles 
étaient vaillantes ! mais il avait laissé son cheval à la porte, et dans les fontes de 
sa selle une paire de bons pistolets chargés jusqu’à la gueule. 

Or, Son Altesse le duc de Guise savait fort bien le cas qu’on faisait de lui, et, du 
moment où il eut admis dans son esprit que René courait au Louvre pour le faire 
assassiner, il demeura persuadé que les assassins seraient en nombre respectable 
et qu’ils préféreraient se servir d’arquebuses tuant à bonne portée, plutôt que de 
poignards qui se seraient émoussés ou tordus sous la lame de son épée. 

Le duc regrettait donc ses pistolets ; puis, comme il était homme de race et 
trouvait que, si brave que soit un gentilhomme, il ne doit s’escrimer avec des 
manants qu’à la dernière extrémité, il songea sérieusement à éviter cette 
rencontre. 

— Se retirer devant des estafiers n’est pas prendre la fuite, pensait-il. 

Le duc examina la serrure de la porte, puis la porte elle-même. 

La serrure était, on s’en souvient, une œuvre milanaise du plus merveilleux 
travail. Il ne fallait songer ni à la briser, ni à la fausser, et moins encore à la 
crocheter. 

La porte était en chêne massif, solidement ferrée, et, bien que le duc fût 
vigoureux, il essaya vainement de lui faire subir une pesée. 

Henri de Guise abandonna la porte et se dirigea vers la fenêtre, - cette fenêtre de 
l’oratoire de Paola qui donnait sur la rivière et par laquelle Noë s’était évadé plus 
d’une fois. 

Le duc eut la même pensée que Noë, et comme lui il se prit à chercher une 
corde. 

Il trouva bientôt mieux qu’une corde, il trouva l’échelle de soie de l’ami du 
prince de Navarre. 

— Ah ! par ma foi ! se dit-il, j’aime mieux encore prendre un bain froid que me 
faire tanner la peau avec une arquebuse. 

Il noua solidement l’une des extrémités de l’échelle aux barreaux de la croisée, 
laissa pendre l’autre, roula son épée en son manteau et descendit bravement 
jusqu’à la rivière. 



Après quoi il se jeta fort résolument à l’eau et gagna, en nageant 
vigoureusement, la rive gauche de la rivière. 

Ensuite, tout transi, mourant de froid, mais s’applaudissant de plus en plus du 
parti qu’il avait pris, il revint sur le pont Saint-Michel. 

Son cheval était toujours attaché à l’anneau de fer fixé dans la devanture de la 
boutique. 

Le duc sauta en selle et gagna la place Aubert, où se trouvait une hôtellerie dans 
laquelle descendaient les gentilshommes de médiocre condition. 

Le costume que portait le duc était, du reste, parfaitement analogue à la situation 
qu’il voulait afficher : pourpoint de gros drap, chapeau gris sans plume, bottes 
fortes, éperons d’acier sans ornements. 

L’hôtellerie avait pour enseigne : Au Cheval rouan ; son propriétaire se nommait 
Jean Maltravers et jouissait de la réputation d’un catholique enragé. 

Maltravers ne parlait jamais des huguenots qu’en blasphémant. 

Le duc appela les valets, leur jeta la bride de son cheval et mit pied à terre. 

Maltravers accourut, parut saluer le cavalier avec le peu de courtoisie que mérite 
un gentilhomme grossièrement vêtu et le fit entrer dans la cuisine. La cuisine 
était alors, comme aujourd’hui, la première pièce, la salle de réception par 
excellence de toute hôtellerie. Le duc vit une énorme tranche de bœuf qui 
tournait devant le feu, et à deux pas de la cheminée une table recouverte d’une 
nappe bien blanche. 

Soit que le bain qu’il venait de prendre eût quelque peu refroidi son exaltation 
amoureuse, soit qu’il eût réfléchi et cédé à un mouvement de prudence lequel 
mouvement lui conseillait d’attendre à plus tard pour aller au Louvre, le duc se 
mit à table et demanda à souper, après avoir préalablement changé d’habits. 

L’hôte, en dépit de la réception assez cavalière qu’il avait paru lui faire, ne s’é 
tait point trompé sur la véritable qualité du voyageur. 

La preuve en fut qu’il s’approcha tout doucement de ce dernier et lui dit assez 
bas pour que personne de ceux qui se trouvaient disséminés dans la salle ne 
l’entendît : - Monseigneur a-t-il besoin de moi ? 



— Peut-être... répondit le prince sur le même ton. As-tu quelqu’un de hardi et 
d’intelligent sous la main ? 

— J’ai mon fils, un garçon de quinze ans adroit et malin comme un singe, qui 
étudie pour être clerc en Sorbonne, et, pour le quart d’heure, est enfant de chœur 
à Sainte-Geneviève. 

— Bon ! dit le duc, un gaillard comme cela doit être ce qu’il me faut. Où est-il ? 

— Dans l’écurie ; il veille à ce qu’on ait soin de votre cheval. 

— Va le quérir. 

L’hôte sortit de la cuisine, et peu après le duc vit apparaître le gamin. 

C’était bien l’écolier mauvais sujet, l’enfant de chœur qui vide les burettes, le 
méchant drôle capable des tours les plus pendables. 

Le duc le jugea un coup d’œil à sa mine éveillée, à ses vêtements en loques, à la 
façon insolente dont il le salua. 

Il le prit par l’oreille et lui dit : 

— Va te promener sur le pont Saint-Michel, mon garçon, aux environs de la 
boutique de messire René le Florentin. 

— Oh ! je la connais bien, dit le gamin. Chaque fois que je passe devant elle je 
jette une pierre dans les croisées. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce que maître René m’a fait fouetter un jour de l’an dernier que je 
l’appelais empoisonneur. Aussi, quand on a dit qu’il serait rompu vif, j’étais bien 
content. 

Le duc tressaillit, René ne lui avait donc pas menti, et il était en disgrâce après 
avoir frisé la roue. 

— Et qu’est-ce que je ferai sur le pont Saint-Michel ? demanda le fils du 
cabaretier Maltravers. 

— Tu regarderas ce qui s’y passe. 

— Et s’il ne s’y passe rien d’extraordinaire ? 



— Tu reviendras. 

— Drôle de commission que vous me donnez là, mon gentilhomme ! 

— Eh bien, je t’en vais donner une seconde, poursuivit le duc, à qui décidément 
le visage de Garguille, c’était le nom du gamin, inspirait pleine confiance. 

— Voyons ! 

— Es-tu jamais entré au Louvre ? 

— Oh ! bien souvent... 

— Connais-tu quelqu’un de la cour ? 

— Je connais M. Raoul, un joli page qui est généreux comme le roi. M. Raoul 
vient souvent ici avec d’autres seigneurs comme lui, et, dans la semaine, il 
m’arrive plus d’une fois de lui porter du vieux vin de Cahors qu’il boit dans sa 
chambre, les jours où il est de service auprès du roi. 

— Alors, tu sais où est le logis du page Raoul ? 

— Pardienne ! 

— Te chargerais-tu de m’y conduire ? 

— Certainement, et les yeux fermés. 

Le duc avait une inspiration bizarre : 

— Conduis-moi d’abord à ma chambre, dit-il en repoussant son assiette vide et 
avalant un dernier verre de vin. 

— Venez, dit le gamin, qui prit un chandelier de cuivre sur la cheminée, et se mit 
en devoir de précéder le voyageur. 

Quand le duc et Garguille furent seuls dans la chambre d’auberge réservée au 
prince lorrain, ce dernier reprit : 

— Dans quoi portes-tu le vin de Cahors au page Raoul ? 

— Dans un panier ; dam ! je lui en porte toujours six bouteilles à la fois. 

— Ce qui fait que, si tu lui en portais douze, il te faudrait deux paniers ? 



— Justement. 


— Eh bien, tu lui porteras douze bouteilles et tu prendras deux paniers. 

— Merci ! c’est trop lourd. 

— J’en porterai un. 

— Vous ! fit Garguille stupéfait. 

— Sans doute, et tu vas me donner la veste et le bonnet de laine d’un garçon 
d’auberge, ajouta le prince lorrain qui se débarrassa de ses bottes à l’écuyère, de 
son pourpoint et de son épée. 

Cette métamorphose plut à l’esprit mystificateur du gamin. 

— Attendez un moment, dit-il, j’ai ce qu’il vous faut. 

Il sortit, courut dans une pièce voisine et en revint avec les vêtements du garçon 
palefrenier de l’hôtellerie. 

Le prince s’habilla promptement, et, quelques minutes après, il était 
méconnaissable. Un quart d’heure plus tard, il passait sur le pont Saint-Michel 
portant à son bras un panier de bouteilles et marchant à côté du jeune Garguille. 

Le pont Saint-Michel était désert, et la boutique de René toujours fermée. 
Aucune lumière ne se faisait jour à travers les fentes de la porte. 

— Le drôle est au Louvre, pensa le duc, et sans doute il vend à madame 
Catherine, au prix de sa rentrée en grâce, le secret de ma présence à Paris. Mais 
ajouta-t-il avec un sourire, si on me reconnaît sous ces habits, c’est que le diable 
s’en mêlera ! 

Il était déjà fort tard quand le fils de l’aubergiste du Cheval rouan et son 
prétendu garçon palefrenier se présentèrent au grand guichet du Louvre. 

Le Suisse de faction fit même quelques difficultés pour les laisser passer. 

Mais Garguille parla fort insolemment, prononça le nom de Raoul, page du roi, 
avec emphase, et on les laissa entrer. 

Une fois le guichet franchi, le duc se sentit à l’aise. Il suivit Garguille à travers 
les escaliers et les corridors jusqu’au deuxième étage que les pages et les 
femmes de service habitaient. 



Garguille alla frapper à la porte de Raoul. 

Raoul, de service la nuit précédente, s’était couché de bonne heure, et il dormait 
profondément sur son lit où il s’était jeté tout vêtu. 

— Monsieur Raoul, dit la voix câline et bien connue du jeune cabaretier, c’est 
moi, moi Garguille... Ouvrez, je vous prie, j’ai une commission pour vous... 

Raoul, éveillé en sursaut, sauta à bas de son lit en maugréant, ouvrit sa porte et 
demeura tout étonné en reconnaissant que Garguille n’était pas seul. 

Garguille entra, le duc se glissa derrière lui et ferma vivement la porte. 

— Je vous amène un gentilhomme qui désire causer avec vous, dit tout bas le 
gamin. 

— Ça un gentilhomme ! fit Raoul stupéfait et toisant, à la clarté d’une bougie 
posée sur une table voisine, le personnage qui lui arrivait. 

Heureusement le duc ôta le bonnet de laine qui lui descendait sur les yeux, et 
Raoul étouffa un cri de surprise. 

— Son Altesse ! 

— Chut ! fit le duc. 

Puis il montra la porte à Garguille. 

— Tu peux t’en aller, lui dit-il. Raoul me donnera l’hospitalité pour cette nuit. 

Il mit trois pistoles dans la main de l’écolier, qui s’en alla. 

Raoul, toujours fort étonné de voir le duc de Guise chez lui, ne trouvait ni un 
mot, ni un geste. 

— Mon petit Raoul, dit le duc en se jetant dans un fauteuil, tu es gentilhomme, 
et par conséquent incapable de me trahir. 

— Ah ! monseigneur... 

— De plus tu aimes Nancy ? 

Raoul devint pourpre. 

— Et Nancy est dévouée corps et âme à madame Marguerite. 



— Je le sais. 

— Or, j’aime madame Marguerite, tu le sais bien. 

— Oui, monseigneur. 

— Et madame Marguerite m’aime... 

Raoul ne répondit pas, et le duc prit son silence pour une adhésion. 

— Or, donc, poursuivit Henri de Guise, c’est à toi que je me fie... pour arriver 
jusqu’à elle... 

— Mais, monseigneur... 

— Va me chercher Nancy. 

Le nom de Nancy soulagea quelque peu Raoul et le tira momentanément d’un 
grand embarras. 

— Nancy, pensa-t-il, expliquera mieux que moi bien des choses à Son Altesse. 

Et, saisissant au vol l’ordre que lui donnait le duc, il le laissa dans son logis, lui 
recommandant de ne point ouvrir si l’on venait à frapper. Puis il courut chez 
Nancy. 

La jolie camérière était dans sa chambre et regardait par le trou percé dans le 
plancher ce qui se passait chez madame Catherine. 

Et sans doute il s’y passait d’étranges choses, car Nancy était fort pâle et 
manifestait un violent effroi. 

— Ah ! le pauvre sire de Coarasse... murmurait-elle. 

Sans doute le prince de Navarre courait à cette heure quelque terrible danger. 



Chapitre 50 


Pour comprendre l’effroi de Nancy et donner une idée du péril que courait Henri 
de Navarre, il faut se reporter au moment où Paola quittait Chaillot en 
compagnie de Godolphin, à la nuit tombante. 

Le somnambule, pour lors bien éveillé, avait parfaitement interrogé ses 
souvenirs et les avait mis au service de sa jalousie et de sa rancune. 

Godolphin haïssait Noë, non-seulement parce que le Béarnais était aimé de 
Paola, mais il le haïssait encore, et plus peut-être, parce qu’il était beau, 
vigoureux, de bonne maison, tandis que lui-même était petit, chétif, malingre et 
de naissance inconnue. 

La façade du Louvre avait servi de point de repère à Godolphin. Il savait que la 
maison où il avait été détenu prisonnier au fond d’une cave était située auprès du 
royal édifice. 

Les bruits lointains qui lui étaient parvenus dans son cachot improvisé lui 
avaient appris que cette maison était un cabaret. 

C’en était assez pour que ses recherches ne fussent pas de longue durée. 

Quand il fut arrivé sur la petite place qui entourait l’église Saint-Germain- 
l’Auxerrois, Godolphin conseilla à l’Italienne de mettre pied à terre, et ils 
allèrent remiser leurs chevaux dans une hôtellerie de la rue de l’Arbre-Sec, puis 
ils revinrent sur la place du Louvre à pied, marchant lentement. 

Il était déjà tard, la nuit était sombre, le temps pluvieux, la place déserte. 

Comme si Godolphin eût eu à l’état de veille une partie de cette lucidité 
merveilleuse qu’il possédait durant son sommeil magnétique, il se sentit attiré 
tout droit vers le cabaret de Malican. 

La porte en était fermée, et sans doute les buveurs, s’il y en avait, étaient 
d’humeur taciturne, car on n’entendait aucun bruit à l’intérieur. 

Cependant un rayon de lumière filtrait à travers les ais mal joints de la porte, 
Godolphin fit signe à Paola de se tenir à distance, puis comme un loup qui rôde 
auprès d’une bergerie, il fit le tour de la maison et revint coller son œil aux 
fentes de l’huis. Après quoi, ivre de joie sans doute, il vint prendre Paola par la 



main et lui dit tout bas : - Approchez... et regardez ! 


Paola dont le cœur battait violemment, approcha son œil du trou de la serrure et 
recula presque aussitôt en jetant un cri terrible. 

Noë était assis auprès de la jeune Myette, tenait ses deux mains dans les siennes 
et la regardait avec amour. Derrière lui Henri causait avec la belle argentière, 
toujours vêtue en petit paysan béarnais. 




Ah 1 monseigneur, dit la camérière, qui referma prudemment la porte 
et tira tous les verrous. (P. 3Di.) 

















































































































En jetant ce cri d’effroi et de colère, Paola s’affaissa défaillante dans les bras de 
Godolphin ; mais en ce moment le somnambule, en dépit de son apparence 
débile, se sentit doué d’une force herculéenne, et enlevant la jeune fille d’un bras 
nerveux, il l’emporta en courant à plus de cent pas de distance, de telle sorte que, 
lorsque Noë et Henri accoururent et ouvrirent la porte, ils ne virent plus rien. 
L’obscurité était complète. 

Mais le cri de Paola avait guidé René. René avait retrouvé sa fille, et l’Italienne, 
un moment foudroyée, se redressait à la vue de son père et lui disait : 

— Vengez-moi ! 

— Te venger ? s’écria René ému, et chez qui, peut-être, le cœur du père parlait 
moins haut alors que cet intérêt superstitieux qui lui faisait croire que sa vie 
dépendait du célibat de sa fille. 

— Oui, dit Paola d’une voix sourde, vengez-moi ! Il y a là... dans cette 
maison... un homme que j’aimais et qui me trahit ! 

René ne demanda pas d’abord d’autre explication à sa fille ; il courut vers le 
cabaret dont il avait vu la porte s’entrouvrir et se refermer. Il s’en approcha, 
comme Godolphin, à pas de loup, il regarda comme Paola avait regardé. 

Soudain le Florentin tressaillit et sentit une goutte de sueur perler sur son front. 

Il avait aperçu Noë et le sir de Coarasse, puis le visage du jeune paysan l’avait 
frappé, et il avait reconnu, sous ce déguisement, la belle argentière. 

René était trop prudent pour pénétrer dans le cabaret de Malican ; il revint vers 
sa fille, la prit silencieusement par la main et l’entraîna vers la rivière. 

— Dis-moi, fit-il alors, et quand ils se trouvèrent loin du cabaret, quel est celui 
de ces deux hommes que tu aimais et qui t’a trahie ? 

— C’est Noë. 

— Ah ! c’est lui... qui... 

— C’est lui qui nous a enlevés, Godolphin et moi. 

— Bien, fit René avec calme. Dis-moi tout, mon enfant. 

René, quelque sourde colère qu’il eût au cœur, comprenait que l’heure des 



récriminations et des reproches envers sa fille n’était point venue. 

René voulait savoir... 

Alors Paola fit à son père le récit exact de ce qui s’était passé, elle ne lui cela 
rien, ni ses entrevues nocturnes avec Noë à de certaines heures où lui, René, 
interrogeait le sommeil somnambulique de Godolphin, ni la manière dont le 
jeune homme entrait et sortait de chez elle, ni les confidences qu’elle-même lui 
avait faites. 

René, silencieux, écoutait attentivement, et à mesure que sa fille parlait, un voile 
se déchirait pour lui, et il comprenait par quel moyen il avait été possible au sire 
de Coarasse de jouer son rôle de sorcier. 

— Sois tranquille, mon enfant, dit-il, lorsque Paola eut terminé son récit, tu seras 
vengée ! 

— Oh ! cet homme que j’aimais, murmura la vindicative Italienne, je le hais 
maintenant d’une haine féroce, inextinguible, et je lui souhaite la plus affreuse et 
la plus cruelle des morts. 

— Tu seras vengée ! répéta le Florentin, qui ajouta mentalement : 

— Et moi aussi ! 

René avait vu la belle argentière, et maintenant il comprenait une grande partie 
de la vérité. Le sire de Coarasse l’avait joué au complet ; il l’avait battu avec ses 
propres armes, lui prenant la femme que lui, René, convoitait. 

— Viens au Louvre, dit-il à sa fille. 

— Au Louvre ! 

— Oui, certes ! tu vas raconter tout cela à madame Catherine. 

— Mais, dit la jeune fille, qui avait oublié de compléter sa narration par le récit 
des amours de Henri avec madame Marguerite, touchant lesquelles Noë avait eu 
l’imprudence de lui faire quelques révélations, - faut-il aussi parler... de la 
princesse ? 

— Quelle princesse ? demanda le Florentin étonné. 


Madame Marguerite. 



Qu’est-ce que madame Marguerite peut avoir à faire en tout ceci ? 


— Madame Marguerite l’aime... 

— Qui ? Noë ? 

— Non, le sire de Coarasse. 

— Oh ! oh ! fit René, qui se trouva brusquement jeté au milieu d’une autre série 
d’idées, es-tu bien certaine de cela, ma fille ? 

— Oui, mon père ; chaque soir, le sire de Coarasse est reçu au Louvre, chez 
madame Marguerite. 

— Corbleu ! murmura l’Italien, s’il en est ainsi, j’ai ma vengeance prête... 

René songeait au duc de Guise qui, lui aussi, aimait Marguerite et serait homme 
à tuer son rival. 

Puis, s’adressant à sa fille : 

— Non, mon enfant, dit-il, tu n’as nul besoin de parler de tout cela ; tout au 
contraire ; il est utile à notre vengeance que nous celions profondément cet 
amour de la princesse pour ce misérable imposteur. 

— Soit, dit Paola. 

— Allons au Louvre, reprit René. 

Puis il dit à Godolphin, en lui remettant la clef de la boutique du pont Saint- 
Michel : - Toi, tu vas aller à la maison, tu entreras et trouveras dans l’oratoire de 
Paola un gentilhomme assez mal vêtu ; mais il ne faut pas se fier à l’apparence, 
et tu l’appelleras respectueusement : « Monseigneur. » 

— Que lui dirai-je ? 

— Tu le prieras de te suivre. 

— Où le conduirai-je ? 

— Ici, où nous sommes. 


— Et... après ? 

— Tu m’y attendras avec lui. 



— C’est bon, dit Godolphin, qui s’associait déjà, au fond de son cœur plein de 
haine, à la double vengeance de René et de sa fille Paola. 

Godolphin se mit à courir dans la direction du pont Saint-Michel, arriva à la 
boutique du parfumeur, introduisit la clef dans la sermre, entra, et, guidé par la 
clarté du flambeau que René avait, une heure auparavant, allumé sur un dressoir, 
il pénétra dans l’oratoire. 

Mais sa stupéfaction fut grande, en voyant que la pièce était vide. 

— Où diable est-il donc ? se demanda le somnambule. 

Il revint dans la boutique, monta au laboratoire, entra dans la chambre du 
parfumeur et redescendit dans l’oratoire de Paola ; tout à coup il remarqua la 
fenêtre ouverte et aperçut l’échelle de soie solidement nouée aux barreaux, et 
dont l’extrémité trempait dans la rivière. 

C’en fut assez pour que Godolphin ne cherchât plus. 

Seulement il ne comprenait pas pourquoi le gentilhomme à qui René accordait le 
titre de monseigneur s’en était ainsi allé. 

Il attendit une heure, espérant le voir revenir, puis il s’en retourna tout seul à 
l’endroit que René lui avait assigné comme rendez-vous, sur la rive droite de la 
rivière, à peu de distance du Louvre. 

Maintenant, voici ce qui se passait dans le royal édifice et ce que Nancy avait vu 
et entendu : 

Madame Catherine était seule dans son oratoire, assise devant une table et 
écrivant. 

Tout à coup on avait frappé à sa porte d’une certaine manière, et tressaillant, la 
reine avait levé la tête et s’était retournée en fronçant le sourcil. 

La petite porte qui donnait sur le corridor que nous connaissons et qui était, 
comme on disait au Louvre, la porte des familiers, la petite porte, disons-nous, 
s’ouvrit aussitôt après. Une femme entra qui arracha un cri de surprise à 
Catherine. C’était Paola. 

Puis, derrière Paola, la reine-mère vit poindre le visage inquiet de René. 
Cependant le Florentin avait une fleur de sourire aux lèvres, et son regard ne 



manquait pas d’assurance. 

La reine, qui avait fait une étude constante des physionomies, devina à ce regard 
et à ce sourire que René venait lui offrir, en échange de son pardon, quelque 
chose d’important. 

— Ah ! ah ! dit-elle, tu as donc retrouvé ta fille ? 

— Oui, madame. 

— Au bras de quelque beau gentilhomme ? 

— En compagnie de Godolphin, madame, et juste assez à temps pour empêcher 
Votre Majesté d’être mystifiée. 

— Hein ! fit la reine, dont le fier regard étincela. Qu’est-ce à dire, monsieur 
René ? 

— Je dis la vérité, madame. 

— Plaît-il ? 

— Interrogez ma fille, plutôt... 

Et René fit un signe à Paola, qui s’avança et fléchit le genou devant Catherine. 
Paola était pâle de fureur ; son sang italien bouillonnait, ses yeux lançaient des 
éclairs. 

Elle refit à la reine le même récit qu’elle avait fait à son père, omettant 
seulement, ainsi que ce dernier le lui avait recommandé, de parler des amours de 
madame Marguerite avec le sire de Coarasse. 

Catherine de Médicis n’interrompit point Paola ; elle l’écouta jusqu’au bout, 
puis, lorsque la jeune fille eut fini, elle regarda froidement René. 

— Eh bien, lui dit-elle, en quoi cela peut-il me toucher ? 

— Comment, en quoi ? murmura le Florentin stupéfait de ce calme. 

— Sans doute. 

— Mais Votre Majesté a été mystifiée. 


— Et comment ? 



— En ce que le sire de Coarasse n’est pas sorcier, qu’il ne lit pas dans les astres. 

— Un moment ! fit la reine ; il est fort possible que le sire de Coarasse t’ait 
raconté une foule de choses que M. Noë caché chez toi, dans la chambre de ta 
fille, avait entendues... 

— Parbleu ! 

— Mais ce que je sais, moi, poursuivit la reine, c’est qu’il m’a révélé des secrets 
extraordinaires. 

— Qu’il aura appris par des moyens semblables, madame. 

— C’est possible, mais il m’en faudrait la preuve. 

— Je vous la donnerai. 

— Par exemple, continua Catherine, il m’a révélé l’évasion des prisonniers 
huguenots du château d’Angers, leur passage à Paris, leur arrivée à Charenton... 
« Là, m’a-t-il dit, ils ont donné à un hôtelier une couronne à l’effigie du feu roi 
de Navarre laquelle doit être marquée en un coin d’une rayure légère. » Tout cela 
s’est trouvé exact. Penses-tu, dit Catherine, que le sire de Coarasse ait appris tout 
cela de Godolphin ou de ta fille ? 

— Il était le complice des huguenots, dit René avec assurance, bien qu’il ne sût 
pas un mot de l’événement. 

Un éclair brilla dans les yeux de la reine-mère. 

— Ah ! si cela était, dit-elle, le sire de Coarasse aurait à compter avec moi... 

— Si je vous le prouvais ?... 

— Prouve-le... 

— Je demande vingt-quatre heures à Votre Majesté. 

Et René faisait mine de se retirer, lorsqu’un page ouvrit la porte des grands 
appartements et dit : 

— Voilà M. de Nancey qui vient de Melun. 

— Faites entrer ! dit la reine avec une joie subite. 

Et regardant René : 



— Nous allons savoir tout de suite si le sire de Coarasse et les prisonniers 
d’Angers se connaissaient et étaient complices. 

— Comment cela, madame ? 

— Nancey a dû les arrêter à Melun. 

— Ah ! 

— Et s’il le faut, je leur ferai donner la torture. 

René tressaillit et eut un léger frisson. 

Le mot de torture avait le don de l’émouvoir outre mesure. 

M. de Nancey entra. 

— Eh bien ? demanda vivement Catherine. 

M. de Nancey était couvert de boue et de poussière ; il avait la mine allongée, 
l’œil morne, la démarche pénible d’un homme accablé de fatigue. 

— Madame, dit-il tristement, le sire de Coarasse s’est moqué de vous. J’ai 
fouillé toutes les hôtelleries, tous les cabarets de Melun, je suis allé jusqu’à 
Montereau, j’ai battu toute la campagne environnante, et nulle part je n’ai pu 
retrouver la moindre trace de ces deux gentilshommes signalées à Charenton. 

— Ah ! s’il en est ainsi, s’écria la reine, qui eut une subite et sourde irritation 
dans la voix ; gare au sire de Coarasse ! 



Chapitre 51 


On devine à présent combien l’effroi de la pauvre Nancy, qui s’intéressait déjà si 
vivement au sire de Coarasse depuis que Marguerite l’aimait, avait dû s’accroître 
lorsque la reine avait prononcé ces derniers mots : Gare au sire de Coarasse ! 

En voyant apparaître Raoul, la jolie camérière mit un doigt sur sa bouche pour 
lui recommander le silence. 

Raoul s’approcha : 

— Qu’avez-vous, mon Dieu ! lui demanda-t-il tout bas. 

— Le sire de Coarasse court un grand danger. 

— Je le sais, dit Raoul. 

À ces mots, Nancy, qui s’était de nouveau penchée vers le judas, se redressa 
vivement et regarda le page : 

— Comment ! dit-elle, tu le sais ? 

— Sans doute... et je viens vous trouver tout exprès. Il est ici. 

— Qui donc ? fit Nancy, M. de Coarasse ? 

— Non, le duc. 

— Quel duc ? 

— Le duc Henri. 

De pâle qu’elle était, Nancy devint pâle livide. 

— Ah ! mon Dieu ! fit-elle... le duc ici, le duc de Guise au Louvre !... 

— Chez moi, dans ma chambre, il vous attend... 

Nancy regarda Raoul, et se demanda si son bel amoureux n’avait point perdu la 
tête. 

Mais Raoul, fort pâle et fort agité lui-même, parlait très-sérieusement. 

— Et le duc, dit-il, est entré au Louvre déguisé en cabaretier, il s’est présenté 



chez moi sous prétexte de m’apporter un panier de vin et en compagnie de 
Garguille ; puis il m’a chargé de vous venir quérir à l’instant. 

— Et il est dans ta chambre ? 


— Oui. 

Nancy indiqua du doigt le petit trou pratiqué dans le parquet. 

— Tiens, dit-elle, mets-toi là, écoute bien, regarde bien... 

— Soyez tranquille. 

— Et attends-moi. 

— Voilà ma clef. 

— Bon ! dit Nancy, qui enferma Raoul chez elle et courut à la chambre du page 
où le duc attendait. 

Henri de Guise entendit le frou-frou de la robe de Nancy dans le corridor, et un 
moment il eut l’espoir que c’était Marguerite elle-même qui lui arrivait. 

Nancy entra et le duc étouffa un cri. 

Pendant le court trajet de sa chambre à celle de Raoul, Nancy avait eu le temps 
de calmer un peu son émotion, de réfléchir et d’arrêter à la hâte un plan de 
bataille. 

Il fallait défendre Henri contre tant d’ennemis à la fois : René d’une part, la 
reine-mère de l’autre, puis le duc de Guise, qui soupçonnerait bien vite un rival. 

Nancy entra dans la chambre de Raoul, fit une belle révérence au duc, tout en 
laissant bruire sur ses lèvres un petit sourire moqueur qui s’adressait au 
déguisement assez burlesque dont il était affublé. 

Ce sourire fit au duc un bien infini. 

— Puisque Nancy m’aborde en riant, pensa-t-il, c’est que je suis toujours aimé. 

— Ah ! monseigneur, dit la camérière qui referma brusquement la porte et tira 
tous les verrous, savez-vous bien que vous êtes d’une imprudence folle ?... 


— Tais-toi, Nancy ! je suis venu parce que je l’aime... 



— Oh ! je le sais bien. 

— Et quand on aime... 

— On ne craint rien, n’est-ce pas, monseigneur ? interrompit Nancy. Mais 
madame Catherine ne comprend rien à l’amour, monsieur le duc, et comme elle 
a mis dans sa tête... 

— Ah ! Nancy, ma mignonne, dit vivement le duc, si tu m’en crois, tu laisseras 
de côté madame Catherine et tu me parleras d’elle. 

— Soit ! monseigneur, répondit Nancy qui laissa échapper un léger soupir. 

— Elle m’aime toujours, n’est-ce pas ? 

— Mais... je le crois... 

Le duc tressaillit. 

— Comme tu dis cela ! fit-il. 

— C’est que... 

— Voyons, ma mignonne, explique-toi... je t’en prie... murmura le jeune prince, 
qui tenait la main de Nancy dans la sienne et la pressait doucement. Explique- 
toi, mon enfant, tes réticences me font mourir. 

— Monseigneur, reprit Nancy, madame Marguerite vous aime toujours, vous 
n’en sauriez douter, mais elle est si bien entourée d’espions qu’il vous sera 
impossible de la voir. 

— Oh ! fit le duc, il faut que je la voie pourtant. 

— Madame Catherine est chez elle en ce moment. 

— Mais elle en sortira ?... 

— Non, dit résolument Nancy. 

— Comment ! non ? 

— La reine-mère a, depuis quelques jours, des terreurs imaginaires, des visions, 
des hallucinations, que sais-je ? murmura Nancy, qui se décidait à mentir avec 
l’aplomb d’un jeune page. 



— Eh bien ! 


— Eh bien, elle s’est fait dresser un lit dans la chambre de madame Marguerite, 
si bien qu’elle y couche chaque nuit. 

— Mais, s’écria le duc, dont la voix tremblait de colère, je ne pourrai donc pas la 
voir aujourd’hui. 

— Hélas ! non, monseigneur. 

— Ni... demain ? 

— Ah ! demain, répondit Nancy, qui comptait sur le hasard pour la dégager de sa 
parole, demain... je m’arrangerai pour cela... 

— Je la verrai ? 

— Oui, monseigneur. 

— À quelle heure ? 

— Je ne sais encore... mais fiez-vous à moi... Dès demain matin elle sera 
prévenue de votre présence à Paris. 

Le duc se leva en soupirant. 

— Il faut donc que je m’en aille ! murmura-t-il. 

— Faites-le pour elle, monseigneur. La reine-mère a entraîné le roi dans son 
camp. La moitié de la cour de France est huguenote en ce moment, et si on vous 
savait à Paris, madame Marguerite, qu’on veut garder pieusement au roi de 
Navarre, madame Marguerite serait enfermée en quelque donjon. 

Cette perspective que Nancy ménageait aux yeux du duc le fit tressaillir et 
frissonner, lui qui était brave entre tous. S’il méprisait les assassins stipendiés 
par la reine, si, dans une mêlée, il restait calme et souriant comme au sein d’une 
fête, il n’en tremblait pas moins à cette heure en songeant aux malheurs qui 
pouvaient fondre sur la femme qu’il aimait. 

Nancy avait touché juste. 

Le prince se leva et dit à la camérière : 

— Tu as raison, ma bonne Nancy, et j’aurai le courage d’attendre, d’autant 



plus... 

Il regarda Nancy et eut un sourire mystérieux. 

— Voyons, répéta-t-il, penses-tu qu’elle m’aime toujours autant ? 

— Mais, dit Nancy assez embarrassée de la question, on ne se guérit pas du mal 
d’amour en quelques semaines, monseigneur. 

— Elle n’a donc nulle envie d’épouser le prince de Navarre ? 

— Certes, non. Elle le hait... 

— Crois-tu qu’elle serait toujours aussi volontiers duchesse de Guise ou de 
Lorraine ? 

— Ah ! monseigneur, dit Nancy, qui ne voyait point encore où le prince en 
voulait venir. Votre Altesse sait bien que si la politique n’avait passé à travers, 
madame Marguerite régnerait à Nancy depuis plus d’une année. 




Myette, rougissante et tes yeux baissés, était alors sur toi porte; Noë était entré. (P. 398.) 






































































































































— Eh bien, répliqua le duc, j’ai trouvé moyen de me moquer de la politique, ma 
mignonne. 

— Hein ! fit Nancy. 

— Et si madame Marguerite veut... 

— Mais quoi, monseigneur ? 

— Je l’enlève. 

— Bon ! et après ? 

— En douze heures de galop nous sommes hors des terres de France. 

— Très-bien. 

— Le lendemain au soir nous arrivons à Nancy, où mon oncle, le cardinal de 
Lorraine, nous unit. 

— Et, dit Nancy, qui décidément se mêlait de politique à ses moments perdus, le 
jour d’après M. de Crillon, ou le connétable de Montmorency, ou le roi 
Charles IX lui-même monte à cheval et investit les frontières de votre duché de 
Lorraine, monseigneur. 

— D’accord. 

— Et la guerre éclate... 

— Mes préparatifs sont faits : Mayenne et moi nous tiendrons la France en 
échec. 

— Parfait ! murmura Nancy ; mais le roi de France est le fils bien-aimé de 
l’Église, madame Catherine est un peu parente du pape ; le pape excommunie le 
duc de Guise, et ses sujets, au lieu de le défendre, remettent l’épée au fourreau. 

— Tu te trompes, mignonne, répondit le duc, peu touché de la logique serrée de 
Nancy. 

— Ah ! vraiment ? 

— Le pape n’excommuniera point le duc de Guise, quand il saura qu’il a épousé 
une princesse qu’on destinait à ce huguenot de Navarre. 



— Diable ! fit Nancy à part elle, il a raison, peut-être... 

Mais elle ne se tint pas pour battue. 

— En ce cas, reprit-elle, comme la reine Catherine est habile aux conversions et 
mouvements politiques, elle menacera le pape, si on ne lui rend sa fille, 
d’appeler à elle tous les huguenots de France et de Navarre, ceux de Hollande et 
du Palatinat, et de faire scission complète avec l’Église. 

— Ah çà, ma petite Nancy, fit le duc en souriant, tu te mêles donc de politique ? 

— Non, monseigneur, mais j’y vois clair. 

— Et tu me conseilles de ne pas enlever madame Marguerite ? 

— Dieu vous en garde ! 

— Mais... je l’aime... 

— Qu’importe ! vous la verrez... elle verra... nous verrons... fit Nancy, qui 
conjugua le verbe voir sur trois tons fort différents. 

Un homme plus clairvoyant que le jeune prince, et surtout moins épris, eût 
froncé le sourcil à ces trois intonations différentes. 

Le duc ne comprit pas. 

— Où pourra-t-on vous trouver demain matin, monseigneur ? demanda Nancy. 

— Place Maubert, à l’hôtel du Cheval rouan. 

— Bien ! dit Nancy. 

— À quelle heure me donneras-tu de ses nouvelles ? 

— Je ne sais, mais fiez-vous-en à moi... Et maintenant, monseigneur, ajouta 
Nancy, partez... comptez sur moi, mais partez... dans une heure le guichet du 
Louvre sera fermé... un soldat pourrait vous reconnaître... Partez ! 

Il y avait une certaine angoisse dans la voix de Nancy. Le duc l’attribua au 
danger qu’il courait, lui, Henri de Guise. L’angoisse de Nancy avait une cause 
toute différente. La jolie camérière craignait que le duc, en prolongeant son 
séjour au Louvre, ne s’aperçût qu’elle lui avait menti, et n’apprit d’une façon 
quelconque que jamais madame Catherine n’avait eu l’idée de s’établir pour la 



nuit dans la chambre de sa fille. 


Heureusement pour elle le duc se leva, reprit son panier à bouteilles, rabattit son 
bonnet sur ses yeux et dit en souriant : 

— Du diable si quelqu’un me reconnaît ainsi... 

Nancy le prit par la main. 

— Venez, dit-elle, je vais vous faire descendre par le petit escalier et sortir par la 
poterne du bord de l’eau. 

— Chère Nancy ! murmura le duc... dis-lui bien que je l’aime toujours aussi 
ardemment. 

— Soyez tranquille, monseigneur... 

Et Nancy conduisit le prince jusqu’au petit escalier tournant et lui dit : 

— Descendez hardiment. Quand vous serez près de la poterne, vous tousserez 
trois fois et vous passerez... Le Suisse qui s’y trouve en sentinelle ferme 
toujours les yeux et feint de dormir dans sa guérite quand on tousse en passant 
près de lui. 

C’est un Suisse muet et aveugle. 

Deux minutes après, le prétendu garçon cabaretier sortait du Louvre sans 
encombre ; mais il n’avait pas fait vingt pas dans l’obscurité qu’il se heurtait à 
un homme qui se promenait de long en large, les yeux fixés sur la façade du 
Louvre, où les lumières devenaient rares, vu l’heure avancée de la nuit. 

— Imbécile ! murmura le duc, qui ne put réprimer un premier mouvement 
d’impatience et oublia de dissimuler sa voix. 

Mais, au même instant, l’inconnu le saisit par le bras et lui dit : 

— Ah ! parbleu ! monseigneur, j’étais sûr de vous trouver à la sortie du Louvre. 

— René ! exclama le duc. 

— Oui, monseigneur. Et, murmura le Llorentin, c’est mal à vous, monseigneur, 
de vous être enfui par la fenêtre et d’avoir cru que je voulais vous trahir, alors 
que je vous suis plus dévoué que jamais. 



— Ah ! fit le prince d’un air de doute. 

— Et vous en aurez bientôt la preuve. 

— Hein ? 

— Je viens du Louvre tout exprès pour vous. 

— Et tu n’as pas vu madame Marguerite. 

— Je ne l’ai pas vue, en effet, mais j’ai vu madame Catherine. 

— Ah ! pardon, fit le prince, tu ferais bien de m’expliquer comment, ayant vu la 
reine, tu n’as pas vu Marguerite, puisque maintenant madame Catherine couche 
tous les soirs dans la chambre de sa fille. 

— Bah ! fit René en riant, qui vous a donc conté cette sornette-là, monseigneur ? 

— C’est Nancy. 

— Nancy est une pécore qui s’est gaussée de vous, dit froidement le Florentin. 

— René ! 

— Et tenez, monseigneur, poursuivit le parfumeur en tendant sa main vers la 
façade du Louvre, voyez-vous la lumière qui brille aux fenêtres de l’oratoire de 
madame Catherine ? 

Henri de Guise regarda et reconnut en effet que les croisées du cabinet de travail 
de la reine-mère étaient éclairées. 

— Si la reine était couchée auprès de sa fille, dit René, elle ne travaillerait pas, je 
ne l’aurais point quittée il y a un quart-d’heure... et je ne serais pas ici à vous 
attendre... 

— Comment ! dit le duc soucieux, tu... m’attendais ? 

— Oui, monseigneur, vous vous êtes enfui de chez moi... 

— C’est vrai. Tu m’avais enfermé... 

— Par discrétion, monseigneur. 

— Et comme tu n’en es pas à ta première trahison... 



— Monseigneur, interrompit vivement René, je viens de passer une heure avec 
madame Catherine, et j’adjure le ciel de me foudroyer à l’instant, si j’ai 
seulement prononcé le nom de Votre Altesse. 

— C’est bien, je te crois... 

— Non-seulement Votre Altesse a eu tort de se défier de moi, mais encore elle a 
peut-être donné l’éveil en s’introduisant au Louvre. 

— L’éveil, à qui ? fit le prince. 

— Monseigneur, reprit René, Votre Altesse a-t-elle bien étudié les femmes ? 

— Pourquoi cette question ? 

— Ah ! dame ! parce que... parce que... c’est très-difficile à dire, cela, 
monseigneur. 

— Voyons ? 

— Pour les femmes, le temps et les distances ne subissent point la loi commune : 
huit jours valent parfois huit années, une distance de cent lieues n’existe pas. 

— Mon cher René, dit le prince, je ne comprends pas un mot de ce que tu me 
chantes là, explique-toi. 

— Les femmes sont d’humeur inconstance... 

— Eh bien ? 

— L’homme aimé la veille est souvent oublié le lendemain. 

Si René et le prince se fussent trouvés en plein soleil, le parfumeur eût vu pâlir 
son interlocuteur. 

— Est-ce que tu voudrais me persuader, fit ce dernier d’une voix étranglée, que 
madame Marguerite a cessé de m’aimer et qu’elle aime le prince de Navarre ? 

— Oh ! je ne dis pas cela, et je crois même qu’elle hait le prince béarnais plus 
que jamais. 

— Poursuis. 

— Mais je crois aussi, monseigneur, quelle ne vous aime plus. 



Le prince recula d’un pas. 

— Prends garde ! dit-il. 

— À quoi, Monseigneur ? fit René avec calme. 

— À ceci. Écoute bien : si tu as menti, je te tue ! 

— Je suis sûr encore, en ce cas, de me bien porter longtemps, répondit René 
avec le calme d’un homme certain de ce qu’il avance. 

— René... René... fit le duc avec un accent étouffé. 

— Monseigneur, dit le Florentin, si je vous disais : Il y a un homme, ici près, 
assez heureux pour vous avoir supplanté dans le cœur de madame Marguerite, 
que feriez-vous ? 

— Tu mens ! 

— Que feriez-vous ? répéta René, si je vous disais surtout que, chaque soir, cet 
homme est conduit chez la princesse par Nancy ; qu’il y entre à neuf heures et en 
sort à minuit... 

— Je me battrais avec cet homme... je le tuerais. Mais cet homme n’existe pas, 
René, tu es fou... Marguerite m’aime toujours... 

Et le duc avait des sanglots dans la gorge en parlant. 

— Cet homme existe, monseigneur. 

— Oh ! fit le duc, cherchant à son côté une épée absente. 

— Et il est près d’ici. 

— Montre-le-moi... nomme-le-moi... 

— Tenez, monseigneur, continua René, prenez mon épée, mon manteau et mon 
chapeau. 

— Donne. 

— Puis regardez là-bas, sur la place, cette lueur discrète qui filtre à travers les 
fenêtres de cette maison. 

— C’est le cabaret du Béarnais Malican. 



— Justement. 

— Eh bien ! cet homme... 

— Cet homme est dans le cabaret. Il se nomme le sire de Coarasse... Allez ! 
monseigneur, entrez et demandez-le. 

— Et... c’est lui ! 

— C’est lui. 

Le duc ne proféra plus un mot, mais il s’affubla du manteau de René, jeta son 
bonnet de laine pour le chapeau à plume du parfumeur, ceignit l’épée et marcha 
droit au cabaret, murmurant : 

— Il me faut la vie de cet homme. 



Chapitre 52 


Jetons un rapide regard en arrière et voyons ce que Henri et Noë avaient fait 
depuis deux jours que nous les avons perdus de vue. 

Noë, on s’en souvient, en quittant, l’avant-veille, la maison de la tante Verconsin 
où il laissa Paola, n’en était point parti avec l’intention de n’y plus retourner ; 
loin de là ! 

Mais Noë avait la nostalgie du bonheur et songeait tout simplement à changer un 
peu d’amour, absolument de la même façon qu’on change d’air. 

Le compagnon du prince de Navarre s’était avoué, le long du chemin, qu’il avait 
été la dupe de son imagination bien plus que de son cœur. En effet, Paola, fille 
du terrible et perfide René, Paola, enfermée dans cette boutique où Godolphin la 
gardait comme un trésor ; Paola, auprès de qui il ne pouvait parvenir qu’avec un 
bateau, une échelle de soie et un poignard, Paola, disons-nous, était une 
ravissante proie, et elle avait dû séduire Noë. 

Mais Paola dépourvue de l’échelle de soie, du poignard, de la barque et des mille 
périls qu’on courait à rechercher son amour, Paola au pouvoir de Noë perdait les 
trois quarts de son prestige. 

— Je m’étais monté la tête un peu trop tôt, s’était dit le jeune homme, ce n’est 
point Paola que j’aime, c’est Myette. 

Noë, on s’en souvient encore, était allé tout droit au cabaret de Malican ; il avait 
trouvé Myette seule et il avait risqué un aveu. 

Puis Henri était arrivé. 

Henri revenait du Louvre, où il avait dîné avec la reine chez madame 
Marguerite. 

Pendant qu’il était à table le gentilhomme angevin qui avait accompagné 
M. de Nancey et ses Suisses jusqu’à Charenton était revenu, et il avait confirmé 
de tout point la prédiction du prétendu sorcier, à savoir que l’hôtelier auquel il 
s’était adressé lui avait affirmé qu’il avait vu deux gentilshommes, un vieux et 
un jeune ; qu’ils avaient bu un verre de vin sans quitter la selle, et que l’un d’eux 
lui avait donné une couronne à l’effigie du feu roi de Navarre. 



Ce dernier événement avait si bien assis la réputation de sorcier du sire de 
Coarasse que la reine-mère lui avait offert un logis au Louvre. 

Henri avait demandé deux jours pour réfléchir. 

Ce soir-là, les deux jeunes gens s’en étaient allés, vers minuit, coucher chez leur 
hôtelier Lestacade. 

Puis, le matin, Noë s’était levé avec l’intention d’aller à Chaillot voir Paola ; 
mais il avait eu le malheur de passer devant le cabaret de Malican. 

— Myette rougissant et les yeux baissés était alors sur la porte. Noë était entré. 

— Ma foi ! s’était-il dit, je crois que j’ai faim... je vais déjeuner ici. 

Les beaux yeux de Myette et la bonne humeur de Malican, qui versait à son hôte 
le vin muscat des Pyrénées, avait fait grand tort à Paola. Vers le soir, à la brune, 
Noë était encore à table. 

Il était trop tard désormais pour retourner à Chaillot. 

Puis Henri était revenu au Louvre. 

Chaque fois que le prince quittait madame Marguerite, il poussait un tout petit 
soupir à l’endroit de la belle argentière. Mais, en revanche, il ne s’oubliait jamais 
assez auprès de Sarah pour manquer l’heure de ses nocturnes rendez-vous au 
Louvre. 

Noë et Henri avaient soupé chez Malican ; ensuite le prince était allé narrer un 
conte à madame Marguerite, puis il était revenu au cabaret à l’heure où l’hôtelier 
béarnais fermait sa devanture, renvoyait ses pratiques et restait, comme il disait, 
en famille. 

Le prince et Noë n’étaient peut-être pas de la famille, mais ils n’étaient pas non 
plus des clients. Ce qui faisait que tous deux étaient demeurés après la clôture du 
cabaret. 

Malican était allé se coucher, Henri avait repris dans ses mains les mains de la 
belle argentière, Myette avait laissé prendre la sienne par Noë. 

Tout à coup un cri s’était fait entendre au-dehors, un cri de femme, strident, aigu, 
désespéré. 



Les deux jeunes gens avaient couru ouvrir la porte ; mais la nuit était noire et le 
premier cri n’avait pas été suivi d’un second. 

— Ma foi ! s’était dit le prince en refermant la porte, ceci ne nous regarde pas ! 
Je n’irai certes pas prendre une lanterne pour explorer la place. 

Et il était retourné auprès de Sarah, tandis que Noë s’asseyait de nouveau à côté 
de Myette. 

Une heure encore s’était écoulée pour les quatre jeunes gens dans une douce 
intimité, lorsque, tout à coup, des pas s’étaient fait entendre au-dehors, puis on 
avait frappé à la porte. 

À la façon dont on frappait, il était aisé de comprendre que ce n’était point un 
buveur attardé et encore altéré, en dépit de nombreuses libations. 

Noë se leva et alla ouvrir. 

Un homme entra, marchant lentement, la tête haute, le front pâle, le regard 
étincelant. 

C’était le duc Henri de Guise. 

Il s’arrêta au milieu de la salle, regarda les deux jeunes gens, le petit Béarnais 
sous les habits duquel tout d’abord il ne devina point une femme, puis la jolie 
Myette, et la vue de la jeune fille eut le don singulier de le calmer quelque peu. 

— Messeigneurs, dit-il, lequel de vous est le sire de Coarasse ? 

Henri fit un pas et salua : 

— C’est moi, dit-il. 

Le duc fit un autre pas et salua à son tour avec une courtoisie parfaite. 

— Monsieur, lui dit-il, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous. 

— En effet, monsieur. 

— Cependant, on a dû vous parler de moi, j’en suis certain. 

— Votre nom, monsieur ? 


Je vous le dirai seul à seul. 



— Sortons en ce cas, monsieur, dit Henri qui devinait la provocation. 

Il prit son chapeau, et, comme le petit Béarnais pâlissait, il lui jeta un sourire, le 
sourire du fort qui ne craint rien, pas même les éclats du tonnerre. Noë s’était 
levé pour accompagner le prince. 

— Reste ! lui dit celui-ci. Si j’ai besoin de toi, je t’appellerai. 

Henri montra la porte au duc, s’effaça pour le laisser passer et sortit derrière lui. 

La nuit était toujours noire, mais une lanterne qui brillait à quelque distance 
servit de but au prince lorrain. 

Le prince de Navarre suivit son inconnu et s’arrêta comme lui dans le cercle de 
lumière décrit par la lanterne. 

Alors, le duc de Guise, se retournant, lui dit simplement : 

— Je me nomme, monsieur, Henri de Lorraine, duc de Guise. 

Henri, stupéfait, fit un pas en arrière. 

Puis il ôta son chapeau. 

— Je vous salue, monseigneur. 

Henri de Guise était pâle et en proie à une fureur concentrée ; Henri de Navarre 
maîtrisa en quelques secondes son émotion, et se trouva calme, froid, impassible. 

— Monsieur, reprit le duc, est-il vrai que vous alliez tous les soirs au Louvre et 
que vous soyez aimé de madame Marguerite ? 

— Monseigneur, reprit Henri, votre question est un peu à brûle-pourpoint... 

— Répondez ! fit le duc avec la hauteur particulière à sa race. 

— Et si je refusais ? 

— Monsieur, dit le duc avec emportement, si on m’a menti, je châtierai le 
calomniateur. 

— Et si... on vous a... dit vrai ? 

— Ce sera vous que je punirai. 



— Pardon, dit Henri avec calme, vous le prenez un peu haut... 

— Plaît-il ? 

— Et comme vous vous imaginez, vous le duc de Guise, parler à un petit 
gentillâtre, vous élevez la voix, monseigneur. 

Le duc eut un rire insolent. 

— Mille excuses, monsieur, dit-il d’un ton railleur ; je ne savais pas que les 
Coarasse fussent de maison souveraine. 

— Monseigneur, répliqua Henri toujours calme, voulez-vous me permettre une 
simple question ? 

— Faites. 

— Sous quel nom êtes-vous ici ? 

— Que vous importe ! 

















































— Il m’importe beaucoup, monseigneur. 

— Plaît-il ? 

— Tout me prouve que nous allons nous battre... 

— C’est mon intention, du moins. 

— Eh bien, supposez que je vous blesse grièvement. 

Le duc eut un fin sourire. 

— Tout est possible, reprit Henri. On vous transportera dans une maison voisine 
et je dirai : « Ce gentilhomme est le duc de Guise. » 

— Monsieur, dit vivement le duc, vous devez être un homme d’honneur, et je ne 
vous donnerai la preuve d’estime qui consiste à croiser le fer avec un homme, 
que lorsque vous m’aurez fait le serment de respecter mon incognito. 

— Je vous le fais... 

— Quoi qu’il arrive ? 

— Sur mon honneur ! 

— Bien, monsieur, fit le duc prêt à dégainer. 

— Un instant, monseigneur, continua Henri, je vais vous demander le même 
serment. 

— À moi ? 

— À vous ! 

— On ne vous connaît donc pas à Paris sous le nom de Coarasse ? 

— Au contraire. Seulement, ce n’est pas mon nom. 

— Ah ! dit le duc surpris. 

— Et, poursuivit Henri, pour que vous n’ayez nul regret de croiser le fer avec un 
simple gentillâtre, j’attends votre serment pour vous prouver que je suis d’assez 
bonne maison. 

— Monsieur, dit le duc, quel que soit votre nom, je jure de ne le révéler à âme 



qui vive. 


— Alors, répondit Henri en riant, vous pouvez dégainer, mon cousin. 

— Hein ? fit le duc, votre... cousin ?... 

— Je me nomme Henri de Bourbon et dois être roi de Navarre, dit lentement le 
prince. 

Et Henri prit à son tour l’attitude hautaine d’un homme de race et toisa fièrement 
le duc. 

— Ah ! ah ! dit celui-ci qui mit aussitôt l’épée à la main, nous sommes plus 
ennemis encore que je ne le croyais, mon cousin... 

— Il est certain que nous avons plus d’une rivalité, répliqua Henri : rivalité 
d’amour, rivalité de politique, rivalité de religion. 

— Et certes, dit le duc en croisant le fer, l’occasion est assez belle de nous 
mesurer, il me semble... 

— Vous m’en voyez tout ravi... 

Henri croisa pareillement le fer. 

Henri de Guise et Henri de Navarre semblaient avoir eu le même maître d’armes 
et ils tiraient tous deux dans la perfection. 

Ils ferraillèrent plus d’un quart d’heure sans pouvoir s’atteindre, et tout en 
ferraillant, ils échangèrent, à la façon des héros d’Homère, les quelques mots que 
voici : 

— Mon cher cousin, dit Henri de Navarre, vous avez aimé madame Marguerite 
et vous en vouliez faire une duchesse. 

— Mieux que cela dans l’avenir, peut-être, mon cousin, ricana le duc dont l’épée 
sifflait comme une couleuvre et voltigeait comme un ruban de feu. 

— Moi, poursuivit Henri, j’en veux faire une reine. 

— Il est plus petit que mon duché, votre royaume, cousin. 

— Il s’agrandira, cousin. 

— Au détriment de la France ou de l’Espagne ? ricana le duc. 



— De l’une et de l’autre, peut-être. 

— Bah ! fit le duc, vous avez de l’appétit, il me semble. 

— Et un bon estomac qui me permet de bien digérer. 

— Ma foi ! continua le duc, je ne m’étonnerais pas qu’un jour vous ne 
songeassiez à ma bonne ville de Nancy. 

— J’y songe, dit froidement Henri. 

Et sur ce mot qui fit tressaillir le duc, Henri allongea le bras et blessa son 
adversaire à l’épaule. 

Le duc jeta une exclamation de colère et riposta par un coup de quarte qui 
atteignit Henri dans l’avant-bras. 

— Il y a quelqu’un qui songera peut-être plus que vous à ma bonne ville de 
Nancy, cousin, dit-il en ricanant. 

— Ah ! qui donc ? 

— La reine de Navarre, acheva le duc d’un ton railleur. 

Henri de Navarre eut un éclair de fureur. 

Cette fureur lui devint fatale : il se découvrit et l’épée du duc trouva le chemin 
de sa poitrine. 

Le prince, atteint au-dessous de l’épaule, tomba en poussant un cri. 

— Ma foi ! murmura le duc de Guise, s’il est mort, tant pis pour lui ! s’il n’est 
que blessé, tant pis pour moi !... un prince de Lorraine n’a jamais frappé un 
homme à terre. 

Et le duc se prit à courir vers le cabaret de Malican. 

Noë et les deux femmes attendaient, pleins d’anxiété, le retour de Henri, ne 
soupçonnant point l’événement. 

— Le sire de Coarasse, dit le duc vivement, est mort ou grièvement blessé... 
allez le chercher... là-bas... sous cette lanterne ! 

Et avant que Noë, aussi stupéfait que les deux femmes, eût songé à le retenir, 
Henri de Guise disparut dans la nuit et rejoignit René. 



René attendait sur le bord de l’eau. 

Il avait bien entendu le cliquetis des épées, mais il était trop prudent pour 
s’approcher afin d’avoir des nouvelles du combat. 

— Si le Coarasse tue le duc, s’était-il dit, il est parfaitement inutile, pour le 
moment, qu’il sache que c’est moi qui lui ai attiré cette querelle. 

— René ! René ! appela le duc. 

— Ah ! fit René avec joie, c’est vous, monseigneur ? 

— C’est moi. 

— Eh bien ? 

— Je crois qu’il est mort ! 

— Comment ! vous n’en êtes pas sûr ?... 

— Non... 

— Cependant... 

— René, dit brusquement le prince lorrain, je te répondrai une autre fois... Pour 
le moment, je n’ai pas le temps, bonsoir... 

— Où allez-vous, monseigneur ? 

— Au Louvre. 

— À cette heure !... y pensez-vous ? 

— J’y pense. Bonsoir ! 

Et le duc se reprit à courir vers le Louvre et ne s’arrêta qu’à la poterne. 

Le Suisse qui gardait la poterne allait croiser sa hallebarde devant lui lorsque le 
prince se souvint de la recommandation de Nancy. 

— Où allez-vous ? demanda le Suisse, et qui êtes-vous ? 

— Voici ma réponse, répondit le duc. 

Et il toussa trois fois à intervalles réguliers. Le Suisse s’effaça. 



— Passez ! dit-il. 


Henri de Guise connaissait le Louvre aussi bien que son palais ducal de Nancy ; 
il gravit en courant le petit escalier, gagna le couloir qui conduisait aux petits 
appartements et s’en alla droit à cette porte dérobée qui ouvrait dans l’oratoire de 
madame Marguerite. 

Un mince filet de lumière s’échappait par le trou de la serrure. 

Henri frappa doucement. 

— Entrez ! dit une voix qui le fit tressaillir. 

C’était la voix de Marguerite. 

Le prince pressa un ressort que peu de gens sans doute connaissaient ; la porte 
tourna sur ses gonds, et madame Marguerite de France, qui en ce moment causait 
avec Nancy et ne s’attendait point sans doute à pareille visite, madame 
Marguerite jeta un cri d’épouvante et recula consternée. 

Le duc de Guise était devant elle, et le duc était couvert de sang ! 



Chapitre 53 


Revenons à notre amie Nancy. 

La jolie camérière, en quittant le duc de Guise qui s’en allait persuadé que 
madame Catherine couchait auprès de sa fille, la jolie camérière, disons-nous, 
rejoignit Raoul qu’elle avait laissé dans sa chambre. 

Quand elle arriva, le page n’était plus à plat ventre, l’œil collé au trou du 
plancher ; il était tranquillement assis dans un bon fauteuil. 

— Eh bien ! demanda-t-elle vivement, que s’est-il donc passé ? 

— René est parti. 

— De chez la reine ? 


— Oui. 

— Et Nancey ? 

— Nancey est parti avec lui. La reine est seule. 

— Bon ! dit Nancy ; mais qu’a décidé la reine ? 

— Rien. 


— Comment ! rien ? 

— Elle a dit à René simplement : « Va-t’en et laisse-moi réfléchir. Reviens 
demain, et nous verrons. » 

— Oh ! murmura Nancy, ceci est gros d’orage. Et René est parti ? 

— Avec sa fille. Nancey est sorti par la porte des grands appartements. 

— Eh bien, reste là, mon petit Raoul, reprit Nancy. Si tu entends du bruit dans 
l’oratoire, écoute bien. 

— Soyez tranquille... 

— Et si tu me sers fidèlement, ajouta la jolie fille, tu seras récompensé un jour 
ou l’autre. 



Elle montra ses dents blanches en un sourire qui transporta d’aise le page Raoul, 
et elle s’en alla chez madame Marguerite. 

Madame Marguerite ne savait absolument rien encore de ce qui se passait au 
Louvre. 

Henri était venu comme à l’ordinaire, et comme à l’ordinaire aussi, il avait passé 
une grande heure aux pieds de la princesse, baisant ses belles mains, s’enivrant 
de son regard et de son sourire, et lui disant tout le mal possible de ce prince de 
Navarre que la politique la condamnait à épouser. 

Puis Henri était parti. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! avait murmuré Marguerite une fois seule, je croyais 
ne plus pouvoir aimer, et je sens aujourd’hui que mon cœur est pris ; je l’aime... 

La princesse n’avait point voulu se mettre au lit sur-le-champ ; trop agitée pour 
éprouver le besoin du sommeil, elle s’était assise devant une petite table, avait 
appuyé son large front dans sa main blanche, et feuilleté une belle édition 
manuscrite de Sophocle. 

Marguerite lisait fort couramment la langue grecque. 

Mais la pensée de Marguerite était à chaque instant distraite de sa lecture. 

Jamais la jeune princesse n’avait éprouvé une émotion aussi vive les jours 
précédents. 

De vagues pressentiments l’assaillaient-ils, ou bien cet amour avec lequel elle 
avait cru jouer prenait-il les proportions majestueuses d’une passion violente ? 

Toujours est-il que, pendant plus d’une heure, Marguerite ne put parvenir à 
recouvrer un peu de calme, et elle était toujours aussi agitée, aussi émue, lorsque 
Nancy entra. 

Nancy elle-même avait une pâleur inaccoutumée qui frappa Marguerite. 

— Qu’as-tu donc, mignonne ? demanda la princesse. 

— Rien, madame... absolument... rien... 

— Oh ! fit vivement Marguerite, il t’est arrivé quelque chose... 

— Mais... non... 



Nancy, qui jouissait à certaines heures d’une grande liberté auprès de sa royale 
maîtresse, vint s’asseoir auprès d’elle et lui dit : 

— Madame, il faut que Votre Altesse me permette de lui conter un apologue que 
j’ai composé. 

— Comment ! dit la princesse, tu composes des apologues ? 

— Quand les circonstances l’exigent. 

— Plaît-il ? Explique-toi donc, ma mignonne. 

— Votre Altesse veut-elle écouter mon apologue ? 

— Volontiers. 

— Alors, dit Nancy, je commence. 

Et Nancy posa ses bras nus jusqu’au coude sur la table devant laquelle la 
princesse elle-même était assise, et elle commença en effet : 

— Madame, dit-elle, il était jadis une princesse belle comme le jour et spirituelle 
au possible. Cette princesse avait dix-neuf ans environ, son cœur commençait à 
battre doucement. Un jeune prince se présenta et lui fit la cour... 

— Ah ! dit Marguerite. 

— Et elle l’aima... 

— Je m’en doutais, fit la princesse en souriant. 

Nancy reprit : 

— Mais un beau jour le prince partit, disant à la princesse un adieu éternel. Et la 
princesse pleura, pleura et bien fort et bien longtemps jusqu’au jour où... 

Nancy s’arrêta. 

— Voyons ? fit Marguerite. 

— Jusqu’au jour, poursuivit Nancy, où elle rencontra un simple gentilhomme 
beau et bien fait, d’esprit agréable et d’humeur charmante... 

— Petite, interrompit la princesse, prends garde, ton apologue est un peu trop 
facile à deviner. 



— Laissez-moi continuer, madame. 

La princesse, qui avait beaucoup pleuré, qui s’était désolée très-fort, qui avait 
juré ses grands dieux que l’image du fugitif demeurerait éternellement gravée en 
son cœur, la princesse fut fort étonnée un beau matin de s’éveiller en soupirant et 
de soupirer en songeant à ce petit gentilhomme qui narrait un conte à ravir. 

— Après ? fit Marguerite. 

— Le beau prince fut oublié, le petit gentilhomme fut aimé. 

— Tais-toi ! folle... 

Mais Nancy continua : 

— La princesse avait une camérière qui lui était dévouée jusqu’à la mort et à qui 
parfois, oubliant son rang, elle contait ses peines. 

— C’est le tort que j’ai eu, dit Marguerite en souriant. 

— Pardon ! madame ; il s’agit non de votre Altesse et de moi, mais de la 
princesse de mon apologue et de sa camérière. 

— Eh bien ! voyons ! 

— La camérière, en sa qualité de confidente, avait d’abord servi l’amour du beau 
prince ; et le beau prince parti, elle l’avait regretté... parce que la princesse sa 
chère maîtresse, pleurait toutes les larmes de son corps. 

Mais lorsque les yeux bleus de la princesse eurent été essuyés, quand le sourire 
fut revenu sur ses lèvres roses, grâce à l’esprit du petit gentilhomme, la 
camérière fit comme la maîtresse, elle oublia le beau prince. 

— Où veux-tu donc en venir ? interrogea Marguerite. 

— Attendez, madame. Le prince était parti pour toujours, il ne devait jamais 
reparaître, on l’avait pleuré comme un mort. Mais on prétend cependant que les 
morts reviennent. 

— Ah ! s’écria Marguerite, qui interrompit vivement Nancy et devint toute pâle, 
je devine à présent ce que tu veux me dire. 


Madame... 



— Henri est à Paris ! 

— Peut-être. 

— Il y est... et tu l’as vu... n’est-ce pas ? et... 

Une violente émotion s’était subitement emparée de Marguerite. 

— Oh ! oh ! pensa Nancy, l’aimerait-elle encore ? En ce cas j’aurais été un peu 
légère avec le duc... 

— Oui, poursuivit Marguerite, je m’explique à présent les pressentiments 
étranges qui me poursuivaient depuis ce matin. Henri est à Paris... il est venu au 
Louvre... tu l’as vu ?... 

— Hélas ! oui, madame. 

— Et il va venir ici sans doute... il veut me voir... Oh ! mon Dieu ! 

Et Marguerite était pleine d’angoisse et d’effroi, et il eût été impossible de 
deviner quel sentiment la dominait, de son ancien amour ou de la terreur que lui 
inspirait le duc trahi et jaloux. 

— Rassurez-vous, madame, dit Nancy, le duc n’est pas au Louvre... 

— Ah ! 

— Il en est parti... 

Marguerite respira. 

— Je lui ai persuadé que madame Catherine passait la nuit auprès de vous, et je 
l’ai déterminé à s’en retourner à son hôtellerie. 

— Et il a consenti à partir ? 

— Oui, madame. 

— Et... il ne reviendra pas ? 

— Ah ! dame ! murmura Nancy, je n’ai pas pu obtenir cela de lui... il aurait fallu 
tout lui dire... vous comprenez, mais j’ai gagné du temps. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Marguerite éperdue. 



— Rassurez-vous, madame, reprit la spirituelle soubrette, je trouverai un 
moyen... vous verrez... 

Mais Nancy n’eut pas le temps de faire appel à son imagination, car ce fut au 
moment où elle parlait ainsi qu’on frappa à la porte et que Marguerite vit 
apparaître Henri de Guise couvert de sang. 




Une femme pfUe, les cheveux au veut, les vôlemeuts en désordre, 
ee précipita verB le prince. (P. 412.) 































































Le duc était aussi pâle qu’une des statues de marbre que madame Marguerite 
avait fait placer dans les corridors et le grand escalier du Louvre. 

Cependant un sourire nerveux retroussait sa lèvre et son regard railleur était 
plein d’amertume. 

Soit que les cendres encore tièdes de son amour éteint eussent dégagé une 
dernière étincelle, soit qu’elle obéît à un mouvement de vertige, Marguerite jeta 
un cri et s’élança d’abord vers lui ; mais, à la vue du sang qui jaspait son 
pourpoint, elle recula épouvantée. 

— Ah ! fit-elle.. .ah !... Henri... que vous est-il donc arrivé ? 

— Madame, répliqua le duc avec le sang-froid menteur que les hommes du Nord 
ont appelé la colère blanche, rassurez-vous et ne tombez point en syncope, je ne 
suis que légèrement blessé. J’ai un simple coup d’épée dans l’épaule. 

— Henri ! murmura Marguerite, vous vous êtes battu ! 

Et elle eut un horrible pressentiment. 

— Madame, reprit Henri de Guise, vers lequel désormais Marguerite n’osait 
faire un pas, je suis arrivé à Paris il y a une heure ; j’y suis revenu parce que je 
vous aimais, parce que je voulais vous faire duchesse de Lorraine ; j’y suis 
revenu bravant le poignard des séides de votre mère, j’y suis revenu surtout 
parce que j’ai cru que vous m’aimiez encore. 

— Henri ! fit Marguerite en pâlissant. 

— Car, dit le duc, il y a quelques jours à peine que nous nous séparâmes, 
échangeant le serment de nous aimer toujours, car c’est vous qui exigeâtes mon 
départ et ma fuite précipitée... 

— Oh ! Henri... Henri, murmura la princesse ; pourquoi me rappeler tout cela ? 
vous êtes blessé, mon ami, vous avez besoin de soins. 

Marguerite ne devinait pas encore. 

— Bah ! dit le duc, ma blessure est légère, je vous l’ai déjà dit, et ce n’est point 
de cela qu’il s’agit. Je viens vous demander, madame, si vous m’aimez encore ? 


— Henri ! 



Et Marguerite était, en prononçant ce nom, aussi pâle que le duc. 

— Répondez, madame. 

— Ah ! le singulier ton ! dit-elle enfin, parvenant à se maîtriser. Pourquoi cet 
éclair de fureur dans vos yeux, Henri ? pourquoi cette menace à la bouche ? 
pourquoi ? 

— Je vais vous le dire, madame, dit le duc en ricanant. 

Et il regarda Nancy qui n’osait l’envisager. 

— Il y a une heure, j’ai voulu que Nancy m’amenât à vos genoux, et savez-vous 
sous quel prétexte Nancy m’a refusé ? 

— Non... balbutia Marguerite. 

— Sous le prétexte que madame Catherine couchait dans votre chambre. Nancy 
mentait. Pourquoi mentait-elle ? 

Nancy baissa les yeux ; Marguerite était au supplice. 

— J’ai cru aux paroles de Nancy, reprit le duc, et j’ai consenti à sortir du Louvre. 
Mais quand je me suis trouvé au bord de l’eau, j’ai rencontré un homme qui 
m’attendait... un homme que vous connaissez, madame... on le nomme René le 
Florentin. 

Nancy frissonna. Quant à la princesse, elle semblait être en proie à une sorte de 
torpeur morale. 

— René m’a dit : « La reine Catherine n’est point couchée auprès de madame 
Marguerite. Nancy vous a menti... et savez-vous pourquoi ? Parce que madame 
Marguerite ne vous aime plus ! » René a-t-il dit vrai ? s’écria le duc avec un 
éclat de voix subit. 

Marguerite eut un accès de fierté. 

— Je ne vous répondrai pas, dit-elle. 

Le duc se prit à ricaner. 

— René m’a dit encore : « Elle ne vous aime plus... mais elle en aime un 
autre... » 



— Mon Dieu ! murmura Nancy, je devine tout, maintenant... 

— Et votre rival, a ajouté René, se nomme le sire de Coarasse. 

Marguerite jeta un cri et se laissa tomber, défaillante, dans le fauteuil d’où elle 
s’était levée précipitamment quand le duc était entré. 

— Madame, acheva le prince lorrain, j’ai cherché le sire de Coarasse, je l’ai 
trouvé... nous nous sommes battus. 

À ces derniers mots, Marguerite se dressa échevelée, l’œil en feu, la gorge aride, 
voulant parler et ne le pouvant pas. 

— Le sire de Coarasse était dans un cabaret, chez le Béarnais Malican ; je suis 
allé l’y trouver. Nous avons dégainé sous une lanterne... il m’a blessé... je l’ai 
couché par terre... je ne sais pas s’il est mort, mais... 

Le duc n’acheva pas. 

Semblable à cette lionne qui sommeille, allongée sur le sable jaune du désert, et 
que le cri de ses lionceaux en détresse éveille en sursaut, Marguerite poussa un 
cri terrible, repoussa le duc et bondit vers la porte. 

— À moi ! Nancy... à moi !... dit-elle, se souciant peu d’éveiller par ses cris les 
hôtes endormis du vieux Louvre. 

Et le duc, qui jusque-là avait ricané, le duc, qui avait eu la menace à la bouche et 
l’éclair dans les yeux, le duc se trouva seul, chancela et finit par couvrir son 
visage de ses deux mains. 

Deux larmes brûlantes jaillirent au travers de ses doigts. 

— Mon Dieu ! murmura-t-il, comme elle l’aime ! 


§ 


Quelques minutes auparavant, Noë et Myette s’élançaient au-dehors du cabaret 
de Malican, tandis que le duc de Guise disparaissait dans les ténèbres. 

Noë, sur les indications du duc, arriva tout droit dans le cercle de lumière décrit 
par la lanterne, et il se précipita sur le corps de Henri. 



Le prince respirait encore, mais un flot de sang s’échappait de sa poitrine et il 
était évanoui. 

Noë le prit dans ses bras, Myette accourait derrière lui. 

— Aide-moi, Myette, aide-moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Noë éperdu. 
Il chercha des yeux l’argentière. 

Mais l’argentière n’était pas là. Sarah aimait Henri et, tandis que Noë et Myette 
se précipitaient hors du cabaret, trahie par ses forces, dominée par son émotion, 
elle s’était laissé tomber mourante sur un des bancs du cabaret. 

Noë et Myette prirent Henri évanoui à bras le corps et l’emportèrent vers le 
cabaret. 

Malican, éveillé en sursaut, s’était levé à la hâte et descendait à demi vêtu, au 
moment même où Noë et Myette revenaient avec leur triste et précieux fardeau. 

— Tonnerre et sang ! s’écria le cabaretier en se jetant sur le corps pantelant de 
Henri, on m’a tué non prince ! 

— Non, répondit Noë, il n’est pas mort, il respire. Voyez, il rouvre les yeux. 

En effet, le jeune prince ouvrait un œil mourant et promenait autour de lui un 
regard étonné. 

Malican s’élança dans sa chambre, en redescendit avec des matelas, dressa un lit 
de camp à la hâte, et on y plaça le prince tandis que Noë coupait les agrafes le 
son pourpoint, déchirait sa chemise et sondait a blessure. 

La blessure était peu profonde, mais elle avait déterminé une violente 
hémorragie, et la perte de son sang était la cause de l’évanouissement 
momentané de Henri. 

Malican avait été berger dans les Pyrénées ; il avait quelque connaissance en 
chirurgie. Il eut bientôt déclaré que la blessure n’était pas morelle. 

Henri, revenu tout à fait à lui, promenait sur Noë, Malican et Myette un calme 
regard, mais il semblait hercher quelqu’un. 

C’était l’argentière. 

— Où donc est-elle ? demanda-t-il enfin, lorsqu’il put prononcer quelques mots 



et tandis que Malican le pensait. 


Alors seulement, Myette et Noë s’aperçurent que Sarah avait disparu et se 
regardèrent avec étonnement. 

— Au moment où je descendais, dit Malican, j’ai entendu un cri étouffé. Quand 
je suis arrivé, je n’ai vu personne. 

Noë et le prince se regardèrent, mais ils n’eurent pas le temps d’échanger un seul 
mot, car la porte s’ouvrit brusquement et une femme pâle, les cheveux au vent, 
les vêtements en désordre, se précipita vers le prince et l’enlaça dans ses bras... 

C’était Marguerite ! 



Chapitre 54 


Deux jours après la scène émouvante que nous venons de décrire, le roi 
Charles IX, qui dormait mal depuis longtemps et ressentait les premières 
atteintes d’une maladie de cœur, passa, contre son ordinaire, une fort bonne nuit 
et s’éveilla de très-bonne heure. 

— Gauthier, mon mignon, dit-il à l’un de ses pages qui fit glisser sur ses tringles 
les rideaux de l’alcôve, quel temps fait-il ? 

— Beau temps, Sire. 

— Il ne pleut pas ? 

— Le soleil est magnifique... 

— Tant mieux ! va chercher M. de Pibrac. J’ai envie de chasser aujourd’hui. 

M. de Pibrac était justement dans l’antichambre, et il attendait même avec une 
certaine impatience que le roi ouvrît les yeux. 

— Hé ! monsieur de Pibrac, lui cria le page en soulevant la portière, Sa Majesté 
veut vous voir. 

M. de Pibrac était courtisan. Il vit le roi de bonne humeur, il entra le sourire aux 
lèvres. 

— Pibrac, mon ami, dit le roi, vous me devriez aller détourner un cerf à Saint- 
Germain. 

M. de Pibrac s’inclina. 

— Quelle heure est-il ? 

— Sept heures, Sire. 

— Eh bien, je partirai à dix heures. 

— Je vais donner des ordres, Sire. 

— Et prévenez vos cousins... 

M. de Pibrac tressaillit. 



Le roi continua : 


— Vos cousins Noë et Coarasse... 

— Ah ! Sire... murmura M. de Pibrac avec tristesse, pour Noë, c’est facile... 
mais quant à Coarasse... 

Et M. de Pibrac hocha la tête d’une façon piteuse. 

— Hein ? fit le roi, lui serait-il arrivé malheur ? 

— Hélas ! 

Charles IX n’était pas précisément un monarque sensible, il éprouvait même un 
certain plaisir à voir torturer, pendre, rouer ou décapiter. 

Cependant il laissa échapper une douloureuse exclamation : 

— Comment ! dit-il, est-ce qu’il est mort ? 

— Il n’en vaut guère mieux, Sire. 

— Blessé ? 

— D’un coup d’épée en pleine poitrine. 

— Par qui ? 

— Ah ! voilà qui est encore un mystère, Sire. 

— Il n’y a pas de mystères pour moi le roi, Pibrac, mon ami, dit Charles IX avec 
fierté. 

— Ma foi ! Sire, dit ingénument le capitaine des gardes, je ne suis pas sorcier... 
et comme on ne m’a rien dit... 

— Mais vous savez au moins comment la chose s’est passée ? 

— Oui, certes. Le sire de Coarasse était avec Noë, il y a deux jours, dans un 
cabaret voisin tenu par le Béarnais Malican. 

— Bon ! dit le roi. 

— C’est de Malican que je tiens la chose, poursuivit M. de Pibrac. Noë et 
Coarasse causaient fort tranquillement en buvant une bouteille de vin muscat, 



lorsqu’un homme est entré. C’était un gentilhomme inconnu, mais de fière mine, 
dit-on ; il a prié le sire de Coarasse de vouloir bien le suivre, et il est sorti avec 
lui. Dix minutes après, l’inconnu est revenu annoncer que le sire de Coarasse 
était mort ou du moins grièvement blessé. Puis il a disparu. 

— Étrange ! murmura le roi. 

— On a rapporté M. de Coarasse chez Malican ; puis, quelques minutes après, 
deux femmes, que Malican ne connaît pas, sont survenues. L’une a versé 
d’abondantes larmes ; l’autre, qui paraissait être une suivante, semblait tout aussi 
affectée de ce fatal événement. 

— En sorte, dit le roi, que ce pauvre Coarasse est chez Malican ? 

— Oh ! non, Sire. 

— Où donc l’a-t-on transporté ? 

— Je ne sais. 


— Comment ! vous... ne... savez ? 

— La dame inconnue a envoyé chercher une litière et elle est partie avec son 
cher blessé, la suivante et Noë. 

— Mais Noë a dû vous dire ?... 

— Je n’ai pas vu Noë. 

— Et vous n’avez pas d’autres nouvelles de ce pauvre Coarasse ? 

— Aucune. 

— Savez-vous, Pibrac, mon ami, dit le roi, que moi, qui suis peu sentimental 
d’ordinaire, j’avais pris Coarasse en grande amitié ? 

— Ah ! Sire !... 

— Et que j’ai bonne envie de faire rechercher son meurtrier et de l’envoyer 
décapiter en place de Grève. 

— Tudieu ! Sire, quand Votre Majesté honore quelqu’un de son amitié, elle n’y 
va pas de main morte ! 


Mais, dit le roi, il est évident que le motif de ce combat n’est pas douteux. 



— Vous croyez, Sire ? 

— Et bien certainement c’est cette dame inconnue qui... Corbleu ! s’interrompit 
le roi, il me vient une drôle d’idée, Pibrac, mon ami. 

Pibrac regarda le roi. 

— Quelle idée, Sire ? 

— Je crois deviner quelle est cette femme. 

Pibrac continua à regarder le roi avec une naïveté parfaite. 

— Oui, dit malicieusement Charles IX. 

— Votre Majesté la connaît ? 

— Peut-être... 

— Ce petit Coarasse, poursuivit M. de Pibrac, est joli garçon, il est entreprenant, 
et la bienveillance que Votre Majesté lui a témoignée a fort bien pu lui attirer les 
bonnes grâces de quelque dame de la cour. 

— Hé ! hé ! dit le roi, vous souvenez-vous, ami Pibrac, du bal que j’ai donné à 
l’ambassadeur d’Espagne ? 

— Oui, Sire. 

— Coarasse n’a-t-il pas fait danser ma sœur Marguerite ? 

— En effet, Sire. 

M. de Pibrac jugea convenable de ne comprendre ni le malin sourire, ni le regard 
moqueur du roi. 

Charles IX reprit : - Cette pauvre Margot était si désolée du départ de son cher 
duc de Guise, qu’elle ne venait au bal que pour obéir à mes ordres. 

— La princesse était fort triste, en effet. 

— Mais, reprit le roi, quand elle eut dansé avec ce petit Coarasse, elle se prit à 
sourire un peu. 

— Bah ! fit M. de Pibrac. 



— Et je ne sais quel conte il lui narra, mais elle y prit un plaisir extrême. 

— Vraiment, Sire ? 

— Et tenez, Pibrac, mon ami, acheva le roi, je ne serais pas étonné que cette 
belle dame qui a fait enlever le blessé... 

— Heu ! heu ! murmura Charles IX, je connais ma sœur Margot... elle en a fait 
bien d’autres... 

M. de Pibrac n’eut pas le temps de défendre la réputation de madame 
Marguerite, car on gratta à la porte, et le page Raoul, le bel amoureux de Nancy, 
se montra et salua profondément le roi. 

— Que veux-tu, mignon ? demanda Charles IX. 

— Sire, dit Raoul, c’est madame Marguerite qui m’envoie. 

— Ah ! Sire, quelle idée !... 

— Bon !... dit le monarque, c’est quand on parle du loup qu’on en voit poindre 
les oreilles. Et que me veut-elle, ma sœur Margot ? 

— Son Altesse, dit Raoul, m’a chargé de m’enquérir du réveil de Votre Majesté. 

— Tu le vois, j’ai les deux yeux ouverts. 

— De la façon dont Votre Majesté a passé la nuit. 

— J’ai bien dormi, tu le vois. 

— Enfin, de l’humeur de Votre Majesté ce matin. 

— Je suis triste, dit le roi, parce qu’il est arrivé malheur à ce pauvre sire de 
Coarasse, qui est fort expert en matière de vénerie, et qui jouait à 1 ’hombre 
comme pas un. J’aimais beaucoup le sire de Coarasse. 

Raoul s’inclina. 

— Porte ces nouvelles à Margot, acheva le roi. 

— Ah ! dit Raoul, Son Altesse m’a chargé encore le solliciter pour elle une 
audience de Sa Majesté. 

— Eh bien ! dis-lui que je vais la recevoir. - Gauthier ! 



Le page qui répondait à ce nom accoumt. 

— Habille-moi, dit Charles IX qui sauta hors du lit. 

Quant à vous, Pibrac, allez me détourner un cerf à Saint-Germain. 

— Je pars, Sire. 

Et, tandis que le roi s’habillait, M. de Pibrac sortit à son tour. 

Mais, au lieu de monter à cheval sur-le-champ et de partir pour Saint-Germain, 
le capitaine des gardes s’en alla chez madame Marguerite. 

Celle-ci était pâle et fort triste et attendait avec anxiété le retour du page Raoul. 

M. de Pibrac entra sur les talons de ce dernier, et lorsque Raoul eut rendu compte 
de son message, il ajouta, lui, Pibrac : 

— Vous pouvez aller chez le roi, Madame, et vous obtiendrez de lui tout ce que 
vous voudrez. 

— Ah ! mon ami, murmura la princesse, qui était en proie à la plus vive 
émotion, j’ai si grand’peur que cet abominable René ne vienne à découvrir la 
retraite où nous l’avons caché. 

— Il faut tout dire au roi, Madame. 

— J’y vais, répondit Marguerite qui s’arma d’une résolution soudaine. 

Pendant ce temps, Charles IX achevait de s’habiller. 

Il avait revêtu un justaucorps de chasse vert, un haut-de-chausse gris perle, et il 
peignait sa barbe avec autant de soin que si, au lieu de s’en aller chasser, il eût 
dû se rendre à un rendez-vous galant. 

Tout en s’habillant, le roi monologuait ainsi : 

— Cette pauvre Margot, comme elle est bien la nièce de sa grand’tante la reine 
de Navarre !... La chose est claire, elle aime ce petit Coarasse, et... 

Ah ! pardieu ! je suis en veine d’imagination, ce matin... j’ai déjà trouvé le motif 
du duel, le nom de la femme... Hé ! morbleu ! le vainqueur pourrait bien être 
mon cousin de Guise... Je vais le savoir ! 


Un frou-frou de robe qui se fit entendre dans l’antichambre interrompit 



Charles IX. 


Marguerite entra. 

— Bonjour, Margot, dit le monarque en lui baisant galamment la main. 

— Bonjour, Sire. 

Le roi lui avança un siège et fit signe au page Gauthier de sortir. 

— Comme te voilà pâle et émue, ma pauvre Margot ! dit le roi. 

— Je le suis en effet, Sire. 

— Et tu t’en viens trouver ton frère Chariot parce que tu sais bien qu’il t’aime et 
que tes caprices sont des ordres pour lui, bien qu’il soit le roi. 

Charles IX avait pris la main de sa sœur et la pressait doucement. 

— Ah ! Sire, vous êtes bon... 

— Pour toi, oui, dit le roi, pour toi qui es le seul être de ma famille qui ne m’ait 
point trahi à ses heures. 

La voix du roi était caressante, et il continuait à serrer la belle main de 
Marguerite dans les siennes. 

— Sire, dit Marguerite, je viens à vous parce que vous êtes mon frère et que 
vous m’aimez ; je viens à vous parce que vous êtes le roi et que vous pouvez 
tout ; je viens à vous aussi parce que j’ai le cœur brisé et que j’ai à vous faire 
l’aveu d’une faute. 

Le roi s’était promis d’être diplomate et de s’amuser du trouble et de l’embarras 
de sa sœur ; mais en présence de cette douleur vraie et profonde qui était en elle, 
il renonça à son rôle et prit la jeune princesse dans ses bras. 




Marguerite, Nancy et Myette suçaient (P. 423.) 















— Je devine l’aveu que tu vas me faire, mon enfant, lui dit-il. 

— Ah ! Sire... 

— Tu aimes... et celui que tu aimes est en péril. 

— C’est vrai, Sire, répondit Marguerite qui avoua noblement et simplement son 
amour. 

— Et tu viens me demander de le venger ? 

— De le protéger d’abord, Sire. 

— Hein ? fit le roi. Le sire de Coarasse... 

Marguerite rougit à ce nom, mais elle répondit franchement : 

— C’est lui, Sire, et je l’aime ! Eh bien, le sire de Coarasse, dont les jours ne 
sont plus en danger, est cependant sous le coup d’une menace de mort. 

— De la part de qui ?... est-ce de ?... 

Et le roi eut un sourire. 

— Non, Sire, le duc est parti. Je le vois, vous avez tout deviné. 

— Il est... parti ? 

— Hier matin. Il ne me reverra plus. Ce n’est pas là qu’est le danger. 

— Oh ! oh ! fit le roi, et qui donc, alors, se permet d’en vouloir au sire de 
Coarasse ? 

— René d’abord, Sire. 

— René ! s’écria le roi avec colère, René ? 

— Oui, Sire. 

— Ah çà, mais, ceci est par trop plaisant, en vérité, ma pauvre Margot, que tous 
ceux qui m’entourent, tous ceux que j’aime, éprouvent une pareille terreur vis-à- 
vis de ce misérable... 

— Et après René, acheva Marguerite, la reine Catherine, notre mère. 



Le roi fronça le sourcil. 

— Oh ! oh ! dit-il, voilà une complication à laquelle je ne m’attendais pas. 
Charles IX demeura silencieux un moment. 

— Ah çà, dit-il enfin, qu’est-ce que le sire de Coarasse peut avoir fait à René ? 

— Il a dit la bonne aventure à la reine Catherine. 

— Bon ! et qu’a-t-il fait à la reine Catherine ? 

— Il a dit du mal de René. 

— Je ne comprends pas bien, ma pauvre Margot, fit le roi avec bonhomie. 

— Sire, dit la princesse, je vais tout vous avouer, tout vous dire. 

— Parle, mon enfant. 

Marguerite raconta alors au roi tout ce qui était advenu depuis quelques jours et 
comment, pour intimider René, le sire de Coarasse avait eu l’idée, grâces aux 
confidences de Noë et à l’enlèvement de Paola, de jouer le rôle de sorcier. 

Puis elle lui parla encore du rôle infâme que le président Renaudin, de concert 
avec la reine, avait joué dans l’histoire de René. 

Marguerite ne se trompait pas en agissant ainsi. Elle savait d’avance que le roi 
serait furieux d’avoir été joué, et qu’il prendrait parti pour le sire de Coarasse, 
tout exprès pour se venger des artifices de madame Catherine. 

— Ah ! ah ! s’écria Charles IX, puisqu’il en est ainsi, je vais y mettre bon ordre. 
Tu vas voir, Margot. 

— Que va faire Votre Majesté ? 

— Je vais faire arrêter le président Renaudin. 

— Et... après ? 

— Je le ferai pendre. 

— Votre Majesté ferait mieux d’envoyer René à la potence. 

— J’y songe, reprit froidement le roi. 



— Mais, reprit Marguerite, je ne demande point tout cela à Votre Majesté. 

— Que veux-tu donc ? 

— Je veux qu’elle protège mon pauvre Henri, voilà tout. 

— Sois tranquille. Où est-il ? 

— Je l’ai fait transporter rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, dans la 
maison d’un bourgeois qui m’est dévoué. Mais je crains à chaque instant que la 
reine ne découvre sa retraite et que René... 

— Tiens ! Margot, fit le roi, il me vient une assez bonne idée. 

— Je vous écoute, Sire. 

— Si on transportait ton sire de Coarasse au Louvre ? 

— Y songez-vous, Sire ? 

— Tu vas voir... écoute bien... 

— J’écoute, Sire. 

— Miron, mon médecin, m’est dévoué. 

— Oh ! je le sais. 

— De plus, c’est un savant homme. 

— On le dit, du moins. 

— Et il te soignera ton Coarasse comme le roi de France. 

— Mais... notre mère... Sire ? 

Charles IX eut un sourire plein de malice. 

— Nous allons nous moquer d’elle, ma petite Margot. 

— Comment cela ? 

— Je chasse aujourd’hui à Saint-Germain. 

— Ah ! 

— Et je vais faire prier la reine-mère de m’accompagner. 



— Très-bien ! 

— Je serai gracieux au possible avec elle. 

— À merveille ! 

— Et tu mettras, pendant ce temps, ce pauvre Coarasse dans ta litière. Peut-il 
supporter la litière ? 

— Je l’espère, Sire. 

— Tu entreras au Louvre par la petite porte, tandis que je serai à Saint-Germain 
avec toute la cour. 

— Très-bien ! Mais, où ferai-je transporter mon Henri ? 

— Dans ma chambre, dit le roi. 

Madame Marguerite resta stupéfaite. 

— Tiens, dit le roi, on lui dressera un lit là, dans ce cabinet, et si René ou 
madame Catherine le viennent chercher ici, c’est que je ne serai plus roi de 
France ! 

— Ah ! Sire, s’écria la princesse avec un élan de reconnaissance, vous êtes noble 
et bon ! 

— Je t’aime, ma bonne Margot, répondit le roi, et j’aime ceux que tu aimes. 

Et le roi embrassa Marguerite, dont les beaux yeux s’emplirent de larmes. 

Le sire de Coarasse était sauvé, du moins Marguerite l’espéra. 



Chapitre 55 


Tandis que madame Marguerite s’en allait chez le roi et le suppliait de protéger 
son cher Henri de Coarasse, nous eussions retrouvé celui-ci dans une petite 
maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, et voici comment il y 
avait été transporté. 

La jeune princesse, en entrant dans le cabaret de Malican, s’était d’abord 
précipitée sur Henri, l’avait enlacé de ses bras et couvert de baisers. Elle pleurait 
à chaudes larmes. 

Mais Malican lui avait dit en toute hâte : 

— Rassurez-vous, madame, la blessure n’est pas mortelle... 

Les paroles de Malican avaient arraché un cri de joie à Marguerite. 

— Elle est large, elle est profonde, avait continué Malican ; mais j’ai quelque 
part, là-haut, une liqueur extraite des plantes de nos montagnes qui la fermera en 
moins de huit jours. 

Malican songeait à transporter le prince au premier étage du cabaret et à le 
coucher dans son propre lit. 

Mais Nancy, qui avait mis en lambeaux le mouchoir de la princesse et le sien 
pour faire de la charpie, Nancy se pencha à l’oreille de Marguerite et lui dit : 

— Il ne peut rester ici. 

— Pourquoi ? 

— René... murmura la camérière avec effroi. 

— C’est juste, dit la princesse. 

Et tout à coup Marguerite se frappa le front et songea à un bourgeois de la rue 
des Prêtres-Saint-Germain, qui était son obligé et sur lequel elle pouvait 
compter. 

Ce bourgeois se nommait Onésime Jodelle ; il était même, disait-il, quelque peu 
parent du poète de ce nom. 



Onésime Jodelle n’avait point, cependant, comme le poète de la Pléiade, 
entretenu des relations avec le Parnasse et les doctes sœurs. Loin de là, il s’était 
borné à cultiver la profession d’épicier-droguiste, cet honneur éternel de la 
bourgeoisie parisienne. 

Pourtant, sans madame Marguerite, ce paisible commerce l’eût conduit tout droit 
à la potence, et voici comme : 

Maître Onésime Jodelle payait ses plantes exactement, faisait partie du conseil 
des prud’hommes de Paris, était un parfait honnête homme et jouissait de la 
considération générale dans son quartier. Ses pruneaux étaient excellents, son 
miel fort pur, le beurre qu’il salait n’avait pas son pareil. 

Malheureusement il n’est pas de félicité sans trêve et l’honnête épicier, qui avait 
vécu jusque-là fort heureux dans son veuvage, car, à cinquante ans, il était veuf 
et père d’une belle fille de quinze à seize ans, qui se nommait Brigitte ; l’honnête 
épicier, disons-nous, eut l’idée saugrenue de se remarier et d’épouser une sorte 
de mégère, veuve elle-même d’un marchand drapier. 

La nouvelle madame Jodelle était une femme acariâtre, quinteuse, et dotée d’une 
jalousie non moins ridicule que violente, si on songeait qu’elle avait atteint la 
cinquantaine. Maître Onésime Jodelle s’était marié gras, la lèvre souriante et le 
teint fleuri. Au bout de six mois de ménage il était pâle, hâve, jaune, amaigri... 
Au bout d’une année il n’était plus que le fantôme de lui-même. L’humeur de la 
nouvelle madame Jodelle l’avait ainsi transfiguré. 

Un soir d’été que le pauvre homme était mélancoliquement assis sur le seuil de 
sa porte, une jeune fille vint à passer qui lui fit la révérence, attendu qu’elle était 
sa pratique. 

— Bonjour, ma belle enfant, répondit le pauvre épicier qui se prit à soupirer. 

Madame Jodelle, qui, en ce moment, pilait des drogues dans un mortier, vit la 
jeune fille, entendit le compliment et le soupir, s’élança comme une furie et saisit 
son mari par les quelques cheveux grisonnants qu’il avait encore sur la nuque. 

Que se passa-t-il dans l’âme inoffensive du bourgeois en ce moment critique ? Il 
ne le sut jamais lui-même, mais l’agneau devint loup pour deux minutes, la 
victime se révolta et devint oppresseur, et le paisible épicier, saisissant le pilon 
dont sa femme se servait tout à l’heure, lui en déchargea sur la tête un coup si 
vigoureux qu’il se trouva veuf pour la seconde fois. 



Dans la rue des Prêtres, on ne trouva point cela mauvais ; bien au contraire, on 
prétendit que madame Jodelle n’avait que ce qu’elle méritait. 

Malheureusement le grand prévôt ne fut point de cet avis, et les archers se 
saisirent du pauvre épicier, qui fut condamné à être pendu. 

Or, comme un soir, vers quatre heures, madame Marguerite passait à cheval 
suivie d’un écuyer et de deux pages sur la place de Grève, elle rencontra maître 
Caboche, le bourreau, monté sur une charrette à côté du malheureux Onésime 
Jodelle qu’il menait pendre. Derrière la charrette marchait une jeune fille fort 
belle qui pleurait à chaudes larmes. 

C’était la pauvre Brigitte, la fille de l’infortuné droguiste. 

Madame Marguerite fut touchée et des larmes de l’enfant et de la physionomie 
honnête et consternée de l’épicier. Elle fit arrêter le cortège, s’enquit du crime du 
patient, pria le prévôt de suspendre l’exécution, s’en alla au Louvre au grand 
galop, se jeta aux genoux du roi et obtint grâce pleine et entière. 

Or, ce fut donc à Onésime Jodelle, épicier et bourgeois de Paris, que madame 
Marguerite songea sur-le-champ. 

— Jodelle est un honnête homme, dit-elle à Nancy ; il a une maison assez grande 
pour qu’il lui soit facile de cacher Henri pendant quelques jours, et il est peu 
probable que René ou madame Catherine l’y viennent chercher. 

La princesse fit part de cette idée à Noë, qui l’approuva. 

— Cependant, fit-il en souriant, nous n’avons point à craindre René. 

— Vous croyez ? demanda Nancy d’un air de doute. 

— Dam ! je le tiens... 

— Comment ? 

— J’ai sa fille en mon pouvoir. 

Nancy secoua la tête : 

— Vous vous trompez, dit-elle. 

— Hein ? s’écria Noë, qui tressaillit tout à coup. 



— Paola n’est plus à Chaillot. 

— Allons donc ! 

— Elle a été jalouse... Godolphin 1 ’ a guidée... 

Noë pâlit. 

Nancy, qui ne jugeait point nécessaire de mettre Malican dans certaines 
confidences, se pencha à l’oreille du compagnon de Henri. 

— Il y a deux heures, lui dit-elle bien bas, Paola vous a vu, à travers la porte, 
tenir dans vos mains les mains de cette jolie fille que voilà. 

— Mon Dieu ! murmura Noë, qui commençait à comprendre. 

Il se souvint de ce cri perçant qu’il avait entendu et qui lui avait fait entrouvrir la 
porte du cabaret et plonger un regard inquiet et curieux dans la nuit. 

— Paola a retrouvé son père, poursuivit Nancy, elle lui a tout avoué, tout appris, 
et c’est pour cela que notre pauvre sire de Coarasse est là, couché dans une mare 
de sang. 

Et comme la situation paraissait se compliquer étrangement pour Noë, Nancy 
ajouta : 

— Bavez-vous quel est l’homme qui s’est battu avec Henri ? 

— Non. 


— C’est le duc de Guise. 

— Oh ! fit Noë. 

— René lui a tout dit, et il a tout dit à la reine-mère. À cette heure, le sire de 
Coarasse n’est plus qu’un imposteur. Comprenez-vous ? 

— Diable ! murmura Noë, nous voici en de beaux draps. 

— Malican, disait pendant ce temps madame Marguerite, peut-on transporter le 
blessé sans danger ? 

— Oui, madame. 

Henri regardait tour à tour Marguerite et les personnes qui l’entouraient. Mais il 



ne pouvait parler. 

— Eh bien ! reprit la princesse, allez-vous-en rue des Prêtres, à l’enseigne du 
Pilon d’or, chez l’épicier Jodelle. 

— C’est ma pratique, dit Malican. Depuis que Votre Altesse l’a empêché d’être 
pendu, le bonhomme se livre à la boisson. 

— Il doit être à jeun à cette heure, fit Marguerite en souriant. Allez donc, et s’il 
est couché, faites-le lever. 

Malican parti, Noë ferma la porte et se plaça derrière, l’épée à la main. 

— Si René vient, dit-il, nous verrons... 

Mais René ne vint pas, et sans doute il avait bien autre chose à faire. 

Le blessé continuait à regarder autour de lui et semblait chercher quelqu’un. 

Dix minutes s’écoulèrent, puis on entendit des pas au-dehors, et on vit bientôt 
arriver Malican suivi du bonhomme Jodelle. 

L’épicier, qui ne maigrissait plus depuis la mort de sa femme, avait repris sa 
corpulence et sa vigueur herculéenne. 

Aidé de Malican, il transporta le blessé sur le lit de camp qu’on lui avait dressé à 
la hâte. 

La nuit était noire, la place Saint-Germain-l’Auxerrois et la rue des Prêtres 
désertes. Minuit sonnait au beffroi de la vieille église. 

Le bonhomme Jodelle et Malican portaient le brancard. 

Noë marchait à côté l’épée à la main. 

Marguerite ; Nancy et Myette suivaient. 


§ 


Or, deux jours après, nous eussions retrouvé Henri couché, mais déjà 
convalescent, chez le bonhomme Jodelle. 



La blessure commençait à se fermer, grâce au baume mystérieux de Malican. 

Malican avait été berger dans les Pyrénées. C’en était assez pour qu’il possédât 
le secret de guérir, à l’aide du suc de certaines plantes exprimées ensemble. 

L’épicier avait placé Henri dans la pièce la plus reculée de sa maison, et le secret 
était parfaitement gardé par les garçons de magasin et les domestiques. 

Chaque jour, et même matin et soir, l’épicier s’en allait au cabaret de Malican, 
sous le prétexte de boire une bouteille, et il y causait longuement avec le 
Béarnais, lui racontant minutieusement comment le blessé avait passé la nuit, 
combien de temps il avait dormi, s’il avait peu ou beaucoup souffert, si la fièvre 
s’était calmée. 

Malican, improvisé chirurgien, donnait ses prescriptions, et Jodelle s’en 
retournait les exécuter. 

Quelquefois, à de certaines heures, Nancy se glissait hors du Louvre et 
parvenait, par de nombreux détours, jusqu’à la me des Prêtres, puis elle montait 
par un escalier noir garni d’une corde graisseuse en guise de rampe, jusqu’au 
premier étage de la maison de l’épicier, et elle y trouvait Henri couché, mais déjà 
calme, souriant et presque en convalescence, qui la chargeait de répéter à 
madame Marguerite combien il l’aimait et lui était reconnaissant de son 
dévouement et de son amour. 

Le lendemain du jour où il avait été porté chez l’épicier, Henri avait vu arriver 
Marguerite elle-même. La jeune princesse, au risque d’être remarquée, suivie, 
compromise, s’était glissée hors du Louvre, avait passé devant les Suisses, couru 
les rues comme une bourgeoise et même pis, et s’en était venue chez le 
bonhomme Jodelle. 

Elle avait passé plusieurs heures au chevet du lit de Henri, et n’était retournée au 
Louvre que bien avant dans la nuit. Mais comme elle quittait la maison de 
l’épicier, il lui avait semblé qu’un homme s’attachait à ses pas et la suivait, et 
alors la peur s’était emparée d’elle, et elle s’était dit que cet homme n’était autre 
que René, et c’était pour cela qu’elle avait eu le courage, le lendemain matin, 
après s’être concertée avec M. de Pibrac, d’aller trouver le roi et de lui tout 
avouer. 

Pendant ce temps, Henri causait avec Noë assis à son chevet. 



— Mon pauvre Noë, disait-il, je suis persuadé que mon cousin de Guise doit être 
fort désolé. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je ne suis point encore mort, parbleu ! 

— Peuh ! fit Noë. 

— Comment ! peuh ? 

— Dam ! du moment où il s’est aperçu que madame Marguerite ne l’aimait plus 
il a dû renoncer à son idée première d’en faire une duchesse de Lorraine. 

Henri eut un sourire mystérieux. 

— Bah ! dit-il, le duc de Guise et moi nous avons plus d’une rivalité, mon cher 
Noë. 

— Comment cela ? 

— Je te l’expliquerai plus tard. 

— Pourquoi pas tout de suite ? 

— Le temps n’est point venu encore, répondit froidement le prince de Navarre. 

Et changeant brusquement de conversation : 

— Mais, dit-il, qu’est donc devenue Sarah ? 

— La belle argentière ? 

— Oui. 

— Je ne sais, dit Noë, elle était là quand le duc est venu nous annoncer l’issue 
fatale du combat. 

— Eh bien ? 

— Myette et moi nous nous sommes élancés et nous avons cru qu’elle nous 
suivait. 

— Et... 

— Et quand nous sommes rentrés vous portant, mon cher Henri, elle n’était plus 



là. 

— Mais... où était-elle ? 

— Disparue ! fit Noë. 

Henri demeura silencieux pendant quelques minutes. Puis, tout à coup, regardant 
Noë : 

— C’est René qui a tout dit au duc ? 

— Oui. Du moins Nancy le prétend. 

— Paola a quitté Chaillot ? 

— Avant-hier au soir, avec Godolphin, et René sait tout. 

— Bon ! Or, si René a tout dit au duc, il est probable que, tandis que je ferraillais 
avec ce cher cousin, le mauvais parfumeur se promenait dans les alentours... 




Sarah. éperdue et à demi morte de terreur, vit apparaître uu bomuie 
à figure rébarbative. (P. 427.) 























— C’est probable, en effet. 

— Et que se trouvant près du cabaret de Malican, tandis que je me battais... 

— Hé ! hé ! fit Noë. 

— Il aura profité du premier moment d’alarme, poursuivit Henri, et il aura 
enlevé Sarah. 

— Mais elle eût crié. 

— Qui sait ? tu ne l’as pas entendue, ou bien elle s’est évanouie. 

— Malédiction ! murmura Noë, si je savais cela, j’irais lui planter ma dague en 
plein cœur. 

— Tu aurais tort. 

— Pourquoi ? 

— Parce que René est un misérable avec lequel il ne faut pas jouer un jeu 
d’enfant, dit le prince. 

— Oh ! fit Noë dont l’œil étincela de colère, une heure viendra où je le tiendrai, 
et j’espère bien le hacher aussi menu que de la chair à pâté. 

— Tout vient à point à qui sait attendre, dit sentencieusement le prince. Mais, en 
attendant, il faut retrouver Sarah. 

Le prince avait à peine prononcé ces derniers mots qu’un bruit de pas se fit au- 
dehors, une porte s’ouvrit, et, comme si quelque génie protecteur eût voulu 
exaucer ses vœux, Sarah, la belle argentière, se montra sur le seuil, émue, mais 
souriante et le bonheur dans les yeux. D’où revenait-elle ? 



Chapitre 56 


Nous avons perdu de vue René le Florentin au moment où le duc de Guise lui 
apprenait en quelques mots l’issue de sa rencontre avec Henri et se prenait à 
courir vers le Louvre. 

René, quelques minutes avant d’aborder le prince lorrain pour lui apprendre qu’il 
avait un rival nommé le sire de Coarasse, René avait renvoyé sa fille et 
Godolphin, qu’il avait retrouvés au rendez-vous assigné. 

— Va, mon enfant, dit-il à Paola, va m’attendre au pont Saint-Michel, et dors 
tranquille, tu seras vengée. 

En désignant le sire de Coarasse à la colère du duc de Guise, René oubliait qu’il 
songeait bien plus à sa propre vengeance qu’à celle de sa fille. 

En effet, ce n’était pas au sire de Coarasse que Paola en voulait, mais bien à Noë, 
qui l’avait trahie. 

Or, René commençait par le sire de Coarasse et non par Noë, ce qui était une 
preuve que le Florentin mettait volontiers en pratique le proverbe : « Charité 
bien ordonnée commence par soi-même. » 

Quoi qu’il en soit, René, en apprenant que le sire de Coarasse avait reçu un fort 
beau coup d’épée, éprouva une grande joie et ne songea plus à sa propre fille ; 
mais il s’en alla rôder autour du cabaret dont la porte venait de s’ouvrir, et tandis 
que Noë et Myette couraient relever Henri, le Florentin aperçut la belle 
argentière qui s’appuyait défaillante contre le mur intérieur du cabaret. 

René eut alors une inspiration soudaine, une inspiration diabolique. 

— Ah ! murmura-t-il, cette fois tu ne m’échapperas pas... je t’ai bien reconnue 
malgré tes habits d’homme. 

Le Florentin bondit comme une panthère et s’élança vers Sarah déjà brisée par 
l’émotion. 

À la vue de son ennemi, de cet homme qui la poursuivait avec acharnement, la 
belle argentière jeta un cri terrible et s’évanouit... 

Cet évanouissement servit les projets coupables de René. 



Il enleva la jeune femme dans ses bras, la chargea sur son épaule et prit la fuite. 

Quand l’argentière revint à elle, elle se sentit emportée avec vitesse... l’obscurité 
la plus profonde l’environnait, un vent frais fouettait son visage. 

Elle était renversée sur l’épaule de René qui courait toujours. 

Sarah voulut crier, appeler au secours ; l’effroi qu’elle éprouvait étouffa sa voix ; 
elle essaya de se dégager, mais les mains de René l’étreignaient comme dans un 
étau. 

Le Florentin n’avait pas songé un seul instant à porter Sarah dans sa boutique du 
pont Saint-Michel. Paola s’y trouvait. Mais René avait plus d’un logis à sa 
disposition, outre celui qu’il possédait au Louvre. 

Il traversa le Pont-au-Change, longea la rive gauche de la rivière en amont, entra 
dans une ruelle étroite et déserte auprès de Notre-Dame, et s’arrêta devant une 
vieille maison vermoulue à un seul étage et qui n’avait qu’une porte bâtarde. 

Alors il déposa l’argentière à terre, et, tout en la tenant fortement par le bras, il 
frappa à la porte de cette maison. 

Sarah voulut se dégager. 

— Bah ! lui dit René, vous faites des efforts inutiles, ma chère. 

Elle cria, espérant que le guet viendrait à son secours. 

René se prit à rire. 

Cependant un bourgeois attardé vint à passer. 

— Au secours ! à moi ! exclama la jeune femme. 

Le bourgeois s’approcha et leva un gourdin qu’il tenait à la main ; mais, par 
malheur, cela se passait sous une lanterne : le bourgeois reconnut René qu’il 
avait rencontré maintes fois à pied ou à cheval, la peur le prit et il se hâta de fuir. 

En même temps, la porte sur laquelle René avait frappé plusieurs fois s’ouvrit 
enfin. 

Sarah, éperdue et à demi-morte de terreur, vit apparaître un homme à figure 
rébarbative qui tenait à la main une petite lampe triangulaire. 



Cet homme était vêtu à peu près comme les saltimbanques, joueurs de mystères 
ou musiciens ambulants qui exerçaient leur métier sur les ponts, c’est-à-dire 
qu’il portait une jaquette mi-partie rouge et bleue, des chausses jaune-clair et une 
barrette à plume de coq. Sa physionomie était un mélange de ruse et de férocité ; 
il avait l’oeil faux, la lèvre épaisse, le nez épaté, le front fuyant. 

Ce personnage se nommait Gribouille. Il était danseur de corde le jour, filou la 
nuit, parfois estafier de maître René, et il tuait pour dix écus. 

La maison dont il venait d’ouvrir la porte lui était louée par le Florentin pour la 
somme mensuelle de seize deniers parisis, et il y habitait avec une vieille 
bohémienne qui passait pour être sa mère. 

Gribouille se montra quelque peu étonné à la vue de René et surtout de ce beau 
jeune homme qui criait et se débattait : mais il eut bien vite, à la voix et en dépit 
de ses vêtements masculins, reconnu une femme, et son étonnement cessa. 

— Gribouille, lui dit le Florentin, je t’amène ce beau damoiseau... Éclaire-nous ! 

René poussa la belle argentière dans l’allée humide et noire de la maison, et 
Gribouille les précéda avec sa lampe. 

— Je te l’amène et tu vas m’en répondre sur ta tête, poursuivit le Florentin. 

— Faut-il la tuer ? demanda le danseur de corde. 

— Imbécile ! 

— Ah ! bon ! je comprends... 

Et Gribouille eut un sourire équivoque. Puis il ouvrit une porte, et la belle 
argentière, toujours poussée par René, pénétra dans une petite salle basse, dont 
les fenêtres étaient garnies d’épais barreaux. 

Il y avait un lit de sangle dans un coin, auprès de ce lit deux escabeaux et une 
table. 

— Madame, dit René, je vous demande mille pardons d’être obligé de vous faire 
passer la nuit dans ce taudis, mais croyez bien que demain vous aurez un logis 
beaucoup plus convenable et digne en tous points de la favorite d’un homme que 
la reine honore de sa bonté. 


René prononça ces mots d’un ton goguenard, et la jeune femme y répondit par 



un geste de dédain suprême. 

Gribouille, sur un signe du Florentin, posa sa lampe sur la table. 

— Voulez-vous me permettre de vous servir de femme de chambre ? demanda 
René. 

Ces derniers mots excitèrent l’indignation de Sarah à un tel degré, qu’elle 
retrouva quelque énergie : 

— Ah ! misérable ! je suis en tes mains et tu peux me tuer, mais ma vie seule est 
en ton pouvoir, et tu ne saurais m’outrager. 

René eut un rire silencieux. 

Tout à coup le regard de l’argentière tomba sur la table placée auprès du lit de 
sangle et y surprit un couteau, un couteau long, pointu, à manche de corne, et tel 
qu’en portaient les paysans de la frontière espagnole. Gribouille l’avait volé la 
veille à un soldat catalan qui servait dans les lansquenets. 

S’emparer de ce couteau et en tourner la pointe contre son cœur fut pour Sarah 
l’affaire d’une seconde. 

René jeta un cri et voulut s’élancer sur elle. 

Mais Sarah le regarda fièrement et lui dit : 

— Si tu fais un pas, je me tue ! 

L’œil de Sarah étincelait d’une telle résolution que le Florentin comprit sur-le- 
champ qu’elle était femme à exécuter sa menace, s’il voulait se porter sur elle à 
la moindre violence. 

— Soit ! ma belle enfant, dit-il en ricanant. Je vais me retirer et vous laisser 
dormir. Demain, il faut l’espérer, vous serez plus calme et vous comprendrez 
qu’il y aura pour vous honneur et profit. 

— Sors, misérable ! s’écria l’argentière. 

René se sentit légèrement intimidé. 

Il fit un signe au danseur de corde : 

— Viens ! dit-il. 



— Bonsoir, madame... bonne nuit ! murmura Gribouille en saluant. Si Votre 
Seigneurie a besoin de quelque chose, elle n’aura qu’à frapper contre le mur, je 
suis là. 

— Adieu ! chère madame, ricana le Florentin... et calmez-vous... Je vous aime 
et vous veux faire un sort splendide... Pour peu que vous l’exigiez, je vous 
épouserai, maintenant que la mort de ce pauvre Samuel Loriot, assassiné par ce 
brigand de Gascarille, vous laisse maîtresse de votre main. 

Et René sortit triomphant. 

Sarah entendit qu’on fermait et verrouillait la porte au-dehors, et elle comprit 
qu’il ne lui restait d’autre moyen que le trépas pour échapper au sort que René 
lui réservait. 

Elle se mit à genoux, adressa à Dieu une courte et fervente prière, et, nouvelle 
Lucrèce, elle reprit le couteau pour s’en frapper. 

Mais son bras levé ne retomba point, car un souvenir avait traversé son cerveau, 
rapide comme l’éclair ; car un nom venait de jaillir de ses lèvres : 

HENRI ! 

Henri mort ou mourant à cette heure, Henri qu’elle aimait, Henri qui l’avait 
sauvée une première fois, Henri qu’elle voulait sauver à son tour, si déjà la mort 
n’avait étendu sur lui son aile noire. 

Et Sarah jeta le couteau loin d’elle, et elle voulut vivre, et toute son intelligence, 
toutes ses inspirations se concentrèrent en une pensée unique : « revoir Henri. » 

Alors, comme cet hôte des forêts profondes qui tombe dans la fosse creusée par 
le chasseur et qui fait en tous sens le tour de sa prison et cherche vainement une 
issue, Sarah examina cette chambre où elle était renfermée ; elle ouvrit les 
fenêtres et vit les barres de fer qui en garnissaient l’entablement ; elle secoua la 
porte de chêne massif et ne parvint pas à l’ébranler ; elle sonda les murs avec son 
poing et s’aperçut bien vite qu’ils étaient aussi épais que ceux d’une véritable 
prison. 

Enfin, pour comble de malheur, les deux fenêtres de la salle basse ne donnaient 
pas même sur la ruelle, mais sur une petite cour intérieure. 

Sarah ne se rebuta point cependant, elle se prit à réfléchir, cherchant le moyen 



d’échapper à René par la ruse. 

Tout à coup, elle trouva une idée, et son œil brilla, ses traits se rassérénèrent. 

— Ah ! dit-elle, s’il pouvait revenir bien vite ! 

Elle passa le reste de la nuit en prières ; le jour vint, Sarah espéra que René ne 
tarderait pas à revenir. 

Sarah se trompait : la matinée se passa sans que René parût. Gribouille seul se 
montra vers dix heures environ. 

Le danseur de corde, à qui René avait laissé des ordres, apportait sur un plateau 
quelques aliments et du vin à la prisonnière. 

Il salua Sarah avec toute l’humilité d’un serviteur. 

L’argentière l’enveloppa d’un regard ardent, scrutateur. 

— Où est René ? lui demanda-t-elle. 

— Je ne l’ai pas revu. 

— Viendra-t-il ? 

— Je ne sais ; il ne m’a rien dit. 

— Comment te nommes-tu, valet ? 

— Gribouille, pour vous servir, répondit le danseur de corde, qui ne s’offensa 
point de l’épithète de valet. 

— Es-tu riche ? 

— J’ai de la peine à gagner ma vie et quand, bon an mal an, et grâce aux 
diverses cordes de mon arc, j’ai noué les deux bouts, je m’estime heureux. 

— Veux-tu que je fasse ta fortune ? 

Gribouille tressaillit et regarda la belle argentière. 

— Veux-tu mille écus d’or ? 

— Tonnerre et sang ! s’écria le danseur de corde, reculant ébahi. 

— Mille écus d’or, répéta T argentière. Gribouille ébahi murmura : 



— Combien d’hommes faut-il donc que je tue pour gagner une telle somme ? 

— Aucun. 

— Hein ? fit le danseur de corde. 

— Il faut simplement me laisser sortir d’ici, acheva l’argentière. 

Sarah avait la naïveté de croire que l’homme qui proposait d’assassiner pour 
gagner mille écus d’or s’empresserait de lui ouvrir toutes les portes. 

Sarah se trompait. 

Gribouille murmura : 

— C’est beau, mille écus d’or ! 

— Tu les auras dans une heure. 

— Mais, acheva le sauteur de corde après avoir hésité un moment, si je vous 
laisse sortir, René me tuera... 

— Tu peux fuir ! 

— On n’échappe pas à René, c’est inutile !... Ne me parlez plus de cela. 

Et Gribouille fit un pas pour sortir. Puis il revint, et dit : 

— D’ailleurs, ma petite dame, il ne faut pas vous désoler, vous ne resterez pas 
longtemps ici. 

— Tu crois ? 

— René vous fait disposer aujourd’hui une jolie petite maison du côté de la 
Grange-Batelière... Ce sera un palais, m’a-t-il dit... 

Sarah haussa les épaules. 

— Si tu veux me laisser fuir, dit-elle, je triple la somme. 

Gribouille hocha la tête : 

— Vous la décupleriez inutilement, fit-il. René me ferait bouillir dans l’huile ou 
griller sur des charbons ardents. 



§ 


Sarah, pleine d’angoisse, attendit René durant tout le jour. René ne vint pas. Vers 
le soir, elle fut en proie à une soif ardente et un moment elle songea à tremper 
ses lèvres dans le vin que Gribouille lui avait apporté ; mais elle craignit que ce 
vin ne renfermât un narcotique, et elle endura la soif et la faim durant toute la 
nuit suivante. 

Comme le jour apparaissait, elle entendit grincer les verrous de la porte, la clef 
tourner dans la serrure, et elle vit le Florentin entrer. 

René avait aux lèvres un sourire vainqueur. 

— Eh bien ! ma belle enfant, dit-il sommes plus raisonnable aujourd’hui ? 

Sarah s’était hâtée de reprendre ce couteau qui était sa sauvegarde vis-à-vis de 
René. 

— Arrière ! lui dit-elle, n’avance pas, misérable, mais écoute-moi... 

— Ah ! ah ! 

— Nous allons peut-être nous entendre, poursuivit Sarah avec calme... à la 
condition toutefois que vous n’avancerez pas d’une semelle. 

René, âme corrompue, soupçonnait la corruption partout. Il s’imagina qu’après 
avoir mûrement réfléchi, l’argentière se décidait à accepter son amour, mais 
qu’elle y mettait des conditions. 

— Elle veut se faire épouser, pensa-t-il. 

Il s’assit et prit l’attitude d’un homme disposé à écouter patiemment. 

— Voyons, madame, dit-il, parlez. 

Sarah étreignait toujours le manche du couteau catalan. 

— Monsieur René, dit-elle avec un calme qui prouva au Florentin qu’elle était 
prête à faire ce qu’elle annonçait, je préfère mille fois la mort à la honte de votre 
amour. 

— Hé ! hé ! ricana René, vous êtes peu polie, madame. 



— Pourtant je ne veux pas mourir. 

— Alors, aimez-moi... 

— Monsieur, reprit Sarah, que le ton insolent du Florentin ne déconcertait point, 
je ne veux pas mourir parce que je puis payer cher ma rançon. 

René eut un tressaillement. 

— Nous sommes seuls ici, poursuivit Sarah, et je suppose que nul ne nous 
écoute. Nous pouvons donc parler à cœur ouvert. C’est vous qui avez assassiné 
Samuel Loriot, mon mari. 

— Madame ! fit René en pâlissant. 

— C’est vous ! articula froidement Sarah, et vous aviez la double intention de 
m’enlever et de piller notre maison. 

— Prenez garde ! fit René ivre de rage. 

— Eh bien ! acheva l’argentière, vous n’avez trouvé ni la femme ni les trésors. 
Ces trésors, moi seule je peux vous les indiquer, vous les donner. Je vous les 
offre en échange de ma liberté. 

— Je vous épouserai et aurai femme et trésors, dit insolemment le favori de 
Catherine. 

— Vous vous trompez, répliqua l’argentière, et si vous ne choisissez à l’instant, 
je m’enfonce ce couteau dans le cœur et j’emporte dans la tombe le secret de 
mon mari, Samuel Loriot : vous n’aurez ni femme ni trésors. 

René comprit que Sarah tiendrait sa parole et qu’il lui faudrait renoncer à tout, 
c’est-à-dire à ses trésors. 

Il étouffa un cri de rage que lui arracha la suprême beauté de la jeune femme, 
enveloppa Sarah d’un regard profond de convoitise et de regrets, et murmura 
tout bas et d’une voix à peine intelligible : 

— Soit ! j’accepte... 

Sarah allait se dépouiller afin de revoir son cher Henri et d’échapper à l’odieux 
amour de René le Florentin. 



Chapitre 57 


La cupidité avait, chez René, parlé plus haut que l’amour. 

Du moment où le sacrifice eût été résolu dans son esprit, l’amoureux s’évanouit, 
et Sarah n’eut plus devant elle que ce hideux vampire, cet homme altéré de 
rapine et dont les mains, toujours rougies de sang, comptaient sans cesse un or 
mal acquis. 

S’il avait tressailli tout à l’heure en voyant Sarah appuyer sur son cœur la pointe 
du couteau catalan, il se prit à frissonner de plus belle quand il songea qu’elle 
pouvait, en se donnant la mort, lui ravir les trésors de Samuel Loriot. 

La terreur se manifesta d’une façon si visible, même sur son visage, que Sarah 
comprit sur-le-champ que les rôles étaient changés. 

Ce n’était plus René qui dominait la situation, c’était elle ! 

Elle regarda tranquillement le Florentin et lui dit : 

— Je suis une honnête femme, je n’ai jamais menti ni à Dieu ni aux hommes, et 
je suis esclave de ma promesse, moi. Mais toi, René le Florentin, René 
l’empoisonneur, René l’assassin, tu te joues des serments les plus sacrés, et je ne 
saurais croire à ta parole... 

— Cependant... fit René inquiet. 

— Si je te jure que tu seras mis en possession des trésors de mon époux défunt le 
jour même que j’aurai posé le pied sur la terre de Navarre, où, Dieu merci ! je 
serai à l’abri de tes pièges, si je te jure cela, je tiendrai mon serment. 

René pâlit ; l’argentière l’avait deviné. 

— Tu vas donc me laisser sortir d’ici, reprit-elle. Tu me conduiras chez le 
Béarnais Malican, d’où je partirai pour la Navarre dès demain. Un homme que tu 
désigneras m’accompagnera durant le voyage, et, au moment où j’aurai passé la 
frontière de France, je lui remettrai une lettre à ton adresse. 




Sarah gagna le corridor, tenant toujours la pointe du couteau tournée vers sa poitrine. {P. 434.) 





















































































































— Et si vous me trompez ? demanda René. 

— Je ne manque jamais à mon serment, dit l’argentière. C’est à prendre ou à 
laisser. 

René hésitait encore. 

— Sais-tu bien, reprit-elle, que Samuel Loriot, mon époux, avait des richesses 
immenses, de l’or, des bijoux, des diamants, pour une somme fabuleuse ? Tout 
cela est si bien enfoui, si bien caché, que tu ferais raser inutilement ma maison 
de la me aux Ours : tu ne parviendrais point à rien trouver. Laisse-moi sortir 
d’ici, laisse-moi arriver sans encombre en Navarre, où j’irai me réfugier chez 
mon amie d’enfance, la duchesse de Gramont, et tout cela est à toi... je t’en 
renouvelle le serment. 

Sarah parlait avec un accent de vérité qui finit par convaincre le soupçonneux 
Llorentin. 

— Soit ! dit-il. 

Il recula d’un pas et ouvrit la porte : 

— Vous êtes libre, madame, dit-il. 

— Au large ! lui cria l’argentière, qui craignait que René ne s’élançât sur elle 
pour lui enlever son poignard. 

René s’effaça pour la laisser passer. 

Sarah gagna le corridor, tenant toujours la pointe du couteau tournée vers sa 
poitrine. 

Elle ouvrit la porte bâtarde qui donnait sur la ruelle et franchit le seuil de la 
maison. 

Quelques rares passants battaient le pavé, le soleil brillait en haut des toits, et 
l’argentière, se retournant, vit René qui s’était arrêté sur le seuil et la regardait 
s’éloigner. 

Désormais Sarah était libre. 

Aussi ce fut en courant qu’elle traversa la Seine au Pont-au-Change, et qu’elle 
arriva chez le Béarnais Malican. 



Myette était précisément sur le pas de la porte lorsque Sarah entra. Elle se jeta à 
son cou en poussant un cri de joie : 

— Ah ! dit-elle, qu’êtes-vous devenue ? que vous est-il arrivé ? d’où venez- 
vous ? 

Mais Sarah, au lieu de répondre, ne put prononcer qu’un nom : 

— Henri ! 

— Sauvé ! répondit Myette. 

— Sauvé !... répéta l’argentière avec une joie qui tenait du délire. 

— Oui, sa blessure n’est pas dangereuse, il vivra. 

— Oh ! je veux le voir, où est-il ? 

Et Sarah, croyant que Henri était couché dans le cabaret, voulut s’élancer vers 
l’escalier. 

— Il n’est pas ici, dit Myette. 

— Où donc est-il ? 

— Dans une maison de la rue des Prêtres. 

— Oh ! viens !... emmène-moi... disait la belle argentière. 

Myette secoua la tête : 

— René pourrait nous suivre... il a peut-être aposté des espions. 

Mais Sarah se méprit au sens des paroles de Myette et elle eut un sourire de 
triomphe. 

— Je ne crains plus René, dit-elle, et nous pouvons marcher le front haut. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Plus tard... je m’expliquerai... Marchons ! 

Et Sarah entraîna Myette, en répétant avec angoisse : 

— Conduis-moi ! 



Myette, sans trop savoir quel était le moyen à l’aide duquel Sarah ne redoutait 
plus René, Myette conduisit l’argentière tout droit chez maître Jodelle. 

Cependant, obéissant à un instinct de prudence, elle fit entrer Sarah par la 
boutique de l’épicier et non par la porte de la maison. 

Le bonhomme Jodelle, assis sur un sac de pruneaux, gourmandait ses deux 
commis et regardait en souriant la Jolie Brigitte sa fille. 

Brigitte vint à la rencontre de Myette, et les commis, s’imaginant sans doute 
avoir affaire à un client, se hâtèrent de prendre une attitude respectueuse derrière 
leur comptoir de chêne massif. 

Mais le bonhomme Jodelle, reconnaissant Myette lui fit un petit salut mystérieux 
et vint à elle en lui disant tout bas : 

— Il va mieux... beaucoup mieux, ce matin... 

— Conduisez-nous près de lui alors, monsieur Jodelle... 

L’épicier regardait curieusement Sarah, toujours vêtue en petit paysan béarnais. 

— C’est mon cousin, dit Myette, qui n’avait pas le temps de donner des 
explications. 


§ 


On comprend, à présent, l’étonnement de Henri en voyant entrer Sarah, Sarah 
pâle, frémissante, mais saine et sauve, et qui se précipita vers le prince et lui prit 
vivement la main. Henri voulut se soulever, mais il était trop faible encore et il 
retomba sur son oreiller, laissant échapper une légère exclamation de douleur. 

— Mon Dieu, fit l’argentière, qui tenait ses deux mains dans les siennes et les 
pressait doucement, vous souffrez beaucoup ? 

Mais Henri répondit par un sourire et porta à ses lèvres la petite main de Sarah. 

— Je ne souffre plus, dit-il, puisque vous êtes là... 

De pâle qu’elle était, Sarah devint rouge comme une cerise, et Noë, le railleur 
éternel, murmura à part lui : 



— Bon, voici que l’argentière trahit ses petits secrets de cœur, et si madame 
Marguerite arrive aussi, ce sera piquant ! 

Puis, pour faire cesser ce silence plein d’extase, que Sarah et Henri n’osaient 
rompre, et pendant lequel ils se regardaient, Noë s’écria : 

— Mais d’où venez-vous ? Que vous est-il arrivé ? Parlez, de grâce ! 

— Je viens de passer deux jours en prison, répondit Sarah souriante. 

— En prison ! 

— Avec René pour geôlier. 

— René ! 

Henri et Noë se regardèrent, et, tout braves qu’ils étaient, ils ne purent se 
défendre d’un léger frisson. 

— J’ai failli, comme Lucrèce pour échapper à Tarquin, m’enfoncer ce couteau 
dans le cœur, poursuivit Sarah, qui montra le couteau catalan qu’elle avait 
emporté de chez Gribouille. 

Puis elle raconta ce qui lui était advenu et à quel prix elle avait racheté sa liberté. 

— Peste ! s’écria Noë, René n’a pas fait un mauvais marché, madame. 

— Hé ! dit Sarah, que voulez-vous que je fasse des trésors de Samuel Loriot ?... 

— Bon ! murmura Henri, on trouve toujours l’emploi de ces sortes de choses. 
Sarah secoua la tête. 

— Mon enfant est mort, dit-elle. 

Henri ne répondit point, mais son regard semblait dire : Vous êtes jeune et 
belle... et vous pouvez être mère encore... 

— Corbleu ! grommelait Noë, libre à vous, madame, d’enrichir René, mais je 
vous garantis que je ferai tout mon possible pour empêcher ce maudit Llorentin 
de posséder les trésors de feu Loriot. 

— J’ai juré, dit Sarah. 


— Madame a raison, dit Henri. 



Mais, tout en approuvant tout haut l’argentière, le prince avait regardé Noë d’une 
façon mystérieuse qui signifiait clairement : 

— Ne t’inquiètes point de cela, nous y mettrons bon ordre. 

Myette s’était modestement assise dans un coin et se tenait à l’écart, les yeux 
baissés, car elle sentait peser sur elle le regard ardent de l’amoureux Noë. 

Noë prit l’argentière par la main et la fit asseoir dans le fauteuil qu’il occupait au 
chevet du lit. 

Puis tout naturellement il se rapprocha de Myette, ouvrit la croisée qui donnait 
sur la rue. 

— Myette ? dit-il tout bas. 

Myette tressaillit, leva les yeux et rougit bien fort. 

Noë lui fit un signe de tête, et Myette, qui comprit, se leva et vint s’accouder 
auprès du jeune homme sur l’entablement de la croisée. 

— Ma petite Myette, dit Noë, sais-tu que je suis bien content qu’il ne soit pas 
arrivé malheur à Sarah ?... 

— Ah ! certes !... fit Myette. 

— Mais, poursuivit Noë, je serais bien autrement content, si elle n’était pas ici, 
je te le jure ! 

— Pourquoi donc ? 

— Parce que... parce que... 

Myette ouvrait de grands yeux et regardait Noë. 

— Tu ne comprends pas ? 

— Non. 

— C’est pourtant bien simple... 

Myette fronça tout à coup ses noirs sourcils et pinça ses lèvres rouges : 

— Ah ! oui, dit-elle, je comprends. 



— C’est bien heureux ! 

— Madame Marguerite peut venir... 

— D’un moment à l’autre, ou, tout au moins, envoyer Nancy. 

— Et elle verra Sarah... et Sarah aime le prince... 

— Dam ! tu le sais aussi bien que moi. 

— Et madame Marguerite l’aime aussi... 

— Et Henri les aime toutes les deux ! 

— Oh ! fit Myette scandalisée de l’opinion émise par Noë. 

— C’est pourtant ainsi. 

— Comment voulez-vous, monsieur de Noë, balbutia Myette, qu’on puisse 
aimer deux femmes à la fois ? 

— Je n’ai pas dit à la fois, ma petite. 

— Mais c’est tout comme. 

— Nullement, dit Noë avec gravité, et tu vas comprendre sur-le-champ. 

— Voyons ! 

— Tiens, regarde ! Sarah est assise dans le fauteuil où je me trouvais tout à 
l’heure. Henri tient une de ses mains et la presse tendrement. Ceci te prouve 
parfaitement qu’en ce moment il aime Sarah. 

— Bon ! dit Myette. 

— Mais, supposons que Sarah s’en aille, poursuivit Noë, et que, lorsqu’elle sera 
partie, madame Marguerite arrive... 

— C’est vrai tout de même, dit la Béarnaise, c’est vrai... 

— Alors, tu comprends, petite ? 

— Mais non, reprit Myette, car, si madame Marguerite arrivait tandis que Sarah 
sera encore là... 


— C’est ce que je ne voudrais pas. 



— Mais enfin, si cela était, demanda Myette, qui était tenace en matière de 
logique, qu’arriverait-il ? 

— Il arriverait, mon enfant, répondit Noë, qu’Henri s’apercevrait qu’il aime 
l’une plus que l’autre. 

— Laquelle ? 

— Ah ! dame ! c’est difficile à dire. 

— Mais encore... 

— Entre nous, fit Noë d’un air mystérieux, je crois qu’Henri n’en sait rien lui- 
même. Mais moi... 

— Ah ! vous le savez, vous ? 

— Oui, fit Noë. 

Il cligna de l’oeil d’un air malin. 

— Sais-tu pourquoi, continua-t-il, Henri aime la princesse ? 

— Non. 

— Parce qu’elle a aimé le duc de Guise et que c’est pour lui une conquête. 
L’amour-propre joue un grand rôle dans cette passion-là. 

— Très-bien ! 

— Sais-tu pourquoi il aime Sarah ? 

— Voyons ! 

— Parce que Sarah est une pauvre femme victimée par tous, à qui l’un a pris son 
enfant, l’autre sa liberté et sa fortune, et qui était infailliblement perdue, si elle 
n’eût trouvé en lui, Henri, un protecteur. 

— C’est une belle raison que vous me donnez là, monsieur de Noë, mais que 
faut-il en conclure ? 

— Une chose fort simple et que je vais t’expliquer en deux mots : « L’amour vrai 
est celui qui protège. » 


— Oh ! la drôle d’idée !... 



— Elle est vraie, ma petite. La femme qu’on aime, vois-tu, celle pour qui on 
renonce à tout, pour qui on joue sa vie et même son honneur c’est l’être chétif et 
abandonné de tous, même de Dieu ; c’est l’orpheline à qui personne ne songe ou 
ne s’intéresse, c’est la femme qui supporte le joug d’un mari transformé en 
tyran, c’est l’enfant qui se meurt d’un mal inconnu et pour qui on interroge avec 
désespoir les arcanes les plus sombres de la science. 

Voilà, ma petite, la femme qu’on aime réellement. 

Maintenant, sais-tu quelle est la femme qu’on croit aimer ? 

Myette regarda Noë avec une curiosité croissante. 

— La femme qu’on croit aimer, reprit Noë, c’est la belle aux épaules charnues, 
aux joues roses, à l’œil souriant, à l’exubérante santé ; c’est la femme heureuse, 
entourée, adulée, devant laquelle chacun s’incline ; c’est la princesse 
qu’environne le double prestige de la naissance et de la beauté ; c’est celle enfin 
qui n’a besoin ni de notre dévouement, ni de nos soins, ni de notre protection. 

Myette murmura avec un air pensif : 

— Vous avez raison, monsieur de Noë. 

— Alors, acheva Noë, tu comprends très-bien qu’Henri aime Sarah et qu’il croit 
aimer Marguerite. 

— Dam ! 

— Or, si Marguerite arrive, Henri ne pourra lui celer le véritable état de son 
cœur. 

Myette fut frappée de cette logique serrée et regarda Noë avec inquiétude. 

— Et madame Marguerite, qui est notre protectrice à cette heure... 

— Elle vous abandonnera... elle sera jalouse... Ah ! il faut que Sarah s’en 
aille... murmura la Béarnaise. 

— Certainement, il le faut... mais comment s’y prendre ? 

— Attendez !... je vais tâcher... 

Myette revint vers Sarah, et sans doute elle ruminait dans son esprit quelque 
prétexte honnête et plausible pour arracher la belle argentière du chevet de son 



cher Henri, lorsque le hasard, qui se joue des combinaisons humaines les plus 
ingénieuses, vint se mettre de la partie. 

On gratta doucement à la porte : la porte s’ouvrit, et une jeune et jolie fille entra. 

C’était Nancy, la spirituelle camérière de madame Marguerite ; Nancy, la belle 
âme damnée de la princesse ; Nancy, qui fronça légèrement le sourcil en 
apercevant Sarah dont Henri tenait la main. 

Cependant. Sarah était toujours vêtue des habits du prétendu neveu de Malican, 
Sarah avait l’air, en ce costume, d’un petit paysan béarnais. 

Mais Nancy était une fine mouche qui ne prenait pas aisément le change. 

Et Nancy devina sinon tout, au moins bien des choses. 

Myette et Noë avaient la chair de poule. 



Chapitre 58 


Revenons sur nos pas. 

Le duc de Guise avait éprouvé une douleur sans nom en voyant Marguerite 
échevelée, hors d’elle-même dans un accès de violent désespoir, le repousser et 
s’élancer hors de chez elle pour courir auprès du sire de Coarasse. 

— Comme elle l’aime ! avait-il murmuré en se laissant tomber sur un siège et 
défaillant. 

Puis cet homme qu’on appelait le vaillant et le terrible, ce prince hardi qui, de 
son palais de Lorraine, tenait constamment le Louvre en échec, ce héros qui 
portait au visage une glorieuse cicatrice qui lui avait valu le surnom de Balafré, 
Henri de Guise, enfin, s’était pris à pleurer comme un enfant. 

La tête dans ses mains, accoudé sur la table de Marguerite, il demeura là plus 
d’une heure, l’oeil noyé de larmes, contemplant avec un hébétement profond 
cette pièce où il avait passé tant d’heures charmantes, ces statues, ces tableaux, 
ces bronzes florentins qu’elle aimait, tout ce qu’il avait aimé et admiré avec elle. 

Il oubliait le temps qui passait, il oubliait qu’il était au Louvre, à quelques pas de 
cette sombre et vindicative Catherine de Médicis qui avait juré sa mort à un 
double titre : - d’abord, parce qu’elle voulait que Marguerite épousât le prince 
de Navarre ; ensuite, parce que, des trois princes lorrains, celui qu’elle redoutait 
le plus, c’était lui, Henri le Balafré. 

Deux heures s’écoulèrent, le duc était toujours là. 

Enfin, il entendit un pas léger dans le corridor, puis le frou-frou d’une robe, puis 
la porte s’ouvrit et Nancy parut. 

Nancy était seule. 

La camérière de Marguerite s’attendait sans doute à retrouver le prince dans 
l’oratoire, et elle avait eu le temps de reprendre son sang-froid et cette présence 
d’esprit qui faisait d’elle une femme très-forte à de certaines heures. 

Elle courut au duc, osa lui prendre la main et la baiser. 


Ah ! monseigneur !... dit-elle. 



Ces deux mots furent prononcés avec un tel accent de compassion et de regret 
qu’ils persuadèrent au duc que, si Marguerite l’avait trompé, du moins Nancy lui 
était demeurée fidèle. 

— Ah ! monseigneur !... répéta Nancy après un silence habilement calculé, 
comme vous paraissez souffrir ! 

— J’ai la mort dans l’âme ! murmura le duc d’une voix sourde. 

Nancy lui baisa de nouveau la main, et comme elle était en veine de mensonge, 
elle ajouta : 

— C’est madame Catherine qui a tout fait, monseigneur. 

— La reine ! 

— La reine, monseigneur. 

— Mais pourquoi cela ? dans quel but ? exclama le duc stupéfait. 

— Dans le but de... de... 

Nancy paraissait hésiter. 

— Voyons ! achève ! fit le duc de Guise... 

— Dans le but de vous remplacer à tout jamais. 

— Je ne comprends pas... 

— Je n’ai pas compris d’abord, monseigneur ; puis... 

— Puis ? fit le duc bouillant d’impatience et de colère. 

— Puis, acheva Nancy, j’ai compris, monseigneur. 

— Explique-toi donc. 

— La reine, reprit Nancy, aimerait bien mieux voir sa fille duchesse de Lorraine 
que reine de Navarre... si... 

Nancy, la fine mouche, eut l’air d’hésiter encore. 

— Parle ! supplia le duc. 

— Si la Lorraine n’était pas si près de la France... si les princes de votre maison, 



monseigneur, n’avaient... pas... autant d’ambition... si... 

— Oui, interrompit le duc avec un fiévreux emportement, si les princes de 
Lorraine n’étaient pas adorés et populaires dans ce royaume de France où les 
Valois ne sont pas aimés. 

— C’est cela, monseigneur. 

Et Nancy continua avec un sourire plein de malice : 

— La reine a eu si grand’peur de vous voir faire un pas de plus vers le trône de 
France, qu’elle a songé au futur roi de Navarre. C’est un paysan, celui-là, un 
mstre, un ours mal léché dont toute l’ambition, si jamais il en a, consistera à 
chipoter au roi d’Espagne quelques lieues carrées de montagne et quelques acres 
de terre fertile. Le roi de Navarre ne songera jamais au Louvre. 

— Qui sait ? fit le duc de Guise pensif. 

Mais Nancy n’y prit garde et continua : 

— Or, comme le roi de Navarre se fait attendre, que sa mère, la reine Jeanne 
d’Albret, semble se faire tirer l’oreille avant d’accepter pour bru une fille de 
France, madame Catherine, qui était fort inquiète de l’amour que vous avait voué 
madame Marguerite, a déniché, je ne sais où, ce sire de Coarasse qui est un 
Gascon d’esprit, bien tourné... joli garçon ! 

— Assez ! fit brusquement le duc, interrompant ainsi le petit roman de Nancy. 





























































































Et tandis que Nancy se taisait, le duc pensait : 

— Ce sire de Coarasse n’étant autre que le prince de Navarre lui-même, je 
comprends maintenant le but de madame Catherine. Elle a voulu que Marguerite 
l’aimât avant de savoir que c’était l’homme qu’on lui destinait pour époux. 

Puis il reprit tout haut : 

— Eh bien !... ce sire de Coarasse... est-il... mort ? 

— Non, monseigneur. 

— Ah ! fit le duc frémissant. 

— Non-seulement il n’est pas mort, ajouta Nancy, mais sa blessure, quoique 
grave, n’est point mortelle. 

Le duc rongeait sa moustache avec fureur. 

Nancy reprit : 

— Monseigneur, Votre Altesse n’a rien compris à la politique de l’amour. Elle 
est battue pour avoir trop osé. 

Cette phrase un peu nébuleuse força le duc à regarder la camérière d’un air 
interrogateur. 

— Vous avez grandi ce sire de Coarasse d’une coudée, monseigneur, en lui 
enfonçant votre épée dans la poitrine. 

— Que veux-tu dire ? 

— Ah ! continua Nancy, qui tenait à prouver ce qu’elle avançait, si vous étiez 
entré ici, il y a trois heures, comme le maître entre chez lui, comme la foudre 
écarte les nuages, comme le lion reprend possession de son repaire abandonné, 
madame Marguerite qui commençait à peine à remarquer ce petit Coarasse eût 
poussé un cri d’effroi d’abord, de joie ensuite... elle se fût jetée dans vos bras... 
elle eût oublié le présent pour se souvenir du passé... 

— N’est-ce pas ce que j’ai fait ? dit tristement le duc. 

— Non, monseigneur, vous avez frappé ce petit sire de Coarasse, vous l’avez 
rendu intéressant, et à cette heure madame Marguerite l’aime parce qu’il est 



blessé et mourant, elle s’est installée à son chevet... elle y passera la nuit. 

À ces derniers mots de Nancy, le duc comprit que tout était fini entre lui et 
Marguerite. 

— Ah ! monseigneur, reprit la camérière qui probablement mentait encore en 
disant que Marguerite passerait la nuit au chevet de Henri, ah ! monseigneur, 
soyez homme ! essuyez cette larme qui coule sur votre joue, reprenez votre 
manteau et partez ! 

— Partir ! 

— Dam ! murmura Nancy, votre vie est en danger ici... 

Le duc haussa les épaules : 

— Je ne crains pas la mort ! dit-il avec fierté. 

— Ah ! répliqua Nancy, je sais bien que Votre Altesse est d’une bravoure folle, 
mais... 

— Mais ? fit le duc qui tressaillit. 

— Mais à la condition des braves, la mort en plein jour, sur un champ de 
bataille, au bruit de l’arquebusade, à la lueur des épées s’entrechoquant au soleil. 

— Oui ! fit le duc. 

— Tandis qu’ici, poursuivit Nancy, ici où Votre Altesse est incognito, elle peut 
mourir obscurément, sous le poignard d’un assassin, sans bruit, sans éclat, sans 
que sa mort laisse une trace assez lumineuse pour éclairer ses vengeurs ! 

Un nuage passa sur le front du jeune prince : 

— Tais-toi, Nancy, tais-toi ! fit-il, car je vais avoir peur, moi qui n’ai jamais 
tremblé, peur de cette prédiction obscure qui me fut faite dans ma jeunesse. 

— Une prédiction ? monseigneur. 

— Oui, fit le duc d’un air sombre. 

Et comme Nancy n’osait l’interroger : 

— Figure-toi, ma bonne Nancy, poursuivit le duc, qu’il y a de cela quinze ans 
environ. C’était en hiver, la Meurthe charriait des glaçons, le ciel était gris, les 



toits de Nancy couverts de neige, et il faisait froid dans notre vieux palais ducal. 

Le front appuyé aux vitres coloriées de la grand’salle où se tenait le duc notre 
père, je regardais dans la cour du palais les pages et les valets qui se lançaient 
des boules de neige. 

Un mendiant entra dans la cour, tendit la main et demanda l’aumône. Les valets 
le repoussèrent, un page jeta une poignée de neige sur la neige de ses cheveux. 

J’étais un enfant, mais je savais le respect qu’on doit à la vieillesse, et je 
m’élançai dans la cour, bouillant de colère et d’indignation. 

Je frappai le page au visage, je chassai les valets, puis je pris le vieillard par la 
main, le conduisis en la grand’salle, le fis asseoir au coin de l’âtre, et lui dis avec 
respect : 

— Chauffez-vous et reposez-vous, mon père. 

Et le duc, notre père à nous, fut touché de mon action : il fit asseoir le vieillard à 
sa table et le renvoya le lendemain après lui avoir mis une bourse pleine d’or 
dans les mains. 

— Mais... dit Nancy, la prédiction ? 

— Attends, reprit le duc. Le vieillard, en s’en allant, me regarda avec une grande 
attention et me dit : - Vous serez un grand prince, monseigneur, un général hardi, 
un profond politique, et vous couronnerez une vie glorieuse par une belle mort. 

— Comment mourrai-je ? demandai-je en riant. 

— Vous mourrez assassiné par les ordres d’un roi que vous aurez fait trembler en 
son palais. 

— J’étais bien enfant alors, acheva le duc, mais je me suis souvenu... et... Non, 
je ne veux pas croire à cette prédiction ! 

— Partez, monseigneur, dit Nancy, partez ! 

— Tu as raison, mon enfant. 

Le duc trouva une plume et du parchemin sur la table de Marguerite et traça ces 
mots : 


« Adieu ! madame, je vous rends vos serments... aimez qui vous aime... Je vous 



pardonne. 

« HENRI. » 

Puis il remit cette lettre à Nancy, mit un baiser au front de la camérière et s’en 
alla étouffant un dernier soupir. 

Tandis que madame Marguerite faisait transporter le prétendu sire de Coarasse 
dans la maison du bonhomme Jodelle, l’épicier de la rue des Prêtres-Saint- 
Germain-l’Auxerrois, tandis que le duc de Guise passait deux heures abîmé en sa 
douleur, au milieu de l’oratoire désert de la princesse, René le Florentin, nous 
l’avons vu, enlevait Sarah et la conduisait derrière Notre-Dame, dans cette 
maison habitée par le saltimbanque Gribouille. 

On sait ce qui se passa tout d’abord entre le Florentin et l’argentière. 

René confia sa prisonnière au saltimbanque et reprit le chemin du pont Saint- 
Michel. 

Paola, conduite par Godolphin, était rentrée dans cette boutique d’où elle s’était 
échappée furtivement quelques jours auparavant ; elle avait repris possession de 
son oratoire, et, comme si la violente émotion qu’elle avait éprouvée durant toute 
la soirée se fût calmée subitement, elle avait en quelques minutes repris ses 
allures et ses habitudes quotidiennes. 

Alors le traître Godolphin avait supposé qu’il pouvait, jusqu’à un certain point, 
faire valoir ses services et en réclamer le prix. 

Ce prix, c’était pour lui un sourire et quelques bonnes paroles de Paola. 

Mais la jeune fille le toisa d’un regard de mépris et lui dit avec un dédain 
superbe : 

— Que veux-tu donc, misérable ? 

— Rien... balbutia le somnambule... Cependant je ne mérite point que vous me 
parliez ainsi. 

— Je te méprise, dit Paola. 

— Pourquoi ? 


Parce que tu es un traître. 



— Qui donc ai-je trahi ? 

— Noë. 

— Je l’ai trahi pour vous... parce que je vous aimais. 

— Et moi je te hais ! Va-t’en ! répliqua la jeune fille, qui, d’un geste hautain, 
ordonna à Godolphin de sortir de son oratoire. 

Et Godolphin sortit la tête baissée, la rage et le désespoir au cœur. 

Peu après René revint. 

Paola courut à lui. 

— Eh bien ? dit-elle. 

Sa voix était anxieuse, son œil étincelant. René lui avait promis de la venger. 

— Il est grièvement blessé... peut-être mort... 

— Qui ? Noë ? fit Paola dont le cœur était altéré de vengeance. 

— Non, le sire de Coarasse. 

— Ah ! fit-elle avec déception, car il lui importait peu que le sire de Coarasse fût 
mort ou vivant. 

— Demain, ajouta René, ce sera le tour de ton ravisseur. 

— Dieu vous entende, mon père !... murmura la vindicative Italienne, dont 
l’amour s’était transformé en une haine implacable. 

En ce moment on frappa à la devanture de la boutique. 

— Oh ! oh ! fit René. 

Godolphin alla ouvrir. 

C’était le duc de Guise qui entrait. 

Le duc revenait du Louvre, le duc avait quitté Nancy quelques minutes 
auparavant, laissant une lettre d’adieu sur la table de Marguerite. 

Il était toujours pâle, de cette pâleur nerveuse qui est l’indice d’une fureur 
concentrée, mais son œil était calme, et un sourire triste glissait sur ses lèvres. 



— René, dit-il au Florentin, je vais quitter Paris et j’ai voulu te voir avant mon 
départ. 

— Monseigneur... 

— J’ai voulu te voir, parce que bientôt, je l’espère, les événements qui nous ont 
réunis ce soir nous réuniront encore... Le sire de Coarasse n’est point mort... 

— Ah ! fit René avec colère. 

— Il n’est point mort, ajouta le duc, et un jour viendra où lui et moi nous nous 
retrouverons face à face. 

— Peuh ! fit le Florentin avec dédain, un Coarasse, un hobereau. 

Le duc fronça le sourcil. 

— Il est Béarnais, et pour moi, reprit le duc, il représente la Navarre. Écoute-moi 
bien, René, l’heure est proche où catholiques et huguenots se diviseront en deux 
camps. Je ne sais quel sera le chef des derniers, mais je te jure que, aujourd’hui 
même, j’ai voué une haine mortelle aux calvinistes et que je serai leur 
exterminateur ! 

Et le duc, sans vouloir s’expliquer davantage, serra la main à René, repassa le 
seuil de la boutique et se perdit dans les ténèbres. 

Une heure plus tard il galopait vers Nancy emportant au fond du cœur une haine 
mortelle pour Henri, le futur roi de Navarre, le favori de la belle Marguerite que 
lui, le duc Henri de Guise, avait tant aimée !... 



Chapitre 59 


La terreur de Noë fut grande lorsqu’il vit entrer Nancy. 

Henri lui-même était si fort occupé en ce moment auprès de la belle argentière 
qu’un léger incarnat colora ses joues et monta à son front. 

Seule, Sarah demeura impassible. Savait-elle l’amour de Marguerite pour le sire 
de Coarasse, bien que Henri eût toujours eu soin de le lui dissimuler, ou bien 
avait-elle tout deviné instantanément ? 

Ce serait assez difficile à dire, mais toujours est-il qu’elle ne rougit ni ne pâlit et 
continua à tenir dans sa main une des mains du jeune prince, sans que le sourire 
de ses lèvres s’effaçât, sans qu’un seul muscle de son beau visage tressaillît. 

Le calme de l’argentière rendit aussitôt à Henri tout son sang-froid. 

— Bonjour, ma petite Nancy, dit-il. 

— Bonjour, monsieur de Coarasse. 

— Regarde ce jeune homme. 

Et, clignant l’œil, Henri désignait Sarah. 

Nancy arqua ses lèvres roses en un sourire mutin : 

— Ce jeune homme est une femme, monsieur de Coarasse, dit-elle. 

— Ah ! tu t’y connais. 

— Un peu, fit modestement la camérière de Marguerite. 

— Et sais-tu quelle peut-être... cette femme, ma petite ? 

En parlant ainsi, le prince regardait l’argentière. 

— Peuh ! dit Nancy, une femme qui vous aime, sans doute. 

Sarah eut l’héroïsme de sourire au lieu de rougir. 

— Et que... vous aimez... peut-être ?... ajouta Nancy, qui menaça le prince de 
son doigt. 



— Mademoiselle se trompe, dit froidement l’argentière. 

— Bon ! fit à son tour le prince, ne vas-tu pas être jalouse, Nancy, ma 
mignonne ? 

— Oh ! répondit Nancy, ce ne serait point pour mon compte, en tous les cas, 
monsieur de Coarasse. 

Le sang-froid railleur de Nancy mettait Henri mal à l’aise. 

Cependant il reprit : 

— Comment ! ma petite, toi la fine mouche, la futée camérière, le page femelle 
qui sait tout et voit tout... tu n’as pas deviné ? 

— Je devine que madame se nomme Sarah Loriot. 

— Ah ! ah ! 

— Qu’elle est comme vous une victime de René... et que Marguerite, acheva 
gravement Nancy, a fort bien fait de prendre ses précautions. 

— Que veux-tu dire ? 

— Dans cette maison, bien que le maître vous soit dévoué, bien qu’on vous y ait 
transporté la nuit, vous n’étiez en sûreté qu’à moitié. 

— Il est certain, ma pauvre Nancy, murmura piteusement le prince de Navarre, il 
est certain qu’en ce moment un enfant aurait raison de moi. 

— Or, continua la camérière, qui se piquait de logique, René a le flair d’un vieux 
chien de chasse. Vous étiez seul ici et il aurait fini par vous y dénicher ; 
maintenant que vous êtes avec madame, ce sera plus tôt fait. Deux perdreaux ont 
toujours plus de fumet qu’un seul. 

— C’est vrai, cela. 

— Aussi, dit Sarah qui se leva vivement, aussi vais-je me retirer. 

— C’est inutile, madame. 

— Pourquoi ? 


— Parce que M me Marguerite, qui s’intéresse quelque peu à M. de Coarasse ; lui 



a trouvé un autre logis. 

— Ah ! fit Henri. 

— Un logis plus agréable... 

— Oh ! oh ! 

— Et plus sûr. 

— Où est-il situé ? demanda le prince en regardant Nancy. 

— Au bord de la Seine. 

— En amont ou en aval ? 

— C’est une assez belle maison qu’on appelle le Louvre. 

Noë, qui, tout en causant avec Myette, n’avait perdu ni un mot ni un geste de 
cette scène, Noë laissa échapper une exclamation de surprise. 

En même temps une légère pâleur se répandit sur le visage de la belle argentière. 

Sarah songeait : 

— S’il va au Louvre, je ne le verrai plus, mon Dieu ! 

— Tu es folle ! disait en même temps le prince. 

— Mais non, monsieur de Coarasse. 

— Comment ! M me Marguerite me veut faire transporter au Louvre ? 

— Oui. 

— Alors M me Catherine est morte... et René s’est noyé... 

— René ne boîte presque plus, bien que maître Caboche ait serré fortement le 
brodequin, et quant à la reine mère, elle se porte comme un charme, à telle 
enseigne qu’elle vient de partir pour Saint-Germain. 

— Avec qui ? 

— Avec le roi, qui chasse ce matin. 

Henri crut que Nancy et Marguerite s’étaient concertées pour le cacher, soit dans 



la chambre de l’une, soit dans l’oratoire de l’autre. 

Nancy, d’un mot, détruisit cette supposition. 

— C’est le roi qui s’est chargé de vous loger, dit-elle. 

— Le roi ! 

— Mon Dieu, oui !... et son médecin, vous savez, le bon Miron, le frère du 
prévôt des marchands, vous pansera. 

— Je rêve... murmura Henri. Le roi sait donc !... 

— Le roi sait tout ! Madame Marguerite est allée se jeter à ses genoux. 

— Quand ! 

— Ce matin. 

La pâleur de l’argentière augmenta. 

— Elle a tout dit, continua la camérière, c’est-à-dire la trame de René, le 
courroux de la reine et le péril extrême où vous vous trouveriez, votre blessure 
une fois guérie... 

— Marguerite est un ange ! s’écria le prince assez étourdiment et sans trop 
songer que cette autre femme assise au pied de son lit l’aimait aussi, et plus 
ardemment peut-être que Marguerite !... 
































— Bon ! pensa Nancy, qui remarqua la pâleur de l’argentière, j’avais touché 
juste... elle l’aime !... Pauvre Marguerite !... 

— Ainsi, reprit Henri, le roi devient mon protecteur ? 

— Envers et contre tous. 

— Hum ! 

Le prince eut un sourire sceptique dont Nancy se trouva blessée. 

— Est-ce que vous ne croyez pas à la protection du roi ? demanda-t-elle. 

— Mais si... 

— Vous dites cela si singulièrement. 

— Ah ! c’est que... 

Henri s’arrêta. 

— Voyons ! fit Nancy d’un ton piqué. 

— Je suis un petit gentillâtre qu’on nomme le sire de Coarasse. 

— Eh bien ? 

— Et M. le duc de Crillon était un de ces grands seigneurs avec lesquels la 
monarchie a toujours compté. 

— Après ? fit Nancy. 

— M. de Crillon était l’ami du roi. Il a failli faire rouer René... Le roi ne jurait 
que par lui... et cependant... 

Nancy vit venir la botte secrète et prépara sa riposte. 

— Cependant, acheva le prince, M me Catherine a demandé, son exil et l’a 
obtenu. 

— Bah ! murmura Nancy, c’est un cancan du Louvre, ce que vous me racontez 
là... 


— Je le tiens de Pibrac. 



— M. de Crillon s’est retiré dans ses terres, voilà tout. 

— Eh bien ! fit le prince en riant, savez-vous ce qu’il m’adviendra, à moi qui 
n’ai pas de terres ? 

— Voyons ! 

— On m’enverra en Grève... 

Nancy fut prise d’un fou rire : 

— Ah ! monsieur de Coarasse, dit-elle, je crois que vous devenez poltron... 

— Heu ! heu ! 

— Si vous teniez un pareil langage devant M me Marguerite, elle pourrait ne plus 
vous aimer... 

— Tais-toi, folle... 

— Justement, dit Noë, qui était appuyé à la croisée, la voilà. 

Noë regardait dans la rue et il venait de voir apparaître à l’angle de la place 
Saint-Germain-l’Auxerrois une litière fermée dont les panneaux étaient peints 
aux armes de France et dont les porteurs étaient vêtus mi-partie jaune et bleu, ce 
qui était la livrée ordinaire de M me Marguerite. 

Un hallebardier précédait la litière. Deux pages marchaient derrière, - le page 
Gauthier et le page Raoul. Henri regarda l’argentière, puis il regarda Nancy. 

Nancy était une de ces natures fines et pénétrantes dont on dit vulgairement 
qu’elles voient courir l’air... 

Elle devina la pensée de Henri, se pencha à son oreille et lui dit : 

— Je vous comprends... Vous voudriez bien qu’on emmenât pareillement au 
Louvre la belle Sarah Loriot. 

— Dame ! fit naïvement Henri, pour l’arracher à René. 

— Et pour l’avoir près de vous... 

— Chut ! 

La recommandation de silence que Henri faisait à Nancy était inutile, car, en ce 



moment, la porte s’ouvrit et la princesse Marguerite entra. 
Marguerite était rayonnante. 


§ 


Quelques heures plus tard, le roi Charles IX rentrait au Louvre. 

Le roi revenait de Saint-Germain, où il avait forcé un cerf dix cors. 

M me Catherine chevauchait à côté de lui, au milieu d’un groupe de courtisans. 

Le roi était de belle humeur, la reine-mère souriait. 

Pour que le roi fût de belle humeur, il fallait la combinaison de trois 
circonstances : 

La première était une bonne nuit durant laquelle il n’eût point souffert de sa 
maladie de cœur. 

La seconde, une belle journée de chasse pendant laquelle les chiens ne se fussent 
pas trouvés en défaut. 

Pour la troisième, chose plus difficile, il fallait que M me Catherine eut oublié 
d’entretenir son fils de politique et de dissensions religieuses. 

Ces trois circonstances, heureusement combinées ce jour-là, avaient fait de 
Charles IX, prince maussade et violent d’ordinaire, un monarque aimable et 
plein d’indulgence. 

Pour que M me Catherine se prît à sourire, il fallait également trois choses, mais il 
n’était pas besoin qu’elles se trouvassent réunies. 

Il fallait ou que René, son astrologue, eût lu dans les astres que le duc de Guise 
mourrait de mort violente, que les huguenots et le roi de Navarre 
s’entr’égorgeraient un beau jour, et que la reine Jeanne d’Albret, le mariage de 
son fils accompli avec M me Marguerite, avalerait de travers une arête de poisson, 
ce dont elle mourrait assurément. 

Ou bien il fallait que le roi eût signé le matin l’arrêt de quelque seigneur son 



ennemi, lequel aurait été, à tort ou à raison, reconnu coupable de félonie. 

Ou bien encore - et c’était alors que M me Catherine avait son meilleur sourire - 
il fallait, disons-nous, qu’elle eut à demander au roi quelque chose comme 
l’autorisation de faire noyer ou poignarder, sans bruit, quelque gentilhomme 
coupable de trahison à ses yeux, mais que le Parlement n’aurait peut-être pas 
jugé tel. 

Pendant toute la journée, M me Catherine avait paru rajeunie de vingt ans, elle 
avait galopé côte à côte avec le roi, et les courtisans s’étaient dit : 

— M me Catherine, qui s’occupe d’alchimie avec son cher René, aura trouvé 
sûrement quelque philtre mystérieux qui, en l’espace d’une nuit, lui aura rendu 
ses vingt ans. 

Au moment où le royal cortège s’engouffrait sous les voûtes du Louvre, la reine 
mère se pencha vers le roi et lui dit : 

— Votre Majesté me voudra-t-elle recevoir ce soir ? 

— Avec joie, madame. 

— Entre huit et neuf heures, dans son cabinet de travail... 

— Mais certainement. 

— Je ferai probablement à Votre Majesté une confidence. 

Charles IX fronça le sourcil. 

— Est-ce que vous m’allez encore parler de politique ? 

— Non, Sire. 

Le roi respira. 

— Alors, venez... nous jouerons à l’hombre. 

— Soit, dit la reine. 

— Il est bien fâcheux que ce pauvre sire de Coarasse, ajouta Charles IX, soit en 
si piteux état... 

— Plaît-il ? fit la reine, qui tressauta sur sa selle. 



René était allé au Louvre le matin, mais il s’était bien gardé, pour de certaines 
raisons particulières, de parler à la reine ni de sa rencontre avec le duc de Guise, 
ni de l’amour de M me Marguerite pour Henri, ni enfin du duel de ce dernier avec 
le prince lorrain. 

— Le sire de Coarasse jouait très bien à l’hombre, poursuivit le roi. 

— Comment ! il est donc mort ? 

— Non, mais il n’en vaut guère mieux. 

— Hein ? fit la reine. 

— Il s’est pris de querelle dans un cabaret hier soir. 

— Ah ! 

— Et il s’est fait gratifier d’un coup d’épée en pleine poitrine. 

— Ah ! ah ! fit la reine dont l’œil brilla d’une sombre joie. 

— Ce pauvre sire de Coarasse, ajouta le roi, je l’aimais beaucoup... Il était 
veneur émérite, beau joueur... Il avait beaucoup d’esprit. 

— C’est précisément de lui que je voulais entretenir Votre Majesté. 

— Bah ! 

Et Charles IX prit un air ébahi. 

— Ah ! oui, reprit-il, on m’a dit qu’il s’occupait de sorcellerie et qu’il vous avait 
même fait d’assez belles prédictions. Est-ce vrai ? 

— J’en entretiendrai ce soir Votre Majesté. 

Et la reine mit pied à terre et gagna ses appartements, tandis que Charles IX, qui 
riait comme un page dans sa moustache blonde, monta lestement chez lui. 

M me Marguerite l’attendait dans cette pièce qu’on nommait le cabinet du roi, et 
qui précédait sa chambre à coucher. 

— Eh bien ? fit Charles IX. 

— C’est fait, répondit Marguerite. 



— Il est là ?... 


— Oui. 

— Il a pu supporter le transport ? 

— Très bien. 

— Miron T a-t-il vu ? 

— Miron répond de le guérir en quelques jours. 

— Bravo ! murmura le roi. 

— Et, acheva Marguerite, si Votre Majesté lui continue sa protection... 

— Ah ! dame ! ma belle amie, dit le roi, ce ne sera pas sans peine. 

Marguerite tressaillit. 

— Et j’aurai maille à partir avec notre bonne mère. Elle m’a souri toute la 
journée, et tu sais, quand elle sourit... 

— Il y a des poignards hors de leur gaine et des poisons dans l’air, murmura 
Marguerite. 

— Mais, rassure-toi, mon enfant, dit le roi, nous serons forts... et rusés... 

Le roi embrassa Marguerite, puis il entra dans sa chambre, là traversa et alla 
droit à la porte de ce petit cabinet dans lequel on avait, d’après ses ordres, 
couché le prétendu sire de Coarasse. 

Deux personnes étaient au chevet du malade, Miron et Noë. 

Bonjour, mon cher sire, dit le roi qui entra et salua Henri d’un affectueux sourire. 



Chapitre 60 


Le roi s’assit, tandis que Noë se levait respectueusement. 

— Eh bien, monsieur de Coarasse, dit Charles IX, comment vous trouvez-vous ? 

— Ah ! Sire, répondit le prince, Votre Majesté est si bonne pour moi, qu’il me 
semble que je ne me suis jamais mieux porté. 

Le roi eut un sourire. 

— Vous êtes un flatteur, monsieur de Coarasse, dit-il. 

Et regardant Miron : 

— Et toi, Miron, que penses-tu de la blessure de M. de Coarasse ? 

Miron répondit : 

— Un pouce plus haut ou plus bas, à droite ou à gauche, et M. de Coarasse était 
mort, Sire. 

— Peste ! 

— Mais il a eu du bonheur, et sa blessure sera cicatrisée avant huit jours. 

— Alors, dit le roi, vous pourrez jouer à 1 ’hombre, monsieur ? 

— Oh ! certainement, Sire. 

Le roi fit un signe à Miron. 

— Passe dans ma chambre avec M. de Noë, lui dit-il. Tu y trouveras 
M me Marguerite et vous deviserez tous les trois. Je veux confier un secret au sire 
de Coarasse. 

Miron et Noë s’inclinèrent et sortirent. Le roi se leva, ferma la porte et revint 
s’asseoir au chevet de Henri. 

Le prince était quelque peu étonné, mais son étonnement ne se mélangeait 
d’aucune inquiétude, car Charles IX était toujours de fort belle humeur. 

— Monsieur de Coarasse, lui dit-il, vous me voyez très embarrassé. 



— En vérité, Sire ? 

— Je ressemble beaucoup à un rocher que deux courants contraires viennent 
battre. 

Henri regarda le roi. 

— L’un de ces courants se nomme la reine mère, M me Catherine. 

Henri tressaillit. 

— L’autre, poursuivit Charles IX, a nom M me Marguerite. 

Un léger incarnat monta au front du jeune prince. 

Cependant, il joua la surprise et dit : 

— Comment, Sire, M me Catherine et M me Marguerite ne s’accordent pas entre 
elles ? 

— Non, monsieur. 

— C’est bizarre ! 

— Elles s’accordaient jadis, mais... aujourd’hui... 

— Aujourd’hui ? fit naïvement le prince. 

— Vous vous êtes placé entre elles... 

— Moi ! Sire ! 

— Et vous ressemblez fort, mon cher Coarasse, à cette pomme de discorde dont 
parle le vieil Homère. 

— Mais... Sire... 

— Ma sœur Margot vous a pris sous sa protection et m’a demandé à vous faire 
transporter ici. 

— La princesse est trop bonne. 

— Comme j’aime beaucoup Margot et que je vous aime un peu, monsieur de 
Coarasse... 

— Votre Majesté me comble de joie et d’honneur. 



— J’ai fait tout ce que Margot m’a demandé, comme vous voyez ; mais... 

Sur ce mais, Charles IX s’arrêta. 

Henri attendit patiemment. Le roi reprit : 

— Mais, mon cher monsieur de Coarasse, j’ignorais ce matin que vous eussiez 
chagriné M me Catherine. 

— Moi, Sire ? 

— À telle enseigne qu’elle est furieuse et qu’elle me va demander sans doute de 
vous faire enfermer à la Bastille. 

— Diable ! 

— Vous lui avez dit la bonne aventure, vous vous êtes moqué d’elle et de René, 
et vous savez, au moins par ouï-dire, mon pauvre monsieur de Coarasse, que, 
lorsque M me Catherine et René se donnent la main pour haïr quelqu’un, ils vont 
assez vite en besogne. 

— Sire, répondit humblement M. de Coarasse, je suis entre les mains de Votre 
Majesté, et s’il lui plaît de m’envoyer à la Bastille et même en place de Grève. 

— Non, dit le roi en riant, vous êtes ici, la reine mère n’en sait rien, Miron et vos 
amis garderont le secret, et j’autoriserai M me Catherine à vous faire chercher 
partout où vous ne serez pas. 

— Votre Majesté pense donc, demanda Henri, que la reine mère est très irritée 
contre moi ? 

— J’en ai la certitude. 

— Et qu’elle songe à me punir cruellement ? 

— Hum ! dit le roi, je ne voudrais pas être en votre peau, je vous assure. 

— Mais alors, Sire, aussitôt que je serai rétabli et en état de supporter la selle... 

— Vous ferez bien de retourner en Navarre, à moins que... 

Le roi regarda malicieusement Henri. 

— Voyons, mon pauvre Coarasse, reprit-il, je vais vous poser une question, 



répondez-moi franchement. 

— Ah ! Sire... 

— Je connais bien le motif de la haine que vous a vouée M me Catherine, mais 
j’ignore... 

Et le sourire railleur du monarque prit des proportions plus larges... 

— J’ignore, acheva-t-il, la cause de la sympathie que vous avez inspirée à 
M me Marguerite. 

Henri prit un air naïf : 

— La princesse est si bonne ! dit-il. 

— Si bonne, reprit Charles IX toujours moqueur, qu’elle est partie au milieu de 
la nuit pour aller vous trouver dans le cabaret de Malican, où on vous avait 
transporté. Hé ! hé ! monsieur de Coarasse, dit le roi, savez-vous que tout cela 
est bien hardi de votre part ?... 

— Sire !... 

Car, enfin, ma sœur Margot est une fille de France. 

— Sire, dit humblement Henri, si j’ai mérité un châtiment, que Votre Majesté me 
punisse ! 

Mais le roi, souriant toujours : 

— Si j’étais le prince de Navarre, dit-il, je vous enverrais rouer en Grève ; mais 
le roi de France ne se mêle point de semblables affaires. 

À son tour Henri eut un sourire ; cependant, il ne devinait point encore où le roi 
voulait en venir. 

— Malheureusement, reprit Charles IX, le mariage de ma sœur Margot avec 
mon cousin de Navarre est arrêté, et cet événement, qui vous sera peut-être 
désagréable... 

Le roi s’arrêta, attendant une réponse du sire de Coarasse ; mais celui-ci garda le 
silence... 


Alors le roi continua : 



— Voici bientôt un mois que M me Jeanne d’Albret, ma cousine, nous a avisés, la 
reine mère et moi, de son prochain voyage à Paris. Elle sera accompagnée de son 
fils. 

— Ah ! fit Henri. 

— Et je crois qu’à cette époque, mon cher sire, il vous faudra prendre un bon 
parti. 

— Lequel, Sire ? 

— Si votre blessure est fermée, vous monterez à cheval et vous vous en irez faire 
un tour en Navarre ou en Lorraine. Tenez, le duc Henri... vous savez ?... le duc 
vous recevra très bien. 

— Je vois, répondit le sire de Coarasse avec son fin sourire de Gascon, je vois 
que Votre Majesté sait bien des choses. 

— Heu ! heu ! fit le roi. 

— Et que je n’ai rien à lui apprendre... 

— Ah ! dame ! Margot était expansive ce matin, elle m’a fait des confidences... 

— Cependant, reprit le jeune prince, je gage que je vais apprendre quelque chose 
à Votre Majesté. 

— À propos de qui ? 

— À propos du prince de Navarre, à qui j’ai fait grand tort. 

— Assez comme cela, dit : le roi. Et vous allez m’apprendre quelque chose sur 
lui? 

— Oui, Sire. 

— Voyons ? 

Henri se souleva un peu, de façon à parler plus librement, et il commença ainsi : 

— Avant de parler à Votre Majesté de S.A. Henri de Bourbon, il est nécessaire 
que je lui narre une légende de nos montagnes des Pyrénées. 


Ah ! dit le roi, vous avez des légendes en Navarre ? 



— Oui, Sire, et il en est une que je vais vous conter. 

— J’écoute. 

Il était une fois, dit le prince, un berger des montagnes espagnoles qui se 
nommait Antonio. Antonio était jeune, entreprenant ; de plus, il était 
suffisamment beau garçon et pouvait, à la rigueur, être aimé pour lui-même. 

— Bah ! dit le roi vous me la baillez belle, monsieur, de Coarasse ; est-ce qu’un 
berger peut jamais être aimé pour autre chose ! 

— Ah ! dame ! Sire, Antonio était riche relativement, et les jeunes filles de son 
village avaient toutes calculé le nombre de têtes de son troupeau, et les écus que 
sa vieille mère avait coutume d’enfermer dans un bas de laine en guise de 
bourse. 

— Où diable l’ambition va-t-elle se nicher ? fit Charles IX en riant. 

— Le monde est ainsi fait, Sire. Or, un matin sa vieille mère, qui était, elle, non 
point en Espagne, mais sur le versant navarrais, sa vieille mère lui dit : Voici 
mon enfant qui touche à sa vingtième année, et l’heure est venue de prendre une 
femme. 

— J’y songe, répondit Antonio. 

— Je t’ai trouvé, dans ma famille, en Navarre, une fort belle fille qui se nomme 
Marguerite et qui est ta cousine. 

— Ah ! ah ! dit le roi, elle se nommait Marguerite ? 























































































































































































































































































— Oui, Sire. 

— Après, monsieur de Coarasse ? 

— Tu n’as, continua la mère d’Antonio, qu’à t’en aller en Navarre, et tu 
descendras chez tes cousins, les frères de ta fiancée. 

— C’est bon ! répondit Antonio ; si elle me plaît, j’en ferai votre bru. 

— Mais, dit la vieille qui était prudente et rusée, ce n’est pas tout qu’épouser une 
femme et l’aimer, il faut encore qu’elle vous aime. 

— C’était sagement penser, observa le roi. 

Henri continua : 

— La vieille mère d’Antonio lui conseilla alors de partir pour la Navarre et 
d’aller simplement, un soir, à la tombée de la nuit, frapper à la porte de ses 
cousins en leur demandant l’hospitalité, comme le premier voyageur venu. 

Notre homme partit ; il arriva à la ferme des Navarrais, et il fut accueilli avec la 
cordialité que les gens de nos montagnes déploient pour les voyageurs. 

Il vit Marguerite. 

— Était-elle belle ? demanda le roi. 

— Éblouissante, Sire. 

— Et il l’aima ? 

— Sur-le-champ. 

— Mais... elle... ? 

— Ah ! voici où commence mon histoire, Sire. 

— Voyons ! 

— Le mariage de Marguerite avec son cousin d’Espagne Antonio avait été 
convenu plusieurs années auparavant par les pères des deux jeunes gens, de telle 
façon qu’on avait élevé Marguerite dans cette idée qu’elle n’aurait jamais d’autre 
mari. 



— Alors elle devait l’aimer par avance ? 

— Bien au contraire, Sire. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce qu’on lui avait dit qu’Antonio était une sorte d’ours mal léché et qu’il 
habitait la vallée la plus sauvage, la moins fertile et la plus triste de la Navarre 
espagnole. 

— Belle raison, en vérité ! 

— Ensuite, il y en avait une autre plus sérieuse, peut-être... 

— Ah ! ah ! 

— Marguerite avait un autre cousin... et celui-là, elle l’aimait. 

— Pourquoi ne l’épousait-elle pas ? 

— Ah ! voilà ! parce que son père et ses frères avaient engagé leur parole à 
Antonio, et puis que, pour des motifs trop longs à déduire ici, ils préféraient 
avoir Antonio pour beau-frère. 

— Comment se nommait l’autre cousin ? 

— Henri... et il habitait la France. 

— Bon ! dit le roi qui commençait à ouvrir un œil. 

— Les frères de Marguerite, qu’un berger qui faisait l’office de messager entre 
l’Espagne et la Navarre avait avertis de la prochaine venue d’Antonio, s’étaient 
hâtés de congédier l’autre cousin, le menaçant de le tuer s’il reparaissait à la 
ferme. 

Le jour où Antonio vint demander l’hospitalité, le cousin était parti de la veille, 
et Marguerite pleurait toutes les larmes de ses beaux yeux. 

Antonio lui dit qu’il était Espagnol et connaissait beaucoup celui qu’elle devait 
épouser. 

La curiosité l’emporta sur la douleur, et Marguerite questionna le prétendu 
voyageur sur celui dont elle était condamnée à accepter la main. 


Antonio ne se fit point faute de se noircir du mieux qu’il put : « Ma belle 



demoiselle, dit-il, Antonio est laid, Antonio est méchant, Antonio : est sot, c’est 
un véritable ours mal léché. » 

Et Marguerite de prendre un plaisir extrême à tout le mal qu’on lui débitait de 
son futur époux, et d’écouter attentivement et de regarder plus attentivement 
encore le voyageur qui lui paraissait jeune, beau garçon et doué de quelque 
esprit. 

À ces derniers mots du sire de Coarasse, le roi Charles IX, qui avait déjà ouvert 
un œil, les ouvrit tous les deux et dit, en tendant la main au jeune prince : 

— Dites donc qu’Antonio avait beaucoup d’esprit, mon cousin. 

Et Charles IX, reconnaissant enfin, dans le sire de Coarasse, son cousin et futur 
beau-frère, Henri de Bourbon, ajouta en plaçant un doigt sur sa bouche : 

— Chut ! écoutez-moi bien, cousin. 

— Parlez, sire. 

— Marguerite se doute-t-elle que le sire de Coarasse pourrait bien avoir un autre 
nom ? 

— Pas le moins du monde. 

— Eh bien, je vais vous donner un conseil. 

— J’écoute. 

— Demeurez le sire de Coarasse, cousin, le plus longtemps possible. 

— J’y compte bien, Sire. 

— Margot est une fille capricieuse, continua le roi. Elle pourrait bien ne plus 
vous aimer le jour où elle saurait la vérité. 

— Je ne puis cependant prolonger mon incognito outre mesure. 

— Pourquoi ? 

— La reine, ma mère, sera ici dans quinze jours. 

— Eh bien, attendez quinze jours de plus. 

— Et puis, M me Catherine et René forceront peut-être le sire de Coarasse à se 



démasquer. 

— Ah ! ceci est différent, dit le roi ; mais patientons encore un peu, mon cousin. 

Comme le roi achevait ces mots, on frappa doucement à la porte que le roi avait 
fermée avec soin. 

— Sire, dit la voix de Miron, Votre Majesté veut-elle ouvrir à M. de Noë ? La 
reine mère vient. 

— Ah ! diable ! fit Charles IX qui ouvrit aussitôt et aperçut Marguerite assise à 
l’autre extrémité de la chambre et causant avec le page Raoul. 

Raoul venait demander au roi, de la part de M me Catherine, s’il la voudrait bien 
recevoir sur l’heure. 

Il n’y avait donc pas de temps à perdre pour cacher Noë. 

Le roi lui indiqua, d’un geste, le cabinet d’où il sortait. 

Noë entra, Marguerite le suivit. 

Il est inutile, dit-elle au roi, que M me Catherine me trouve ici. 

Et elle ferma la porte, puis vint prendre les mains de Henri qui la regardait en 
souriant. 

Miron et le roi étaient désormais seuls dans la pièce voisine, où bientôt 
retentirent les pas de la reine mère. 

— Elle vient demander ma tête, murmura Henri en souriant. 

— Ma foi ! dit Marguerite qui colla son œil au trou de la serrure, puis son oreille, 
quiconque habite le Louvre a l’habitude d’écouter aux portes... faisons comme 
tout le monde ! 



Chapitre 62 


Nous avons perdu de vue René le Florentin depuis le moment où Sarah, la belle 
argentière, était sortie librement de sa prison improvisée. 

René, que sa passion effrénée tourmentait toujours, bien qu’elle fût dominée par 
sa cupidité, René regarda Sarah s’éloigner et la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle 
eût doublé l’angle de la rue. 

Alors seulement, il se retourna et vit Gribouille derrière lui. 

Gribouille était stupéfait. 

— Votre Seigneurie est folle ! S ’ écria-t-il. 

— Hein ! fit René. 

Gribouille avait l’air d’un chat qui, après avoir peloté une souris dans ses griffes, 
a eu la maladresse de la laisser échapper au bord d’un trou assez grand pour elle, 
trop petit pour lui. 

— Pourquoi suis-je fou ? demanda froidement René. 

— Parce qu’elle est partie. 

— Imbécile ! 

— Dame ! murmura le saltimbanque, ce n’était pas la peine de me recommander 
sur ma tête de ne la point laisser s’enfuir. 

— Elle a payé sa rançon. 

À son tour, Gribouille regarda René. 

— Pardon, dit-il, mais je croyais que Votre Seigneurie ne l’avait amenée ici que 
parce que... parce que... 

Gribouille hésita. 

— Parle donc, butor ! s’écria René impatienté. 

— Eh bien, je croyais que Votre Seigneurie l’aimait. 

— Oui... mais... 



— Et je ne pensais pas que c’était pour son argent. 

— Bah ! pensa René, je puis bien dire à Gribouille le fin mot de la chose. 

Et tout haut : 

— Figure-toi, dit-il, que je l’aime éperdument. 

— Elle ne paraît pas vous payer de retour. 

— Hélas ! je le sais. Quand elle a vu que je l’approchais, elle s’est emparée d’un 
couteau que tu avais laissé tramer sur la table. Pourquoi diable laisses-tu tramer 
des couteaux ? 

— J’ai eu tort, mais je ne pouvais pas... prévoir... 

— C’est bon ! Donc, elle s’est emparée du couteau et m’a menacé de se tuer. 

— Bah ! dit Gribouille qui avait un fond de scepticisme les femmes crient très 
haut, mais elles y regardent à deux fois avant d’en venir à cette extrémité. 

— Elle l’eût fait comme elle le disait, répondit René convaincu. 

— Et alors ? interrogea le saltimbanque. 

— Alors, dit René, j’ai accepté sa proposition. 

— Quelle était-elle ? 

— Elle m’a fait son héritier. 

— Par exemple ! murmura Gribouille, je ne comprends plus. 

— Pourquoi ? 

Mais parce qu’on n’hérite des gens qu’après leur mort. 

— C’est ce qui te trompe. Elle m’a donné tout ce qu’elle possède à la condition 
que je la laisserais partir. 

— Bien. Je comprends. Mais alors, fit Gribouille d’un air futé, vous pourrez la 
rattraper quand vous aurez hérité. 

— Non, dit René. 

— Pourquoi ? 



— Mais parce que je n’entrerai en possession de ses biens que lorsqu’elle sera 
hors de France. 

René raconta succinctement alors à Gribouille de quelle façon le marché avait 
été conclu entre lui et l’argentière. 

— Gribouille l’écouta hochant la tête. 

— Hélas ! murmura-t-il. 

— Hein ! fit René inquiet. 

— Votre Seigneurie est volée. 

— Bah ! j’ai sa parole. 

— Souvent femme varie, dit le saltimbanque, qui avait quelques notions 
d’histoire et avait vu le château de Rambouillet et la vitre fameuse sur laquelle 
François 1 er traça son distique non moins fameux. 

L’incrédulité de Gribouille fit impression sur René. 

— Elle est honnête, dit-il. 

— Heu ! heu ! 

— Et certes, j’ai été d’assez bonne foi avec elle. 

— Elle a des amis, n’est-ce pas ? 

— Je le crains. 

— Ses amis la conseilleront. 

Cette dernière idée émise par Gribouille acheva de troubler René. 

— Au fait ! dit-il, tu as peut-être raison, et je vais tâcher de la rattraper. René 
s’élança en effet hors de la maison et calcula que Sarah devait être allée tout 
droit au cabaret de Malican. 

Aussi se prit-il à courir et traversa-t-il le Pont-au-Change et la place du Châtelet 
en un clin d’œil. 

Mais Sarah avait une avance respectable, et, sans doute, elle courait aussi vite 
que René. 



Quand le Florentin arriva sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, il trouva 
Malican assis fort tranquillement sur le pas de sa porte. 

— Bonjour, messire, dit-il. 

— Bonjour, Malican. 

— Votre Seigneurie a soif, peut-être ? 

— Non. 

— Elle ne veut pas boire une bouteille de vieux vin ? 

— Non. 

— Alors, en quoi lui puis-je être utile ? 

René regarda fixement le cabaretier béarnais. 

— Tu avais chez toi, dit-il, une femme habillée en homme ? 

Soit que Sarah, qui venait de partir avec Myette pour la rue des Prêtres, où elle 
allait voir son cher Henri, eût fait des confidences à Malican, soit que celui-ci eut 
deviné une partie de la vérité, il répliqua sans hésitation : 

— Oui, messire. 

— Où donc est-elle ? 

— Disparue depuis hier au soir. 

— Vraiment ? 

— Hélas ! oui. 

— Et tu ne l’as pas revue ? 

— Non. 

Et Malican, qui mentait avec héroïsme, poussa un profond soupir. 

— Malican, Malican, murmura le Florentin, prends garde ! 

— À quoi, monseigneur ? 

— Si tu me mens, je te ferai pendre. 



— Monseigneur, j’ai dit la vérité. 

— C’est bon ! fit brusquement René. 

Et il s’en alla au Louvre. 

Au Louvre, on ne savait plus que penser touchant le Llorentin. 

Selon les uns, René était plus que jamais en faveur auprès de la reine ; selon les 
autres, M me Catherine ne l’avait tiré des griffes de maître Caboche, le bourreau, 
que parce qu’il possédait une foule de secrets d’État. 

Mais, d’après ces derniers, René était en disgrâce. 

Le suisse qui gardait la poterne du Louvre était sans doute de cette opinion, car il 
croisa sa hallebarde et lui dit : 

— On n’entre au Louvre qu’avec le mot d’ordre. 

— Je l’ai, dit René. 

— Voyons. 

René le Llorentin avait assisté si souvent à la transmission du mot d’ordre qu’il 
avait fini par savoir par cœur tous les mots usités en pareil cas. 

À tout hasard il prononça celui de chasse. 

C’était justement le mot que le roi avait prononcé en s’éveillant. 

Le roi, on le sait, devait chasser à Saint-Germain. 

— Passez, dit le suisse. 

René s’en alla tout droit chez M me Catherine. 

La reine, que Charles IX avait fait prier, quelques minutes auparavant, de 
l’accompagner à la chasse, s’habillait avec une coquetterie qui n’était plus de 
son âge. 

Elle vit entrer René et lui dit : 

— Je sais d’avance ce que tu viens me demander. 

— Peut-être, madame. 



Tu voudrais bien avoir mon avis sur le sire de Coarasse ? 


La reine prononça ces mots avec un si mauvais sourire que René comprit que la 
perte de Henri était résolue dans son esprit. 

— Il est certain, dit-il, qu’un imposteur pareil mérite... 

— Un châtiment exemplaire. Je suis de ton avis. Mais, cependant, je veux avoir 
le temps de réfléchir. 

René se mordit les lèvres. 

— Et puis nous débarrasser de lui n’est pas chose facile... 

— Pourquoi ? 

— Il est cousin de Pibrac. 

— Peuh ! 

— Le roi l’aime fort. 

René fronça le sourcil. 

— Ensuite, j’y veux penser ; va-t’en ! 

Et la reine congédia son ancien favori. 

René partit sans avoir pu ou voulu dire à la reine ce qui était advenu la veille, 
c’est-à-dire le combat du duc de Guise et duc sire de Coarasse. 

René voulait, sans doute, ménager le duc et tenir la parole qu’il lui avait donnée. 
Or, pour le Florentin, il n’était pas douteux que le sire de Coarasse eût été blessé 
grièvement, mais il était bien certain aussi que le sire de Coarasse n’était pas 
mort. 

Si Henri avait succombé pendant la nuit, Malican n’aurait certainement pas eu ce 
visage calme et tranquille que René venait de lui voir. 

Cette réflexion, qu’il fit en s’en allant, fut pour lui un trait de lumière : 

— Allons ! se dit-il, je suis joué. Malican a vu Sarah, et il est probable que je 
vais la trouver au chevet de Henri, - lequel, bien certainement, est couché dans 
le cabaret. 



René se dirigea de nouveau vers la maison du Béarnais. 

Malican n’avait point quitté le seuil de sa maison, et il salua le Florentin pour la 
seconde fois avec un profond respect. 

René prit un air doucereux. 

— Mon cher Malican, dit-il, la reine m’envoie auprès de toi. 

— La reine, monsieur René ! 

Et Malican prit un air niais, et profondément étonné ! 

— La reine a appris qu’un gentilhomme de ton pays, qu’elle aime et que j’aime 
beaucoup, s’était pris de querelle chez toi. 

— Oui, le sire de Coarasse. 

— Et il s’est battu ? 

— Avec un inconnu. 

— Qui l’a blessé grièvement, dit-on ? 

— Non : fit Malican avec calme. La blessure est légère... 

— Ah ! murmura René, tant mieux ! je respire... 

— En huit jours il sera sur pied. 

— Tu le crois ? 

— J’en suis sûr. 

— Très bien, en ce cas. Il est chez toi, n’est-ce pas ? je vais monter le voir, ce 
pauvre M. de Coarasse. 

— Il n’est pas chez moi, monseigneur. 

— Bah ! 

— Je vous jure. 

— Je ne suppose pas qu’il s’en soit allé jusqu’à son hôtellerie. 

— On l’y a porté. Son ami M. de Noë est allé chercher l’hôte ce matin au point 



du jour, et l’hôte est venu avec deux de ses garçons et une litière. 

Ce que disait Malican était si vraisemblable que René le crut sur parole. Il s’en 
alla donc rue Saint-Jacques à l’hôtellerie du Moine échaudé. 

Le gascon Lestacade était, comme Malican, assis sur le seuil de sa porte. 

— Bonjour, lui dit René. 

Tout le monde connaissait et redoutait le Florentin. Son visage était terriblement 
populaire, et quand il passait sur une place où jouaient les enfants, ils 
s’arrêtaient, saluaient, et n’osaient reprendre leurs jeux que lorsqu’il était loin. 
Lestacade fit donc à René la même révérence que Malican. 

— Bonjour ! monseigneur, dit-il. 

— Comment va le sire de Coarasse ? demanda René. 

— Mais... pas mal... fit Lestacade étonné. 

— Comment ! pas mal ? tu veux dire mieux, je suppose. 

— Le sire de Coarasse n’est pas malade, que je sache, dit l’aubergiste. 

— Allons donc ! fit René. 

— Il n’a pas couché ici la nuit dernière, et je suppose qu’il sera demeuré au 
Louvre, chez M. de Pibrac, son cousin. 

Lestacade acheva de convaincre René, lorsque ce dernier lui eut dit : 

— Comment ! tu ne sais pas qu’il a reçu cette nuit un furieux coup d’épée ? 
Lestacade pâlit et poussa une exclamation de douloureuse surprise : 

— Ô mon Dieu ! dit-il... 

La douleur de l’aubergiste importait peu à René. 

— Ah ! bandit de Malican ! dit-il, tu t’es moqué de moi. Gare ! 

René, bouillant de colère, redescendit la rue Saint-Jacques et passa les ponts 
avec l’intention bien arrêtée de se faire justice lui-même en administrant une 
volée de bois vert à l’impudent cabaretier. 




Par la mort Dieu, madame, s’écria Charles IX en voyant la reine ainsi bouleversée. (P. 468.’ 




















































































































Heureusement pour Malican, et peut-être aussi pour René, car Malican était 
homme à lui planter son couteau béarnais dans la gorge, heureusement, disons- 
nous, le Florentin eut le temps de réfléchir pendant le trajet. 

— Pour que le drôle m’ait menti, pensa-t-il, il faut qu’il sache ou devine ma 
haine pour Coarasse. Celui-ci n’est donc pas chez lui... Mais où est-il ?... Je ne 
le saurai qu’en usant d’astuce... 

René rebroussa chemin et s’en retourna au pont Saint-Michel, où il avait laissé 
Paola. 


§ 


Or, quelques heures après, madame Catherine revenait de Saint-Germain avec le 
roi, et demandait à Charles IX une audience pour huit heures du soir. 

En mettant le pied dans son oratoire, madame Catherine y trouva René. 

René avait rôdé toute la journée aux environs de la place Saint-Germain- 
l’Auxerrois, où il avait fini par aposter Gribouille. 

Mais ni Gribouille ni René n’avaient pu surprendre le secret de la disparition 
inattendue du sire de Coarasse blessé. 

Alors René s’était décidé à faire des aveux complets à la reine, et il attendait 
patiemment. 

— Eh bien ! dit-elle en entrant, sais-tu ce qui est arrivé à ce Coarasse ? 

— Oui, madame. 

— Il s’est battu... il est grièvement blessé. 

— Sa blessure est légère. 

— Ah ! il guérira ? 

— Il est si bien soigné ! dit René au hasard et d’un ton railleur. 


— Vraiment ? et... par qui ?... 



— Madame, reprit René, qui prit sur-le-champ un air soucieux et pensif, je suis à 
peine sorti des griffes de maître Caboche, et je vous assure que je n’ai nulle 
envie d’y rentrer. 

— Que me chantes-tu là, René ? demanda la reine étonnée. 

Madame, poursuivit le Florentin, le sire de Coarasse a de grandes protections. 

— Bah ! fit la reine. 

— Le roi l’aime beaucoup. 

Catherine haussa les épaules : 

— Le roi fera ce que je voudrai. 

— Pardon... il n’y a pas que le roi qui s’intéresse à lui. 

— Qui donc encore ? 

— M me Marguerite. 

— La reine tressaillit et regarda fixement René. 

— Ah ! dame ! murmura celui-ci d’un ton hypocrite, elle lui doit bien cela, après 
tout. 

— Pourquoi ? 

— Mais parce qu’il s’est battu pour elle, madame. 

La reine se leva stupéfaite du siège où elle était assise. 

— Que dis-tu donc là ? s’écria-t-elle. 

— La vérité, madame. 

— M. de Coarasse s’est battu pour M me Marguerite ? 

— Oui, madame. 

— Et... avec qui ? 

— Avec monseigneur Henri de Lorraine, duc de Guise, acheva René avec un 
calme cruel. 



— M me Catherine pâlit, et sa gorge crispée ne laissa échapper qu’un mot : 

— Parle ! ! ! 

Au ton impérieux dont ce mot était prononcé, René sentit que sa faveur 
dépendait dès à présent des révélations qu’il allait faire. 

— Le duc de Guise est venu, à Paris incognito hier au soir. 

— Ah ! et pour revoir Marguerite ? 

— Rien que pour cela, madame. 

— Et... il l’a revue ? 

— D’abord il a vu Nancy, qui a prétendu que M me Marguerite était malade... et 
qu’elle ne le pouvait recevoir. 

— Ainsi, il est entré au Louvre ? 

— Oui, madame. 

— Oh ! fit la reine avec colère, je suis si mal servie ! À l’heure qu’il est, le duc 
devrait être à la Bastille. 

— C’est mon avis, fit René. 

— Et il est parti, sans doute ? 

— Il est loin de Paris à cette heure. 

— Mais enfin, Marguerite l’a revu ? 

— Oui, madame. 

— Et... 

— Dame ! elle ne l’aimait plus... 

— Ah ! fit la reine. 

— Car elle aime ?... 

René hésita. 

— Achève ! s’écria Catherine avec colère. 



— Hé, mais ! dit René, qui retrouva son audace des anciens jours, après tout, le 
duc de Guise a bien fait d’administrer un bon coup d’épée à ce drôle de 
Coarasse. Il avait été supplanté par lui. 

— René ! murmura la reine avec une sourde fureur, prends bien garde de 
mentir !... 

— Je ne mens pas. 

— Ainsi donc, Marguerite ?... 

— Son Altesse protège le sire de Coarasse, n’en doutez pas, madame. 

Madame Catherine était livide. 

— Oh ! dit-elle, s’il en est ainsi, ce Coarasse mourra !... Je vais chez le roi. 

Et, bien que l’heure assignée par Charles IX n’eût point sonné, M me Catherine, 
ivre de courroux, se présenta à la porte du roi, et ce dernier n’eut que le temps de 
pousser Noë et Marguerite dans le cabinet où était couché le sire de Coarasse. 

Madame Catherine entra chez Charles IX aussi pâle : qu’une statue et son œil 
lançait de fauves éclairs. 


§ 


— Ah ! mon pauvre Henri, murmura Marguerite, qui collait son œil au trou de la 
serrure, que va-t-elle donc demander ! mon Dieu ! 

Et Marguerite, se retournant, enveloppa le prince d’un regard plein d’amour. 

— Mais rassure-toi, dit-elle, je suis là... et je t’aime !... 



Chapitre 63 


— Par la mort-Dieu ! madame, s’écria Charles IX, en voyant la reine ainsi 
bouleversée, que vous est-il donc arrivé ? 

— C’est ce que je ne puis confier qu’à Votre Majesté. 

Catherine, en parlant ainsi, regardait Miron, qui se tenait respectueusement à 
distance. 

Le roi fit un signe : 

— Va-t’en, mon bon Miron, dit-il. 

Miron sortit. 

Alors M me Catherine se laissa tomber dans un fauteuil, comme si elle eût été 
prise d’une faiblesse. 

— Je vous écoute, madame, dit le roi. Parlez... 

— Sire, reprit la reine mère, je vous ai demandé, il y a peu d’instants, à vous 
entretenir du sire de Coarasse et vous avez bien voulu m’indiquer une heure... 

— Et je vois, répondit le roi, que votre sablier est dérangé. 

— Pourquoi, sire ! 

— Parce qu’il est sept heures et non pas huit. 

— Pardonnez-moi. J’étais pressée de revoir Votre Majesté. 

— Parlez, madame. 

— Je voulais donc vous entretenir du sire de Coarasse. 

— Ah ! ah ! dit Charles IX, qui se prit à sourire, je sais ce que vous venez me 
demander. 

— Vraiment ! fit Catherine, qui retrouvait peu à peu son sang-froid. 

— Le sire de Coarasse est un habile homme... 

— Trop habile, sire. 



— Il lit dans les astres... 

— Du moins il le prétend. 

— Et comme vous prisez fort les astrologues, n’est-ce pas ?... 

— Les vrais, dit la reine. 

— Vous me venez demander quelque faveur pour le sire de Coarasse. 

La reine eut un sourire cruel. 

— Rassurez-vous, Sire, dit-elle, je viens vous demander, au contraire, un 
châtiment terrible pour ce misérable. 

— Ah ! mon Dieu ! murmura Charles IX, qu’a-t-il donc fait ? 

— Il s’est joué de moi... 

— S’il en est ainsi, il sera puni. 

Catherine tressaillit d’aise... 

— Mais comment ? 

La reine aurait bien voulu passer sous silence toutes les scènes de sorcellerie et 
de nécromancie qui avaient eu lieu entre le pauvre Coarasse et elle ; mais le roi 
voulait des détails. 

Elle fut donc obligée de raconter de point en point comment le sire de Coarasse, 
à force d’audace et d’imposture, était parvenu à capter sa confiance, et comment 
elle avait fini par s’apercevoir qu’elle était dupée. 

— Diable ! madame, fit le roi, je suis de votre avis. Le sire de Coarasse mérite 
un châtiment. Parlez... voulez-vous que je l’envoie passer huit jours à la 
Bastille ? 

La reine poussa un cri d’étonnement, presque de colère. 

— Votre Majesté plaisante ? dit-elle. 

— En quoi, madame ? 

— En ce que je venais lui demander la mort de ce misérable. 



— Bah ! fit le roi. Votre Majesté n’y songe pas, en vérité ! Savez-vous bien que 
pour faire pendre, brûler ou décapiter le sire de Coarasse, il faudrait remettre en 
vigueur un vieil édit de mes aïeux touchant les sorciers ? 

— Eh bien ! remettez-le en vigueur, sire. 

— Et alors, comme le sire de Coarasse n’est point le seul qui se soit occupé de 
sorcellerie... on brûlera tous ceux qui ont fait comme lui... 

— Je ne sache pas qu’un autre... 

— Votre cher René, madame. Et puis... 

— Et puis ? demanda Catherine qui fronçait le sourcil. 

— Et puis... Votre... Majesté... acheva froidement le roi. 

M me Catherine devint pâle de colère. 

— Votre Majesté veut rire, dit-elle. 

— Hé ! mon Dieu ! madame, repartit le roi, je vais vous en dire la raison. 

— Ah ! fit Catherine. 

— C’est grand’pitié de voir une reine de France, une fille des Médicis, une 
femme dont la politique hardie étonne l’Europe, descendre à des haines 
mesquines, à des colères de bas étage, consulter les astres avec un parfumeur, et 
se courroucer parce qu’un petit gentilhomme gascon, fort galant homme, du 
reste, a voulu ruiner ce même parfumeur, qui est un misérable, dans l’esprit de 
Votre Majesté. 

Le roi avait prononcé ces trois mots avec hauteur ; M me Catherine comprit qu’il 
lui fallait frapper un grand coup. 

— Sire, dit-elle, vous avez raison, et je me rends... Je pardonne à l’imposteur. 

— Très bien, madame. 

— Mais je vais vous confier quelque chose de beaucoup plus grave, et qui 
touche à la politique. 


— Oh ! oh ! 



— Je vais vous parler d’un homme qui peut, d’un jour à l’autre, renverser nos 
projets les plus sages. 

— Vrai Dieu ! madame, est-ce que vous m’allez parler de votre cousin le duc de 
Guise ?... 

— Peut-être... 

— Il était hier ici, vous savez ? 

La reine se mordit les lèvres jusqu’au sang. 

— Eh bien ! sire, reprit-elle, le duc de Guise a quitté Paris... Vous savez dans 
quelles circonstances... 

— Ah ! madame, répondit le roi, c’est vous qui l’y avez forcé. Du jour ou le 
mariage de ma sœur Margot a été résolu avec le prince de Navarre... 

— Votre ; Majesté, dit la reine, m’a autorisée à faire poignarder le duc de Guise 
si on le retrouvait au Louvre. 

— C’est vrai, madame. 

— Et le duc l’a échappé belle... une fois... 

— Dites deux, madame ; car, je me suis bien informé, le duc a passé trois heures 
au Louvre la nuit dernière. 

— Je ne croyais pas à tant d’audace... Mais, Sire, le duc est parti. 

— Bon ! il reviendra. 

Catherine hocha la tête. 

— Je ne le crois pas, dit-elle ; mais enfin je viens demander à Votre Majesté une 
nouvelle autorisation... 

— De faire poignarder le duc de Guise ? 

— Lui... ou un autre... 

— Comment ! un autre ? 

— Sire, fit Catherine avec résolution, Margot n’aime plus le duc de Guise. 



— Ah ! tant mieux... 

— Mais elle en aime un autre... 

— Oh ! oh ! madame ! 

— Et, comme il ne faut pas que son mariage avec le prince de Navarre puisse 
échouer... 

— Bah ! murmura Charles IX, le prince de Navarre tient à épouser une fille de 
France. Mais... quel est cet autre ? 

— Un simple gentilhomme. 

— Margot a des sympathies libérales, convenez-en. Le rang et la-naissance sont 
peu de chose à ses yeux. 

Et Charles IX se mit à rire. 

— Sire... Sire... ce dont j’entretiens Votre Majesté est grave. 

— Pour le prince de Navarre surtout, madame. 

— Et Votre Majesté me doit permettre de faire... pour ce gentilhomme... ce que 
j’ai fait... ou voulu faire... 

— Pour le duc de Guise, n’est-ce pas ? 

— Oui, Sire. 

— Ah ! pardon ! madame. Le duc de Guise est un cousin gênant, un prince 
lorrain qui voudrait devenir roi de France. Si vous l’eussiez fait poignarder, vous 
m’eussiez rendu un bien plus grand service qu’au roi de Navarre. 

— Cependant... 

— Mais un pauvre petit gentilhomme, madame, un adolescent qui s’est épris des 
lèvres rouges, des cheveux noirs et des grands yeux bleus de Marguerite, le faire 
poignarder comme un cousin du roi de France ! fi !... 

— Sire, dit la reine avec résolution, j’avertis Votre Majesté que le mariage n’aura 
pas lieu... 


Peuh ! je crois le contraire. 



— Si ce gentilhomme... 

— Hé ! mais, parbleu ! ce gentilhomme, interrompit le roi, je le connais, 
maintenant. 

— Ah ! murmura la reine... 

— Il s’est rencontré avec le duc de Guise... quelque part... peut-être bien dans 
la chambre de Margot... et le galant de la veille a donné un solide coup d’épée 
au galant du lendemain. 

— Peut-être, Sire. 

— Et, je le vois, dit le roi, c’est ce pauvre Coarasse. 

La reine garda un silence affirmatif. 

— Madame, reprit gravement Charles IX, je vais vous faire une proposition. 

— J’écoute, Sire. 

— M. de Coarasse est coupable, très coupable d’avoir plu à Margot. 

— Oh ! certes !... 

— Mais il est bien plus coupable encore, convenez-en, d’avoir voulu supplanter 
votre cher René... 

Catherine pâlit de nouveau. 

— Eh bien ! acheva le roi, je veux fermer les yeux sur le meurtre de ce pauvre 
Coarasse, bien qu’il soit un beau joueur d’hombre et un garçon d’esprit... 

La reine eut un frémissement de joie... 

— Mais à deux conditions... 

— Voyons, Sire ? 

— La première, c’est que René seul se chargera du meurtre. Si une autre main 
que la sienne touche au poignard qui frappera ce pauvre Coarasse, je le fais 
décapiter et je vous fais exiler au château d’Amboise. 


— J’accepte, Sire. 



— Très bien ! 

— Et la seconde condition ? 

— La voici. René ne pourra frapper M. de Coarasse que s’il le surprend aux 
pieds de Margot... 

— En quelque lieu que ce soit ? 

— Va pour cela, dit le roi avec bonhomie. 

— Votre Majesté m’engage-t-elle sa parole ? 

— Foi de roi, madame. 

— Sire, dit la reine en se levant, je vous remercie en mon nom et au nom de 
l’État, à qui la mort de cet homme qui peut empêcher l’alliance navarraise rendra 
un très grand service. 

Charles IX baisa la main de sa mère, qu’il reconduisit jusqu’à la porte de son 
cabinet. 

Mais au moment où M me Catherine allait en franchir le seuil : 

— À propos, madame, dit-il vivement, j’ai, à mon tour, une concession à vous 
demander. 

— À moi, Sire ? 

— À vous. 

— Votre Majesté seule ordonne... 

— J’ai pensé, madame, que, puisque je vous donnais le Coarasse, vous me 
rendriez bien le Crillon. Ce pauvre duc m’est très utile. 

M me Catherine éprouva un violent dépit, mais elle se contint et grimaça un 
sourire. 

— Votre Majesté fera sagement de le rappeler, dit-elle. 

Et elle sortit. 

— Heu ! heu ! murmura le roi, je crois que la commission ne sera point du goût 
de René. Il aime bien mieux assassiner un bourgeois qu’un gentilhomme. 



Et le roi courut ouvrir la porte du cabinet d’où le prince de Navarre, Marguerite 
et Noë n’avaient pas perdu un seul mot de l’entretien, et il entra, en riant de bon 
cœur. 

M me Catherine s’en alla fort dépitée du rappel de M. Crillon, mais en même 
temps ravie d’avoir obtenu l’arrêt de mort du sire de Coarasse. 

Elle s’en retourna donc dans son oratoire, où René l’attendait toujours. 

Au visage radieux que la reine avait en entrant, le Florentin comprit sur-le- 
champ que le roi lui avait donné satisfaction pleine et entière. 

— René, dit Catherine, le roi t’a donné gain de cause. 

— Comment cela, madame ? 

— En condamnant Coarasse. 

— À mort ! 

— À mort, dit froidement Catherine. 

— Ah ! ah ! murmura le Florentin, dont les yeux brillèrent d’une joie sauvage, 
on le mettra donc à la torture, lui aussi ; on lui brûlera les mains, on lui broiera 
les pieds... 

— Non, dit la reine, rien de tout cela. 

René fit la moue d’un enfant à qui l’on refuse un plaisir. 

— Est-ce qu’il faudra nous contenter d’une simple pendaison. 

— Non, dit encore la reine. 

Et René étonné la regardait. 

— Le roi n’est pas très furieux de savoir que Coarasse est aimé de Marguerite, 
poursuivit madame Catherine, mais il a bien voulu consentir à ce qu’il mourût. 

— De quelle façon, alors ? 




Ou lui appuya uu poignard sur la gorge. (P. 418.) 















— Assassiné. 

— Ah ! très bien... j’ai justement sous la main un brave garçon... 

La reine secoua la tête : 

— Tu te trompes, dit-elle. 

— Comment, madame ? 

— Le roi veut que tu te charges de cette besogne, mon pauvre René. 

— Hein ! fit le Florentin. 

— Sa Majesté persiste à croire que tu as assassiné Samuel Loriot, continua la 
reine d’un ton railleur. 

— Qu’est-ce que cela fait ? 

— Cela fait, à ses yeux, que tu as l’habitude d’assassiner, et tu feras toujours 
mieux tes affaires toi-même. 

— Mais... cependant... 

— Ah ! dame ! murmura la reine, c’est à prendre ou à laisser. 

René fit une grimace expressive, soupira bien fort et finit par se résigner. 

— Après tout, pensa-t-il tout haut, je le frapperai par derrière... entre les deux 
épaules... c’est un coup sûr... 

— Ceci est ton affaire, mais il y a une condition encore : 

— Ah ! 

— Tu ne pourras frapper Coarasse que si tu le trouves aux pieds de Marguerite. 

— Hum ! il n’y a pas de délai pour cela ? 

— Non. 

— Je puis le tuer sur-le-champ ? 

— Si tu trouves Marguerite auprès de lui. 

— En ce cas, j’aurai moins de peine. 



— Pourquoi ? 


— Mais parce qu’il est blessé... au lit... et, ajouta René avec cynisme, la 
besogne est facile. Un homme couché ne se défend pas. 

— Lâche ! dit la reine avec mépris. 

— Bah ! répliqua le parfumeur, on fait comme on peut. 

— Très bien ; mais penses-tu que tu trouveras facilement Marguerite auprès de 
lui. 

— Je l’espère. 

— Vraiment ? 

— Dame ! murmura René, je ne sais où on l’a transporté, mais à coup sûr je le 
saurai bientôt. 

— Comment ? 

— Votre Majesté sent bien, continua René, que M me Marguerite ne se va point 
condamner à ne pas le voir. 

— C’est juste. 

— Or donc, je vais surveiller et faire surveiller la princesse. Elle finira bien par 
sortir du Louvre, en cachette, elle sera suivie. 

— Eh bien ! dit la reine, va ! c’est ton affaire... je t’ai obtenu l’impunité... c’est 
tout ce que je puis pour toi. 

— Votre Majesté peut dormir tranquille, répondit le Florentin, nous serons 
vengés. 

René sortit d’un pas assuré, la tête haute, le sourire aux lèvres, et il descendit 
dans la grande cour du Louvre, où les valets et les pages le saluèrent 
humblement. 

Un gentilhomme mettait, en ce moment, le pied à l’étrier. 

René s’approcha et reconnut M. de Pibrac. 

M. de Pibrac s’apprêtait à monter un gros cheval normand solidement établi, et 



les deux valises placées à l’arçon sur le coussinet de la selle annonçaient qu’il 
allait faire un long voyage. 

René salua M. de Pibrac avec aménité. 

M. de Pibrac lui rendit son salut avec courtoisie et l’accompagna même d’un 
sourire. 

— Où donc allez-vous ? demanda le Florentin. 

— En Provence, monsieur René. 

— Bah ! 

— À Avignon. 

— C’est un long voyage, monsieur de Pibrac. 

— Heu ! heu ! j’espère bien ne pas aller jusqu’au bout. 

— Pourquoi donc ? 

— Le roi m’envoie quérir M. de Crillon, et si je ne le rattrape en route, il faudra 
bien que j’aille jusqu’à Avignon. Mais... 

— Vous espérez donc le rattraper ? 

— Assurément, monsieur René : le duc est parti voici deux jours ; il s’en va 
lentement, comme on va en exil. Moi, j’irai vite. 

— Le roi rappelle donc le duc ? 

— Oui. Ce n’était qu’une boutade. 

— Diable ! pensa René, si je veux tuer Coarasse, il faut que je me hâte. 

Ce damné Crillon serait capable de me rudoyer encore. 

— Adieu ! monsieur René, dit le capitaine des gardes. Excusez-moi, je suis 
pressé. 

Et M. de Pibrac piqua son gros cheval normand et partit au galop. 



Chapitre 64 

Pendant huit jours environ, madame Catherine et René furent dans une situation 
très perplexe. 

René avait fouillé tout Paris et n’avait point retrouvé la trace du sire de Coarasse. 
Vainement aussi il avait cherché Sarah, la belle argentière. 

Où était Sarah ? 

Cette dernière question préoccupait encore le Florentin ! René était haineux et 
vindicatif, mais il était également avide, avide comme un lombard. 

L’avidité de René l’emportait sur sa haine. 

Or Sarah pouvait bien avoir manqué à sa parole, et, dans ce cas, les trésors de 
maître Samuel Loriot lui échappaient. 

Ceci était bien autrement grave aux yeux de René que la disparition momentanée 
du sire de Coarasse. 

Cependant il était à l’affût de l’un et de l’autre ; et comme il ne pouvait à la fois 
battre les rues de Paris et faire le guet à la porte ou dans les corridors du Louvre, 
il s’ensuivait qu’il avait besoin de prendre un auxiliaire. 

Cet auxiliaire, on l’a deviné déjà, c’était le saltimbanque Gribouille. 

Gribouille s’en allait de rue en rue, de porte en porte, écoutant, furetant, et 
partout se cassant le nez. 

On le voyait rôder aux alentours du cabaret de Malican, parfois même il entrait 
et demandait un verre de vin. 

Malican servait Gribouille d’un air dédaigneux, comme il convient à un tavernier 
qui se respecte et ne reçoit habituellement que des gens de quelque valeur. 

Ce dédain donnait lieu à Gribouille de croire que Malican ignorait complètement 
ses relations avec René le Florentin. 

Au bout de huit jours, Gribouille n’avait rien vu, rien appris. 

Cependant René lui avait dit : 



— Tu surveilleras Myette, la fille de Malican. Myette doit savoir où est Sarah. 
Elle doit même la voir chaque jour. 

René s’était trompé... Myette ne sortait pas. 

Chaque soir, l’épicier Jodelle venait, selon son habitude, boire un verre de vin 
sur le comptoir de Malican. Quelquefois il faisait avec un autre bourgeois une 
partie d’osselets ou de dés ; mais Gribouille ne pouvait pas savoir que les 
circonstances avaient élevé cet épicier à la hauteur d’un homme politique. 

L’honnête marchand de mélasse, devenu diplomate, faisait parfois un signe à 
Malican ; parfois aussi il souriait à Myette. 

Mais Gribouille n’était pas de force à comprendre tout ce qu’il peut y avoir de 
mse et de machiavélisme dans le geste et le sourire d’un simple et naïf épicier. 

De son côté, René le Florentin éprouvait les mêmes déboires. 

Il errait, comme un chien maigre à la recherche d’une pâtée problématique, dans 
les salles et dans les corridors du Louvre, allant de chez la reine mère chez 
M me Marguerite. 

La reine était furieuse, - la princesse paraissait d’une bonne humeur sans égale. 

Il n’y avait que chez le roi ou René n’osait et ne pouvait s’aventurer. 

Le roi avait toujours eu une antipathie profonde pour le Florentin. 

Cette antipathie s’était passablement accrue et embellie depuis le meurtre de 
Loriot et les événements qui l’avaient suivi, de telle façon qu’un jour que la 
reine mère avait chargé son favori d’un message pour Charles IX, le monarque 
s’était écrié avec emportement : 

— Si tu remets les pieds ici, misérable, je te ferai tuer comme un chien par le 
premier gentilhomme ou le premier page que j’aurai sous la main. 

René était parti saisi d’une colique assez grave. 

Or, l’espoir de René était de surprendre M me Marguerite quittant le Louvre et 
s’en allant voir quelque part le sire de Coarasse. 

Cet espoir n’avait rien d’exagéré ; et comme si la jeune princesse l’eût 
soupçonné, elle avait voulu en réaliser une partie. 



Un soir qu’il faisait clair de lune, Marguerite demanda sa litière. 

René, ivre de joie, s’embusqua sur son passage et se prit à la suivre à distance. 

La princesse s’en alla tout le long du bord de l’eau jusqu’au bac de Saint-Cloud, 
et s’en revint sans avoir mis pied à terre. 

Elle avait fait une simple promenade et René revint essoufflé. 

Une chose, cependant, aurait dû donner l’éveil à René, c’était que 
M me Marguerite dînait presque chaque soir avec le roi. 

Le roi, depuis quelques jours, s’était remis, disait-on au Louvre, à composer un 
poème en compagnie de messire Pierre de Ronsard, et M me Marguerite, qui se 
piquait fort de belles-lettres, était admise ; aux séances de collaboration. Un 
matin, la reine mère s’était présentée chez le roi pour obtenir de lui qu’il signât 
un édit touchant les relations de commerce avec l’Angleterre ; - Charles IX avait 
signé l’édit, mais il avait dit ensuite à M me Catherine : 

— Madame, le métier de roi est moins amusant que celui de poète. Miron, qui 
est un bon médecin, prétend que je ne me porte réellement bien que quand je 
m’amuse. Laissez-moi m’amuser. 

La reine avait fait la moue. 

— Pendant quinze jours, continua le roi, je vous laisse le soin des affaires 
publiques, à la condition que vous ne pendrez pas de huguenots et que vous me 
laisserez terminer mon poème en compagnie de Ronsard et de ma sœur Margot. 

Et quand la reine fut partie, le roi, fidèle à son programme, ordonna sévèrement 
à ses pages et à ses gardes de ne laisser pénétrer personne auprès de lui, sous 
quelque prétexte que ce fût. 

Tout cela n’avait point éveillé l’attention de René. 

Or, cependant, voici ce qui se passait chez le roi : 

Le sire de Coarasse, dont la blessure se fermait, commençait à se lever. 

Noë était son valet de chambre. 


Outre le roi, M me Marguerite et Nancy, quatre personnes étaient dans la 
confidence. 



C’étaient Miron, Ronsard, le page Gauthier et le page Raoul. 

Vers six heures le roi se mettait à table ; Raoul et Gauthier le servaient. 

Charles IX plaçait à sa gauche le sire de Coarasse, à sa droite madame 
Marguerite, en face de lui Noë et messire Pierre de Ronsard. 

De poème, il n’en était guère question ; mais, en revanche, le souper du roi 
terminé, Raoul dressait une table de jeu, et le roi, ayant pour partner 
M. de Coarasse, jouait à 1 ’hombre contre Noë et Miron. Messire Pierre de 
Ronsard et M me Marguerite seuls devisaient de poésie. 

Or, le huitième jour de l’entrée du sire de Coarasse au Louvre, M. de Pibrac, qui 
était parti depuis six jours, arriva. 

M. de Pibrac s’en était allé si bon train, qu’il avait rattrapé le duc de Crillon au 
moment où ce dernier entrait dans Nevers. 

Crillon, après avoir échangé quelques mots avec Pibrac, s’était empressé de 
tourner bride. 

— Ah ! par exemple ! avait-il dit, le roi a tort de me rappeler, s’il compte que je 
ne couperai point les oreilles à ce drôle de René... un misérable qui a osé faire 
exiler un Crillon ! 

M. de Pibrac s’en revint donc au Louvre avec le duc, et, sur-le-champ, le roi fut 
averti de leur arrivée. 

— Parbleu ! dit Charles IX en lorgnant le sire de Coarasse du coin de l’œil, je 
crois qu’il est temps d’en finir avec mon poème. Qu’en pensez-vous ? 

M me Marguerite regarda le roi et parut un peu étonnée. 

— Chut ! dit Charles IX, Coarasse me comprend. Nous vous expliquerons cela 
en temps et lieu. 

Pendant ce temps, René rôdait toujours infructueusement et commençait à se 
croire ensorcelé. 

Comme il sortait de chez la reine mère et longeait ce couloir obscur qui 
conduisait à l’oratoire de M me Marguerite, le soir même de l’arrivée de 
M. de Crillon, il lui advint une singulière aventure. 



Deux bras vigoureux le saisirent par derrière, on lui appuya un poignard sur la 
gorge et une voix qu’il ne put reconnaître lui dit : 

— Ne bougez pas... ne criez pas... on ne vous veut aucun mal... mais si vous 
appeliez, on vous tuerait... 

René était lâche, et comme la pointe du poignard lui piquait la gorge, il devint 
tout tremblant. 

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il. 

— Vous donner un conseil. 

— Qui êtes-vous ? 

— C’est un mystère. 

René avait beau écouter ; il ne connaissait pas cette voix. 

On l’entraîna jusqu’à l’extrémité du corridor, et là, une lampe placée dans 
l’escalier lui permit de voir à qui il avait affaire. 

Un homme de taille moyenne, enveloppé d’un ample manteau et le visage 
entièrement couvert d’un masque, était son unique interlocuteur. 

Mais René avait compris à l’étreinte de cet homme qu’il était robuste, et la lame 
du poignard sur laquelle tomba un reflet de la lampe acheva de le rendre prudent. 

Il ne songea pas un instant à mettre la main sur sa propre dague. 

— Qui donc êtes-vous ? répéta-t-il. 

— Un homme étranger à la cour et que vous ne connaissez pas. 

— Mais que me voulez-vous ? 

— Causer avec vous quelques minutes. 

— Où? 

— Ici. Nous sommes seuls. 

René était fort ému. 

— Monsieur René, reprit l’inconnu, vous êtes l’ennemi du sire de Coarasse. 



René tressaillit. 

— Que vous importe ! dit-il. 

— Il m’importe beaucoup. 

— Êtes-vous son ami ? 

— Au contraire, je le hais. 

René étouffa un cri. 

— Je suis son ennemi mortel, acheva l’inconnu. 

— Ah !... Vous dites... vrai ? 

— Je dis vrai. 

— Eh, bien ! s’écria René qui tendit vivement sa main, touchez là. 
L’inconnu prit la main du Florentin et la serra. 

— Vous voulez tuer Coarasse ? continua l’inconnu, moi aussi. 

— Ah ! ah ! 

— Le roi vous l’a permis, à la condition que vous le frapperiez vous-même. 

— D’accord. 

— Et que... ce serait aux genoux de M me Marguerite. 

— Précisément. 

— Et depuis huit jours vous cherchez inutilement ; le sire de Coarasse. 

— Hélas ! 

— Je sais où il est, moi. 

René jeta un cri de joie. 

— Il est au Louvre... 

René recula stupéfait. 

— Et chaque soir M me Marguerite le vient visiter... 



René fut pris de vertige. 

— Mais... où est-il ? 

— Suivez-moi. 

L’inconnu prit René par la main et lui fit gravir l’escalier tournant. 

— Votre dague est de bonne trempe, n’est-ce pas, messire René ? lui demanda-t- 
il tout bas. 

— Elle perce un écu d’or. 

— Bravo ! 

— Je ne connais qu’une seule cotte de mailles qu’elle ne puisse entamer. 

— Quelle est-elle ? 

— C’est celle que le feu roi Henri II fit forger à Milan par le célèbre armurier 
Guasta-Carne, c’est-à-dire Gâtechair, lors de son mariage avec M me Catherine. 

— Ah ! dit l’inconnu, votre dague n’a pu l’entamer ? 

— Non. Un jour le roi, le duc de Crillon, et moi-même en avons fait l’essai. La 
lame s’est faussée. 

— Bon ! fit l’homme masqué, la peau du sire de Coarasse est plus tendre que 
cela. 

— Je l’espère, murmura René avec un sourire cruel. 

Et ils continuèrent à gravir les marches de l’escalier. 

— Ah ! ça, demanda le Florentin, il est donc dans les combles ? 

— Oui... dans la chambre du page Raoul, laquelle, vous le savez, communique 
par une porte avec une autre chambre qu’habitait jadis, M lle Guitaut ; la première 
camérière la reine. Cette chambre est inhabitée aujourd’hui, et c’est là que 
madame Marguerite a caché le sire de Coarasse. 

— Et c’est là qu’elle vient le voir ? 

— Oui. 



Quand ? 


— Tenez, écoutez, dit l’inconnu. 

On entendait sonner le beffroi de l’église Saint-Germain. 

— Il est neuf heures. C’est le moment où le roi sort de table. Avant dix minutes 
les amoureux seront réunis. 

— Comment pénétrer auprès d’eux ? 

— J’ai une fausse clef. 

En parlant ainsi, l’homme masqué atteignit le corridor supérieur et, tenant 
toujours René par la main, il le conduisit jusqu’à la porte de cette chambre où 
nous avons vu le duc de Guise s’introduire sous le costume d’un garçon 
marchand de vins. 

Alors l’inconnu mit une clef dans la serrure et la porte s’ouvrit sans bruit. 

La chambre de Raoul était petite, mais assez luxueusement décorée. D’épais 
rideaux masquaient la fenêtre, une chaise longue était placée tout auprès de la 
cheminée. Sur un guéridon brûlait une petite lampe à globe d’albâtre qui 
projetait autour d’elle une lueur discrète. 

L’inconnu, qui marchait sur la pointe du pied, écarta les rideaux de la croisée et 
dit à René : 

— Tenez ! cachez-vous là... et attendez... 

René obéit et les rideaux se refermèrent. 

Alors l’inconnu s’éloigna lentement et tira la porte derrière lui. 

René, dont le cœur était pris d’une violente émotion, René, qui aurait mieux 
aimé avoir affaire à un deuxième Samuel Loriot qu’au sire de Coarasse, attendit 
environ dix minutes. 

Puis, tout à coup, la porte par où l’inconnu avait disparu se rouvrit, et une femme 
se montra. 

Cette femme était enveloppée dans un grand manteau, et de plus elle avait un 
loup de velours sur le visage. 



Elle entra, passa à deux pas de René et alla frapper à cette autre porte qui mettait 
la chambre de Raoul en communication avec celle qu’occupait M lle Guitaut. 

La femme voilée heurta cette porte de deux petits coups. 

Aussitôt elle s’ouvrit et le sire de Coarasse, tête nue, pâle, chancelant, se montra 
sur le seuil. 

La femme voilée lui jeta les deux bras autour du cou et l’entraîna vers la chaise 
longue, où elle s’assit. 

Henri s’agenouilla devant elle, prit ses deux mains, les porta à ses lèvres et 
murmura : 

— Ah ! chère Marguerite... 

Soudain René écarta les rideaux et s’élança, la dague haute, sur le sire de 
Coarasse qui lui présentait le dos. 

La femme voilée jeta un cri, mais déjà la dague de René s’abaissait rapide entre 
les deux épaules du prince. 



Chapitre 65 


René avait ajusté son coup entre les deux épaules du prince, et il avait frappé 
avec une vigueur sans égale. Mais sa surprise et son effroi furent grands... La 
dague se brisa en trois morceaux et soudain le prince se redressa. 

Leste et terrible comme le tigre qui se retourne vers le chasseur maladroit, Henri 
saisit le bras du Florentin, lui arracha le tronçon de sa dague, et à son tour il lui 
mit un poignard sur la gorge. 

René, pâle et frissonnant, se demandait si Satan lui-même ne s’était point incarné 
dans la peau de Henri de Coarasse pour le rendre invulnérable et à l’épreuve 
d’une dague forgée à Milan. 

René était moins pétrifié quelques jours auparavant, en présence de maître 
Caboche, de ses aides et de la torture. 

Henri le tint un moment immobile et comme fasciné sous son regard. 

En même temps, la femme masquée arracha son loup, et René, saisi de vertige, 
reconnut non point Marguerite, mais Nancy. 

Nancy la rieuse et l’espiègle, qui lui montra ses dents blanches, le regarda d’un 
air moqueur et lui dit : 

— Méchant que vous êtes ! vous avez tenté d’assassiner mon amoureux, juste au 
moment où il m’avouait sa flamme ! 

Puis encore, deux autres portes, s’ouvrirent, et René, saisi de terreur, vit entrer 
par l’une le roi Charles IX, par l’autre M. de Pibrac, Noë et le terrible duc de 
Crillon. 

— Sire, dit alors Henri qui se tourna vers le roi, voici un homme qui a tenté de 
m’assassiner. 

— Je le sais, dit le roi ; j’ai tout vu. 

— Sire, balbutia René, c’est par ordre de M me Catherine. 

Le roi fit un signe, de tête affirmatif. 

— Et Votre Majesté, ajouta René, dont les dents claquaient d’épouvante, Votre 



Majesté l’a permis. 

— Halte-là ! maître René, fit le roi avec hauteur, je vous ai permis de tuer le sire 
de Coarasse aux pieds de ma sœur Margot, et non aux pieds de Nancy. 

— Me tuer mon amoureux ! fit Nancy d’un ton boudeur... Ah ! fi !... 

— Et comme l’intention est réputée pour le fait, ajouta Charles IX, et que tu as 
transgressé mes ordres... 

— Mais, Sire, le masque... 

— Tu seras pendu, René, et pendit haut et court, demain matin. 

— Sire... Sire... 

— Tuer un petit gentillâtre, passe encore, poursuivit, le roi : mais tuer 
M. de Coarasse ! 

René eut une lueur d’audace, et il osa répondre : 

— Les Coarasse ne sont pas de race royale. 

— Hé ! hé ! dit le roi. 

Et, regardant Henri : 

— Expliquez donc à ce drôle, mon cousin, dit-il, comment vous vous nommez 
Coarasse. 

À cette appellation de « mon cousin, » René crut rêver ; mais il jeta un cri 
terrible, un cri d’hyène prise au piège, lorsque le prince lui eut dit froidement : 

— Je me nomme Henri de Bourbon, prince héritier du trône de Navarre, et je 
suis né au château de Coarasse. 

— Tu vois bien, mon pauvre René, dit alors le roi avec cette bonhomie cruelle 
qu’il avait parfois, - tu vois bien que la corde qui doit t’étrangler est 
suffisamment graissée... 

— Sire ! grâce ! balbutia René tombant à genoux. 

Le roi haussa les épaules. 

— Duc, reprit-il s’adressant à Crillon, je vous ai chargé déjà d’une vilaine 



besogne, je vais vous en charger encore. 

— Ah ! Sire, répondit Crillon, je le veux bien, mais cependant... 

— Eh bien ? fit le roi. 

— Je désirerais réfléchir. 

— Pourquoi cela ? 

— Mais parce que, soit que René ait fait un pacte avec le diable... 

— C’est possible !... 

— Soit que... la reine mère... 

— Ah ! duc, fit le roi avec fierté, je veux bien me laisser duper quand il s’agit 
d’un bourgeois, mais non d’un prince de mon sang. 

— Si je suppliais Votre Majesté de m’engager sa parole... 

— Comment cela ? 

— Voici, dit Crillon, enveloppant René d’un regard qui le glaça jusqu’à la 
moelle des os : quand René a assassiné le bourgeois Loriot, le prévôt des 
marchands et tous les boutiquiers ont jeté de tels cris, que Votre Majesté a cru 
devoir déférer le coupable au Parlement. C’était très bien, en principe, mais les 
événements ont prouvé que ce mode de juridiction était mauvais. 

— C’est vrai, duc. 

— Moi, je suis pour un procédé beaucoup plus simple. 

— Ah ! ah ! 

— Votre Majesté va en juger. 

— Voyons ! 

— Qu’est-ce que René ? Une bête venimeuse, un chien enragé, quelque chose de 
malfaisant dont on se débarrasse au plus vite... 

— Hé ! dit Nancy, voilà un joli portrait, ma foi ! 

— Il n’est pas flatté, murmura le roi, mais il est fidèle... 



— Donc, poursuivit le duc, mon avis est qu’il faut se débarrasser de René au 
plus vite, sans tambour ni trompette, - en famille... 

— C’est le mot, observa Charles IX. 

— Votre Majesté m’engage sa parole qu’elle ne me retirera René des mains sous 
aucun prétexte. 

— Sous aucun, dit sèchement le roi. 

— Je fais comme le bourreau, je prends le condamné et j’en donne un reçu. 

— À merveille ! 

— Puis, avec l’aide de trois de mes Suisses, je le fais descendre dans la cour du 
Louvre. 

— Bien, après ? 

— Je me procure une bonne corde neuve. 

— Parfait ! 

— On hisse la corde après le poteau d’une lanterne. 

— Les poteaux de lanterne sont solides, observa le roi. 

— Et au bout de la corde... 

— On hisse René, ajouta M. de Crillon, mes Suisses entoureront la potence 
jusqu’au matin... Il ne faut pas douze heures pour bien pendre un homme. 

— Ah ! ah ! dit le roi, est-ce que vous allez faire cette besogne ?... 

— Sur-le-champ, Sire. 

— Au milieu de la nuit ? 

— Bah ! fit le duc, le paradis est ouvert à toute heure. Si René y doit aller, ce 
dont je doute, on le recevra à minuit aussi bien qu’à midi. 

René écoutait sans entendre, regardait sans voir, et il semblait avoir déjà la 
terrible corde passée autour du cou. 


— Eh bien ! dit le roi, allez, duc. 



— J’attends... Sire. 

— Qu’attendez-vous ? 

— La parole de votre Majesté qu’elle me fait cadeau de René et m’octroie le 
droit de lui faire ce que bon me semblera. 

Le roi allait répliquer et octroyer sans doute cette parole qu’on lui demandait, 
lorsque la porte qui donnait sur le corridor livra passage à un nouveau 
personnage que, sans doute, personne n’attendait. 

C’était la reine mère, M me Catherine de Médicis. 

La reine avait entendu une rumeur inaccoutumée, des cris, des éclats de rire, la 
voix du roi, celle de René, et elle accourait. 

Elle s’arrêta sur le seuil, vit le sire de Coarasse calme et la tête haute, le roi 
dédaigneux, le duc de Crillon tranquille comme un lion au repos, Nancy 
moqueuse, Noë souriant, M. de Pibrac se composant un visage de Gascon 
diplomate, et René livide d’épouvante. 

En un seul coup d’œil, la reine comprit une partie de la vérité. 

Elle devina que le roi s’était moqué d’elle, et qu’il protégeait le sire de Coarasse. 

Elle devina que Nancy s’était prêtée à une comédie. 

Elle devina enfin que M. de Crillon allait faire payer cruellement à René sa 
disgrâce de quelques, jours. 

L’œil de Catherine lançait des éclairs, et le regard qu’elle darda au sire de 
Coarasse fut terrible. 

— Madame, dit froidement le roi, René n’a pas tenu ses engagements. 

— Ah ! dit la reine. 

— Je lui avais permis de tuer le sire de Coarasse, s’il le surprenait aux pieds de 
la princesse Marguerite... 

— Eh bien, Sire ? 

— René n’a point tenu parole. 



Comment cela ? 


— Il a frappé le sire de Coarasse juste au moment où il faisait une déclaration 
d’amour à Nancy. 

La reine regarda Henri. 

Henri n’était pas même blessé. 

— Bon ! dit le roi, qui devina la pensée de la reine mère, vous trouvez que, pour 
un homme assassiné, il se porte assez bien... hein ? 

— Sire !... 

— Ah ! c’est que je lui avais prêté la cotte de mailles de mon père le feu roi 
Henri II. 

Ces derniers mots firent pâlir la reine de courroux. 

— Sire, dit-elle, vous êtes le roi, vous êtes le maître, le maître absolu, mais vous 
êtes mon fils, et Dieu punit le fils qui ose se railler de sa mère. 

En parlant ainsi, madame Catherine s’était redressée avec fierté. 

— Madame, répondit le roi, je vais vous expliquer ma conduite en peu de mots. 

— Je vous écoute, Sire. 

— À Dieu ne plaise que je me raille jamais de ma mère ! mais à Dieu ne plaise 
aussi que je permette jamais qu’on assassine ceux de mon sang dans mon propre 
palais ! 

— Je ne vous comprends pas, Sire. 

Le roi regarda Henri. 

— Mon cousin, dit-il, veuillez donc expliquer à la reine mère que vous vous 
nommez Henri de Bourbon. 

Catherine recula effarée. 

— Madame, dit alors Henri, qui prit la main de Catherine et la porta à ses lèvres 
en fléchissant un genou, pardonnez-moi d’avoir joué auprès de vous un rôle de 
sorcier tout au plus digne de René. 



La reine regardait Henri avec une sorte d’égarement. 

— Ah ! dit-elle enfin, j’aurais dû vous reconnaître, vous êtes le portrait vivant 
d’Antoine de Bourbon, votre père. 

— Alors vous comprenez, madame, reprit le roi, qu’avec la meilleure volonté du 
monde de vous être agréable, je ne pouvais, en conscience, faire tuer celui à qui 
vous destiniez la main de ma sœur-Margot. 

La reine pétrifiée, ne trouvait pas un mot à répondre. 

Heureusement le duc de Crillon se chargea de rompre ce silence. 

— Sire, dit-il, j’attends toujours votre parole. 

Et, ce disant, il posa la main sur l’épaule de René. 

René jeta un cri et tomba à genoux. 

— Qu’allez-vous donc faire de cet homme ? demanda Catherine. 

— Madame répliqua Crillon, j’attends que Sa Majesté le roi daigne me le 
confier. 

— Et qu’en voulez-vous faire ? 

— Le pendre dans la cour du Louvre. 

— Ah ! madame, ajouta le roi toujours froidement railleur, vous comprenez que 
je ne puis faire moins pour mon cousin le prince de Navarre... 

— Sire... sire ! balbutia Catherine, qui ne pouvait se défendre d’un reste 
d’affection pour son maladroit favori. 

Trop tard, madame, dit le roi ; j’avais engagé ma parole au duc. 

Catherine soupira, mais elle se tut. 

— Je suis perdu ! ; pensa René devenu livide. Elle aussi m’abandonne... 

Et obéissant à une inspiration subite, il se jeta aux genoux de Henri. 

— Ah ! monseigneur, murmura-t-il, monseigneur... ayez pitié de moi... 

— Et si je te pardonne, dit Henri, que feras-tu ? 



— Je passerai ma vie à vous bénir. 

— Tarare ! dit le prince. 

— Je me ferai tuer pour vous... 

— Peuh ! tu as peur de la mort... 

— Je... je... je serai votre esclave... 

— Chansons que tout cela ! dit le prince, devenu railleur à son tour. Je vais te 
proposer autre chose, René, mon ami... 

— Ah ! parlez, monseigneur, supplia René, parlez... ordonnez ! Mais... 

Il regarda Crillon avec terreur. 

— Mais ne me laissez point aux mains de M. le duc. 

Crillon grommelait entre ses dents. 

— Tiens-tu sérieusement à vivre ?... dit Henri. 

— Oh ! fit René. 

— À t’en aller fort tranquillement chez toi au pont Saint-Michel ? 

— Ma fille !... murmura René, qui voulut émouvoir Henri en faisant vibrer la 
corde paternelle. 

— Écoute-moi bien, René, continua le prince, il y a huit jours tu avais une 
femme en ton pouvoir. 

Le Florentin tressaillit. 

— Cette femme que tu avais enlevée dans le cabaret de Malican, juste au 
moment où je recevais un coup d’épée de M. le duc de Guise, cette femme, dis- 
je, tu lui as rendu sa liberté... 

— Ah ! ah ! interrompit le roi, qui donc était-ce ? 

— Sarah Loriot, la femme du bourgeois que René... 

— Chut ! dit Charles IX, ne rappelons point ces choses qui sont fort 
désagréables à M me Catherine. 



La reine se mordit les lèvres. 

— Et, demanda Charles IX, elle a racheté sa liberté un bon prix ? 

— Mais oui, Sire. 

— Qu’a-t-elle donné ? 

— Elle a engagé sa parole à René qu’il serait mis en possession de tous les 
trésors de Samuel Loriot le jour où, elle, Sarah, aurait touché la terre de Navarre. 

— Samuel était riche, observa M. de Crillon. 

— Et vous voyez, Sire, que maître René n’a pas ménagé Sarah. 

— Certes, non. 

— Eh bien ! René, mon ami, si tu veux dégager Sarah l’argentière de sa parole 
d’abord, et souscrire ensuite à un petit engagement avec moi, je supplierai M. le 
duc de te laisser la vie. 

— Ah ! monseigneur, dit Crillon, Votre Altesse a bien certainement une absence 
d’esprit. 

— Comment cela, duc ? 

— Si je pends René, les trésors de Sarah ne lui seront pas très utiles. 

— C’est vrai. Mais il a une fille, et Sarah sera esclave de sa parole. 

— Hum ! fit Crillon, tout cela est fort gênant... je voulais faire une expérience. 

— Bah ? dit le roi. 

— J’aurais voulu m’assurer que les poteaux des lanternes pouvaient à la rigueur, 
et dans un moment de presse, remplacer la potence ordinaire. 

— Je vous comprends, duc, mais je tiens à ne point voir dépouiller l’argentière. 
Et Henri regarda René : 

— Eh bien ! qu’en dis-tu ? 

René roulait un œil hagard autour de lui et gardait un farouche silence. 

Mais il sentait que M. de Crillon avait hâte d’en finir, et il avait compris que la 



reine elle-même n’osait plus le défendre. 

D’ailleurs Crillon se moquait parfaitement de la reine et n’attendait qu’un signe 
de Charles IX. 

— J’accepte, balbutia René. Je délie Sarah Loriot de son serment. 

— Bon ! dit Henri, voici le premier point. Maintenant, passons au second. 

René regarda le prince. Que pouvait-on lui reprendre encore ? 

— Tu vas t’engager, poursuivit le prince, à ne pas toucher un seul cheveu de ma 
tête, ni de celle de M. de Pibrac, ni de celle, de mon ami Noë que voilà. 

— Je le jure, balbutia encore René. 

— Mais Henri se prit à sourire. 

— Oh ! dit-il, ce n’est pas toi qui vas me le jurer. 



































— Hein, fit le roi. 

— Sire, répondit Henri, je vais demander à René un serment par procuration. 

— Comment l’entendez-vous, mon cousin ? 

— Fort simplement. M me Catherine, que voilà, va m’engager sa parole royale 
que René ne tentera rien ni contre la vie ni contre le repos de M. de Pibrac, de 
M. de Noë, de Sarah l’argentière et de son humble serviteur, le prince Henri de 
Bourbon. 

— Allons ! madame, dit Charles IX, laissez pendre René ou faites le serment. 

— Soit, dit la reine, je me porte garant pour René. J’en donne ma parole... 

Henri respira. 

Mais la reine en prononçant ces mots, lui jeta un regard de haine, et il comprit 
que désormais il avait en elle une ennemie implacable. 

— Harnibleu ! jurait Crillon, voici que ce damné parfumeur se tire encore sain et 
sauf de mes griffes... Quel guignon ! 



Chapitre 66 


La scène qui venait d’avoir lieu avait été prévue et méditée dans le cabinet du 
roi, au moins quant à ce qui concernait Nancy ; mais il n’avait été nullement 
question d’abord de révéler à René le véritable nom du sire de Coarasse. 

Dans la pensée du roi, apprendre à M me Marguerite qu’elle aimait celui qu’on lui 
destinait pour époux était chose dangereuse et il avait été convenu tout d’abord 
que l’incognito du prince ne serait point violé. 

C’était dans cette intention que le roi, après avoir fait la leçon à M me Marguerite, 
avait imaginé de masquer Nancy, de lui faire jouer le rôle de sa maîtresse et de 
faire ainsi tomber René dans un piège. 

Car, si le roi avait permis qu’on tuât le sire de Coarasse aux pieds de Marguerite, 
il n’avait nullement entendu qu’on prit Nancy pour elle. Donc René, frappant le 
sire de Coarasse aux genoux de Nancy, transgressait les ordres du roi et devenait 
justiciable de M. de Crillon. 

Un événement imprévu était venu modifier cet arrangement. 

Comme le roi était à table vers sept heures, on vit arriver le page Gauthier, qui 
remit au roi un vaste pli cacheté. 

— Qui donc apporte cela ? demanda le monarque. 

— Un gentilhomme qui arrive de Nérac à franc étrier. 

Henri tressaillit, M. de Pibrac et Noë échangèrent un regard. 

Quant à M me Marguerite, elle se prit à pâlir. 

— Oh ! oh ! fit le roi, de Nérac ?... 

Et il ouvrit le pli cacheté et en retira successivement trois lettres. L’une était à 
l’adresse du roi, l’autre à celle de M. Pibrac, la troisième était destinée à 
M me Catherine. Le roi tendit la sienne à Pibrac et brisa le scel du message qui lui 
était adressé : 

« Sire, mon frère et cousin, - disait Jeanne d’Albret, reine de Navarre, 

« je vous écris ces présentes, pour vous annoncer que je me mets en route ce 



jourd’hui, onzième de juin, et que je pense être rendue à Paris devers la fin du 
présent mois, à la seule fin que le mariage de mon fils Henri avec votre sœur 
Marguerite se puisse conclure promptement. 

« Mon écuyer monte à cheval et a ordre de ne point baguenauder en route. 

« Il arrivera à Paris bien avant moi. 

« En attendant, Sire, mon frère et cousin, le plaisir et la faveur de vous voir je 
prie Dieu qu’il vous tienne en santé, joie et liesse. 

« Jeanne, reine de Navarre. » 

Le roi, après avoir parcouru cette lettre des yeux, la lut tout haut, regardant 
M me Marguerite, qui était devenue plus pâle qu’une statue. 

En même temps Noë se penchait à l’oreille de M. de Pibrac : 

— Bien certainement, disait-il, le messager de madame a laissé pour nous un pli 
a l’hôtellerie de la rue Saint-Jacques. 

Le prince de Navarre regardait Marguerite et semblait partager son émotion. 

M. de Pibrac ouvrit la lettre que lui adressait la reine Jeanne, et lut tout bas : 

« Cher et aimé Pibrac. 

« J’ai toujours grand’peur que le prince mon fils ne continue à être enamouré de 
M me la comtesse de Grammont, et c’est pour cela que je vous écris. J’ai 
grand’peur, en outre, que les cancans et médisances qu’on débite par tout le 
royaume à l’endroit de M me la princesse Marguerite ne l’aient aussi dégoûté de 
ce mariage, et je vous prie de faire tous vos efforts pour l’y décider. Vous lui 
promettrez de ma part qu’aussitôt que le mariage sera conclu, je lui octroierai le 
titre de roi. 

« Adieu, cher et aimé Pibrac ; je compte sur vous. 

« Jeanne. » 

M. de Pibrac se hâta de refermer cette lettre et de la faire disparaître dans la 
poche de ses chausses. 

L’arrivée de ces dépêches avait produit une impression fâcheuse sur les convives 



de Sa Majesté. 

Un morne silence régna pendant quelques instants, et ce fut le roi qui le rompit 
en disant au sire de Coarasse : 

— Mon cher sire, venez, que je vous parle... 

Le roi, se levant de table, alla ouvrir la porte du cabinet où Henri couchait 
chaque soir et il l’y fit entrer avec lui. 

— Ah ! pensait Marguerite éperdue, il va lui ordonner de partir... 

Marguerite se trompait. 

— Cousin, dit tout bas Charles IX au prince de Navarre, que pensez-vous de la 
prochaine arrivée de M me Jeanne ? 

— Je pense, Sire, qu’elle va me forcer à dépouiller mon incognito. 

— Ne craignez-vous rien ? 

— Que craindrais-je ? 

— Margot est capricieuse. 

— Elle m’aime... 

— Alors, dit le roi, voulez-vous mon avis ? 

— Parlez, Sire. 

— Autant lui faire la confidence de suite. 

— Soit ! 

— Restez là, je vais vous l’envoyer... 

Henri s’assit sur le pied de son lit, et le roi rentra dans la salle à manger, où le 
silence avait pris des proportions funèbres. 

Hé ! ma pauvre Margot, dit le roi, je viens de donner une mission au sire, de 
Coarasse. 

— Une mission, Sire ? 

Et Marguerite se prit à trembler de tous ses membres. 



— Va le voir, il se chargera de tes commissions. 

— Pour qui, Sire ? 

— Pour le prince de Navarre. 

Marguerite, la sueur au front, les lèvres blêmies, entra dans le cabinet, persuadée 
que le roi avait voulu la prendre en pitié, lui ménager un dernier tête-à-tête avec 
Henri. 

Celui-ci était calme, sérieux, et il enveloppa Marguerite d’un regard d’amour. 
Marguerite lui prit la main et lui dit : 

— Je ne veux pas que vous partiez ! 

— Il le faut. 

Le prince se prit à sourire et lui dit : 

— Ne devez-vous pas bientôt épouser le prince de Navarre ? 

— Taisez-vous ! 

— Et vous ne pouvez aimer que lui. 

— L’aimer ! s’écria Marguerite avec colère, oh ! je le hais... 

— Pourquoi ? 

— Parce que je t’aime. 

Un fin sourire vint aux lèvres du jeune prince. 

— Vous le haïssiez avant de m’aimer... 

— C’est vrai. 

— Pourquoi donc ? 

— Parce que, m’a-t-on dit, c’est un rustre, un paysan, un ours mal léché... 

— Et puis, ajouta Henri, parce qu’il vous faudra aller vivre en Navarre à la cour 
de Nérac, où on s’ennuie fort, dit-on. 

— Ah ! dit Marguerite, si, au lieu de vous aimer, j’aimais le prince, que 



m’importerait ? 

— Je gage, ma chère amie, que vous consentiriez à me suivre. 

— Vous ? 

— Moi. 

— Ah ! certes ! et au bout du monde. 

— Même, fit Henri souriant, si j’étais le prince de Navarre ? 

Marguerite tressaillit et regarda le prince avec étonnement. 

— Le prince de Navarre, poursuivit Henri, qui aurait quitté Nérac incognito et, 
craignant de n’être point aimé, se serait hasardé de plaire à la princesse 
Marguerite sous le pourpoint d’un simple gentilhomme ? 

— Henri... Henri... ne raillez point, murmura la princesse. 

— Madame, répondit-il, le roi Charles IX m’a dit tout à l’heure une singulière 
chose. 

— Ah ! fit Marguerite, qui regardait toujours le prince. 

— Il m’a dit que vous seriez capable de prendre en haine le pauvre sire de 
Coarasse... 

— Vous êtes fou. 

— Si vous vous aperceviez qu’il vous a trompée. 

— Vous m’avez donc trompée ? 

— Hélas ! oui. 

Marguerite tressaillit de nouveau. 

— Je me nomme Henri de Bourbon, acheva le prince, qui prit les deux mains de 
Marguerite, l’attira à lui et lui donna un long baiser. 

Marguerite jeta un grand cri. À ce cri, le roi accourut, suivi de Miron, qui 
s’empressa, de donner des soins à la jeune princesse, qui venait de s’évanouir. 

Cet évanouissement fut de courte durée. Bientôt Marguerite, qu’on avait placée 



dans un grand fauteuil, rouvrit les yeux et aperçut tour à tour Henri et le roi, qui 
tenaient chacun une de ses mains. 

Elle sourit à Henri et dit au roi : 

— Sire, vous aviez de moi une fort vilaine opinion. Je suis prête à aimer le 
prince de Navarre aussi ardemment que j’aimais le sire de Coarasse. 

— Alors, dit le roi, nous allons modifier un peu le bon tour que je compte jouer à 
ce drôle de René. 

Et le roi, parlant ainsi, alla détacher d’une vaste panoplie cette fine cotte de 
mailles que le roi Henri II fit forger à Milan et sur laquelle devait se briser, une 
heure plus tard, la dague si merveilleusement trempée du Florentin. 

Deux heures après, on s’en souvient, le favori de M me Catherine était pris au 
piège. 

Noë avait joué le rôle de l’homme masqué. 

Quand la reine Catherine eut fait le serment que lui demandait Henri de Navarre, 
le roi ajouta : 

— Maintenant, madame, je puis vous donner une nouvelle. 

— Ah ! fit la reine avec indifférence. 

— La reine Jeanne arrive dans huit jours. 

— Et je ne vois plus rien qui puisse retarder mon mariage, dit une voix derrière 
M me Catherine. 

La reine mère se retourna vers Marguerite, qui entrait et souriait au prince Henri 
de Bourbon, futur roi de Navarre. René était consterné ! 



Chapitre 67 


Huit jours après les événements que nous venons de rapporter, le Louvre avait 
pris un air de fête tout à fait inaccoutumé. 

On attendait d’un moment à l’autre l’arrivée de M me Jeanne d’Albret, reine de 
Navarre. 

Un gentilhomme courrier était entré au Louvre vers deux heures de relevée, 
annonçant que le royal cortège n’était plus qu’à quelques lieues de Paris. 

Soudain Henri de Navarre, qui, depuis qu’il avait dépouillé l’incognito et 
répudié le nom de sire de Coarasse, logeait ouvertement au Louvre, Henri était 
monté à cheval, en compagnie de Noë, de M. de Pibrac et de quarante gardes du 
roi, dont le duc de Crillon, sur l’ordre de Charles IX, avait pris le 
commandement. 

Puis le prince, accompagné de cette escorte d’honneur, s’en était allé au-devant 
de sa mère. 

En même temps, M me Catherine, le roi, M me Marguerite, avaient donné des 
ordres pour que la réception fut brillante et digne de tous points d’une reine 
alliée à la famille royale de France. 

Par les corridors et les salles dans les cours, partout, les pages, les 
gentilshommes, les valets se croisaient d’un air affairé. 

Mais les gentilshommes causaient, les valets se réjouissaient les pages 
caquetaient ni plus ni moins que de belles filles. 

Notre ami Raoul, qui s’en revenait de porter un message à M me Catherine, avait 
trouvé, le moyen de rencontrer Nancy. 

Raoul avait rougi, Nancy s’était prise à rire. 

Tous deux s’étaient appuyés au balcon d’une fenêtre qui regardait la Seine et, 
sous prétexte de voir arriver le cortège, ils s’étaient mis à causer. 

— Ma chère Nancy, disait Raoul, que pensez-vous de tout cela ? 

— Qu’appelles-tu tout cela, mon petit Raoul ? 



— Mais le calme qui a régné au Louvre ces jours-ci, d’abord. 

— Bon ! et après ? 

Et la joie qu’on y déploie aujourd’hui... 

Nancy prit un air grave : 

— Connais-tu le bord de la mer, mon petit Raoul ? 

— Non. 

— C’est fâcheux. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, si tu avais vu l’Océan, tu saurais, mon petit Raoul, que le calme le 
plus profond précède ordinairement la tempête. 

— Ah ! dit Raoul. 

— Et puis il y a un vieil adage qui prétend, continua Nancy, que ceux qui rient le 
samedi pleureront le dimanche. 

— Tiens ! fit Raoul, c’est justement samedi. 

— Et mon adage est peut-être fort juste. 

— Oh ! oh ! Nancy, murmura Raoul, comme vous êtes soucieuse ! 

— C’est vrai. 

— Est-ce que vous entrevoyez des malheurs ? 

— Hélas ! 

— Mon Dieu ! fit Raoul frappé de la gravité de Nancy. 

— Mon petit Raoul, poursuivit la jolie camérière, je suis tout bonnement la 
princesse Cassandre du Louvre. 

— Bah ! 

— On ne croit pas à mes prédictions. 

— Qu’avez-vous donc prédit ? 



— Écoute bien : depuis que le sire de Coarasse a fait place au prince de Navarre, 
on se croirait volontiers revenu à l’âge d’or. 

— C’est vrai, cela. 

— M me Catherine et M me Marguerite s’embrasse du soir au matin : le roi jure 
qu’il ne s’ennuie plus, la reine mère accable le prince Henri de Bourbon de 
protestations d’amitié, et René lui lait une cour obséquieuse et lui demande 
pardon du matin au soir d’avoir tenté de l’assassiner. 

— Et tout cela ne vous semble point d’un bon augure, Nancy ? 

— Non, mon petit Raoul. 

— Et vous avez fait des prédictions ? 

— Justement. 

— Ah ! fit Raoul d’un air curieux. 

— J’ai prédit à M me Marguerite qu’elle se brouillerait au premier jour avec 
M me Catherine. 

— Bien ! dit le page ensuite ? 

— J’ai prédit au roi que René assassinerait quelqu’un avant huit jours d’ici. 

— Quelle singulière idée ! 

— Et j’ai prédit enfin au prince de Navarre qu’il éprouverait encore une foule de 
désagrément et peut-être bien des malheurs avant qu’il conduise à l’autel 
M me Marguerite. 

— Et qu’a répondu le prince ? 

— Il m’a ri au nez. 

— Bon ! et le roi ? 

— Le roi a haussé les épaules. 

— Très bien ! et M me Marguerite ? 

— M me Marguerite a prétendu que j’étais folle. 



— Avez-vous aussi une prédiction à me faire, Nancy ? 

— À toi, Raoul ? 

— À moi. 

— Peut-être bien. 

— Voyons ! 

Nancy eut un-sourire moqueur sur les lèvres et dit : 

— Je te prédis, Raoul mon mignon, que tu feras un grand voyage d’ici à peu de 
temps. 

— Allons donc ! 

— Un voyage dans le Midi. 

— Parbleu ! dit Raoul ; qui devint aussitôt rouge comme une cerise. J’irai en 
Navarre. 

— Probablement le roi t’y enverra. 

— Ce n’est pas cela, Nancy. 

— Ah ! ah ! 

— C’est moi qui demanderai à y aller. 

— Pourquoi ? 

— Mais, dame ! parce que le prince de Navarre y retournera. 

— Belle raison ! 

— Et qu’il y emmènera sa femme, la princesse Marguerite. 

— Hum ! fit Nancy. 

— Et que Marguerite vous-emmènera... 

Nancy ne put, à son tour se défendre de rougir un peu. 

— Va-t’en, mon petit Raoul, dit-elle, tu viens de manquer à toutes tes promesses. 

— Hein ? fit Raoul. 



— N’a-t-il point été convenu entre nous, ajouta Nancy, que tu ne me parlerais 
jamais d’amour ? 

— Oui, tant que je serai page... 

— Tu l’es encore. 

— Mais voici que j’ai dix-huit ans. 

— Déjà ? 

— Vienne la fin du mois, et je vais prier le prince de me prendre pour écuyer. Je 
vous aime trop pour rester page longtemps encore... 

— Petit drôle ! murmura Nancy menaçant Raoul du doigt... tu verras si je tiens 
ma promesse. 

— Que m’avez-vous promis ? 

— De te bouder pendant huit-jours si tu te permettais encore de me dire que tu... 
m’aimes... 

Raoul eut un excès d’audace. Il prit la main blanche et rose de la camérière et la 
portant à ses lèvres : 

— Soit ! dit-il, boudez-moi quinze jours, si vous voulez, car j’ai péché deux fois 
de suite. Je vous aime !... je vous aime !... 

— Mais Nancy n’eut point le temps de commencer à mettre sa menace en 
exécution, un bruit lointain se fit entendre. 

En même temps une foule de populaire se montra dans l’éloignement et se prit à 
onduler comme les vagues de la mer entre la rivière et les maisons du vieux 
Paris. Nancy prit Raoul par le bras et le poussa vers le balcon. 


— Viens donc regarder, dit-elle, je te bouderai demain. 

Et les-deux enfants, penchés à la croisée ogivale du vieux Louvre, attendirent 
avec impatience l’arrivée du cortège de M me Jeanne d’Albret, reine de Navarre. 

Les fanfares mettaient le Louvre en rumeur. 

Aussitôt qu’il les entendit, le roi Charles IX, qui se tenait prêt à monter à cheval, 



sauta en selle et sortit de la cour du Louvre entouré de ses gardes. Puis il mit son 
cheval au galop et rencontra le cortège sur la place du Châtelet. 

— Nous sommes bien placés ici ; n’est-ce pas, mon petit Raoul ? disait 
l’espiègle Nancy. 

— Nous verrons défiler tout le cortège. 

— Attention ! ajouta la camérière, qui redevenait enfant. 

En effet, le cortège allait bientôt engouffrer sous les vastes voûtes du Louvre, et 
le spectacle était imposant. 

Au milieu d’une foule de bourgeois qui se pressaient curieusement à l’entour 
s’avançait lentement la litière de M me Jeanne d’Albret, portée par quatre belles 
mules rouges, dont les harnais étaient garnis de clochettes. À la portière de droite 
chevauchaient le prince Henri de Bourbon et M. de Pibrac. 

À la portière de gauche étaient M. de Crillon et Noë. 

Le roi, en abordant la litière, avait mis pied à terre, et il était monté auprès la 
reine Jeanne, à qui il avait fort galamment baisé les mains. 

En avant et en arrière de la litière, marchaient les gardes du roi et les trente 
officiers et gentilshommes qui formaient l’unique escorte amenée par la reine de 
Navarre. 

Quand la litière arriva à la grand’porte du Louvre, verticalement au-dessus de 
laquelle était la fenêtre que Nancy et Raoul avaient choisie pour leur poste 
d’observation, la camérière dit au page : 

— Maintenant, varions un peu nos plaisirs. 

— Comment cela ? 

— Viens toujours. 

Elle prit Raoul par la main et lui fit longer le corridor dans toute sa longueur, si 
bien qu’elle arriva à une autre croisée au-dessus de l’entrée principale. 

— As-tu de bons yeux, Raoul ? demanda Nancy. 

— Des yeux de faucon. 



— Très bien. Alors tu vas bien regarder la reine de Navarre au moment où elle 
descendra de sa litière. 


— Pourquoi ? 

— Mais uniquement pour voir comment elle est : j’ai la vue basse. 

Nancy exagérait peut-être bien un peu, car elle venait de remarquer fort 
distinctement au-dessous d’elle M me Catherine et M me Marguerite, qui se 
trouvaient au haut du perron, vêtues de leurs plus beaux atours. Autour d’elles 
les dames de la cour se pressaient et attendaient avec la plus vive anxiété que la 
reine Jeanne apparût. 

Enfin la litière s’arrêta. 

Le roi Charles IX descendit le premier et offrit son poing, - ce qui était la mode 
du temps, - à M me Jeanne d’Albret. 

La reine de Navarre sortit à son tour de sa litière et provoqua l’admiration 
générale. 

De même qu’on s’était attendu à la cour de Lrance, au lieu de l’élégant et 
spirituel sire de Coarasse, à voir dans le prince Henri de Bourbon une sorte 
d’ours mal léché, un prince paysan et chasseur, vêtu de bure et sentant l’ail, de 
même on s’était figuré que M me Jeanne d’Albret, qui était une des têtes de 
colonne du parti calviniste, avait le physique de l’emploi, c’est-à-dire que c’était 
une grande femme sèche, maigre, aux vêtements grossiers, à l’air austère, à la 
démarche raide et puritaine. 

On s’était trompé à la cour de Lrance. La reine de Navarre était jeune, beaucoup 
plus jeune que son âge ; elle avait trente-neuf ans et en paraissait trente à peine ; 
elle était belle comme une vraie Béarnaise - elle avait l’œil noir et vif, la lèvre 
rouge, la chevelure d’ébène aux boucles luxuriantes. 

Quand on la vit auprès de Henri de Bourbon, son fils, on la prit pour sa sœur 
aînée. 

Elle s’avança vers M me Catherine, qui descendit elle-même les premières 
marches du perron, avec l’aisance et la dignité d’une femme de race ; elle donna 
sa main à baiser à la princesse Marguerite, qu’elle considéra sur-le-champ et par 
ce seul fait comme sa bru, et monta les degrés du perron appuyée sur le roi. 



— Hé ! mais, dit Nancy en se penchant à l’oreille de Raoul, décidément on est 
moins arriéré que je ne le croyais à la cour de Navarre. 

— C’est mon avis, dit Raoul. 

— Et la reine Jeanne est ajustée avec une élégance du meilleur goût. 


§ 


Il y avait au Louvre une grande salle qu’on nommait déjà la salle du Trône et 
dans laquelle on avait coutume de recevoir les princes et les têtes couronnées. 
C’était là que, par ordre de Charles IX, on avait dressé la table du festin réservé à 
la reine de Navarre. 

La reine Jeanne y prit place à la droite du roi. 

M me Catherine, placée vis-à-vis de Charles IX, avait à sa droite le prince Henri 
de Bourbon. 

Le roi mit à sa gauche la princesse Marguerite. 

La reine mère plaça pareillement M. de Crillon à sa gauche. 

Nancy, que son humble situation n’autorisait point à s’asseoir à la table royale, 
continua à caqueter dans un coin de la grande salle avec le page Raoul. 

Raoul disait : 

— Je crois décidément que M me Catherine a pardonné très franchement au sire 
de Coarasse. 

— Hum ! fit Nancy d’un air mystérieux, vraiment ! tu le crois ? 

— Ne voyez-vous pas quel air souriant elle a ? 

— Quand la reine sourit, c’est mauvais signe. 

— Bah ! 

Un gentilhomme vint à passer dans un coin de la salle. 

C’était René. 



René rentré en grâce, redevenu favori depuis que le prince de Navarre lui avait 
pardonné, René, disons-nous, revenait au Louvre de plus belle, et les courtisans 
continuaient à le saluer. 

Cependant, contre son habitude, il était devenu poli, presque humble ; il souriait 
au plus petit gentillâtre, il donnait la main au moindre page. 

Nancy poussa Raoul du coude : 

— Regarde ! dit-elle. 

Raoul vit René échanger un rapide regard avec la reine et passa sans s’arrêter. 

Le sourire de Catherine n’abandonna point ses lèvres, mais un éclair jaillit de ses 
yeux. 

Nancy surprit cet éclair. 

— Le sire de Coarasse n’est pas mort, murmura-t-elle. 

Et comme Raoul ne comprenait point, elle ajouta : 

— La reine n’a point pardonné. 

— Cependant, observa Raoul, le prince Henri épousera M me Marguerite ? 

— Sans doute, mais... 

Sur ce mais... Nancy s’arrêta, puis reprit brusquement : 

— Tu es trop jeune, mon petit Raoul, pour rien comprendre à la politique. 

— Ah bah ! 

— Tiens, ajouta Nancy, il y a maintenant quelqu’un à cette table que la reine 
mère hait bien plus violemment que le prince Henri de Bourbon. 

— Et qui donc ? 

Raoul posa cette question d’un air étonné. 

— C’est la reine de Navarre. 

L’étonnement de Raoul devint de la stupéfaction. 


Pourquoi cela ? dit-il. 



— Pourquoi ? mais parce qu’elle a quarante ans et en paraît trente, alors que 
M me Catherine, qui en a quarante-cinq, les porte majestueusement. 

— Oh ! quelle idée ! 

— Raoul, mon mignon, dit Nancy, j’avais bien raison de supposer que tu 
n’entendais rien à la politique. 

— Et moi, dit Raoul, je crois, ma chère Nancy, que vous voyez tout en noir. 

— Chut ! fit Nancy, écoute... 

En ce moment, en effet, la reine mère disait à M me Jeanne d’Albret, reine de 
Navarre : 

— Madame ma sœur et cousine, je vous ai gardé l’étrenne de l’hôtel que je fais 
bâtir rue du Jour. Vous serez la première à l’habiter, et il est tout prêt à vous 
recevoir. 

La reine de Navarre s’inclina. 

Au même instant, René traversa de nouveau la salle du festin et échangea un 
second regard avec la reine Catherine. 

Alors Nancy se pencha une fois encore à l’oreille de Raoul : 

— La reine de Navarre, dit-elle lentement, est en péril de mort !... 


Chapitre 68 

L’hôtel que M me Catherine de Médicis faisait alors construire rue du Jour rue de 
Beauséjour, et qui devait plus tard s’appeler hôtel de Soissons, était déjà, bien 
que non achevé encore, une véritable merveille. 

Aux heures où la politique et les querelles de religion laissaient en repos son 
esprit inquiet, la reine mère redevenait la fille des Médicis, c’est-à-dire la femme 
délicate, aimant les arts et les lettres, adorant les tableaux ; les statues les 
merveilles architecturales. 


L’aile gauche de l’hôtel Beauséjour avait été préparée tout exprès pour recevoir 
M me Jeanne d’Albret, reine de Navarre. 



Il se passait peu de jours, depuis environ un mois, que M me Catherine ne s’y fît 
porter en litière, afin de surveiller elle-même les travaux de ses architectes, et 
chaque fois elle ne manquait point de dire : 

— Ma sœur et cousine la reine de Navarre, qui est une vraie paysanne et s’assied 
sur un escabeau de sapin dans son château de Nérac ou dans sa bicoque de Pau, 
est capable de se déchausser en entrant ici, de peur de gâter le parquet avec ses 
gros souliers à têtes de clous. 

La mise élégante, la tournure hautaine et pleine de dignité de Jeanne d’Albret 
avaient détrompé M me Catherine. 

La reine de Navarre était femme de cour ; elle avait vécu à Madrid auprès du roi 
Philippe II ; elle avait assisté au coucher du soleil de ce grand règne que les 
Espagnols nomment encore le siècle de Charles-Quint. 

Il avait suffi aux deux reines d’échanger un regard pour se deviner et se 
connaître. 

— J’ai là une adversaire digne de moi, pensa Catherine. 

— La reine Catherine, pensa Jeanne d’Albret, est bien la femme qu’on m’a 
dépeinte. Je vais être chez elle comme en un camp ennemi. 

Ce fut vers dix heures du soir environ que le roi Charles IX et toute sa cour 
accompagnèrent la reine de Navarre à l’hôtel Beauséjour. 

Jeanne s’était montrée d’une amabilité charmante, déployant cet esprit fin, 
délicat et parfois un peu leste de la reine Marguerite de Navarre, sa mère. 

Charles IX en avait été ravi et lui avait dit en lui baisant la main : 

— Je voudrais être, madame, Pierre de Ronsard, mon poète, à la seule fin de 
célébrer dignement votre esprit et votre beauté. 

Les seigneurs de la cour avaient chuchoté entre eux : 

— Décidément, il y a de plus belles manières qu’on ne le pensait à la cour de 
Nérac. 

Enfin M me Marguerite, se penchant à l’oreille de M me Catherine, lui avait dit : 

— Je crois maintenant que je ne m’ennuierai pas trop à Nérac. 



La suite de la reine Jeanne était à l’avenant. 


C’étaient des garçons d’esprit, jeunes pour la plupart, portant haut la tête, 
tournant une galanterie le mieux du monde et qui s’étaient mis à regarder les 
dames de la cour de France avec des yeux amoureux et pleins de feu. 

À telle enseigne que Charles IX, frappant sur l’épaule de son capitaine des 
gardes, lui dit en quittant la table : 

— Pibrac, mon ami, l’invasion de tes compatriotes va causer de grandes 
perturbations à ma cour. 

— C’est bien possible, Sire. 

Et M. de Pibrac, après ces mots, avait gardé un silence diplomatique. 

Arrivée à l’hôtel Beauséjour, la reine Jeanne fut conduite par M me Catherine 
elle-même dans sa chambre à coucher, et la reine mère ne se voulut retirer que 
lorsqu’elle lui eut donné ses propres camérières. 

La reine de Navarre n’avait emmené que des hommes, se réservant de choisir à 
Paris des femmes pour son service. 

Jeanne d’Albret demeura seule avec son fils le prince Henri et Noë, lorsque la 
reine mère et le roi se furent retirés. 

Le prince avait hâte de causer enfin avec sa mère, à laquelle il avait eu le temps à 
peine de raconter en quelques mots comment il avait été contraint de trahir enfin 
son incognito. 

La reine de Navarre se renversa à demi dans un grand fauteuil, et invita d’un 
geste les deux jeunes gens à s’asseoir. 

— Voyons, mes enfants, dit-elle, causons un peu, s’il vous plaît. 

Noë laissa errer sur ses lèvres ce sourire-moqueur qui retroussait si bien sa 
blonde moustache. 

— Ah ! madame, dit-il, si Votre Majesté demande le récit complet de nos 
aventures, elle pourrait bien passer la nuit blanche. 

Jeanne sourit à son tour, enveloppant son fils d’un regard affectueux. 

— Vraiment ! dit-elle. 



— Nous avons recommencé l’histoire des paladins, madame. 

— Noë exagère, madame, dit le prince à son tour. 

— Et, poursuivit Noë, Henri a trouvé le moyen de se faire aimer du roi, de 
M me Marguerite, et de se faire haïr de la reine mère. 

Jeanne d’Albret fronça le sourcil. 

— C’est un grand tort, dit-elle. 

— Mais, reprit Noë, nous avons un ennemi bien plus acharné encore... 

— Qui donc ? 

— René le Florentin. 

— Pibrac m’en a parlé souvent dans ses lettres ; c’est un méchant homme, dit la 
reine. 

— Un empoisonneur, ajouta Noë. 

Jeanne d’Albret tressaillit, un nuage, passa sur son front. 

— Noë, mon mignon, dit-elle, fais-moi une grâce... 

— J’écoute Votre Majesté. 

— Ne parle jamais de poison ni d’empoisonneurs devant moi. 

Noë et le prince regardèrent Jeanne d’Albret avec étonnement. 

— On m’a toujours dit que je mourrais empoisonnée. 

— Ah ! madame ! 

Henri eut un fier sourire. 

— Et qui donc oserait ? fit-il. 

— Mais, continua la reine, laissons tout cela et racontez-moi vos prouesses, mes 
enfants. 

En parlant ainsi, cette jeune mère, qui avait plutôt l’air d’une sœur aînée, leur 
avait pris la main à tous les deux. 



— Ma foi ! dit Henri, j’ai toujours trouvé que Noë s’exprimait avec éloquence, 
et je vais lui laisser le soin de narrer notre odyssée. 

— Parle, Noë mon mignon, dit Jeanne d’Albret. 

Noë regarda le prince d’une façon qui voulait dire : 

— Dois-je parler... de tout ? 

Le prince hocha affirmativement la tête. 

Alors Noë raconta leur visite au château de M me Corisandre, comtesse de 
Grammont, et la dernière, entrevue de Henri avec elle, ce qui fit froncer 
légèrement le sourcil à la reine, puis le départ de Nérac et la rencontre qu’ils 
firent quelques jours après de la belle argentière et de René le Florentin. 

Noë racontait vite et bien. 

En dépit de la menace qu’il avait faite à la reine de lui faire passer une nuit 
blanche si elle voulait tout savoir, il lui raconta tout en moins de deux heures. 

L’horloge florentine placée dans un coin de la chambre à coucher marquait 
minuit lorsqu’il eut terminé son récit. 

La reine avait écouté attentivement, froidement, sans jamais interrompre le 
narrateur ; mais Henri, qui suivait du regard les moindres tressaillements de son 
visage, demeura bien vite convaincu que toutes ses aventures lui causaient un 
grand souci. 

Jeanne d’Albret garda le silence un moment encore. 

— Mon fils, dit-elle enfin, voulez-vous savoir mon avis ? 

— J’écoute Votre Majesté. 

— L’amitié du roi, l’amour de M me Marguerite, mis dans une balance, pèseraient 
moins que la haine de la reine mère. 

— Mais, madame, observa le prince, Noë, qui voit tout en noir, a oublié de vous 
dire que M me Catherine a pardonné au prince Henri de Bourbon les mauvais 
tours du sire de Coarasse. 


Jeanne hocha la tête. 



— Catherine de Médicis ne pardonne jamais, dit-elle. 

— Elle est charmante pour moi... 

— Mauvais signe, murmura Noë. 

— Mais enfin, madame, reprit le prince avec un mouvement d’impatience à 
l’adresse de Noë, puisque je dois épouser la princesse, je ne vois pas quel motif 
de haine M me Catherine peut conserver. 

Jeanne d’Albret ne répondit point tout d’abord. 

Un moment silencieuse, la tête dans ses mains, on eut dit qu’elle cherchait à 
interroger l’avenir. 

Écoutez, mon fils, dit-elle tout à coup, écoutez attentivement ce que je vais vous 
dire, et vous comprendrez peut-être bien des choses. 

Henri regarda sa mère d’un air interrogateur. 

— Savez-vous pourquoi, poursuivit Jeanne d’Albret, la reine mère a désiré ce 
mariage ? 

— Oui : ç’est pour éloigner le duc de Guise le plus possible du trône de France. 

— Cela est vrai, mon fils. La maison de Lorraine et la maison de Bourbon sont, 
à un simple degré de différence, les plus rapprochées ; de la couronne. La 
maison de Valois, cette maison représentée par trois jeunes princes, est une 
maison perdue, morte par avance. 

Henri tressaillit. 

— Le roi Charles IX, en dépit de ses vingt-trois ans, est déjà un vieillard... Il a 
des lueurs morbides dans l’œil, il a des nuages de mort sur le front. 

— Ah ! ma mère !... 

— Le roi Henri de Pologne ne régnera peut-être jamais... 

— Que dites-vous, ma mère ? 

— S’il abandonnait un jour Varsovie, pour venir, régner à Paris, les Polonais 
seraient gens à l’assassiner. 



— Et de deux ! fit Noë gravement. 


— Reste le duc d’Alençon, François de Valois, un vieillard de vingt ans, un 
homme perdu de débauches, un prince toujours entre deux vins, cmel et 
vindicatif comme sa mère... Oh ! celui-là, dit la reine de Navarre obéissant à un 
mystérieux pressentiment, celui-là, je vous le jure, ne régnera jamais ! 

La reine tressaillit au moment où elle prononçait ces paroles, car il lui sembla 
avoir entendu un léger bruit derrière elle. 

— Qu’est-ce ? fit-elle en se levant. 

Henri et Noë n’avaient rien entendu, mais ils se levèrent à leur tour, parcoururent 
la chambre, ouvrirent la porte et s’assurèrent que la salle voisine était déserte. 

— Il m’a semblé qu’on remuait un siège, là... derrière moi... Mais j’aurai été 
victime d’une illusion. C’est un bruit de dehors sans doute, dit la reine. 

Elle se rassit. 

— Continuez, ma mère, dit Henri. 


§ 


Or, pour expliquer peut-être de quelle nature était le bruit que la reine de Navarre 
avait entendu, il est nécessaire de revenir un peu en arrière et de donner quelques 
détails topographiques sur l’hôtel Beauséjour. 

À deux pas de cet hôtel s’élevait une humble maison qui paraissait tomber en 
ruine et qui était inhabitée. 

L’architecte de Catherine avait tout d’abord émis l’avis, puisqu’on avait jeté les 
premières fondations de l’hôtel, qu’il fallait raser cette bicoque. 

Mais la reine, sans s’expliquer tout d’abord, s’y était opposée. 

Cependant elle avait acheté la maison et l’avait donnée à René le Florentin. 

Puis, sans doute, quelque temps après, l’architecte, avait eu quelque conférence 
secrète avec M me Catherine et était demeuré convaincu de l’utilité mystérieuse 
de cette masure, car il n’avait plus parlé de la jeter bas. 



René le Florentin aurait même pu dire que la reine tenait à cette maison lézardée 
autant et plus peut-être qu’à son palais où elle entassait des chefs-d’œuvre et des 
merveilles. 

À la rigueur, le Florentin eût raconté l’histoire de cette maison. 

Cette histoire était assez bizarre, et se rattachait étroitement à celle des terrains 
sur lesquels venait de surgir l’hôtel Beauséjour. 

Ces terrains avaient été un jeu de paume ; avant d’être jeu de paume, ils étaient 
les jardins d’un couvent de carmes déchaussés, que le roi Charles VI fit raser 
lorsqu’il accorda à ces religieux un emplacement plus vaste du côté du palais des 
Tournelles. Le dernier prieur de ce couvent était un bel homme qu’on nommait 
messire Pandrille Bourju de Thévenot. 

Le prieur était jeune et galant. Il était entré au couvent malgré lui, et avait 
conservé un violent amour pour une veuve fort belle qu’on nommait la dame de 
Mellero. 

La dame de Mellero ayant fait bâtir la maison qui, sous le règne de Charles IX 
tombait en ruines, le prieur avait fait creuser un souterrain qui conduisait des 
caves du couvent aux caves de cette maison. 

Lorsque le roi Charles VI ordonna que le couvent serait rasé, la dame de Mellero 
était morte. Le prieur, devenu vieux, ne songeait plus qu’à son salut dans l’autre 
monde et à sa réputation de saint homme en celui-ci. 

Il fit donc boucher fort adroitement le souterrain, et ce ne fut que deux siècles 
plus tard que cette issue fut découverte, lorsqu’on creusa la fouille de l’hôtel 
Beauséjour. 

M me Catherine de Médicis, avertie la première de cette découverte, pénétra elle- 
même avec René dans le souterrain, le parcourut et arriva dans les caves de la 
vieille maison. 

Or, M me Catherine avait toujours trop aimé les souterrains, les passages secrets, 
les couloirs mystérieux, les doubles murailles et les planchers creux, pour ne 
point sacrifier un peu d’élégance à ce qu’elle considérait comme de l’utilité. La 
maison fut conservée. Donc, le soir où M me Jeanne d’Albret prit possession de 
l’hôtel Beauséjour, M me Catherine, après l’avoir reconduite, rentra au Louvre 
dans sa litière, en compagnie du roi et de la cour. 



Puis elle se retira dans ses appartements, et signifia à ses pages qu’on la laissât 
dormir et qu’on ne la vînt déranger sous aucun prétexte. 

Seulement, au lieu de se mettre au lit, la reine se déshabilla, quitta ses vêtements 
de gala et endossa le pourpoint et les chausses d’un gentilhomme à ses couleurs. 

Après quoi elle s’enveloppa dans un grand manteau, enfonça un feutre sur ses 
yeux et descendit, par le petit escalier que nous connaissons, au bord de l’eau. 

La nuit assez sombre lui permit de faire le tour du Louvre sans attirer l’attention 
des gentilshommes et des soldats qui sortaient de la royale demeure. 

Elle traversa la place de Saint-Germain-l’Auxerrois, gagna d’un pas rapide les 
environs de l’hôtel Beauséjour et alla frapper à la porte de cette maison que l’on 
croyait inhabitée. 

La porte s’ouvrit, la reine entra. 

— Est-ce vous, madame ? dit une voix dans les ténèbres. 

— Oui, c’est moi. 

Un homme s’avança. 

— Est-ce toi, René ? demanda Catherine à son tour. 

— Lui-même. 

René prit la reine par la main et lui dit : 

— Suivez-moi, madame. Il sera temps de battre le briquet, quand nous serons 
dans la cave. Ces diables de Gascons, qui ont envahi l’hôtel avec M me Jeanne 
d’Albret, savent déjà que la maison est abandonnée ; un rayon de lumière leur 
donnerait l’éveil. 

— Conduis-moi, je te suis. 

René fit faire quelques pas à la reine, au milieu d’une obscurité profonde, puis il 
se baissa et souleva une trappe. 

— Voici l’entrée, dit-il. 

— Bien. J’y suis... 



— Avancez le pied sur la première marche et descendez hardiment. Je vous 
soutiens, madame. 

La reine descendit une trentaine de degrés environ, puis, elle rencontra sous ses 
pieds une surface plane, respira un air humide, et comprit qu’elle se trouvait à 
l’entrée du souterrain. 

Alors René battit le briquet et alluma une lanterne. 

— Oh ! fit la reine avec un sourire, allons vite ! je ne suis pas fâchée de savoir ce 
que dit et pense cette reine de Navarre, que je hais déjà de tout mon Cœur. 

— Vraiment ? fit René. 

Catherine eut un sourire diabolique. 

— Elle est belle... elle est intelligente, et j’ai lu une résolution et un courage 
indomptables dans son regard... Ce n’est pas ce que je voulais ! dit-elle... 

Puis elle entra bravement dans le souterrain, guidée par René, qui marchait en 
avant, muni de sa lanterne. 



Chapitre 69 


Le souterrain creusé par les ordres de l’abbé Pandrille Bourju de Thévenot avait 
environ deux cents mètres de longueur et passait sous les jardins de l’hôtel 
Beauséjour. 

Sur l’emplacement de son ancienne issue dans le couvent, M me Catherine avait 
fait élever un mur très épais, et, dans l’épaisseur de ce mur, l’architecte avait 
ménagé un petit escalier de deux pieds de largeur qui montait jusqu’au premier 
étage de l’hôtel et aboutissait à un couloir également pratiqué dans la profondeur 
des murs de refend. 

Ce couloir conduisait lui-même à diverses petites cellules contiguës à différentes 
pièces de l’hôtel. 

M me Catherine avait prévu le cas où elle céderait son hôtel à quelque roi, 
quelque prince ou quelque ambassadeur dont elle voudrait surprendre les secrets. 

L’une de ces cellules ressemblait assez à ce corridor mystérieux que 
M. de Pibrac avait découvert au Louvre et du fond duquel il avait pu souvent 
épier ce qui se passait dans l’oratoire de M me Marguerite. 

Il s’y trouvait un siège unique sur lequel la reine Catherine s’assit sans bruit, 
tandis que René demeurait debout derrière elle et soufflait prudemment sa 
lampe. 

Alors les yeux de la reine furent frappés par un rayon de lumière passant par un 
petit trou pratiqué dans le mur. Ce trou se perdait dans le cadre sculpté d’un 
tableau placé au-dessus d’une chaise longue, dans la chambre si 
merveilleusement décorée que venait d’occuper la reine de Navarre. 

M me Catherine colla son œil à cet orifice et aperçut M me Jeanne d’Albret assise 
ayant auprès d’elle le prince Henri son fils et Noë, qui terminait alors le récit de 
leurs aventures. 

René et la reine immobiles, retenant leur haleine, se prirent à écouter. 

La reine entendit M me Jeanne d’Albret manifester ses craintes à l’endroit de la 
haine qu’elle ressentait, elle, Catherine, pour Henri. 



Oh ! oh ! pensa-t-elle, elle m’a devinée. 


Puis elle sentit quelques gouttes de sueur perler à son front lorsque la reine de 
Navarre dit tout à coup : 

— La maison de Valois est une maison perdue, morte par avance. 

Mais, quand enfin Jeanne d’Albret se fut écriée : « Le duc d’Alençon, ce prince 
cruel et vindicatif, perdu de débauches, ce vieillard de vingt ans ne régnera 
jamais ! » quand elle eut entendu cette sinistre prophétie, la reine Catherine 
éprouva un saisissement tel qu’elle fit un soubresaut sur son siège. 

Le siège agité fit crier le parquet et occasionna ce bruit qui avait inquiété la reine 
de Navarre. 

Heureusement, M me Catherine avait la faculté de réprimer promptement ses plus 
violentes émotions, et déjà elle avait reconquis tout son sang-froid lorsque Henri 
de Bourbon eut dit à sa mère : 

— Continuez, madame. 

M me Catherine se rassit sans bruit et écouta attentivement. 


§ 


— Oui, mon fils, reprit la reine de Navarre, souvenez-vous que les deux maisons 
de Lorraine et de Bourbon sont plus près qu’on ne pense du trône de France. 

Henri tressaillit. 

— La reine mère, poursuivit Jeanne d’Albret, a dû en éprouver le pressentiment. 
Les Valois, ces trois hommes jeunes et pleins de vie en apparence, les Valois sont 
des vieillards caducs qui s’éteindront un à un sans postérité. 

Eh bien ! retenez ceci, mon fils, il est deux races qu’exècre M me Catherine, c’est 
la nôtre et celle de Guise, ce sont les deux races rivales qui se disputeront peut- 
être un jour le trône. 


— Mais alors... ce mariage ?... 



— Ah ! ce mariage, continua Jeanne d’Albret, c’était pour M me Catherine, il y a 
quelques jours encore, un moyen d’abaisser, d’amoindrir la maison de Guise. 

La reine mère craignait les Lorrains. 

— Et... nous ? 

— Nous, elle ne nous craignait pas. Nous étions de bons roitelets des montagnes, 
sans argent, sans armée, sans autre ambition que celle d’agrandir un peu du côté 
de l’Espagne nos frontières navarraises. Pour M me Catherine un prince huguenot 
pouvait être impunément et sans danger même le cousin du roi de France, tout en 
étant une manière d’épouvantail pour la maison de Lorraine. 

Mais, continua Jeanne d’Albret, vous êtes venu à la cour de France sous le nom 
de sire de Coarasse, et en quelques jours, vous avez su y prendre une attitude 
indépendante et presque hostile. Vous vous êtes fait l’ennemi irréconciliable de 
M me Catherine et de René, ces deux vrais rois de France... 

Mais, dit encore Jeanne d’Albret, M me Catherine, qui s’attendait à trouver en 
moi une manière de puritaine vêtue de bure, voit venir une princesse, jeune 
encore, qui parle le langage des cours, et dont le regard et l’attitude annoncent 
une certaine politique... 

Alors, mon fils, elle commence à nous craindre et, par conséquent à nous haïr. 

— Croyez-vous donc, ma mère, interrompit Henri, qu’après avoir tant souhaité 
ce mariage, la reine Catherine cherchera à le rompre ? 

— Non, elle n’osera pas, mais... 

Jeanne s’arrêta. 

— J’écoute, ma mère, dit Henri. 

— Mais, reprit Jeanne d’Albret, elle est femme à vous faire assassiner le 
lendemain de vos noces. 

— Oh ! ma mère ! 

Fa reine de Navarre se tut et demeura longtemps pensive. 

— Bah ! dit-elle tout à coup, et comme si elle eût obéi, une fois encore, à une 
vague révélation de l’avenir, les hommes ont leur destinée. 



— Je le crois, ma mère ! 

— Et, ajouta-t-elle, quelque chose me dit que la maison de Bourbon est destinée 
à un grand avenir. 

— Qui sait ? fit. Henri, qui eut un tressaillement d’orgueil. 

Jeanne d’Albret jeta un long, un tendre, un fier regard sur son fils : 

— Tu seras roi de France ! dit-elle. 

Et, comme si elle se fût repentie d’être allée aussi loin, elle ajouta vivement : 

— Mais va-t’en, mon fils, laisse-moi me mettre au lit... Je te manderai à mon 
réveil. 

Elle donna sa main à baiser aux deux jeunes gens et les congédia. 

M me Catherine avait tout entendu et, plus d’une fois elle avait frissonné. 

René lui-même avait eu peur. 

— Madame, dit-il tout bas en se penchant à son oreille, avez-vous entendu ? 

— Tout. 

— Quelle femme !... 

— Sortons, murmura Catherine, j’étouffe ici. 

Et, prenant la main de René, elle se glissa hors de la cellule, reprit le couloir et 
l’escalier secret, et dix minutes après, ils étaient au bout du souterrain et 
prenaient les mêmes précautions minutieuses pour en sortir. 

— Écoute ! dit alors M me Catherine, les murs ont parfois des oreilles et je veux 
te dire de ces choses que nul au monde, excepté toi, ne doit entendre. 

— Ou aller ? demanda René. 

— Là, au bord de l’eau, en face du Louvre. 

— Allons, madame. 

La reine était bien certaine que dans son costume de gentilhomme elle 
n’éveillerait aucun soupçon, et elle prit familièrement le bras de son parfumeur. 



D’ailleurs, nous l’avons dit, la nuit était noire, et la foule inusitée de soldats, de 
cavaliers et de populaire que l’arrivée de la reine de Navarre avait mise sur pied 
toute la nuit, s’était dissipée. 

René et Catherine descendirent sur le talus gazonné de la berge, et ne s’arrêtèrent 
qu’au bord de l’eau. Là, ils regardèrent en tous sens et s’assurèrent de leur 
isolement. 

— Madame, dit alors René, je vous écoute. 

La reine s’assit sur une barque de pêcheur qu’on avait tirée sur la berge après 
l’avoir renversée, et, malgré l’obscurité, le Florentin put se convaincre que son 
regard lançait des flammes. 

— Elle est en courroux ! pensa-t-il, et elle me reprend pour son confident. Ma 
faveur est plus grande que jamais. 

— René, dit M me Catherine, j’ai fait fausse route. 

— En quoi ; madame ? 

— En ce que j’ai voulu marier ma fille Marguerite au prince Henri de Bourbon. 

— On peut rompre encore... 

— Non, il est trop tard. 

— Pourquoi ? 

— Il est trop tard parce que le roi est entêté, et que, après tout, il est le roi... 

— Si le roi avait comme nous entendu la reine de Navarre... 

— Il ne l’a pas entendue, et si je lui rapportais ses paroles, il ne me croirait 
pas... 

— Peut-être... 

— D’ailleurs Marguerite aime le prince, et je ne me sens pas assez forte, 
murmura sourdement la reine, pour lutter ouvertement à la fois contre le roi et 
Marguerite. 


— Cependant, madame... 



— Tais-toi et écoute... 


René comprit que la reine avait quelque projet et se tut sur-le-champ. 

— Tu l’as entendu, reprit-elle ; tu l’as bien entendu, elle a prédit a son fils qu’un 
jour il serait roi de France ! 

— Elle est folle... 

— Non, elle est dangereuse, elle est redoutable, cent fois plus que les Guise dont 
je me défiais. 

— Mais le roi vit, le roi de Pologne et le duc d’Alençon aussi... 

— Qui sait, fit la reine avec une émotion subite, qui sait si on ne hâtera point 
leur fin ?... 

— Oh ! madame ! 

— René, René ! murmura Catherine, ce n’est pas le prince Henri de Bourbon 
que je crains, c’est sa mère... Oh ! nos regards se sont croisés, et le mien est 
descendu jusqu’au fond de son âme, et j’ai compris que cette femme avait mis en 
sa tête de faire du royaume dérisoire de son fils un grand royaume, et à la façon 
dont elle contemplait le Louvre, il m’a semblé qu’elle s’y trouvait chez elle... Eh 
bien ! vois-tu, René, cela ne peut être, cela ne sera pas... 

— Certes non ! dit le Florentin. 

— Plutôt substituer un simple gentilhomme au dernier de mes fils, plutôt élever 
un bâtard sur le pavois, plutôt brûler Paris et laisser le royaume sans maître et 
abandonné aux horreurs de la guerre civile, que voir un Bourbon ou un Guise 
monter sur le trône. 

— Je suis de votre avis, madame, dit René, qui haïssait cordialement Henri. 

— Ah ! reprit Catherine, moi qui, depuis vingt ans, dicte des lois à l’Europe ; 
moi qui ai fait trembler Philippe II, je viens d’avoir peur en face de cette 
femme ; je me suis sentie frémir en présence de cette reine des montagnes qui 
s’est faite l’apôtre d’une religion nouvelle et qui, à l’aide de cette religion, a 
recruté déjà des nuées de partisans en mon propre royaume... René, j’ai peur... 

Et Catherine, en parlant ainsi, éprouvait une réelle et sérieuse émotion. René se 
taisait. 



— Ce n’est pas Henri de Bourbon que je craindrais, reprit la reine, si sa mère 
n’était pas là pour le conseiller et le guider ; il est galant... c’en est assez pour 
qu’on le tienne longtemps en bride... mais elle !... 

René commençait à comprendre. 

— Ordonnez, madame, dit-il, j’obéirai. 

— Je n’ai rien à ordonner, répondit Catherine, mais je te vais rappeler un 
souvenir. 

— J’écoute, madame. 

— J’ai fait un serment au prince Henri il y a huit jours. 

— Je le sais. 

— Le serment, que tu n’attenterais ni à sa vie, ni à celle de Sarah l’argentière, 
non plus qu’à celle de Noë et de M. de Pibrac. 

— Et je n’aurai garde de le faire, madame. 

— Tu auras raison, car je tiens à mes serments, mais. 

La reine hésita ; René, silencieux, attendit. 

— Mais, reprit-elle enfin, il est une personne dont le prince a oublié de 
sauvegarder la vie. 

René tressaillit. 

— Je comprends, dit-il. 

— Alors pas un mot de plus, et fais ce que tu voudras. 

— Je le ferai, madame. 

— Cependant écoute un conseil. 

René regarda la reine. 

— Le poignard est une arme vulgaire et je t’engage à trouver mieux. 

— Madame, répondit René, j’ai découvert, en faisant des expériences 
d’alchimie, un poison merveilleux. 



— Ah ! ah ! dit la reine. 


— Un poison qui ne laisse aucune trace. 

— Ceci est ton affaire... adieu... 

Et la terrible reine quitta brusquement René et reprit le chemin du Louvre. 


§ 


René demeura longtemps assis sur la quille du bateau, en proie à une rêverie 
profonde. 

Puis enfin il se leva. 

— Allons voir Paola ! se dit-il, j’ai de vastes projets en tête... 

Il se remit en marche et se dirigea vers le pont au Change. 

Comme il arrivait sous la lanterne placée à l’entrée, il aperçut une masse confuse 
accroupie dans un coin. 

En même temps une voix jeune, une voix de femme murmura : 

— Mon gentilhomme, ayez pitié d’une pauvre fille qui meurt de faim et ne sait 
où aller demander asile. 

La masse confuse s’agita, se redressa, et René vit devant lui, grâce à la lueur 
vacillante de la lanterne, une jeune femme en haillons, mais d’une grande 
beauté, qui lui tendait humblement la main. 

— Vraiment ! ma belle enfant, dit René, tu meurs de faim ? 

— Je n’ai pas mangé depuis deux jours. 

Le Llorentin n’était point charitable d’ordinaire, mais il venait d’éprouver une 
grande joie en recevant les ordres ténébreux de Catherine, et cette joie le rendit 
généreux. 

— Tiens, ma belle enfant, dit-il en fouillant dans sa poche pour y chercher son 
escarcelle, je vais te donner un écu d’or pour que tu puisses dire que René le 
Llorentin est un seigneur charitable et compatissant. 



— Ah ! dit la mendiante, vous êtes messire René ? 

— Sans doute, reprit le parfumeur qui ne s’aperçut point que la jeune fille 
dardait sur lui un ardent regard. 

— Messire René, le parfumeur de la reine ?... 

— Il n’y a qu’un René au monde, répondit-il. 

— Puis il se baissa un peu pour mieux, voir dans son escarcelle. 

— Mais au même instant la mendiante tira bmsquement de son sein un poignard 
dont la lame, frappée par la clarté de la lanterne, jeta un fauve éclair : 

— Ah ! bandit, s’écria-t-elle, voici la quinzième nuit que je t’attends ici. 

Et elle frappa René tout étourdi avant qu’il eût songé à faire un pas de retraite et 
à se mettre sur la défensive. 



Chapitre 70 


Tandis que la reine mère et son âme damnée René le Florentin quittaient 
furtivement la cellule d’où ils avaient entendu M me Jeanne d’Albret s’exprimer 
aussi nettement sur l’avenir, Henri et Noë sortaient de chez la reine de Navarre. 

Comme l’avait fort bien dit René, les Gascons que la reine Jeanne amenait avec 
elle avaient pris possession de l’hôtel Beauséjour et l’avaient pour ainsi dire 
converti en place forte. 

Une dizaine s’étaient établis au rez-de-chaussée, posant des sentinelles aux 
portes. 

Dix autres s’étaient fait dresser des lits de camp. 

Enfin les dix derniers avaient formé une sorte de garde dans les deux salons qui 
précédaient la chambre à coucher de leur souveraine. 

— Allons ! dit le prince en souriant et donnant des poignées de main aux 
gentilshommes béarnais, je le vois, ma mère peut dormir tranquille, elle sera 
bien gardée cette nuit. 

— Oh ! certes, monseigneur, dit un vieux soldat qui retroussa fièrement sa 
moustache grise. 

— Et, ajouta un jeune homme avec la forfanterie des fils du Midi, je ne conseille 
point au roi Charles IX de nous venir attaquer : nous lui ferions un mauvais parti. 

— Paix ! Navailles, murmura le prince, riant toujours. Sois sage, mon ami, si tu 
ne me veux brouiller avec mon cousin le roi de France. 

Henri prit le bras de Noë et traversa la salle. 

— Ah çà ! lui dit Noë, où allons-nous, mon prince ? 

— Prendre l’air. 

— À cette heure ? 

— J’ai la migraine. 


Mais on nous a préparé un logis ici. 



— Peuh ! fit Henri d’un petit ton dédaigneux. 

— Et à moins que vous ne préfériez aller coucher au Louvre... 

— C’est une idée, cela. 

— Une idée que je suis trop prudent pour combattre. 

— Plaît-il ? 

— Dame ! M me Marguerite se couche fort tard maintenant, et peut-être lui 
voulez-vous narrer quelque conte pour l’endormir. 

— Tu te trompes, Noë, mon bel ami, dit le prince en riant. 

— Bah ! fit Noë. 

— Je n’irai pas au Louvre. 

— Hein ? Votre Altesse voudrait-elle coucher à la belle étoile ? 

— Pas davantage. Je reviendrai coucher ici. 

— Noë ouvrait de grands yeux. 

— Est-ce que vous n’aimez plus M me Marguerite ? demanda-t-il. 

— Oh ! si... mais... 

— Mais ?... fit Noë. 

— Depuis deux jours, il me semble que... mon amour... 

Henri s’arrêta. 

— Eh bien ? insista Noë. 

— Il me semble que mon amour est devenu plus raisonnable, acheva le prince. 

— Oh ! oh ! 

— Plus calme, du moins. 

— Bon ! je comprends. 

Et Noë laissa glisser sur ses lèvres son sourire moqueur. 



— Je comprends, poursuivit-il, d’où vient ce changement. 

— Et... d’où vient-il ? 

— Il doit vous souvenir, Henri, que la veille de notre départ de Nérac, tandis que 
je vous accompagnais au dernier rendez-vous que vous aviez donné à cette 
pauvre comtesse de Gramont, vous m’exposâtes sur l’amour une fort belle 
théorie. 

— Je ne m’en souviens nullement. 

— Une théorie que vous aviez prise dans les contes de M me la reine Marguerite 
de Navarre, votre aïeule. 

— Ma mémoire est infidèle. 

— M me la reine de Navarre disait, reprit Noë, que l’amour n’avait de charme... 

— Que lorsqu’on y parvenait par un chemin malaisé et encombré d’obstacles, dit 
Henri qui se souvint. 

— Eh bien ! continua Noë, M me la reine de Navarre avait raison. 

— Heu ! heu ! 

— Vous aimiez bien plus la princesse Marguerite il y a huit jours. 

— C’est possible. 

— Alors que Nancy, vous prenant par la main, vous conduisait à travers de 
mystérieux corridor... 

Henri soupira. 

— Que vous entriez chez la princesse furtivement, tressaillant au moindre bruit, 
et que le poignard de René vous menaçait. 

— Le péril a un charme si grand ! 

— Mais aujourd’hui le sire de Coarasse a fait place au prince Henri de Bourbon, 
qui entre au Louvre à toute heure de jour et de nuit ; et le prince Henri de 
Bourbon doit épouser M me Marguerite. 

— Eh bien ! fit le prince, que conclure de tout cela ? 



— J’en conclus que je sais où va Votre Altesse à cette heure. 

— Ah ! ah ! 

— Elle s’en va rôder dans la rue des Prêtres-Saint-Germain. 

— Bavard ! 

— Aux environs de la boutique de l’épicier Jodelle. 

— C’est vrai, et tu vas m’accompagner. 

— Allons ! 

En parlant ainsi, les deux jeunes gens sortirent de l’hôtel Beauséjour et 
gagnèrent la place Saint-Germain-L’Auxerrois. Noë jeta un long regard sur le 
cabaret de Malican et se prit à soupirer. 

— Qu’as-tu ? demanda Henri. 

— Je pense que Malican est un ours mal léché. 

— Hein ? fit Henri étonné, voilà que tu vas médire de Malican maintenant. 

— Pas tout à fait. 

— Ce pauvre homme qui nous est dévoué corps et âme. 

— À vous, Henri. 

— À vous aussi, Noë. 

— Oh ! c’est par ricochet seulement. 

— Mais enfin que t’a fait Malican ? 

— Rien. 

— Pourquoi donc en médire ? 

— Parce qu’il a le tort d’être l’oncle de Myette. 

— Tu trouves que c’est un tort ? 

— De Myette, qui a de petits pieds, de petites mains, qui est jolie à croquer, 
qu’on jurerait être une fille de race... 



— Que tu aimes... 

— Et dont je ferais bien la comtesse de Noë si elle avait le moindre parchemin 
dans son tablier rouge. 

— Bah ! dit Henri, qu’à cela ne tienne ! 

— Que voulez-vous dire, Henri ? 

— Quand je serai roi de Navarre, je baillerai à Malican des lettres de noblesse. 
Noë haussa les épaules. 

— Ce sera une noblesse de trop fraîche date pour moi, mon prince. 

Noë soupira de nouveau et continua son chemin. 

Quand ils furent à l’entrée de la rue des Prêtres, Henri dit à Noë : 

— Tu vas rester là et faire le guet. 

— C’est bien inutile, la rue est déserte... 

— Il peut passer quelqu’un. 

— D’ailleurs vous ne craignez plus le poignard de René. 

— Oli ! non... mais je crains mieux que cela... 

— Qui donc ? 

— La jalousie de Marguerite. Je me défie de ce démon blanc et rose qu’on 
appelle Nancy. 

— Bah ! Nancy vous aime... 

— Elle aimait beaucoup en effet le sire de Coarasse... mais qui sait si elle ne 
trahira point le prince Henri de Bourbon ?... 

— Ô grandeur ! murmura Noë d’un ton tragique et moqueur en même temps, tu 
n’es qu’un nom ! 

Mais déjà Henri avait quitté son bras et s’éloignait rapidement, laissant Noë au 
coin de la rue. 



§ 


Lorsque le prince de Navarre fut arrivé devant la maison du bonhomme Jodelle, 
il leva la tête et s’assura qu’aucune lumière ne brillait à l’intérieur. 

— L’heure où les épiciers dorment, pensa-t-il, est toujours celle où les amoureux 
veillent. 

Et le prince entonna à mi-voix un refrain du temps : 

C’est le chevalier du guet 
Qui passe ... 

C’est le chevalier du guet. 

Qui passa avec ses archers... 

Puis il attendit. 

Un moment après, une fenêtre du rez-de-chaussée de la maison Jodelle 
s’entrouvrit discrètement. 

Henri s’approcha et reprit tout à fait en sourdine : 

C’est le chevalier du guet 
Qui passe... 

Le volet entrouvert s’ouvrit tout à fait. 

En même temps, une voix émue demanda : 

— Est-ce vous... Henri ? 

— C’est moi... 

Et le prince s’approcha plus encore, et la petite main de Sarah prit la sienne et la 
pressa. 

— Ah ! chère Sarah !... murmura le prince... 

— Monseigneur... dit Sarah tremblante, ne vous est-il rien arrivé, au moins ? 

— Absolument rien. Pourquoi cette question, ma chère âme ? 

— Ah ! dit l’argentière, c’est qu’il est si tard... 



— Il est minuit. 


— Vous veniez plus tôt les autres jours ? 

— Oui, mais ma mère est arrivée ce soir, Sarah. 

— La reine Jeanne ! s’écria l’argentière, nous sommes sauvés, alors. 

Henri s’était appuyé sur l’entablement de la croisée, jetant de temps à autre un 
regard aux deux extrémités de la rue. 

— Sauvés ! dit-il, en répondant aux paroles de Sarah, oh ! certes, oui... et vous 
n’avez plus rien à craindre de René. 

— Mais vous ?... fit-elle toujours tremblante. 

— Moi, j’ai la parole de M me Catherine. Et puis... 

— Et puis, fit Sarah tristement, vous allez épouser la princesse Marguerite. 

— Ah ! Sarah, chère Sarah, dit Henri, ne me parlez point de Marguerite... c’est 
vous que j’aime... 

— Non, monseigneur, dit l’argentière, ce n’est pas moi... qu’il faut aimer... 
c’est elle... 

— Oh ! taisez-vous... 

— Mon prince, murmura l’argentière avec douceur, il faut aimer la femme qui 
vous est destinée... il faut aimer celle qui va vous rapprocher plus encore du 
trône de France. 

— Sarah ! 

— Vous êtes un grand et noble cœur, mon prince, poursuivit l’argentière, et je ne 
sais quel vague pressentiment de l’avenir me dit que vous serez un jour un grand 
roi... 

Henri tressaillit, car il se souvint que, une heure auparavant, sa mère lui tenait le 
même langage. 

— Les rois se doivent à leur peuple, les princes ont une noble et vaste mission, 
continua Sarah, qui ne leur permet point toujours d’obéir aux entraînements de 
leur cœur. 



— Ah ! je le sens pourtant, ma chère Sarah, dit Henri avec feu, ce n’est point 
Marguerite que j’aime, c’est vous... 

— Peut-être nous aimez-vous toutes deux... 

Et au milieu de sa tristesse, Sarah eut une légère ironie dans la voix. 

Henri soupira et se tut. 

— Mais, reprit-elle, ce n’est pas moi, je vous le répète, qu’il faut aimer, Henri. Je 
partirai... Je vous fuirai s’il le faut... mais vous m’oublierez... 

— Jamais ! 

Henri accentua ce mot unique avec passion, et Sarah sentit les battements de son 
cœur se précipiter plus vite encore. 

— Oh ! non, poursuivit-il, jamais je ne consentirai à vous oublier, Sarah, jamais 
je ne pourrai me séparer de vous. 

— Il le faut, Henri... 

— Tenez, Sarah, écoutez-moi. Je vous jure que je ferai ce que je vous dis. 

— Parlez... 

— Si vous me quittez, si vous retournez en Navarre auprès de Corisandre, eh 
bien ! je désobéis à ma mère, je romps mon mariage et je vous suis. 

— Vous êtes fou !... 

— Peut-être. 

— Et vous ne le ferez point. 

— Si, car je vous aime... 

Sarah demeura silencieuse un moment, et pendant ce temps le prince couvrait 
ses mains de baisers brûlants, et elle n’osait se dégager de cette affectueuse 
étreinte. 

— Henri, dit-elle tout à coup, à votre tour voulez-vous m’écouter ? 

La voix de Sarah s’était raffermie et paraissait empreinte d’un accent de 
résolution. 



— Je vous écoute, répondit le prince. 

— Vous m’aimez, reprit Sarah, je le crois, je le sens... Mais moi aussi je vous 
aime, et mon amour aura le courage du dévouement. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Je saurai me sacrifier à votre avenir, Henri ; je saurai faire taire mon cœur 
pour ne songer qu’à vous... 

— Ah ! Sarah !... Sarah !... ne me parlez pas ainsi. 

— Écoutez-moi jusqu’au bout. Si vous étiez assez insensé pour rompre votre 
mariage avec la princesse Marguerite et me suivre, j’aurais la force, moi, de me 
réfugier dans un couvent et de vous fuir à jamais... 

— Oh ! fit Henri avec douleur. 

— Voulez-vous que je sois votre amie, Henri, votre amie simplement, rien que 
votre amie ? 

— Sarah !... 

— Et, à ce prix, je ne partirai pas. Vous me placerez auprès de la reine votre 
mère, et, tenez !... quelque chose me dit que je jouerai le rôle d’un bon ange 
dans votre destinée. 

Henri n’eut pas le temps de répondre, car un bruit de pas précipités se fit 
entendre à l’extrémité de la rue opposée à celle où Noë se tenait en sentinelle. 

— Adieu !... à demain !... dit Henri, qui était heureux de n’avoir pas le temps 
de répondre affirmativement à la proposition de la belle argentière. 

— Adieu... à demain... répéta-t-elle. 

Et le volet se referma. 

Au même instant, et avant que le prince eût eu le temps de faire un pas de 
retraite, il fut arrêté par une femme qui courait à perdre haleine, riant d’un rire 
nerveux, et brandissant un poignard. 

Le prince la saisit par le bras, et, croyant avoir affaire à une folle, il l’arrêta. 

— Qui êtes-vous ? dit-il. 



— Place ! place ! répondit la femme, laissez-moi passer... je l’ai tué ! 

Et elle riait avec frénésie, tout en cherchant à se dégager de l’étreinte du prince. 

— Qui donc avez-vous tué ? demanda-t-il. 

— Lui ! le Florentin !... René... 

Henri étouffa un cri : 

— Vous avez tué René ? dit-il. 

— Oui... il y a cinq minutes... il est tombé à l’entrée du pont... 

— À moi ! cria Henri, à moi, Noë ! 

Noë accourut. 

— Répétez donc ce que vous venez de dire ? insista le prince. 

La jeune femme, la mendiante, continua à rire. 

— Oui... oui... répéta-t-elle, je l’ai tué... venez avec moi... venez !... car vous 
devez haïr René comme moi, comme tout le monde ! 

Et la mendiante, que la folie gagnait, prit les deux jeunes gens par la main. Ils se 
laissèrent entraîner, puis ils se prirent à courir et arrivèrent ainsi jusqu’à l’entrée 
du Pont-au-Change. Le pont était désert, et un moment les deux jeunes gens 
crurent avoir été victimes d’une mystification. 

Mais la lanterne projetait sa clarté sur le parapet, et la pierre blanche était jaspée 
de quelques gouttes de sang... 



Chapitre 71 


Noë et le prince regardèrent alors attentivement la mendiante. 

C’était une fort belle fille, robuste et plantureuse, aux larges épaules, à l’oeil d’un 
bleu sombre, aux lèvres rouges, aux cheveux abondante et noirs. À Athènes on 
l’eut prise pour une bacchante, à Rome elle eût passé pour une des femmes du 
peuple qui portaient leurs enfants nus dans leurs bras sur la route du général 
triomphateur. 

À Paris, il était facile de présumer son origine. 

C’était une fille des faubourgs, une Gauloise mélangée de sang romain, une 
descendante de Velléda l’armoricaine, une aïeule de la trop célèbre Théroigne de 
Méricourt. Elle avait presque la taille d’un homme ordinaire, et son bras d’un 
galbe parfait semblait mu par des muscles puissants. 

— Voilà une belle fille, par ma foi ! exclama le prince. 

— Sur mon honneur, oui, ajouta Noë le railleur. 

La mendiante attachait un œil stupide sur le sol. 

— Ma fille, dit Henri, tu l’as simplement égratigné, il aura continué son chemin. 

— Oh ! dit-elle, j’ai pourtant frappé fort et j’ai senti une résistance. Et, tenez, 
regardez... 

Elle montrait la lame de son poignard, qui était rouge, et toute sa physionomie 
exprimait un profond désespoir. 

— Tu le hais donc bien ? demanda le prince. 

— Que t’a-t-il fait ? disait en même temps Noë. 

La mendiante eut un rire féroce. 

— Ah ! dit-elle, je le vois bien, vous ne savez pas qui je suis... 

— Qui donc es-tu ? 

— On m’appelle la Farinette. 



— Eh bien ? fit le prince à qui ce nom était inconnu. 

La mendiante à son tour regarda Henri de Navarre. 

— C’est vrai, dit-elle, vous êtes des gentilshommes, et vous ne savez pas ce que 
c’est que Farinette. 

— Non. 


Mais si vous alliez à la cour des Miracles... 

— Ah ! 

— On vous y dirait qui je suis. 

— Eh bien ! la belle fille, reprit Henri, dis-nous le toi-même. 

— Je suis la veuve de Gascarille, messeigneurs ! 

Elle prononça ce nom avec une sorte d’orgueil... 

— Gascarille ! 

— Oui, Gascarille le saltimbanque, Gascarille le tire-laine, Gascarille le premier 
lieutenant du roi de Bohême qui règne sur les compagnons de la cour des 
Miracles. 

Certes, Henri, pas plus que Noë, n’avait oublié le nom de ce pauvre diable qui 
s’était laissé duper par le président Renaudin, et qu’on avait pendu au profit de 
René. 

Tous deux comprirent sur-le-champ la haine de Farinette. 

La belle fille s’était fièrement campée son poing sur la hanche, et elle parlait de 
Gascarille avec le douloureux respect qu’une autre femme eût employé pour 
parler d’un héros. 

Ah ! vous comprenez, poursuivit-elle, vous comprenez maintenant pourquoi je 
hais René, pourquoi je l’ai en horreur, pourquoi j’ai juré sa mort. 

— Je te comprends, dit Henri. 

— Et moi aussi, ajouta Noë. 

— La veille de la mort de Gascarille, reprit Farinette, j’ai vu venir un homme 



vêtu de noir dans la cour des Miracles. C’était un juge. 

— Renaudin, sans doute ? fit Henri. 

— Oui, il se nommait Renaudin. 

— Et que t’a-t-il dit ? 

— Oh ! vous allez voir, c’est toute une histoire, allez. 

Farinette, en parlant ainsi, s’assit sur le parapet du pont. 

Dans la cour des Miracles, voyez-vous, reprit-elle, Gascarille passait pour un 
homme qui se tirait bien d’affaire, et qui avait le diable pour patron. Lorsque 
Gascarille était pris par le guet et mis en prison, personne ne s’en souciait. On 
savait bien qu’il trouverait le moyen d’en sortir. 

— Ah ! ah ! fit Henri. 

— Or, reprit Farinette, on avait jugé et condamné Gascarille. Il devait être pendu 
dans trois jours, et j’étais arrivée un peu soucieuse à la cour des Miracles. 

« — Qu’est-ce que tu as donc, Farinette ? me demanda le duc d’Égypte. 

« — J’ai peur pour Gascarille... répondis-je les larmes aux yeux. » 

Le duc d’Égypte se prit à rire. 

« — Est-elle simple, cette Farinette ! dit en me regardant le roi de Bohême. 

« — Pourquoi donc ? 

« — Elle croit qu’on pendra Gascarille... » 

Et tout le monde se mit à rire autour de moi, et je fis comme tout le monde. Nous 
savions bien que Gascarille se tirerait du Châtelet et ferait la nique à maître 
Caboche. 

« — Allons, Farinette, me cria le roi de Bohême, veux-tu danser avec le duc 
d’Égypte ? 

« — Je veux bien ! répondis-je. » 

Et je me mis à danser autour du grand feu qui brûlait dans la cour des Miracles, 
et les amis applaudissaient et disaient : 



« — Farinette est une belle fille et Gascarille va casser une belle cruche avec elle 
lorsqu’il reviendra. » 

Un paralytique qui venait de jeter ses béquilles pour danser la ronde des 
bohémiens ajouta : 

« — Je voudrais bien qu’on pendît Gascarille, moi... 

« — Hein ! m’écriai-je, pourquoi donc ? 

« — Parce que c’est moi qui casserais la cruche avec toi, me répondit-il. 

« — Tu es trop laid ! lui dis-je. » 

Et je lui appliquai un soufflet. 

Ce fut en ce moment que le juge vêtu de noir arriva. 

Les danses cessèrent et le cercle formé à l’entour du feu s’ouvrit. 

Un juge qui se hasardait dans la cour des Miracles, ça devait être un homme 
hardi. 

« — Oh ! oh ! lui dit le roi de Bohême, qu’est-ce que tu viens faire ici ? 

« — Je viens de la part de Gascarille. » 

On se regarda curieusement et le duc d’Égypte me dit : 

« — Tu vois bien, Farinette, que Gascarille est un rude homme. Quand il a 
besoin d’un commissionnaire, il le prend parmi les membres du parlement. 

Le juge, entendant prononcer mon nom, se retourna : 

« — C’est toi, dit-il, qu’on nomme Farinette ? 

« — C’est moi. 

« — Je viens te voir de la part de Gascarille. 

« — Ah ! ah ! est-ce qu’il est sorti de prison ? demandai-je. 

« . - Non, mais il va en sortir. 

« — Comment cela ? 



« — C’est moi qui lui en ouvrirai la porte », me dit-il. 

Alors il me prit par la main et m’attira à l’écart : 

« — Vois-tu, me dit-il, le sort de Gascarille dépend de toi. 

« — De moi !... m’écriai-je. 

« — Si tu consens à lui donner un bon conseil, il sera riche et toi aussi. » 

Le juge me conta l’histoire de René, et il me dit que Gascarille hésitait, parce 
qu’il avait peur qu’on le trompât... Mais moi, qui croyais que Gascarille ne 
pouvait pas mourir, je me laissai persuader. 

« — Dites-lui qu’il accepte et qu’il prenne l’argent, dis-je au juge. 

« — Si je lui répète tes paroles, il ne me croira pas. 

« — Eh bien ! tenez... 

Je détachai une épingle qui était plantée dans mes cheveux et je la lui donnai. 

« — Remettez-lui cela, dis-je, il saura que cela vient de moi et il fera tout ce que 
vous voudrez ». 

Farinette s’arrêta un moment, et le prince vit une larme qui roula lentement sur 
sa joue : 

— Ah ! reprit-elle, c’est moi qui ai tué Gascarille. 

— Comment cela, mon enfant ? 

— C’est moi, répéta-t-elle, car lorsqu’il a vu l’épingle, il a eu confiance dans le 
juge et il a consenti à tout. 

— Et, s’il n’eut pas avoué le crime de René, dit le prince, penses-tu donc qu’il 
n’eût pas été pendu ? 

— Non, il se serait sauvé. Le diable lui venait toujours en aide. Mais René est 
encore mieux avec le diable que ne l’était Gascarille, et le diable l’a laissé 
mourir pour que le secret de René fût bien gardé. 

— Cette explication de Farinette pouvait, jusqu’à un certain point ; soulever bien 
des discussions et être sujette à controverse, mais Henri jugea inutile de 
combattre les opinions d’une fille élevée dans la cour des Miracles, et il se borna 



à lui dire : 


— Ainsi tu hais René ? 

— J’ai juré sa mort le soir de celle de Gascarille, Écoutez... 

Farinette continua ainsi : 

— Comme nous avions tous cru à la parole du juge, nous allâmes, une douzaine 
de compagnons de la cour des Miracles et moi, pour voir l’exécution. 

Nous nous étions groupés autour de la potence et nous vîmes venir Gascarille 
qui s’appuyait sur l’épaule de maître Caboche et souriait. 

En ce moment les archers nous repoussèrent, et force nous fut de nous retirer 
jusqu’à l’extrémité opposée de la place de Grève. 

« — Maître Caboche est un joli garçon, murmura un tire-laine. 

« — Un brave homme, dit un aveugle qui ne perdait pas de vue un seul des 
mouvements du patient, bien que nous fussions à distance. 

« — Et, ajouta le duc d’Égypte, si jamais je passe par ses mains, je souhaite qu’il 
me pende pour rire, comme il va pendre Gascarille. » 

Nous étions loin, mais j’entendis cependant Gascarille jeter un cri. 

« — Le farceur ! dit le duc d’Égypte, il feint de crier pour duper mieux son 
monde. » 

Le bourreau fit monter Gascarille jusqu’en haut de l’échelle, puis il le lança dans 
le vide. 

Je fermai les veux et poussai un grand cri à mon tour. 

— Niaise ! me dit le duc d’Égypte, tu sais bien que le nœud n’est pas coulant et 
que Gascarille est soutenu par une bonne corde qui lui passe sous les bras ! » 

C’est égal, j’avais peur, et le frisson me prit lorsque je vis mon pauvre Gascarille 
qui agitait les bras et les jambes. 

« — Bien joué ! disait toujours le duc d’Égypte. On dirait qu’il est pendu pour 
tout de bon. » 

Après avoir remué, Gascarille devint peu à peu immobile. 



« — Voilà qu’il fait le mort, dit un tire-laine. 

« — Oh ! il l’est peut-être... » m’écriai-je. 

On se prit à rire autour de moi, mais une heure après on dépendit Gascarille... 
Gascarille était bien mort ! 

Farinette s’interrompit une fois encore, puis elle continua à pleurer. 

Mais tout à coup elle reprit avec une exaltation sauvage : 

— Le soir, voyez-vous, j’ai juré que je tuerais René... et j’ai fait ce serment sur 
le corps de Gascarille, en présence de tous les compagnons de la Cour des 
Miracles. 

— Eh bien ! ma pauvre fille, dit Henri, tu as mal tenu ton serment. 

— Oh ! croyez-vous ?... 

— René est blessé... mais il est blessé légèrement, puisqu’il a pu s’en aller... 

— Hé ! dit Noë, il me semble que nous pourrions bien nous en assurer. 

— Comment ? 

— Il est probable qu’il n’est point allé se faire panser au Louvre. 

— C’est juste. 

— Et bien certainement nous le trouverons au pont Saint-Michel. 

— Ah ! vous avez-raison ! s’écria Farinette, c’est là que nous le trouverons... 
c’est là que je l’achèverai. 

Et Farinette brandissait son poignard, et son regard était redevenu féroce. 

Henri lui prit le bras. 

— Ma petite, dit-il, écoute-moi bien. 

— Je vous écoute, mon gentilhomme. 

— Tu veux tuer René ? 

— Si je le veux ! 



— Nous le haïssons autant que toi, mais, puisque tu l’as manqué ce soir, nous ne 
te le laisserons point achever. 

— Et pourquoi cela ? fit-elle d’un ton de menace. 

— Parce que nous voulons, nous aussi, nous venger de René. 

— Vous ? 

— Nous... et que ce n’est point par un vulgaire coup de poignard. 

L’œil de Farinette devint cruel. 

Est-ce que vous avez trouvé mieux que cela ? dit-elle. 

— Peut-être... et si tu veux m’obéir... 

Farinette regarda le prince avec une sorte de défiances. 

— Vous êtes bien beau, dit-elle enfin avec une naïve admiration et bien jeune. 
Quand on est beau et jeune, on doit être franc. 

— Je le suis. 

— Vous ne me mentez pas ? 

— Non, je te le jure. 

— Eh bien ! dit-elle, soumise et comme subitement fascinée, je vous crois... et, 
tenez... 

Elle lui tendit son poignard, ajoutant : 

— Je ferai ce que vous voudrez. 

— C’est bien. Suis-nous. 

Noë s’était penché à l’oreille du prince. 

— Pourquoi donc, lui dit-il, ne laissez-vous pas agir la destinée ? 

— Parce que, répondit Henri, si Farinette tue René, la reine mère trouvera 
moyen de prétendre que nous y sommes pour quelque chose. 


— Que faire alors ? 



— Je veux savoir d’abord si René est dangereusement blessé. Viens... 

Farinette et les deux jeunes gens, traversant la Cité, eurent bientôt atteint le pont 
Saint-Michel. 

La nuit était toujours sombre, mais on voyait luire à travers la boutique fermée 
de René la clarté d’une lampe. 

— Tu le vois bien, dit Henri, je ne me suis pas trompé. 

— Il est chez lui, ajouta Noë, qui fit signe à Farinette de s’arrêter. 

Tous trois s’avancèrent sur la pointe du pied, et Henri colla le premier son œil à 
une fente de la devanture. 

Noë et Farinette Limitèrent. 

Or, voici ce qu’ils virent : 

René le Florentin, affreusement pâle, était couché sur le lit de Godolphin. Le 
somnambule lui soutenait la tête, et une femme, tenant d’une main une aiguière, 
lavait la blessure que lui avait faite le poignard de la bohémienne. 

Farinette tressaillit. 

— Quelle est cette femme ? demanda-t-elle. 

— C’est sa fille... 

L’enfant de la Cour des Miracles poussa un rugissement qui fit frissonner Noë et 
le prince lui-même : 

— Oh ! dit-elle, ce n’est pas lui que je frapperai maintenant... 

— Et qui donc ? demanda Henri. 

Farinette eut un cruel sourire : 

— Ce n’est pas lui, répéta-t-elle, c’est sa fille !... 



Chapitre 72 

René, en recevant le coup de poignard de Farinette, s’était affaissé sur le parquet 
du pont. 

Pendant quelques minutes, frappé d’une sorte de stupidité, ne comprenant rien à 
cette brusque attaque dont il était victime de la part d’une inconnue, il se 
demanda s’il n’était point le jouet de quelque horrible cauchemar. 

Mais bientôt le sang qui jaillissait de la blessure et coulait jusque sous ses doigts 
le convainquit de la réalité. 

Alors le Florentin eut peur de mourir, de mourir là, en ce lieu désert, sans un 
ami, comme un chien. 

— Oh ! non, non ! se dit-il, si ma blessure est mortelle, il faut que je sois vengé. 

Et cet homme qui n’aimait que lui d’ordinaire et haïssait tout le monde, cet 
assassin, cet empoisonneur qu’on nommait René le Florentin, prononça tout bas 
un nom : « Paola ! » 

Le misérable songeait à sa fille. 

Il eut la force de se redresser, d’ouvrir son pourpoint, à travers lequel avait 
pénétré le poignard de Farinette, et de chercher avec sa main la place exacte où 
se trouvait la blessure. 

Le poignard l’avait atteint au côté droit ; mais rencontrant une côte, il avait 
éprouvé une déviation. 

René appuya la paume de sa main sur la blessure, afin de comprimer 
l’hémorragie, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, il se mit en route et 
prit le chemin de sa demeure. 

Plusieurs fois il faillit succomber à un étourdissement ; plusieurs fois il éprouva 
une défaillance qu’il prit pour le frisson de la mort... 

Il lui arriva même, en passant derrière la Sainte-Chapelle, d’être obligé de 
s’appuyer à un pan de mur et d’y reprendre haleine. 

Mais enfin il arriva jusqu’au pont Saint-Michel et vint tomber épuisé sur le seuil 
de la boutique, appelant d’une voix mourante : 



— Godolphin ! à moi, Godolphin ! 

Le somnambule, qui commençait à s’endormir fort naturellement, du reste, 
n’entendit point tout d’abord. 

— Godolphin ! répéta une voix à l’intérieur. 

— C’était celle de Paola. 

Paola avait le sommeil plus léger que son compagnon, et, bien qu’elle fût plus 
éloignée de la porte que lui, elle avait sur-le-champ ouvert les yeux, prêté 
l’oreille et reconnu la voix de son père. 

— Ouvre, Godolphin ! cria-t-elle. 

Godolphin s’éveilla enfin, courut aux cris et trouva René évanoui sur le seuil. 

— À moi ! Paola ! à moi ! cria-t-il à son tour. 

Paola accourut, à peine vêtue, et jeta un cri d’effroi. 

Son père était couvert de sang et son visage était si pâle qu’on eût juré qu’il était 
mort. 

La jeune fille éperdue aida Godolphin à prendre René à bras le corps et tous 
deux le transportèrent sur le lit de camp que le somnambule dressait chaque soir 
dans la boutique. 

Paola déchira le pourpoint, la chemise, et appliqua sur-le-champ un premier 
appareil sur la blessure, tandis que Godolphin faisait respirer du vinaigre à René. 

En moins de dix minutes, le Florentin revint à lui, regarda et reconnut sa fille et 
Godolphin. 

— Ah ! mon père ! murmura Paola, qui s’était emparée d’une aiguière et lavait 
doucement la plaie, mon père, que vous est-il donc arrivé ? 

René reprit d’une voix faible et tremblante encore : 

— Une femme a voulu m’assassiner. 

— Une femme ! 


Et les deux jeunes gens stupéfaits se regardèrent. 



— Oui, une femme que je ne connais pas, que je n’ai jamais vue... une 
mendiante ! 

Godolphin et Paola se regardèrent de nouveau. Le regard qu’ils échangèrent 
semblait dire : 

— Qui sait ? peut-être a-t-il un peu le délire ? 

Mais comme s’il eût compris la signification de ce regard, le Florentin répéta : 

— C’est une femme jeune et belle, quoiqu’elle fût vêtue de haillons ; elle m’a 
demandé la charité et comme je fouillais dans ma bourse en lui disant mon nom, 
elle m’a poignardé. 

— C’est étrange, murmura Paola. 

René aperçu un petit miroir d’acier poli suspendu au-dessus du comptoir, et fit 
un signe que Godolphin comprit. 

Le somnambule alla décrocher le miroir et l’apporta à René. 

— Allume deux bougies, dit celui-ci. 

Godolphin obéit encore. 

Alors René fit placer les deux bougies auprès du miroir et le miroir devant lui, 
afin de voir bien exactement sa blessure. 

René était quelque peu chirurgien, et il examina et ausculta sa blessure avec le 
sang-froid du praticien. 

— Le poignard a glissé, dit-il enfin, les chairs seules ont été entamées, et je n’en 
mourrai pas ! 

Puis, il ajouta, s’adressant à Godolphin : 

— Monte dans mon laboratoire : tu y trouveras sur une étagère une bouteille 
renfermant une liqueur d’un vert foncé. 

— Je sais ce que vous voulez dire, répliqua Godolphin, qui s’élança vers 
l’escalier qui conduisait au laboratoire. 

Le somnambule descendit peu après apportant la fiole indiquée par René. 

Le Florentin dit alors à Paola : 



— Cherche de la charpie, prépare-moi un pansement que tu arroseras avec la 
liqueur contenue dans cette fiole, et puis verse-moi quelques gouttes de vieux 
vin dans un gobelet. 

Paola exécuta ponctuellement les ordres de son père. 

Puis René, qui savait que le sommeil prévient presque toujours la fièvre 
qu’occasionne une blessure, René avala le contenu du gobelet que lui présenta sa 
fille. 

Ce gobelet renfermait du vin vieux mélangé d’un principe narcotique assez 
puissant. 

Après quoi le parfumeur se tourna sur le côté gauche et dit : 

— Laissez-moi dormir ! 

— Paola et Godolphin se retirèrent ; et René s’endormît. 

Lorsque le Florentin rouvrit les yeux, la nuit était écoulée et le soleil dardait ses 
rayons dans la boutique. 

Paola et Godolphin étaient assis à son chevet. 

Paola penchait sa jolie tête sur l’oreiller de son père avec une coquetterie toute 
féminine. 

— Comment te sens-tu, petit père ? demanda-t-elle d’une voix câline. 

— Assez bien, mon enfant. 

— Souffres-tu ? 


— Non. 

— Veux-tu que je te renouvelle ton pansement ? 

— Oui, dit René. 

— L’Italienne, aidée de Godolphin, découvrit la blessure et la lava de nouveau 
avec la précaution minutieuse d’un chirurgien de profession. 

— C’est cela, dit René, qui se fit apporter une seconde fois le miroir. C’est cela, 
ce que j’avais prévu est arrivé : le sang ne coule plus... 



— Ta blessure est-elle grave, petit père ? 

— Non, mon enfant. 

— Sera-t-elle bientôt fermée ? 

— Avant trois jours. 

— Pourras-tu te lever ? 

— Oh ! sur-le-champ. 

— Prends garde ! dit Paola d’un air craintif. Si le sang allait couler encore. 

— Chère Paola ! murmura le Florentin, qui, en ce moment, avait des entrailles 
de père. 

Puis il se souleva un peu, se mit sur son séant et dit à Godolphin : 

— Tu vas m’aider à m’habiller, il faut que j’aille au Louvre. 

— Encore ! fit Paola. 

Elle prononça ce mot avec une sorte d’impatience. 

— Hum ! dit René qui la regarda fixement, est-ce que cela te contrarie ? 

— Oui, dit résolument Paola. 

— Pourquoi ? 

— Parce que j ’aurais voulu... 

Elle s’arrêta et parut hésiter. 

— Voyons ! parle... insista René. 

— J’aurais voulu causer avec vous. 

— Oh ! dit René. 

— Et il y a longtemps, acheva Paola, qui s’enhardit. 

Puis elle regarda Godolphin d’une certaine façon qui voulait dire : 

— Godolphin me gêne ; je voudrais converser avec vous seul à seule. 



René comprit ce regard. 

— Godolphin, dit-il au somnambule, tu vas sortir. 

— Bien ! dit Godolphin. 

— Et galoper jusqu’au Louvre, où tu demanderas à parler à M me Catherine. 

— Que lui dirai-je ? 

— Tu la prierais de ma part de te remettre la boîte de poudre brune qui vient de 
Venise. Elle saura ce que je veux dire. 

Godolphin prit son chapeau et son manteau. 

Mais comme il s’apprêtait à s’éloigner, le Florentin-ajouta : 

— Tu demanderas, en outre, à la reine, la boîte de gants quelle a reçue de 
Florence le mois dernier, et qui est un cadeau du duc de Médicis, son neveu. 

Godolphin sortit. 

Alors René regarda sa fille. 

— Maintenant, dit-il, parle, mon enfant, je t’écoute. 

Paola s’assit sur le pied du lit et reprit son petit air câlin et insinuant : 

— Petit père, dit-elle, te souviens-tu qu’il y a environ quinze jours tu m’as 
retrouvée mourante, par une nuit sombre, sur la place Saint-Germain- 
l’Auxerrois ? 

— Oui, mon enfant. 

— Te souviens-tu que tu m’as fait une promesse ? 

— Certainement. 

— Tu m’as juré de me venger de l’infâme que j’aimais et qui m’a trahie. 

— C’est vrai. 

— Et... dit la vindicative Italienne, tu n’as point tenu ta promesse, père ! 

— Je la tiendrai. 



— Quand ? 

— Plus tôt que tu ne penses, mon enfant. 

— Vrai ? fit-elle. 

Et son œil brilla d’un feu sombre. 

— Aussi vrai que je suis ici et que tu es mon enfant chérie. 

— Mais... quand ? 

— Bientôt. 

— J’aimerais mieux une date, murmura Paola, qui avait voué une haine mortelle 
à Noë. 

— Il m’est impossible de te la donner. 

— Mais... enfin ? 

René eut une inspiration. 

— Écoute, dit-il, tu veux que je te venge ! 

— Oh ! je serais heureuse de voir couler la dernière goutte de son sang ! 

— Eh bien ! tu seras vengée et promptement, mais il faut m’obéir. 

— Je vous obéirai. 

— Sans discuter mes ordres. 

— Soit ! dit Paola. 

René se dressa tout à fait sur son séant. 

— Tu vas partir d’ici ce soir, à la nuit. 

— Et... où irai-je ? 

— Tu retourneras à Chaillot, dans la maison où il t’avait cachée. 

— Oh ! jamais ! 

— Il le faut, dit René d’un ton ferme, il le faut ! 



— Mais... pourquoi ? 

— Ta vengeance en dépend. 

— Je ne comprends pas, murmura Paola. Expliquez-vous, mon père. 

— Attends ! Tu retourneras donc à Chaillot... 

— Bien. Après ? 

— Tu écriras à Noë... 

Paola devint livide. 

— Tu lui écriras, dit René, ou tu le manderas. Il faut que tu le voies... 

— Ah ! mon père ! exclama l’Italienne avec un mouvement de répugnance si 
prononcé que René hésita à son tour. 

— Cependant, dit-il, si tu veux que je te venge, il importe que tu sois docile ! 

— Mais le voir, mais lui parler !... Ah ! c’est impossible... 

— Il le faut ! 

Le ton de René était si impérieux que Paola se tut. 

— Il le faut, reprit le Florentin après ; un silence, si tu veux être vengée ! 

— Mais enfin, demanda Paola, si je le vois, que lui dirai-je ? 

— Tu te jetteras à son cou, tu lui demanderas pardon de l’avoir trahi... et tu 
feindras un retour vers lui... 

Paola frémissait de colère. 

— « Gardez-moi auprès de vous, lui diras-tu, poursuivit René, mais sauvez-moi 
de mon père !... » 

La jeune fille regarda le Florentin avec une sorte de stupeur. 

René se prit à rire. 

— Noë sera touché de ton repentir, de ton amour, et comme tu te poseras vis-à- 
vis de lui en femme persécutée, il éprouvera le besoin de te soustraire de 
nouveau à ma tyrannie. 



— Ah ! 


— Et il en référera à son ami, le prince de Navarre. 

— Eh bien ? fit Paola toujours étonnée. 

— Or, ce n’est plus à Chaillot que le prince et Noë te cacheront. 

— Où donc, alors ? 

— Ce sera à Paris, dans l’hôtel Beauséjour, auprès de la reine de Navarre ? 

L’œil de Paola étincela. 

— Mon père, dit-elle résolument, que comptez-vous donc faire de moi quand je 
serai auprès de la reine de Navarre ? 

— Je te le dirai plus tard... 

Et René imposa silence à Paola qui allait répliquer. 

— Écoute... dit-il. 

Le pas de Godolphin retentissait à la porte, et bientôt le somnambule entra. 

Il portait la boîte de gants à la main, et il tira de sa poche la poudre brune de 
Venise. 

René posa un doigt sur ses lèvres et regarda sa fille. 

— Plus tard... dit-il, plus tard... 

Et il dit à Godolphin : 

— Habille-moi, maintenant. 

Godolphin s’acquitta sans excès de maladresse de ses fonctions de valet de 
chambre, et René se leva sans trop de douleur. 

— Maintenant, ajouta-t-il, venez au laboratoire avec moi, mes enfants. 

Appuyé sur l’épaule de sa fille, le Florentin monta dans cette pièce convertie en 
officine de parfumeur et d’alchimiste. 

Là il s’assit dans un grand fauteuil et dit à Godolphin : 



— Prends cette fiole vide et jette-la sur le sol. 

— Mais... elle se brisera... 

— C’est précisément pour qu’elle se brise que je l’ordonne de la jeter. 

Godolphin ne comprit pas, mais il brisa la fiole en mille morceaux. 

Alors René fit ouvrir la boîte de gants et prit la première paire qui s’offrit à ses 
regards. 

Puis il indiqua à Godolphin un pot blanc qui contenait une matière fumante et 
incolore ressemblant assez à de la colle de gomme. 

Godolphin lui apporta ce pot et un petit pinceau. 

René trempa le pinceau d’abord dans la liqueur gluante, ensuite dans les débris 
de la fiole qu’il avait achevé d’écraser sous son pied. 

Après quoi il passa le pinceau dans l’un des gants et l’enduisit à l’intérieur. 

— À présent, dit-il à Paola, ouvre cette boîte que Godolphin vient de rapporter, 
prends une pincée de la poudre qu’elle renferme et jette-la dans ce gant. Il faut 
que vous soyez tous deux mes complices. 

— Vos complices ! exclama Godolphin... 

— Oui, dit René : le verre pilé va se coller à la peau du gant et déchirera 
l’épiderme de la main qui tentera d’y pénétrer. 

— Bien ! fit Paola, et la poudre ? 

— La poudre est un poison subtil qui pénétrera par l’écorchure. 

René se prit à sourire, et les deux jeunes gens se regardèrent avec stupeur, se 
demandant quelle était la personne que le Florentin voulait empoisonner. 



Chapitre 73 


Tandis que René le Florentin empoisonnait une paire de gants en présence de sa 
fille et de Godolphin, qui ne savaient encore à qui ce cadeau funeste était 
destiné, une scène toute différente se déroulait sur la place Saint-Germain- 
l’Auxerrois, à deux pas du Louvre, dans le cabaret de Malican. 

Notre ami Amaury de Noë était entré fort tard à l’hôtel Beauséjour, et en 
compagnie de notre héros le prince Henri de Bourbon, futur roi de Navarre. 

Qu’était devenue Farinette ? C’est un mystère que nous ne tarderons point à 
éclaircir. Toujours est-il que le prince s’était couché comme l’étoile du matin à 
l’horizon. 

M me Catherine, en reine qui comprend toutes les délicatesses de l’hospitalité, 
s’était empressée de faire disposer à l’hôtel Beauséjour une fort belle chambre 
pour son hôte, le prince de Navarre. 

À côté de cette chambre se trouvait un cabinet destiné à Yalter ego, à 
Y inséparable de Henri de Bourbon, c’est-à-dire à Amaury de Noë. 

— Noë, mon bel ami, dit le prince en se mettant au lit, est-ce que tu ne regrettes 
pas un peu notre chambrette de l’hôtellerie de la rue Saint-Jacques ? 

— Parbleu ! non, répondit Noë. 

— Vraiment ? 

— Mais non, répéta le jeune homme. Je vous le jure, Henri. 

— Tu as tort. 

— Bah ! et pourquoi ? 

Henri secoua la tête : 

— À l’hôtellerie de la rue Saint-Jacques, vois-tu, les murs, sont pleins. 

— Bon ! ils le sont ici. 

— Ici, ils pourraient bien être creux par-ci par-là. 


— Allons donc ! 



— Et posséder des oreilles ni plus ni moins que les murs du palais de Denis, 
tyran de Syracuse. 

— Mon cher prince, dit Noë gravement, Votre Altesse a l’esprit troublé de toutes 
nos aventures de cette nuit, j’en suis sûr. 

— Mais non... 


— Et elle se croit au Louvre. 

— Simple que tu es ! dit le prince, n’est-ce pas M me Catherine qui a fini le 
Louvre et percé tous les judas mystérieux qui étoilent les murs ? 

— C’est vrai. 

— Eh bien ! si elle a fini le Louvre, elle a bâti l’hôtel Beauséjour. 

— Ah ! diantre ! fit Noë. 

— Et M me Catherine est de force à avoir prévu que quelque témoin dont elle 
aurait à se défier habiterait son hôtel un jour ou l’autre. 

— Bon ! dit Noë, mais qu’en conclure ? 

— J’en conclus que si tu veux causer, au lieu de me parler du fond de ton lit, tu 
feras bien de venir t’asseoir sur le pied du mien. 

— Soit ! dit Noë. 

Et il s’assit sur le pied du lit de Henri de Navarre. 

— Et puis, ajouta le prince, il me vient une bonne idée. 

— Voyons ! 

— Il n’y a guère à Paris que nous et les nôtres qui parlions béarnais. 

— C’est probable. 

— Or les nôtres sont incapables de servir d’espions à la reine Catherine. 

— J’en réponds bien, Henri. 

— Donc, parlons béarnais. 

— Soit. Qu’avez-vous à me dire ? continua-t-il en patois du pays. 



— Mais, dit Henri, je voudrais bien te parler un peu de Sarah. 

— Hé ! hé ! dit Noë, vous l’avez vue ce soir ? 

— Et, sans cette folle de Farinette qui nous a dérangés... 

— Farinette vous a rendu un grand service, mon prince. 

— Ah bah ! 

— Et je suis vraiment désolé de vous voir chaque jour vous engouer de plus en 
plus de cette argentière de malheur. 

— Noë ! 

— Ah ! Dame ! murmura le jeune homme, pardonnez-moi, mon prince, mais je 
songe un peu à l’avenir. 

— Est-ce que tu lis dans les astres comme René le Florentin ? 

— Dieu m’en garde ! 

— Ou comme... le... sire... de... Coarasse ? 

Noë se prit à rire. 

— Cela ne m’avancerait pas à grand’chose, dit-il. Mais je n’en songe pas moins 
à l’avenir. 

— Et qu’y vois-tu ? 

— Oh ! de vilaines perspectives. 

— Bah ! 

— Parole d’honneur ! mon prince... 

— Mais encore ? 

— Si je suis franc, vous vous fâcherez. 

— Moi ? dit Henri ; allons donc ! je ne me fâche jamais. 

— Une fois n’est pas coutume. 

— Mais parle donc, bavard, fit le prince impatienté, au lieu de me répondre par 



des sentences de pédagogue. 

— Eh bien, monseigneur, je vois dans l’avenir de fort vilaines choses concernant 
M me la reine de Navarre. 

— Ma mère ? 

— Non, la jeune reine, M me Marguerite. 

Henri fronça légèrement le sourcil et attendit que Noë complétât sa pensée. 

Noë continua gravement. 

— M me Marguerite aime Votre Altesse, c’est incontestable. 

— Heu ! heu ! fit le prince avec une pointe de fatuité. 

— Et elle se fera pardonner le duc de Guise, si Votre Altesse veut bien ne pas 
donner une héritière à M me la comtesse de Gramont. 

— Et puis ? fit Henri. 

— Mais comme il est probable que cette héritière est déjà trouvée. 

— Peuh ! fit Henri. 

— Et qu’elle se nomme Sarah l’argentière... 

— Eh bien ? 

— Eh bien ! M me Marguerite, qui sait le grec et le latin à merveille, se 
souviendra d’une certaine loi romaine qu’on appelait... 

Noë s’arrêta, espérant que son sourire achèverait sa phrase. 

— Comment l’appelait-on ? demanda froidement Henri. 

— La loi du talion, prince. 

— Hein ! fit Henri de Navarre en souriant ; tu deviens audacieux, Noë, mon ami. 

— Heu ! heu ! 

— Et puisque tu fais ainsi de fort belle morale, je te vais, à mon tour, poser une 
simple question. 



— J’écoute Votre Altesse. 


— Que penses-tu de Malican ? 

— Que c’est un fort brave homme de cabaretier. 


— Et puis ?... 

— Et puis... mais, dame !... et puis... rien. 

— Bon ! et de sa nièce ? 

— Je pense que Myette est une fort belle fille... 

— Après ? 

— Et que je l’aime... ajouta Noë qui se sentit rougir. 

— Très bien ! Ne me disais-tu pas l’autre jour que, si elle avait le moindre bout 
de parchemin, tu l’épouserais ? 

— Oh ! certes, oui. 

— Même sans dot ? 

— Bah ! la bicoque du sire de Noë, mon honoré père, est petite, mais elle a 
coutume de voir entrer sous son toit des femmes qui ont plus de lignée que 
d’écus. 

— Mais, hélas ! dit le prince, devenu railleur à son tour, comme Myette n’a pas 
de parchemins... 

— Je me contente de l’aimer pour ses beaux yeux. 

— Parfait ! Cependant, tu es fils unique, mon mignon. 

— Hélas ! 

— Et comme le nom de Noë ne saurait s’éteindre, il faudra que tu prennes 
femme au premier jour. 

— Je la prendrai. 

— Hé ! mais, fit Henri, il me semble que, en ce cas, Myette ressemblera fort à 
Sarah, et que madame la comtesse de Noë aura quelque analogie avec la jeune 



reine de Navarre. 

— Ah ! morbleu ! s’écria Noë, au diable les comparaisons ! Bonsoir, Henri, je 
vais me coucher. 

— Tu feras sagement, mon bel ami, surtout si tu réfléchis à un vieux proverbe 
gascon. 

— Quel est-il ? 

— Que pour mieux voir la paille qui éborgné le voisin, il est utile de se 
débarrasser du soliveau qui nous aveugle. 

Noë se prit à rire et alla se coucher. 

Mais, comme il se glissait entre les draps, le prince le rappela. 

— Bon, dit-il, qu’est-ce encore ? 

— Je gage, fit Henri, que tu dormiras fort mal cette nuit. 

— Mais non. 

— J’ai vu Sarah, tu n’as pas vu Myette, c’est suffisant. 

Donc, tandis que je ronflerai majestueusement demain matin, tu te lèveras et t’en 
iras voir Myette. 

— C’est bien possible. 

— Et je vais te charger d’une commission pour Malican. 

— Mais, dit Noë, j’espère bien me lever de bonne heure et trouver Myette seule. 
Malican sera au lit encore. 

— Cela ne fait rien. Tu donneras cette bague à Myette. 

Et le prince tira de son doigt l’anneau de feu le roi Antoine de Bourbon, son 
père. 

— Que faites-vous donc là ? exclama Noë étonné. 

— Et, ajouta le prince, tu la prieras de la porter à son oncle. C’est une petite 
convention entre Malican et moi. 



— Du diable, murmura Noë, si je comprends quelque chose à tout cela ! 

— C’est inutile !... bonsoir ! 

Et le prince se tourna vers la ruelle et ramena un pan du drap sur son visage. 


§ 


Henri de Navarre ne s’était point trompé, Noë fut sur pied de très bonne heure. 

Tandis que le prince dormait avec le calme et la sérénité d’un homme 
doublement aimé et qui se flatte de se coiffer au premier jour d’une couronne, 
Amaury de Noë sortit sans bruit de l’hôtel Beauséjour, après avoir distribué 
quelques sourires protecteurs et, par-ci par-là, une poignée de main aux 
gentilshommes gascons qui veillaient fidèlement sur le repos de la reine de 
Navarre. 

Naturellement le compagnon de Henri de Bourbon s’en alla tout droit au cabaret 
de Malican. 

La place Saint-Germain était encore déserte, le cabaret était veuf du plus 
modeste buveur. 

Myette seule, vêtue de sa jupe rouge assez courte pour montrer le bas de sa 
jambe mignonne et son petit pied cambré, de sa basquine de velours qui 
resserrait en les faisant valoir les richesses de son buste, Myette, coiffée du 
mouchoir béarnais qui enveloppait à grand’peine sa luxuriante chevelure noire, 
Myette, disons-nous, rangeait les hanaps et les pots d’étain sur le comptoir et 
mettait tout en ordre. 

— Bonjour, petite, dit Noë en entrant et en prenant assez familièrement la taille 
de la jolie Béarnaise. 

Myette rougit, mais elle ne se fâcha point. 

— Bonjour, monsieur de Noë, dit-elle. 

Enhardi, Noë lui prit un baiser ; Myette se dégagea lestement. 

— Que faut-il vous servir ? demanda-t-elle en faisant un peu la moue. 



— Rien, dit Noë. 

— C’est peu. 

— Où est ton oncle ? 

— Il est encore couché. 

Noë tira la bague du prince que Myette reconnut sur-le-champ. 

— Porte-lui cela, dit-il. 

— Cela ? fit-elle étonnée. 

— Sans doute. 

— Pourquoi donc faire ? 

— Je n’en sais rien, de la part du prince. 

— C’est drôle ! murmura Myette. 

Puis, légère comme une biche, elle s’élança vers l’escalier et monta à la chambre 
de Malican. 

Noë s’assit sur un banc, et, en attendant le retour de Myette, il se prit à rêver. 
Myette redescendit au bout de quelques instants : 

— Ah ! dit-elle, mon pauvre oncle a bien mal dormi. 

— Bah ! fit le jeune homme. 

— Il se plaint d’une violente migraine, monsieur de Noë. 

— Le pauvre homme ! 

— Et il me charge de vous faire ses excuses, vu qu’il ne peut descendre lui- 
même pour vous servir à boire. 

— Je les accepte volontiers, dit Noë d’un ton hypocrite, car il était enchanté, au 
fond, de ce tête-à-tête que Malican lui ménageait avec sa nièce par suite de sa 
migraine. 


Puis il s’assit auprès d’elle. 



— Ma petite Myette, dit-il, ton oncle est un brave homme. 

— Oh ! je le sais... 

— Et je l’aime de tout mon cœur, ajouta Noë. 

— Soyez tranquille, dit ingénument Myette, il vous le rend bien. 

— Ce matin surtout... 

— Pourquoi ce matin plutôt que les autres jours ?... 

— Mais, dame !... parce que... ce matin... il nous laisse seuls... et que... 

Myette se prit à rougir. 

— Et que, acheva Noë, je vais pouvoir te répéter que je t’aime, ma petite Myette 
adorée... 

En parlant ainsi, Noë prit la jeune fille par la taille. 

Myette étouffa un cri et chercha à se dégager. 

Mais Noë avait le bras solide, et il avait si bien enlacé la jeune fille qu’elle ne 
put se dégager. 

— Je t’aime ! répéta-t-il avec passion. 

— Amaury !... murmura Myette dont le cœur éclata soudain. 

Noë la pressa sur son cœur et la jeune fille se sentit frissonner dans ses bras. 

Mais en ce moment de suprême ivresse, une voix retentit derrière eux qui les fit 
tressaillir et leur arracha un cri de stupeur. 

— Hé ! hé ! disait la voix, ne vous gênez pas, monsieur de Noë ! 

Noë, livide et frémissant, se retourna alors. 

Malican, qui ne paraissait plus se ressentir de sa migraine, se tenait immobile sur 
la dernière marche de l’escalier. 

— Ne vous gênez pas, monsieur de Noë, répéta-t-il en ricanant. 

Noë lâcha Myette, qui, toute confuse, alla se blottir en un coin de la salle, et 
recula lui-même d’un pas. 



Cependant Malican n’était qu’un pauvre cabaretier, tandis que M. de Noë était 
un beau gentilhomme : mais Noë avait essayé de séduire sa nièce, et l’œil de 
Malican étincelait. Il marcha droit au jeune homme et lui dit : 

— Monsieur de Noë, je vais vous dire une simple histoire. Prenez patience, elle 
est courte. 

— Noë le regardait avec stupeur. 

— Mon père, reprit Malican, était un pauvre berger des montagnes, et il 
s’appelait Malican comme moi... mais il avait une fille, une fille qui était ma 
sœur et dont un gentilhomme du voisinage s’éprit un jour. 

Malican s’arrêta un moment, comme s’il eut voulu peser ses moindres paroles. 

— Ce gentilhomme aimait ma sœur et ma sœur l’aimait, poursuivit Malican. Un 
jour mon père le surprit à ses pieds ; alors... savez-vous ce qu’il fit ? 

Malican regarda encore Noë, mais Noë semblait pétrifié. 

Le cabaretier reprit : 

— Mon père sauta sur son fusil, ajusta le gentilhomme et lui dit : 

« Je te jure, sur le salut de mon âme, que je vais te tuer comme un chien si tu 
n’épouses ma fille que tu as séduite... » 

À ces derniers mots de Malican, Noë bondit et sembla s’éveiller d’un long 
sommeil. 

— Oh oh ! dit-il, est-ce que tu aurais la prétention, bonhomme, de m’arracher la 
même promesse ? 

— J’ai l’honneur de vous en faire la proposition, répliqua Malican avec calme. 

En même temps le cabaretier ouvrit son sarrau et prit deux pistolets à sa ceinture. 



Chapitre 74 


Noë était brave, - il l’avait prouvé en mainte occurrence. 

Cependant les pistolets de Malican étaient d’un aspect formidable et l’œil du 
cabaretier n’annonçait rien de bon. 

— Mon cher monsieur Malican, dit le jeune homme, je ne veux pas me sauver, et 
vous pouvez, si bon vous semble, fermer la porte. Mais je vous engage aussi à 
remettre ces pistolets à votre ceinture. 

— C’est selon, dit Malican. 

— Si vous désirez causer avec moi, continua Noë, qui avait retrouvé son sang- 
froid, nous pourrons peut-être nous entendre. 

— Je ne demande pas mieux, monsieur de Noë, dit Malican. 

Et comme le lui avait permis Noë, le cabaretier alla fermer la porte et se plaça 
devant une table qui le séparait du jeune homme d’une longueur de quelques 
pieds. 

Puis il posa les pistolets sur cette table, à la portée de sa main, s’assit et dit : 

— Je le veux bien, monsieur de Noë, causons. 

Myette tremblante était toujours blottie en un coin de la salle. 

Noë fit comme Malican et s’attabla vis-à-vis de lui. 

Alors le cabaretier se tourna vers sa nièce : 

— Hé ! la belle fille, dit-il, comme nous allons traiter, M. de Noë et moi, une 
affaire assez importante, et que les affaires ne se font bien que lorsqu’on a le 
gosier humide, va-t’en me chercher une bouteille de vieux muscat. 

Myette était ravie d’avoir un prétexte pour sortir, elle ne se fit point prier. 

Elle disparut et revint deux minutes après avec le flacon poudreux demandé par 
Malican. 

Pendant l’absence de Myette, Noë et le cabaretier avaient gardé le silence de 
deux adversaires qui s’observent avant d’entrer en lutte. 



Maintenant, dit Malican, lorsque la jeune fille eût posé sur la table la bouteille et 
deux verres, maintenant va-t’en là-haut, ma fille. Ce qui va se dire ne te regarde 
pas. 

Myette était rouge comme une cerise, et elle avait le cœur bien gros. 

Elle se retira en baissant les yeux et gravit lentement l’escalier. 

Mais lorsqu’elle fut sur la dernière marche, c’est-à-dire, hors de la vue de son 
oncle, elle s’assit et prêta curieusement l’oreille, en vraie fille d’Ève qu’elle était. 

— Ça ! dit alors le cabaretier, causons, s’il vous plaît, mon gentilhomme. 

— Causons, fit Noë avec une indifférence plus affectée que réelle. 

Malican mit ses deux coudes sur la table, regarda son interlocuteur en face et lui 
dit : 

— Ainsi donc, monsieur de Noë, vous aimez ma nièce ? 

— De tout mon cœur, Malican. 

— Et... elle... vous aime ?... 

— Peuh ! répondit Noë avec une fatuité merveilleuse, peut-être. 

— Mais savez-vous bien, monsieur de Noë, que Myette est une fille tout à fait 
vertueuse ? 

— Hélas ! soupira le jeune homme, à qui le dis-tu ? 

— Et qu’elle n’est point femme à s’en laisser conter comme font vos grandes 
dames de la cour de France ? 

— D’accord. 

— Myette veut un mari... 

— Hum ! tu en reviens toujours là, mon pauvre Malican. 

— Un mari... sérieux. 

— Comment l’entends-tu ? 

— Hé ! mais, dit le cabaretier, je veux dire un mari qui l’épouse... Noë fit un 



léger soubresaut sur son siège. 

— Voyons, Malican, dit-il, parlons raison... 

— Je parle raison, monsieur de Noë. 

— Et laissons de côté... ce mariage... 

Malican allongea la main vers l’un des pistolets. 

— Écoute-moi bien, reprit Noë, tu es Béarnais comme moi. 

— Comme vous, dit Malican. 

— Tu connais ma famille ? 

— J’ai passé vingt fois devant votre château. 

— Tu sais que le comte de Noë, mon père, a de certaines idées... 

— Je l’ignore, dit Malican. 

— Il fait moins bon marché que moi de... la... noblesse... 

— Ah ! fit Malican d’un air sérieux. 

— Et j’aurai beau lui dire que Myette est une perle de fille, un bijou... 

— Il y a peu de femmes à la cour de Nérac, monsieur de Noë, qui soient aussi 
belles. 

— D’accord, mais... 

— Et je vous garantis que lorsqu’elle sera comtesse de Noë... 

Noë fit un deuxième soubresaut. 

— Vous pourrez être sûr de sa sagesse, ajouta gravement le cabaretier. 

— Oh ! pour cela, je suis de ton avis, Malican. 

— Sans compter qu’elle vous donnera une kyrielle de petits Noë qui seront 
taillés en hercules et beaux comme des amours... 

— Je ne dis pas non, mais... 

— Tenez, poursuivit Malican, si vous voulez, la noce se fera dimanche 



prochain... C’est aujourd’hui lundi... vous voyez que nous n’aurons pas 
longtemps à attendre. 

— Mais, mon pauvre Malican... 

— Et j’irai trouver M me Jeanne de Navarre, notre reine à nous, et je lui 
demanderai d’assister au mariage. 

Noë voulut mettre fin au programme matrimonial de Malican. 

— Un instant, dit-il avec gravité, je n’ai qu’un mot à dire. 

— Voyons ! fit Malican. 

— Je refuse positivement, et bien qu’à mon grand regret. 

— Vous refusez... quoi ? 

— Je refuse d’épouser Myette, bien que je l’aime... 

— Ah ! dit Malican. Et pourquoi ? 

— Mais parce qu’elle se nomme mam’zelle Malican et que je m’appelle le 
comte de Noë. Comprends-tu ? 

Malican partit d’un grand éclat de rire. 

— Ah ! monsieur de Noë, dit-il, vous étiez si troublé tout à l’heure que vous 
n’avez pas entendu mon histoire. 

— Quelle histoire ? 

Celle de ma sœur... qui fut séduite... et épousée... par un gentilhomme. 

— Eh bien ? 

— Eh bien ! ce gentilhomme n’était pas de mince noblesse... croyez-le... 

— Et tu me le donnes pour modèle, ricana Noë. 

— Non, ce n’est pas ce que je veux dire. 

— J’écoute alors. 

— Ce gentilhomme se nommait le marquis de Lussan. 



— Hein ! fit Noë, vraiment ? 

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et il a été tué un jour de bataille, 
à côté du feu roi Antoine de Bourbon. 

— Je sais cela. 

— Et Noë qui ne devinait pas encore où Malican voulait en venir, Noë ajouta : 

— Les Lussan sont de bonne roche : ils étaient cousins des Albret, les ancêtres 
maternels du prince Henri. 

— Vous voyez donc bien, ajouta Malican, qu’à tout prendre, celui qui épousera 
M lle de Lussan... 

— Hein ? fit Noë qui tressaillit. 

— Ne se mésalliera pas complètement, acheva le cabaretier. 

— Comment ! s’écria Noë, il a laissé une fille ?... 

— Une fille qui a de beaux yeux et que vous aimez... 

— Myette ! 

— Hé ! oui... 

Noë eut un terrible battement de cœur. 

— Ah ! balbutia-t-il, serait-ce possible, mon Dieu ! 

— C’est vrai, monsieur de Noë. 

— Myette est la fille du marquis ? 

— Sa propre fille. 

— Ainsi... elle est... noble ? 

— Et du meilleur sang de Béarn. 

Noë poussa un cri de joie. 

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et il a été tué un jour de bataille, 
à côté du feu roi Antoine de Bourbon. 



— Je sais cela. 

— Et Noë qui ne devinait pas encore où Malican voulait en venir, Noë ajouta : 

— Les Lussan sont de bonne roche : ils étaient cousins des Albret, les ancêtres 
maternels du prince Henri. 

— Vous voyez donc bien, ajouta Malican, qu’à tout prendre, celui qui épousera 
M lle de Lussan... 

— Hein ? fit Noë qui tressaillit. 

— Ne se mésalliera pas complètement, acheva le cabaretier. 

Malican se prit à rire et appela : 

— Myette ! Myette ! 

Mais Myette ne répondit pas. 

— Oh ! oh ! murmura le cabaretier, bouderait-elle, par hasard ? 

Il s’élança vers l’escalier par où Myette avait disparu, et tout à coup Noë, qui le 
suivait, entendit une exclamation de surprise et presque d’effroi. 

Myette qui, du haut de l’escalier, avait écouté la conversation de Noë et de son 
oncle, était en proie à une émotion telle qu’il lui était impossible de parler ni de 
faire un pas. 

— Bon ! exclama le cabaretier qui courut à elle, vas-tu pas, maintenant, 
t’évanouir ?... 

Myette se jeta au cou de son oncle et fondit en larmes. 

En ce moment Noë survint et lui dit gravement : 

— Madame la comtesse de Noë, calmez-vous... 

Myette jeta un cri et faillit se trouver mal. 

Noë la prit dans ses bras et redescendit avec Malican. 

Mais déjà un quatrième personnage s’introduisait dans le cabaret et semblait 
s’étonner de le trouver désert. 



Ce personnage n’était autre que le prince Henri de Bourbon, futur roi de 
Navarre, lequel ronflait cependant comme le bourdon d’une cathédrale lorsque 
Noë était sorti sur la pointe du pied de l’hôtel Beauséjour. 

En voyant reparaître Malican qui marchait plus fier qu’un bedeau de cathédrale, 
et Noë qui emportait Myette éperdue dans ses bras, Henri devina ce qui venait de 
se passer. 

— Allons ! dit-il en riant, je le vois, ma bague a produit son effet. 

— Ah ! fit Noë qui tressaillit et se prit à regarder curieusement le prince. 

Et il se souvint qu’en lui remettant cette bague, Henri lui avait dit : « C’est un 
signal entre Malican et moi. » 

Henri souriait toujours ; mais au lieu de donner aucune explication directe à Noë, 
il se tourna vers Malican : 

— As-tu été bien féroce ? dit-il. 

— Mais... pas mal... répondit le cabaretier en souriant. 

— Tu t’es servi de tes pistolets ? 

— Dame ! je les ai montrés... 

— Ah ! mon pauvre Noë, dit Henri, en quel guêpier t’es-tu fourré ! 

Mais Noë ne prenait point garde aux paroles du prince. Il était agenouillé devant 
Myette et lui baisait les deux mains avec transport. 

Cependant l’histoire de la bague l’avait assez intrigué pour qu’il finît par en 
demander l’explication. 

— Noë, mon bel ami, dit alors le prince, il était convenu entre Malican et moi 
que je lui enverrais ma bague aussitôt que tu aurais avoué ton intention 
d’épouser Myette, si Myette était de noblesse. J’ai tenu ma promesse en raison 
de notre conversation d’hier au soir. 

— Très bien ! fit Noë. 

— La petite scène violente que Malican t’a jouée était également convenue. 

— À merveille ! 



— L’épouse future d’un comte de Noë, vivre dans un cabaret. 

— Hé ! dit Noë, qui avait peu à peu reconquis sa présence d’esprit, elle y a vécu 
assez longtemps, ce me semble. 

— Ah ! ceci, répliqua Malican, tient à des raisons toutes particulières. 

— C’est vrai, dit Henri. 

— Peut-on les connaître ? demanda Noë. 

— Certainement. 

— Voyons. 

Et Noë, tenant toujours les deux mains de Myette dans les siennes, s’assit à la 
même place où il parlementait tout à l’heure avec Malican, à deux longueurs de 
pistolet. 

Malican prit la parole : 

— Myette est la fille du marquis de Lussan et de Rose Malican, ma sœur. 

— Et ma mère, la reine Jeanne, va se charger de chaperonner Myette, désormais, 
attendue qu’il n’est pas convenable que la fille d’un gentilhomme. 

Le marquis a épousé Rose en pleine cathédrale catholique, et Myette est une fille 
très légitime. 

— Bon ! dit Noë. 

— Mais Rose, ma pauvre sœur, est morte. 

— Ah ! 

— Et trois ans après, le marquis s’est fait tuer. 

— Je sais cela. 

— Ce qui fait que Myette était orpheline, poursuivit Malican et qu’elle n’avait 
d’autre protecteur que le comte de Lussan, frère de son père, et le pauvre 
cabaretier Malican, frère de sa mère. 

— Cela ne m’explique pas encore, dit Noë, pourquoi... 



— Chut, Henri. 

Malican reprit : 

— Le comte de Lussan est de bonne maison, c’est connu, mais il est avéré aussi 
par tout le Béarn que c’est un gentilhomme peu scrupuleux... 

— Je l’ai ouï dire, murmura Noë. 

— Il rançonne ses vassaux, il fait pendre les juifs et les Lombards qui lui ont 
prêté de l’argent ; il lorgnait d’un œil d’envie les belles seigneuries de feu son 
frère, le marquis de Lussan. 

— Ah ! diable !... 

— Alors, voyez-vous, continua Malican, je ne suis qu’un cabaretier, mais j’ai 
toujours passé pour un garçon qui voit les choses de loin. Et j’ai pensé... 

Malican s’arrêta, essayant de compléter sa phrase par un fin sourire. 

— Va toujours, dit le prince. Je connais le Lussan, on peut en parler. 

— Je me disais donc quelquefois, reprit Malican, que si je laissais ma jolie 
Myette aux soins de son oncle, il pourrait bien, un jour ou l’autre... à cause des 
belles seigneuries... Vous comprenez ? un enfant, ça meurt facilement. 

— Comment ! interrompit Noë, Myette a des seigneuries ? 

— Sans doute. 

— Elle est riche ? 

— Très riche, dit Henri. 

— Je rêve !... balbutia le jeune homme, et tout cela me paraît impossible. 

— Monsieur le comte de Noë, dit alors Malican, vous le voyez, Myette a des 
parchemins, des écus, et elle est belle... Il est vrai qu’elle a aussi ; un brave 
homme d’oncle qui est cabaretier ; mais soyez tranquille, une fois le mariage 
accompli, je m’en irai vivre dans un coin... j’ai des économies... et puis, si 
jamais j'allais vous voir... eh bien ! vous m’enverriez dîner à l’office. 

— Ah ! Malican, s’écria le prince, tu railles, mon ami, attendu que tu es un 
honnête homme, que de plus tu es montagnard, et qu’en notre pays c’est presque 



un premier degré de noblesse. 

Noë ne dit rien, mais il embrassa cordialement Malican. 

Myette pleurait de joie. 

En ce moment une ombre se dessina sur le seuil inondé de lumière et une femme 
parut. 

C’était Nancy, Nancy la jolie soubrette, la fine mouche, l’amie de 
M me Marguerite, l’idole du page Raoul. 

Nancy, qui souriait d’ordinaire et dont l’œil pétillait toujours de malice, Nancy 
fronçait le sourcil ; elle avait un air soucieux qui sembla de mauvais augure au 
prince de Navarre. 

— Quelle nouvelle fâcheuse m’apportes-tu, Nancy, ma mignonne, lui demanda- 
t-il, et qu’est-il donc arrivé ? 



Chapitre 75 

Nancy jeta un regard sur Noë et Myette qui se tenaient toujours par la main en 
présence de Malican. 

— Hum ! dit-elle en clignant l’œil, est-ce que M. de Noë... se... mésallie ? 

— Ma petite, répondit Noë, j’épouse Myette. 

— Ah bah ! 

— Laquelle est de fort bonne noblesse. 

— Plaît-il ? 

— C’est vrai, dit Malican avec la gravité d’un grand parent. 

Mais Nancy, au lieu de demander des explications sur la noblesse de Myette, 
noblesse qu’elle n’avait point soupçonnée jusque-là, Nancy, disons-nous, fronça 
le sourcil de plus en plus. 

— Tant pis ! dit-elle. 

— Hein ? fit Noë. 

— Pourquoi ce tant pis ? demanda Henri de Navarre. 

Nancy retourna jusqu’au seuil de la porte et s’assura que personne ne rôdait dans 
les environs. 

— Tu peux parler ici, Nancy ma mignonne, dit le prince, Malican et sa nièce 
sont nos amis. 

— Hélas ! dit Nancy. 

— Oh ! oh ! fit Malican, vous n’êtes pas aimable pour nous, mam’zelle Nancy. 

— C’est parce que je vous aime... 

Et Nancy, de plus en plus, sérieuse, s’assit et regarda fixement le prince. 

— Votre Altesse a-t-elle donc perdu la mémoire ? dit-elle. 

— À propos de quoi parles-tu ainsi, mignonne ? 



Elle a exigé de M me Catherine, en échange de la vie de René, un serment... 

— Parbleu ! répondit le prince. 

— Un serment qui sauvegarde Votre Altesse, M. de Noë, la belle argentière et 
M. de Pibrac. 

— Et depuis lors, ajouta Henri, nous vivons fort tranquilles et nous dormons sur 
les deux oreilles. 

— C’est un tort, dit Nancy. 

— Le prince fit un geste de surprise. 

— Ah çà ! dit-il, M me Catherine oserait-elle donc manquer a sa parole ? 

— Non. 

— Eh bien ! alors ?... 

— Mais le serment qu’elle a fait ne sauvegarde point la future comtesse de 
Noë... et le jour où elle saura que... Myette. 

— Noë tressaillit et pâlit. 

— Heureusement, dit Henri, que Myette va entrer aujourd’hui même à l’hôtel 
Beauséjour, où elle sera sous la protection de la reine ma mère. 

Nancy secoua la tête. 

— La reine Jeanne, dit-elle, n’est pas non plus sauvegardée par le serment. 

— Oh ! oh ! exclama Henri se redressant avec fierté, tu me la bailles belle, ma 
mignonne ! on ne touche pas à ma mère... 

— Monseigneur, dit Nancy, vous vous trompez... la reine Catherine hait la reine 
de Navarre... 

— C’est possible, mais... 

— Et je vous jure, continua la camérière, qu’à votre place je me hâterais 
d’épouser M me Marguerite. 

— Nancy, mon enfant, dit le prince, je suis tout à fait de l’avis de 
M me Marguerite. 



— Comment cela, monseigneur ? 

— Elle prétend que tu vois tout en noir. 

— Comme Cassandre, prince. 

— Bah ! tu es folle. 

— D’abord, reprit Nancy sans se déconcerter, je vais vous faire une confidence. 

— Parle... 

— Je ne sais pas où M me Catherine a passé la soirée, mais je puis vous affirmer 
que lorsqu’elle est rentrée au Louvre il était plus de minuit. 

— Bah ! fit le prince étonné. Comment sais-tu cela ? 

— Ah ! répliqua Nancy, vous savez que je suis un peu noctambule... 

— Peste ! dit le prince, tu te sers d’un mot que je ne comprends guère. 

Nancy se prit à sourire : 

— M me Marguerite, qui sait le latin, dit-elle, m’a expliqué que cela voulait dire 
marcher pendant la nuit. 

— Très bien. Ainsi, tu es noctambule !... 

— C’est-à-dire que j’aime assez me promener par les corridors sans lumière, 
écouter aux portes par-ci par-là, saisir un mot à droite et à gauche. 

— Et tu as vu rentrer M me Catherine ? 

— Précisément. 

— Seule ? 

— Toute seule, enveloppée dans son manteau. 

— Ceci est bizarre... 

— Et vêtue en cavalier. 

— Tu railles. 

— C’est la vérité pure, monseigneur. 



— Tu te seras trompée... la reine mère n’oserait point se travestir ainsi. 

— Je suis sûre de mon fait. J’étais accoudée à une fenêtre qui donne sur la 
rivière et j’ai cru entendre un bruit de voix tout au bord de l’eau. J’ai l’oreille 
fine, et à un certain moment il m’a semblé que c’était la voix de René que 
j’entendais. Alors je suis descendue et j’ai trouvé à la poterne un Suisse de ma 
connaissance. 

— Est-ce celui qui dort quand on tousse ? 

— Justement. 

— Et c’est de lui que tu tiens ?... 

— Non, c’est de moi-même. Écoutez... 

— Voyons ! dit Henri curieux. 

— Le Suisse, reprit Nancy, avait un grand manteau ; moi, je suis petite et 
mignonne, comme vous voyez, et je me suis mise dessous. 

— Ah ! ah ! 

— De sorte que j’ai vu, sans qu’il me vit, et grâce à la lanterne suspendue au- 
dessus de la porte, entrer un-cavalier. 

— Et ce cavalier ?... 

— C’était M me Catherine. 

À son tour Henri fronça le sourcil. 

— D’où venait-elle donc ? murmura-t-il. 

— Je ne sais pas. Mais je puis vous affirmer que lorsque M me Catherine prend la 
peine de sortir du Louvre sans escorte et quelle y rentre si tard, c’est qu’elle a 
quelque sinistre et hardi projet en tête. 

— Mais enfin, devines-tu quelque chose ? 

— Je sais quelle abhorre la reine de Navarre. 

— Comment le sais-tu ? 

— J’ai surpris un regard de haine qu’elle jetait sur elle. 



Henri eut un fier sourire. 

— Ma mère est bien gardée à l’hôtel Beauséjour, dit-il. 

— Peut-être, fit Nancy. 

— Elle a autour d’elle trente gentilshommes dévoués et braves dont l’épée est 
plus longue et mieux trempée que les poignards des estafiers de M me Catherine. 

Nancy haussa les épaules. 

— Fi ! monseigneur, dit-elle, M me Catherine est une princesse trop courtoise 
pour faire assassiner une reine qu’elle exècre, mais que, après tout, elle estime. 

— Alors qu’ai-je à craindre ? 

— Mais, ajouta Nancy, il pourrait se faire que René le Florentin... 

À ce nom, Myette et Noë pâlirent de nouveau et Malican se gratta l’oreille d’un 
air embarrassé. 

Seul, le prince demeura impassible. 

— Il se pourrait faire, continua Nancy, que René le Florentin, qui ne peut plus 
toucher à Votre Altesse, songeât à être agréable à M me Catherine. 

— Et comment ? 

— René est un habile chimiste, monseigneur. 

Henri tressaillit. 

— Il confectionne des poisons merveilleux et subtils... 

— Ah ! tais-toi. 

— Des poisons qui se jettent dans l’air qu’on respire, dans l’eau et dans le vin 
dont on s’abreuve, dans le feu auquel on se réchauffe, dans le pain qu’on rompt, 
dans les aliments qu’on a, par défiance, préparés pour soi. 

— Nancy, dit le prince, dussé-je préparer de ma main les repas de ma mère... 

— Il y aurait mieux que cela, monseigneur. 

— Quoi donc ? 



— Ce serait d’avoir un otage qui répondît de René. 

— Je ne comprends pas, fit Noë. 

— Ni moi, murmura Malican. 

— Mais moi, dit Henri, j’ai compris, et Nancy a raison. 

Puis il se pencha à l’oreille de la camérière. 

— Tu veux parler de Paola ? dit-il. 

— Justement. 

— Nancy, ma mignonne, tu pourras t’en retourner au Louvre et y demeurer 
tranquille. Avant demain la vie de Paola me répondra, de celle de ma mère. 

— C’est bien ! dit Nancy. Bonsoir, monseigneur, vous êtes prévenu. 

— Et Nancy s’en alla. 


§ 


Or, pour savoir au juste sur quoi comptable prince Henri de Navarre relativement 
à Paola, il est nécessaire de nous reporter à la nuit précédente et de retourner au 
pont Saint-Michel où nous avons laissé la bohémienne Farinette, le prince Henri 
et Noë assistant, à travers les fentes de la devanture, au premier pansement de 
René le Florentin. 

Farinette, on s’en souvient, apprenant l’origine de Paola, avait murmuré à 
l’oreille du prince : « Ce n’est pas René que je frapperai maintenant, c’est sa 
fille. » 

Henri lui prit le bras, la serra avec force et lui dit : 

— Tais-toi ! 

Puis il l’entraîna loin de la boutique, à l’extrémité du pont, et fit signe à Noë de 
les suivre. 


— Ma fille, dit-il alors à Farinette, tu n’as pas plus nul besoin de demeurer ici. 



— Pourquoi ? 

— L’heure n’est point sonnée pour toi de te venger de René. 

— Ah ! ah ! ricana Farinette. Je suis pressée, pourtant. 

— Moi aussi. 

— Vous ! 

— Moi, dit Henri avec calme, je hais René plus que toi. 

— Eh bien ! laissez-moi faire alors... je vous vengerai en me vengeant moi- 
même. 

— Pas encore... 

— Pourquoi donc ? 

— Écoute, répliqua le prince, si je te dis qui je suis, croiras-tu ensuite à mes 
paroles ? 

— Peut-être... car vous avez l’air d’un loyal gentilhomme. 

Henri se pencha vers elle. 

— Je hais René, dit-il, parce que je suis huguenot et qu’il est l’ennemi acharné 
de tous-ceux de la religion. 

— Ah ! Comment vous nommez-vous ? 

— Je te le dirai, si tu me fais le serment de ne le point révéler. 

— Je vous le jure sur les cendres de Gascarille. 

— Ce serment me suffit, dit le prince. 

Et il ajouta : 

— Je me nomme Henri de Bourbon et je dois être roi de Navarre. 

Farinette étouffa un cri et s’inclina pleine de respect. 

— Maintenant, reprit Henri, si je te dis que je hais René autant et plus que toi, 
me croiras-tu ? 



— Certes, oui. 

— Je le hais plus que toi, vois-tu, parce que sa mort ne suffirait point à ma 
vengeance. Je veux le frapper dans son orgueil, dans son pouvoir, dans 
l’affection qu’il a pour sa fille. Comprends-tu ? 

— Oui, je comprends. 

Et je te vais associer à ma vengeance. 

— Ordonnez, je suis prête. 

Un feu sombre brillait dans les yeux de Farinette. 

Le prince l’entraîna sous la lanterne du pont et lui présenta sa main gauche. 

— Regarde bien cette bague, dit-il. 

Il lui montrait l’anneau du feu roi Antoine de Bourbon. 

— Je la reconnaîtrais au bout de dix ans, répondit la veuve du supplicié. 

— Eh bien ! le jour où un homme se présentera à toi porteur de cette bague... 

— Il viendra de votre part, n’est-ce pas ? 

— Oui, et tu feras ce qu’il te dira, car j’ordonnerai par sa bouche. 

— J’obéirai, monseigneur. 

Le prince sembla réfléchir : 

— Tu es aimée, n’est-ce pas, à la cour des Miracles ? 

— Les uns m’aiment d’amour, et ils espèrent fléchir mon cœur, dit Farinette 
avec ironie, comme si un cœur qu’un mort emplit pouvait jamais retourner aux 
vivants. 

— Et... les autres ? 

— Les autres aimaient Gascarille, et ils m’aiment. D’autres enfin me 
craignent... parce que le duc d’Égypte m’a prise sous sa protection. 

— C’est-à-dire, observa Henri, que les truands et les tire-laine t’obéissent 
comme à une reine ? 



— À peu près. 

— Et que tu peux compter sur eux ? 

— À toute heure de nuit et de jour, - surtout de nuit. 

— Eh bien ! retourne parmi eux, oublie René et sa fille, et attends patiemment 
que je t’envoie un messager porteur de ma bague. Adieu, Farinette. 

Le prince serra la main de la bohémienne et il reprit le bras de Noë. 

— Ah ! un moment, dit-il avant de s’éloigner de Farinette, où te trouvera-t-on ? 

— Rue du Grand-Hurleur, dans la maison d’un drapier. On n’aura qu’à 
demander Farinette. Bonsoir, messeigneurs. 

Et, à son tour, Farinette salua les deux jeunes gens et s’en alla d’un pas rapide 
vers l’autre côté de l’eau. 

Farinette traversa de nouveau la Cité et le pont au Change, laissant bien loin 
derrière elle Henri et Noë qui s’en revenaient à pas lents ; elle remonta vers la 
me Saint-Honoré et gagna celle du Grand-Hurleur, rue étroite, malsaine, où ni la 
lune ni le soleil ne pénétrait qu’à de longs intervalles. 

Ce que Farinette avait appelé la maison du drapier n’était, à vrai dire, qu’une 
sorte de bicoque bâtie en argile, en vieilles solives, construction informe qui 
abritait le commerce borgne d’un revendeur d’habits, affilié d’assez loin avec les 
compagnons de la cour des Miracles. 

Cet homme, qui se nommait la Grive, logeait Farinette en un grenier qui formait 
le couronnement de sa maison. 

La bohémienne tira de sa poche un long clou et le mit, en guise de clef, dans le 
trou percé dans la porte d’entrée à la place de la serrure. 

À l’aide de ce clou, elle souleva un loquet intérieur et la porte s’ouvrit. 

— Qui est là ? demanda une voix enrouée. 

— C’est moi, Farinette. 

— Eh bien ! demanda la voix qui partait du fond de l’unique pièce qui formait le 
rez-de-chaussée de la maison, as-tu trouvé ton homme ? 



— Non, répondit Farinette, qui jugea inutile de raconter au revendeur son 
aventure. 

Une échelle était le seul escalier qui conduisît au grenier de Farinette. 

La bohémienne grimpa après cette échelle, poussa une porte, pénétra à tâtons 
dans un réduit de quelques pieds de large, et, dédaignant de se procurer de la 
lumière, elle se jeta toute vêtue sur un monceau de guenilles entassées en guise 
de lit. 

Farinette avait enduré l’air froid de la nuit, elle avait marché, elle avait couru, 
elle avait eu la fièvre... 

C’en était assez pour lui faire éprouver une grande lassitude, et bientôt elle 
s’endormit profondément. 

Elle dormait depuis quelques heures lorsque la voix du revendeur la Grive la 
réveilla brusquement. 

— Hé ! Farinette ! criait le marchand de vieux habits. 

— Que voulez-vous ? répondit-elle en bâillant et en se frottant les yeux. 

— C’est un homme qui veut le parler. 

Farinette eut comme un pressentiment. Elle se leva et descendit. 

L’homme qui voulait parler à Farinette était un bourgeois fort proprement vêtu, 
mais dont le béret rouge, en manière de chapeau, attestait l’origine 
méridionale... 

C’était Malican. 

— Tiens, dit la bohémienne, qui rassembla ses souvenirs, est-ce que vous n’êtes 
pas un cabaretier ? 

— Oui, mon enfant. 

— De la place Saint-Germain-l’Auxerrois ? 

— Justement. 

— Le cabaretier Malican ? 

— Pour vous servir, dit le Béarnais, qui trouvait Farinette fort à son goût. 



— Que me voulez-vous ? 

— Vous parler. 

— De la part de qui ? 

Malican tira de sa poche un petit objet qu’il mit sous les yeux de la jeune fille. 

— Connaissez-vous cela ? dit-il. 

— Oui, c’est la bague du prince. 

Et l’œil de Farinette étincela. 

— Le prince m’a chargé de vous dire qu’il fallait, la nuit prochaine, enlever la 
fille que vous savez. 

— Et la tuer, n’est-ce pas ? 

— Non, mais la garder prisonnière, sans lui faire aucun mal, tant que je vous 
viendrai voir tous les jours. 

— Et si... un jour... vous ne veniez plus ? 

— Ah ! dame ! fit Malican, le prince vous le dira. Tout ce que je sais, c’est qu’il 
vous enjoint de ne lui faire aucun mal. 

— C’est bien. 

Malican remit la bague dans sa poche et s’en alla. 

Le soir, Farinette prit le chemin de la cour des Miracles et pénétra dans le cercle 
de lumière décrit par le feu que les truands allumaient chaque nuit et autour 
duquel les paralytiques dansaient, tandis que les aveugles, gravement assis, 
interrogeaient les astres. 

— Vive Farinette ! cria-t-on en voyant apparaître la belle et robuste créature. 



Chapitre 76 


La cour des Miracles d’alors n’était déjà plus la cour des Miracles du bon temps, 
en vertu de cette loi terrestre qui veut que chaque chose dégénère à son heure. 

Ce n’était plus cette réunion splendide et grotesque à la fois d’un peuple qui 
obéissait à un souverain unique, professait une religion à part, avait des lois 
particulières. 

Depuis le feu roi Louis XI, les monarques ses successeurs s’étaient attachés à 
diminuer l’importance de ce royaume de la bohème, enclavé dans Paris. 

On avait élargi les rues voisines, sapé les vieilles maisons où pullulaient les 
truands ; çà et là même on avait établi un poste d’archers. 

Cependant, comme les prêtres d’un culte qui s’éteint et dont on a renversé 
l’autel, quelques adeptes fervents se pressaient encore à l’entour des ruines du 
temple. 

Le roi de Bohème régnait mal, mais il régnait. 

Il avait même un premier ministre qui se nommait le duc d’Égypte, un 
connétable qu’on appelait le baron des Castilles, un fou qui, en mémoire d’un 
personnage célèbre, s’intitulait pompeusement Triboulet IL 

Le roi de Bohême ne régnait que la nuit, et ses sujets épars ne se groupaient 
point dans le jour autour de son trône ébranlé. 

Le jour, le roi de Bohême s’appliquait un ulcère sur la jambe gauche, un bandeau 
noir sur l’œil droit, et il se tramait péniblement sur deux béquilles jusqu’au 
porche de l’église Saint-Eustache, où il avait une place de mendiant, dont il 
payait la location en écu d’or. 

Le duc d’Égypte était bateleur de son état diurne. On le voyait danser sur la 
corde à l’entrée du pont au Change, et, le dimanche, jouer à la paume au jeu du 
Mail. 

Le baron des Castilles était sourd-muet de profession, et parfois, les jours de 
grande fête, il ajoutait à ces fonctions celle d’aveugle de naissance. 

On le voyait jouer de la flûte sur le seuil du couvent des Filles-Dieu. 



Mais, quand la nuit venait, surtout quand elle était sombre, le roi de Bohême 
reprenait son sceptre, le duc d’Égypte son portefeuille de ministre, le baron des 
Castilles son épée de connétable. 

On allumait un grand feu au milieu de la cour des Miracles, et les truands se 
réunissaient à l’entour. 

Les ribaudes dansaient et chantaient, les hommes buvaient, les enfants se 
roulaient dans la poussière ou dans la boue fangeuse. 

Dès minuit, l’orgie commençait. 

Rarement le chevalier du guet osait pénétrer jusqu’en ce terrible sanctuaire de la 
débauche et du crime. Il fallait même un cas extraordinaire, quelque chose 
comme un ordre formel du roi de France, pour que les archers osassent en 
approcher. 

Or, ce soir-là, comme la nuit était noire, les truands étaient accourus de tous les 
points cardinaux de Paris, et jamais assemblée n’avait été plus nombreuse. 

Monté sur un tonneau vide qui lui servait de trône, le mendiant du porche de 
Saint-Eustache était redevenu roi, et ses sujets lui présentaient avec respect un 
vaste hanap d’étain rempli d’un mauvais vin aigrelet. 

Une jeune fille dansait aux pieds du roi de Bohême, chantant un refrain grivois, 
et comme elle dansait à merveille et qu’elle était belle, presque aussi belle que 
Farinette, les tire-laine applaudissaient et disaient : 

— Voilà un beau brin de fille, et celui qui a cassé la cruche est un heureux 
compagnon. 

Tout à coup Farinette se montra dans le cercle de lumière décrit par le brasier. 

La ribaude cessa de danser en la voyant et le roi de Bohême lui lit signe de se 
venir asseoir auprès de lui. 

Farinette monta sur le tonneau et dit au roi : 

— Veux-tu faire faire silence ? 

— Pourquoi, ma fille ? 


Pour que je puisse parler. 



Le roi se dressa et cria : 

— Silence, tout le monde ! Farinette va parler. 

À la voix de leur souverain, les truands se turent et les enfants eux-mêmes 
s’arrêtèrent et suspendirent leurs jeux. 

— Parle, ma fille, dit alors le roi se tournant vers Farinette. 

Farinette se plaça debout sur le tonneau, mit un poing sur la hanche et dit : 

— Compagnons de la cour des Miracles, vous savez que Gascarille est mort ? 

— Oui, oui, pauvre Gascarille ! murmura-t-on à la ronde. 

— Et que j’ai juré de le venger ? ajouta-t-elle. 

— Nous aussi, répétèrent les sujets du roi de Bohême. 

— Eh bien ! l’heure est venue, reprit lentement Farinette. 

Un long murmure de satisfaction s’éleva parmi les truands. 

— Faut-il mettre le feu au Louvre ? demanda un jeune bohème qui ne doutait de 
rien. 

— Ou bien assiéger le Châtelet ? dit un vieillard qui se souvenait du bon temps. 

— Ni l’un ni l’autre. 

— Ah ! ah ! fit-on. 

— Parle, ma fille, répéta le roi de Bohême qui éleva la voix avec un accent 
d’autorité. Ce que tu diras sera bien dit, ce que tu feras sera bien fait, ce que tu 
ordonneras sera exécuté. 

— Vive Farinette ! cria la foule. 

— Il me faut trois hommes résolus, reprit la veuve de Gascarille. 

— Tu en auras cent. 

— Non, il ne m’en faut que trois. 

— Moi ! moi ! moi ! crièrent vingt truands à la fois. 



— Laissez-moi choisir, dit Farinette. 

Elle promena son regard sur la foule et étendit sa main vers un garçon robuste et 
bien découplé qu’on appelait Cœur-de-Loup. 

Cœur-de-Loup était un des plus hardis de la cour des Miracles. Il s’était évadé 
vingt fois du Châtelet ; un jour que le bourreau l’avait pendu, il avait trouvé 
moyen de se dépendre et de retomber sain et sauf sur ses deux pieds. 

De plus, Cœur-de-Loup avait été l’ami de Gascarille. Il poussa un cri de joie en 
se voyant désigné le premier. 

— Vive Farinette ! dit-il. 

Puis, fendant la foule, il vint se placer au bas du tonneau qui servait de trône au 
roi de Bohême et de piédestal à Farinette. 

La jeune fille, après avoir désigné Cœur-de-Loup, arrêta son deuxième choix sur 
un petit homme court et trapu, aux cheveux grisonnants, qui le jour était aveugle 
sur le pont Saint-Michel. 

On le nommait Courte-Haleine. 

Courte-Haleine imita Cœur-de-Loup et vint s’asseoir auprès de lui. 

Farinette cherchait du regard son troisième complice. 

Tout à coup elle avisa une sorte de colosse aux lèvres épaisses, au regard bestial, 
dont la grosse voix faisait trembler les vitres d’un cabaret lorsqu’il était en train 
de boire. 

— Holà ! Bourdon, s’écria Farinette. 

Bourdon, à qui sa voix de stentor avait sans doute valu ce sobriquet, poussa une 
exclamation sauvage et se joignit à ses deux compagnons. 

Farinette sauta à pieds joints du tonneau sur le sol. 

— Venez ! dit-elle. 

— Mais où vas-tu donc, petite ? demanda le roi de Bohême. 

— C’est mon secret. 

— Tu as des secrets pour moi ? fit le monarque des gueux d’un ton de reproche. 



— Je confie les secrets qui m’appartiennent. 

— Ah ! ah ! 

— Et je garde ceux qui ne sont pas à moi. 

Ayant ainsi parlé, Farinette fit un signe à ses trois complices. 

— Place ! cria-t-elle. 

Le cercle des truands et des bohémiens s’écarta, la chaîne se rompit et Farinette 
s’éloigna, suivie de Cœur-de-Loup, de Courte-Haleine et de Bourdon. 

Quand elle fut hors de la cour des Miracles, elle se retourna vers eux et leur dit : 

— Maintenant, écoutez-moi. 

— Parle, dit le colosse. 

— Je vous ai choisis pour me suivre et exécuter mes ordres. 

— Nous sommes prêts. 

— Mais non pour les discuter. Ce que je vous ordonnerai, vous le ferez, n’est-ce 
pas ? 

— Nous le ferons, répondit Courte-Haleine. 

— Sans observation ? 

— Sans aucune. 

— Jurez-le-moi ! car, dit Farinette, si la besogne que je vous ai commandée vous 
répugne, je vais retourner en chercher d’autres. 

— Tu es folle, murmura Cœur-de-Loup, tu sais bien que nous ferons tout ce que 
tu voudras. Veux-tu que j’incendie Paris ? 

— Non, je vais vous demander quelque chose de plus difficile. 

— Oh ! oh ! fit Cœur-de-Loup. 

Le colosse Bourdon regarda Farinette d’un air hébété et se contenta de hocher la 
tête du haut en bas. 

Courte-Haleine chercha à deviner. 



— Voyons ! reprit Farinette, me jurez-vous sur la corde de Gascarille de m’obéir 
aveuglément ? 

— Nous le jurons, répondirent-ils tous trois. 

Alors Farinette leur dit : 

— Nous allons enlever une fille. 

— Est-elle jolie ? demanda Cœur-de-Loup. 

— Elle est jeune et belle. 

L’œil du colosse brilla d’une expression féroce, et celui qu’on appelait Courte- 
Haleine fit entendre un grognement de satisfaction. 

— Nous allons l’enlever, poursuivit Farinette ; mais, après l’avoir enlevée... 

Les trois truands eurent un sourire qui les dispensait de tout commentaire ; puis, 
après avoir souri, ils se regardèrent mutuellement avec défiance. 

— Elle ne sera pas ta conquête, j’imagine, dit Cœur-de-Loup à Courte-Haleine, 
tu es trop vieux. 

— C’est ce que nous verrons ; je suis vieux, mais il est encore plus d’un cabaret 
où l’on m’a trouvé bien tourné. 

— Et moi, dit le colosse, comme je suis le plus grand et le plus fort, je trancherai 
la question. 

— Bah ! fit Cœur-de-Loup. 

— Je t’étranglerai, jeune coq. 

Courte-Haleine ferma les poings. 

— Moi, dit-il, je te sauterai à la gorge. 

Le colosse leva les épaules. 

— Eh bien ! s’écria Farinette, qui voulut mettre fin à cette querelle, ce ne sera ni 
Cœur-de-Loup, ni Courte-Haleine, ni Bourdon, ni personne qui disposera de la 
prisonnière. 

— Ah bah ! firent-ils tous trois. 



— Nous allons enlever la jeune fille, poursuivit Farinette, mais nous la 
respecterons et nous ne lui ferons aucun mal. 


— Oui, dit Cœur-de-Loup. 

— Eh bien ! venez. 

Farinette les entraîna vers le pont au Change et, au moment où ils le 
franchissaient, elle leur dit : 

— C’est la fille de René que nous allons enlever. 

— De René le Florentin ? interrogea le faux aveugle. 

— Oui. 

— Elle est belle... Je la vois tous les jours... et il faudra... 

— La respecter comme vous me respecter moi-même, dit Farinette avec autorité. 

§ 


Tandis que l’Artémise de l’infortuné Gascarille songeait à exécuter les ordres du 
prince de Navarre, Paola et Godolphin causaient au fond de la boutique du pont 
Saint-Michel. 

Godolphin, vu l’heure avancée, avait fermé la porte. 

Cependant René avait, en sortant le matin, annoncé qu’il rentrerait dans la 
soirée. 

— Attendez-moi ! avait-il dit. 

Tout à coup on frappa à la porte. 

— Voici mon père, dit Paola. 

Godolphin, sans défiance, alla ouvrir. Mais tout aussitôt, et comme la porte 
s’entrebâillait, il fut repoussé violemment en arrière, et Farinette se précipita 
dans la boutique, suivie des trois truands. 

— À moi ! à moi ! s’écria Paola épouvantée. À moi, mon père ! 



Mais René n’était pas là. René était au Louvre sans doute. 

Farinette s’élança sur l’Italienne, lui noua ses mains nerveuses autour du cou et 
lui dit : 

— Tais-toi, ou je t’étrangle ! 

Pendant ce temps, Courte-Haleine et Cœur-de-Loup avaient terrassé Godolphin 
et le bâillonnaient. 

— Faut-il l’emporter aussi ? dirent-ils. 

— Non, laissez-le ici, répondit-elle. 

Et la bohémienne ajouta : 

— C’est à la fille seule que j’en veux, puisque mon bras a tremblé quand j’ai 
frappé le père. 

Paola était évanouie. Le colosse la chargea sur ses épaules et l’emporta. 



Chapitre 77 


Nous avons laissé René le Florentin dans son laboratoire en compagnie de 
Godolphin et de Paola, qui tous deux avaient trempé dans la préparation 
mystérieuse de la paire de gants. 

Lorsque l’opération fut achevée, le Florentin replaça les gants empoisonnés au- 
dessus et ferma le coffret. - Maintenant, dit-il à sa fille, tu vas me panser de 
nouveau, et tu me serreras fortement une bande de toile autour de la taille. 

— Est-ce que vous allez sortir ? demanda Paola. 

— Oui, je vais au Louvre. 

— Prenez garde ; mon père... ainsi blessé, peut-être commettez-vous une 
imprudence. 

— Il faut que je voie la reine. 

— Godolphin ne pourrait-il y aller ? 

— Impossible. 

Paola savait qui René avait une volonté inflexible. 

Elle courba la tête et se tut. 

Dix minutes après, René, encore un peu pâle, un peu chancelant, mais résolu, 
quittait sa boutique du pont Saint-Michel et s’en allait. 

Mais ce ne fut pas vers le Louvre, tout d’abord, que le parfumeur se dirigea. 
Arrivé à la place du Châtelet, il la traversa et gagna la rue Saint-Denis. 

Vers le milieu de la rue Saint-Denis, à peu près en face de l’église Saint-Leu-et- 
Saint-Gilles, on voyait une fort belle boutique au-dessus de laquelle on lisait en 
grosses lettres de cuivre doré : 

Au lion de Venise. 

Pietro Doveri, gantier du roi. 

L’Italien Pietro Doveri était un Vénitien que le Conseil des Dix avait condamné 
à mort et qui était parvenu à s’échapper en se jetant à la nage, au moment où la 



gondole du grand justicier le conduisait au Supplice. 

Pietro Doveri était venu s’établir à Paris un peu après René le Florentin, et il 
s’était mis à lui faire une concurrence acharnée. 

Le roi Charles IX, en haine de René, avait donné sa pratique à Pietro Doveri et 
lui avait permis de s’intituler gantier et parfumeur du roi. René avait conçu pour 
le Vénitien une haine violente, et on sait ce que valait la haine de René. 

Cependant, ce jour-là le Florentin s’en alla tout droit chez son rival et entra dans 
la boutique avec le calme d’un client qui vient faire emplette. 

Un jeune homme assis au comptoir se leva et vint à sa rencontre. 

Ce jeune homme était un Flamand du nom de Thibaud que Pietro Doveri avait 
pour commis. 

À la façon dont il salua René, on eût deviné qu’il avait avec lui de secrètes 
intelligences. 

— Où est ton maître ? demanda le Florentin. 

Thibaud sourit. 

— Votre seigneurie, dit-il, sait bien que mon maître est absent de Paris depuis 
huit jours. 

— Tu me l’as dit, en effet, avant-hier, lorsque je t’ai rencontré. 

— C’est vrai, et il ne reviendra que demain. 

— Tu ne m’as pas dit où il était. 

— Il est à Orléans, où il y a un jardinier très habile qui lui vend des fleurs pour 
composer ses pommades. 

— Très bien ! 

— Que dois-je faire pour votre service ? demanda Thibaud. 

Pour expliquer cette question du Flamand, il est nécessaire de dire qu’il était 
vendu corps et âme à René qu’il tenait au courant des découvertes chimiques et 
des inventions de Pietro Doveri. 


René ouvrit son manteau et en tira le coffret à gants. 



— Comment trouves-tu cela ? dit-il. 

— Oh ! le merveilleux travail ! dit le Flamand. 

— Eh bien ! dit René, c’est un cadeau que je veux faire à Pietro Doveri. 

— Bah ! fit Thibaud d’un air incrédule, vous plaisantez ? 

— Non. 

— Cependant votre seigneurie n’aime point assez mon maître. 

— Je le hais de toute mon âme. 

— Alors, dit Thibaud avec son flegme de Flamand, c’est la première fois que je 
vois faire un cadeau à un ennemi. 

René sourit. 

— Hier, dit-il, au souper du roi, M me la reine de Navarre a témoigné le désir 
d’acheter des gants et des parfums chez toi. Elle voulut, en cela, être agréable à 
la reine mère, ma protectrice. 

— Je le crois bien, murmura Thibaud. 

— Mais le roi qui me hait presque autant que je hais Pietro Doveri, le roi s’est 
empressé de lui dire : 

« — Ne faites point cela, madame, René tient des marchandises de rebut et des 
parfums éventés. Allez-vous-en plutôt chez mon gantier, Pietro Doveri, et là 
vous verrez qu’on vous servira loyalement. » 

— Ah ! ah ! dit Thibaud, le roi a dit cela ? 

— Oui, et la reine mère se mordit les lèvres jusqu’au sang. 

— Il y a de quoi. Mais pourquoi m’apportez-vous ce coffret ? 

— Tu ne comprends pas ? 

— Non, messire. 

René prit la boîte à gants et la plaça sur le comptoir, dans F endroit le plus en 
évidence, de telle sorte qu’il était impossible de ne point la remarquer tout 
d’abord. 



Et comme ce coffret était merveilleusement ouvragé, enrichi d’incrustations de 
nacre et d’ivoire, armé de fermoirs d’or ciselé, il devait éblouir les regards d’une 
femme. 

— Ce coffret, dit René, est mon œuvre. La reine de Navarre ne manquera point 
de l’acheter. 

— Quel en est le prix ? 

— Quinze écus. 

— Bon ! j’en demanderai vingt. 

— Comme tu voudras. Or, le coffret acheté, je m’en irai voir la reine de Navarre 
et je lui dirai : « Vous le voyez, madame, le roi a agi méchamment à mon égard 
en prétendant que les marchandises de son gantier Pietro Doveri valent mieux 
que les miennes, car ce coffret, que vous avez acquis de lui, sort de chez moi. » 

— Mais objecta Thibaud, si la reine ne l’achetait pas ? 

— Eh bien ! tu me le rendras ce soir. 

René mit une pièce d’or dans la main de Thibaud et s’en alla au Louvre. 

M me Catherine se faisait justement habiller ; en ce moment, l’une de ses 
camérières roulait en torsades son abondante chevelure qui, en dépit du temps, 
était demeurée d’un noir d’ébène. 

René entra et jeta un regard dans la petite glace de Venise que la reine tenait 
devant elle pour s’y mirer : 

— Ah ! te voilà ? dit-elle. 

— Oui, madame. 

— Comme tu es pâle ?... 

— Je suis blessé, madame. 

— Blessé ! exclama la reine. 

— Oui, cette nuit, comme je traversais le pont au Change, une mendiante que je 
n’ai jamais vue, une folle sans doute, s’est jetée sur moi et m’a frappé d’un coup 
de poignard. 



— C’est étrange ! 

— Heureusement, la blessure est légère, et, ajouta René d’un ton significatif, 
cela ne m’empêche point de songer au service de Votre Majesté. 

— Ah ! fit la reine, qui parut comprendre. 

Puis, après un silence, elle reprit : 

— Et tu ne sais pas quelle est cette femme ? 

— Je ne l’ai jamais vue. 

— Est-elle jeune ? 

— C’est une mendiante aussi belle qu’une reine. 

— Peste ! fit Catherine. Et tu ne soupçonnes point le motif qui l’a poussée ? 

— J’ai vu dans son regard, j’ai compris à l’accent de sa voix qu’elle, me haïssait 
mortellement. 

La camérière ayant fini de la coiffer, M me Catherine la congédia et demeura 
seule avec-René. 

— Ne soupçonnes-tu personne ? demanda-t-elle. 

— Personne, répondit René. 

— Et ne penses-tu pas que le prince de Navarre ?... 

— Oh ! madame, dit le Florentin, vous savez si je le hais, mais je ne puis pas 
l’accuser, cette fois, car il est un fait bien certain pour moi... 

— Lequel ? 

— C’est que la femme qui m’a frappé agissait pour son propre compte. J’ai fait 
tuer quelqu’un qu’elle aimait... c’est probable. 

— Hé ! mais, dit la reine qui eut une inspiration soudaine, c’est peut-être bien 
cette femme tant aimée du tire-laine Gascarille, qu’on a pendu en ton lieu et 
place, cette femme que le président Renaudin appelait Farinette. 

— Parbleu ! s’écria René, vous avez raison, madame. Ce doit être elle. Mais, 
ajouta le Florentin, ce n’est point pour me plaindre et vous demander justice que 



je viens ici. 

— Parle, dit la reine. 

— Il est un usage à la cour de France, madame. 

— Voyons. 

— C’est que, lorsque le roi reçoit la visite d’un personnage illustre, prince ou 
tête couronnée, il lui montre sa capitale en détail et conduit son hôte chez ses 
propres fournisseurs, où il l’invite à accepter différents cadeaux. 

— Je connais cet usage, dit la reine. 

— Et Votre Majesté ferait bien de le rappeler au roi. 

— Le roi n’a garde de l’oublier. Il vient même d’envoyer M. de Pibrac à l’hôtel 
Beauséjour pour demander à la reine de Navarre à quelle heure il lui plaira de 
sortir en litière. 

— C’est bien, dit René. Votre Majesté n’a plus à s’inquiéter de rien. 


§ 


En effet, comme l’avait dit M me Catherine, le sire de Pibrac venait de quitter le 
Louvre et de s’en aller, par ordre du roi, visiter M me Jeanne d’Albret, reine, de 
Navarre. 

Le capitaine gascon tomba, pour ainsi dire, au milieu d’une petite scène de 
famille. 

Au moment où il pénétra chez la reine de Navarre, quatre personnes s’y 
trouvaient, et ces quatre personnes étaient le prince Henri, Malican, le cabaretier, 
Noë et la jolie Myette, qui savait depuis une heure seulement qu’elle était noble 
et riche et pouvait aspirer au titre de comtesse de Noë. 

— Ah ! Pibrac, mon ami, dit la reine en le voyant entrer, vous venez à propos. 

— En vérité, madame ? 

Et le capitaine aux gardes regarda tour à tour Malican qui souriait en tortillant 



son bonnet de laine rouge, Noë et Myette qui se tenaient par la main. 

— Vous venez pour assister à des fiançailles... 

— Bah ! fit Pibrac. 

— M. de Noë se marie. 

Malgré lui, M. de Pibrac, qui ne voyait toujours dans Myette que la nièce de 
Malican, le cabaretier, allongea sa lèvre inférieure d’une façon quelque peu 
dédaigneuse et se tut. 

Mais la reine de Navarre se hâta d’ajouter : 

— M. de Noë épouse M lle Myette de Lussan, fille du marquis de Lussan, lequel, 
vous le savez, fut tué aux côtés du feu roi Antoine de Bourbon, mon mari. 

— Diantre ! fit Pibrac étonné. 

— Et, poursuivit Jeanne d’Albret, Henri et moi nous venons de décider que le 
mariage aurait lieu le jour où mon fils épousera la princesse Marguerite. 

M. de Pibrac s’inclina. 

— À présent, Pibrac, mon ami, dites-moi quel bon vent vous amène ? 

— C’est le roi de France qui m’envoie, madame. 

— Et que nous veut notre cousin ? 

— Le roi désire montrer Paris à Votre Majesté, et il viendra la quérir dans sa 
litière. 

— Quand ? 

— À l’heure que choisira Votre Majesté. 

— Tout de suite, Pibrac, si le roi le veut, répliqua Jeanne d’Albret. 

— M. de Pibrac s’inclina et sortit. 

— Je sais, dit alors la reine à son fils, je sais que tel est l’usage, et que le 
lendemain de son arrivée le prince étranger appartient tout entier au roi de 
France. 



— Vous accompagnerai-je ? demanda le prince. 

— Si le roi le désire, oui, mon fils. 

Et la reine, qui n’avait point encore de camérière, pria Myette de lui en servir et 
de l’ajuster, en lui disant : 

— Ma belle enfant, vous savez que je ferai la comtesse de Noë ma dame 
d’honneur. 

Myette rougit et salua. 

— Madame, dit à son tour Malican, si Votre Majesté n’a plus besoin de moi, je 
me retirerai... j’ai laissé ma maison déserte. 

— Tu peux t’en aller, Malican, répondit la reine ; mais j’imagine que tu vendras 
ton cabaret ? 

— Non, certes ! dit Malican. 

— Et... pourquoi ? 

— Mais parce qu’il faut que je travaille pour gagner ma vie. 

— Bah ! fit la reine, ta nièce est assez riche pour avoir soin de toi. 

— C’est possible, répliqua le Béarnais avec fierté, mais je suis encore assez 
jeune pour travailler. 

— Eh bien, dit la reine, je te baillerai des lettres de noblesse et tu occuperas une 
charge à la cour de Nérac. 

— Non ! non ! dit Malican, je suis cabaretier et le veux demeurer. Je n’ai jamais 
eu d’ambition. Je suis votre très humble sujet, madame. 

Et Malican s’en alla, drapé dans sa fierté montagnarde. 

Quelques minutes après, on entendit un grand tapage dans la cour de l’hôtel 
Beauséjour. 

Henri se mit à la fenêtre. 

— Voilà le roi, dit-il. 

En effet, le roi Charles IX arrivait en litière, précédé et suivi par un piquet de ses 



gardes. 

Une amazone maniait auprès de la litière un superbe genet d’Espagne, tandis 
qu’à la portière opposée se tenait, droit et raide sur sa selle, un austère cavalier 
qui n’était autre que Crillon. 

Le prince eut un battement de cœur à la vue de l’amazone : c’était Marguerite. 

Marguerite était charmante en son justaucorps de velours vert, avec son chapeau 
à plume blanche légèrement incliné. 

Jamais le prince ne l’avait trouvée plus belle. 

La princesse mit pied à terre et monta dans l’appartement de la reine de Navarre, 
qui venait de terminer sa toilette. 

Jeanne d’Albret embrassa Marguerite avec effusion ; puis elle descendit appuyée 
sur elle et alla saluer le roi qui était demeuré dans la litière. 

— Madame et cousine, dit Charles IX, qui lui baisa galamment la main, montez 
là, près de moi ; nous allons vous faire les honneurs de notre capitale. 

Le prince Henri était déjà à cheval auprès de Marguerite. 

Sur un signe du roi, le cortège se mit en marche et Charles IX dit à la reine : 

— Vous n’ignorez pas, madame, que la plus belle rue de Paris est la rue Saint- 
Denis ? 

— Je l’ai ouï dire, Sire. 

— C’est la plus longue et la plus riche en belles boutiques. 

— Ah ! ; fit Jeanne d’Albret. 

— C’est là que se trouve mon parfumeur dont je vous parlais hier. 

— Pietro Doveri ? fit la reine qui avait de la mémoire. 

— Précisément. Et si vous voulez, nous passerons chez lui et vous pourrez faire 
un choix de parfums, de gants et d’objets de toilette de toute sorte. 

— Je suis à vos ordres, Sire. 

— Allons ! ajouta le roi qui se pencha à la portière, auprès de laquelle 



Marguerite chevauchait. - Margot, dit-il à la princesse, dis à nos porteurs que 
nous allons chez Pietro Doveri ; je ne suis pas fâché d’humilier René le 
Florentin. 

Marguerite transmit l’ordre du roi à M. de Crillon qui avait pris la tête du 
cortège, et quelques minutes après la litière royale s’arrêtait à la porte du 
Vénitien Pietro Doveri. 

Pietro, on le sait, était absent, mais le Flamand Thibaud, son commis, accourut 
avec empressement et s’inclina humblement devant ses royales pratiques. 

— Maître, dit Charles IX qui entra le premier, donnant la main à la reine de 
Navarre, il faut nous montrer tes plus belles marchandises aujourd’hui. 

— Oh ! le joli coffret ! murmura la reine de Navarre, qui venait d’apercevoir la 
boîte à gants. 

— Il est en effet d’un merveilleux travail, dit le roi. 

Et, le prenant, il le tendit à Jeanne d’Albret. 

— Veuillez l’accepter en souvenir de moi, madame, dit-il. 

La reine s’inclina. 

Je le garderai précieusement, Sire, dit-elle. 

Henri et Marguerite causaient comme de vrais amoureux qu’ils étaient, et ni l’un 
ni l’autre ne prit garde au coffret qui renfermait les gants empoisonnés. 



Chapitre 78 


Une heure avant le départ du roi Charles IX qui s’en allait faire à la reine de 
Navarre les honneurs de sa capitale, Nancy ajustait M me Marguerite et babillait 
avec elle. 

— Mignonne, disait la princesse, comment trouves-tu la reine de Navarre ? 

— Fort belle encore, hélas ! 

— Pourquoi cet hélas ? 

— À cause de M me Catherine. 

— Peuh ! fit la princesse, que veux-tu que cela fasse à M me Catherine ? 

— M me Catherine est jalouse. 

— Après ? 

— Madame, dit gravement Nancy, depuis deux jours je remplis le rôle de la 
princesse Cassandre : je prédis... et... 

— Et on ne croit pas à tes prédictions, n’est-ce pas ? 

Nancy soupira. 

— Comment donc aussi veux-tu qu’on puisse supposer que la reine mère, qui est 
toute occupée de la politique, ait le temps de jalouser la beauté de la reine de 
Navarre ? 

— Ce n’est pas moi qui le veux. 

— Eh bien ! alors ? 

— Mais je le constate, acheva Nancy. 

Tu es folle ! 

— Madame, dit Nancy après un moment de silence, j’ai surpris un regard de 
haine, à l’adresse de la reine de Navarre, dans l’œil de M me Catherine. 


C’est de la haine politique. 



— Soit ! 


— Et puis, d’ailleurs, si ma mère doit en vouloir à quelqu’un, c’est moins à la 
reine qu’à son fils. 

— Mais comme elle a juré de ne point toucher au fils... et que M me Catherine, 
qui est Italienne est trop superstitieuse pour manquer à son serment, si le prince 
peut dormir tranquille... 

— Il n’en est pas de même de sa mère ? 

— Justement. 

— Mais que veux-tu donc que fasse M me Catherine ? 

— Rien ; elle laissera faire. 

— Je ne comprends pas très bien, dit la princesse. 

— René veut se venger de Henri, c’est clair, reprit Nancy ; mais comme il ne 
peut plus s’en prendre à lui, eh bien ! il s’en prendra à la reine Navarre. 

— Tu oublies que la reine de Navarre a autour d’elle trente Gascons d’une 
fidélité absolue ? 

— Le poison passe partout, dit lentement la camérière. 

La princesse tressaillit et se leva du siège où elle était assise. 

— Tais-toi ! dit-elle. C’est impossible... 

— René le tentera, du moins. 

— Non, dit Marguerite, car M me Catherine ne le permettra pas. 

Nancy eut un sourire de doute sur les lèvres. 

— Elle s’y opposerait, reprit Marguerite, et cela par une raison bien simple. 

Nancy regarda la princesse et parut attendre qu’elle fit valoir cette raison dont 
elle lui parlait. 

— M me Catherine, continua Marguerite, veut que j’épouse le prince de Navarre 
au plus vite. Et tu comprends... 



— Elle le voulait, du moins. 

Marguerite étouffa une exclamation d’étonnement. 

— Comment ! dit-elle, tu crois qu’elle ne le veut plus ? 

— Dame ! répliqua Nancy, je gagerais volontiers une couronne contre une 
épingle qu’à cette heure M me Catherine est désolée d’avoir songé à ce mariage. 

Et Nancy développa à M me Marguerite cette théorie dont le page Raoul avait eu 
la primeur la veille au soir. 

Marguerite l’écouta attentivement ; puis elle demeura longtemps soucieuse ; 
enfin elle murmura à mi-voix : 

— Tu as peut-être raison... mais alors... 

— Le mariage de Votre Altesse est trop avancé pour que la reine songe à le 
rompre autrement que par une catastrophe. 

— Eh bien ! dit Marguerite avec résolution, si cette catastrophe advenait, elle ne 
le romprait pas davantage. Je veux être reine de Navarre. 

Nancy était parvenue à faire pénétrer le soupçon dans l’âme de la princesse. 

— J’irai voir le roi, dit la princesse, je lui parlerai. 

— Il y aurait mieux à faire encore, madame. 

— Quoi donc ? 

— Il faudrait faire disparaître le maudit Florentin. 

— C’est grave, ce que tu demandes là. 

— Bon ! est-ce que Votre Altesse le craint aussi ? 

— Non, mais je crains ma mère. 

Comme la princesse achevait, on gratta discrètement à la porte. 

— Entrez ! dit Marguerite. 

Ce fut M. le duc de Crillon qui entra. 

— Votre Altesse me pardonnera, dit-il, quand elle saura que c’est le roi qui me 



dépêche auprès d’elle. 

— Bonjour, monsieur de Crillon, dit Marguerite d’un air affable, asseyez-vous et 
m’apprenez ce que le roi veut de moi. 

Sa Majesté, répondit Crillon, m’envoie demander à Votre Altesse si elle veut 
accompagner la reine de Navarre dans sa promenade à travers Paris. 

— Certainement. 

— En litière, ou à cheval ? 

— Cela dépend, monsieur de Crillon, de la reine de Navarre. 

— Pardon ! madame, le roi compte offrir une place dans sa litière à la reine. 

— Alors, c’est tout décidé, j’accompagnerai la reine à cheval, surtout, ajouta 
Marguerite en rougissant un peu, si le prince mon futur époux est de la partie. 

— C’est probable. 

— Quand le roi part-il ? 

— Dans une heure, madame. 

— C’est bien ; je vais faire ma toilette d’amazone. 

Crillon se leva, s’inclina et fit un pas vers la porte. 

Mais Marguerite le retint. 

— Attendez, duc, dit-elle. 

— Votre Altesse a besoin de moi ? 

— Oui. 

— Je suis à vos ordres. 

Et Crillon se planta devant la princesse comme un soldat qui reçoit les 
instructions de son chef. 

— Dites, monsieur de Crillon, reprit Marguerite, on prétend que vous êtes le seul 
homme véritablement sans peur de la cour de France. 

— C’est possible, répondit Crillon avec sa naïveté méridionale. 



— Et si je vous confiais une mission dont personne ne voudrait se charger ? 

— Oh ! moi, dit Crillon, je m’en charge d’avance madame. 

— Il est question de René... 

— De ce mauvais Florentin, qui a fait quelque pacte avec le diable ? 

— Précisément. 

— Faut-il que je le tue ? c’est une vilaine et répugnante besogne, madame, mais 
il n’est rien que je ne fasse pour vous plaire. 

— Attendez, duc. 

— J’écoute, madame. 

— Fe prince de Navarre, mon futur époux, a pardonné au Florentin en votre 
présence, il y a huit jours, et la reine mère a fait un serment. 

— Hum ! fit le duc d’un air sceptique. 

— Mais ce serment ne me rassure guère, reprit Marguerite. 

— Ni moi non plus, dit hardiment M. de Crillon. 

— Et je crains tout pour mon cher Henri. Je crains René... je crains 
M me Catherine. 

— Ah ! madame, dit le duc, j’avoue qu’à moins que le roi ne me le commandât, 
je n’oserais toucher à M me Catherine. Mais quant à René... 

— Eh bien ? 

— Je ferai de lui ce que vous voudrez. 

— Je voudrais que vous puissiez le confisquer pour quelque temps. 

— Pourquoi pas pour toujours ! Je l’enverrais à Avignon, où j’ai un château 
solidement bâti et dont les tours sont garnies d’excellentes barres de fer. 

— Non, dit Marguerite. Mais si vous pouviez seulement me l’enfermer jusqu’au 
lendemain du jour où j’aurai épousé le prince de Navarre, je vous en serais bien 
reconnaissante. 



— À merveille, dit Crillon, la chose sera faite comme vous le désirez, madame. 

— Quand ? 

— Ce soir même. 

— La reine n’en saura rien ? 

— Je vous le jure. 

— Et le roi ? 

— Pas davantage. 

— Ah ! dit encore Marguerite, je désirerais fort que le prince Henri n’en fût 
point instruit. 

— Il suffit. Adieu, madame. 

Et Crillon prit congé de la princesse. 

Alors Marguerite regarda Nancy. 

— Eh bien ! dit-elle, que penses-tu de cela ? 

— Je pense que le moyen est bon. Seulement que dira la reine mère ? 

— Puisqu’elle ne le saura pas ! 

— Bah ! fit Nancy, elle s’apercevra toujours que René est disparu. 

— Qu’importe ? pourvu qu’elle ne le retrouve point ? 

— Hum ! hum ! murmura Nancy, je ne suis pas de cet avis... et je crois que 
mieux vaudrait laisser René en liberté. 

— Mais que faire, alors ? 

— Je ne sais, dit Nancy, et j’obéis à un pressentiment. Il est logique, dans la 
situation où nous sommes, de se débarrasser de René. Mais je ne sais quelle voix 
intérieure me dit que cela nous portera malheur. 

Marguerite haussa les épaules. 

— Cassandre voulut trop prédire, dit-elle, et c’est pour cela que personne à 
Troie, ne la crut. 



Nancy se mordit les lèvres et ne répondit pas. 

M me Marguerite revêtit une amazone en drap vert, se ganta, prit une cravache à 
poignée d’ivoire ciselée et sonna un page auquel elle dit : 

— Fais seller Roland, mon cheval blanc. 

M me Catherine avait laissé partir René sans lui demander aucune explication. 
Accoudée à la fenêtre de son oratoire, elle vit le roi sortir du Louvre dans sa 
litière, que M me Marguerite escortait à cheval. 

Puis, rêveuse, elle se replaça devant sa table de travail et s’occupa des affaires du 
royaume. 

Elle avait plusieurs lettres à écrire : l’une à M. le gouverneur de Normandie, 
l’autre à M. de Pardaillan, qui commandait à Orléans ; une troisième à Mgr le 
duc d’Alençon qui tenait, on s’en souvient, la province d’Anjou. 

Mais la reine mère ne se livra à cette besogne que pour tromper son impatience, 
et plus d’une fois elle leva les yeux vers le sablier pour juger du temps écoulé 
depuis le départ du roi. 

Quatre heures se passèrent ainsi. Puis le piétinement de plusieurs chevaux se fit 
entendre dans la cour du Louvre, et M me Catherine, se remettant à la fenêtre, vit 
entrer la litière royale. 

On avait laissé M me Jeanne de Navarre à l’hôtel Beauséjour, cette princesse 
ayant désiré se reposer un moment avant qu’elle vînt au Louvre pour le souper, 
car le roi l’avait conviée. 

M me Marguerite était demeurée auprès d’elle. 

La reine mère, voyant Charles IX descendre seul de sa litière, s’en alla au-devant 
de lui. 

— Eh bien ! Sire, lui dit-elle, comment la reine de Navarre trouve-t-elle votre 
bonne ville de Paris ? 

— Elle est ravie, dit le roi. 

— Lui avez-vous montré les églises ? 


Toutes. 



— Et le palais des Tournelles ? 

— Pareillement. 

— L’avez-vous conduite dans les boutiques du bel air ? 

Cette expression du bel air dont se servait M me Catherine était à cette époque 
celle qu’on employait pour parler de gens et de choses à la mode. 

— Mais, répondit le roi, je me suis ruiné pour elle. 

— Vraiment ! fit la reine avec un sourire. 

— Cette promenade à travers Paris, me coûte trois cents pistoles. 

— Bah ! fit la reine étonnée. 

— Parole de roi, madame. 

— Qu’avez-vous donc acheté ? 

— Nous, sommes entrés chez maître Roussel, qui est mon drapier, et nous y 
ayons acquis des étoffes. 

— Et puis ? 

— Après cela, maître Danican, l’orfèvre, nous a vendu des pierreries. 

— Oh ! oh ! fit la reine. 

— Il faut vous dire, observa Charles IX, que chaque fois la reine de Navarre 
tirait son escarcelle pour payer, mais je l’en empêchais. 

— C’est fort galant. 

— Et, acheva le roi avec un malin sourire, elle est rusée comme une vraie 
montagnarde, et je crois bien qu’elle ne pensait pas du tout à vider sa bourse, et 
qu’au fond elle était ravie de nos libéralités. 

— Je gage, fit la reine, que vous n’avez rien acheté chez ce pauvre René... 

— Oh ! certes ! non, dit le roi, nous ne sommes pas même entrés dans sa 
boutique ; et cela est tout simple, madame, à part mon antipathie pour cet 
homme que vous aimez tant, n’ai-je pas mon gantier, moi ? 



— C’est juste, Sire, je l’avais oublié. 

— Et certes, reprit le roi, ce n’est pas chez René que nous aurions trouvé le 
délicieux coffret que nous avons acheté chez Pietro Doveri. 

La reine tressaillit, mais le roi n’y prit garde. 

— Que contient ce coffret ? demanda-t-elle. 

— Des gants parfumés. 

— Ah ! 

— Et je vous jure, madame, qu’il est d’un merveilleux travail. 

— Et moi, dit la reine, je crois qu’on en trouverait, sinon un pareil, du moins un 
tout aussi joli chez René. 

— J’en doute, fit le roi d’un ton sceptique. 

Puis il baisa la main de la reine et la quitta. 

Comme elle rentrait chez elle, M me Catherine rencontra René. 

— Ah ! mon pauvre ami, lui dit-elle, échangeant avec lui un regard significatif, 
il paraît que tu n’as jamais eu dans ta boutique une merveille semblable à celle 
que le roi a trouvée chez ton rival Pietro Doveri. 

— Hé ! dit René, qui sait ? 

— Un coffret merveilleux... rempli de gants... 

— Je le connais. 

— Ah ! 

Le Florentin se pencha à l’oreille de la reine et murmura : 

— Et Votre Majesté aussi. 

— Silence ! dit-elle tout bas. 

Mais René lui dit encore : 

— Votre Majesté fera bien de remarquer la couleur des gants que la reine de 
Navarre portera ce soir au Louvre. 



— Sois tranquille, dit Catherine redevenue sombre et pensive. Reviens à dix 
heures, ce soir, tu le sauras. 

Le soir, en effet, la reine trouva René dans son oratoire. 

Le parfumeur la regarda avec anxiété. 

— Les gants étaient bruns, dit la reine. 

— Alors ce ne sont point ceux-là. Elle n’aura point ouvert le coffret. 

— Tu crois ? 

— Oh ! mon Dieu ! non, dit René, la première du coffret est d’un jaune clair. 

— Attendons ! murmura la reine. 

René s’en alla, sortit du Louvre par la grande porte et prit le chemin du pont 
Saint-Michel, sans remarquer un gentilhomme bien enveloppé dans son manteau 
qui sorti comme lui du Louvre, se mit à le suivre en grommelant : 

— Je n’ai besoin de personne que de mon vieil écuyer Fangas pour accomplir la 
besogne que m’a commandée M me Marguerite. 

Ce gentilhomme, on le devine, était le duc de Crillon, le seul qui, à la cour de 
France, ne tremblât point devant René le Florentin. 



Chapitre 79 


René s’en allait monologuant ainsi : 

— Je suis tout aussi pressé que M me Catherine de voir la reine de Navarre faire 
usage des gants que je lui ai préparés. 

« Elle ne les a point mis ce soir, mais il est probable que demain, pour le bal de 
la cour, elle voudra faire au roi, en dansant avec lui, les honneurs de son royal 
cadeau. 

« Par conséquent, je crois que je puis m’en aller fort tranquillement me coucher 
et me faire panser de mon coup de poignard... que je commençais à oublier. » 

René disait vrai ; il avait été si occupé durant tout le jour de faire aboutir le plan 
ténébreux qu’il avait ourdi contre la reine de Navarre, qu’il s’était à peine 
souvenu de loin en loin qu’il était blessé. 

Sa blessure, du reste, était si légère, qu’elle ne lui occasionnait aucune douleur. 

Mais René, en se souvenant de son coup de poignard, se souvint aussi de la 
personne qui le lui avait donné, et par précaution, lorsqu’il fut sur le point 
d’atteindre le pont au Change, il tira sa dague. 

— Si la veuve de Gascarille s’approche, murmura-t-il, elle aura moins bon 
marché de moi ce soir que la nuit dernière. 

René avait eu peur à tort. Farinette ne l’attendait point, comme la veille, à 
l’entrée du pont au Change, qui était d’ailleurs complètement désert. 

Il traversa la Cité sans faire de mauvaise rencontre et parvint au pont Saint- 
Michel, qui était tout aussi désert, tout aussi silencieux que le pont au Change. 

Une chose cependant, étonna le Florentin lorsqu’il fut à dix pas de sa boutique : 

— c’est qu’aucune lumière ne brillait à l’intérieur et ne filtrait au travers des 
volets. 

— J’ai pourtant dit à Paola que je rentrais, dit-il, et elle me sait malade. 

Il est impossible que Godolphin et elle soient couchés. 

Il s’approcha et frappa à la porte. Nul ne lui répondit. 



Alors René sentit quelques gouttes de sueur perler à ses tempes. 

— Paola ; se dit-il, est peut-être partie avec Godolphin... pour rejoindre Noë... 
Noë, qu’elle croit haïr, dont elle demande la mort, et que, cependant, elle aime 
encore. 

Il frappa de nouveau, et d’une main vigoureuse. 

Tout à coup il s’aperçut que la porte s’ouvrait toute seule sous sa main et comme 
si elle eût été entrebâillée auparavant. 

— Paola ! Godolphin ! appela René, qui entra dans la boutique où régnait une 
obscurité profonde. 

Paola ne répondit point, mais il sembla au Florentin qu’un soupir étouffé partait 
du fond de la pièce voisine, celle où la jeune fille avait plus d’une fois reçu en 
cachette son cher Noë. 

L’émotion de René augmenta. 

— Paola ! reprit-il. 

Le même gémissement lui répondit. 

Alors le Florentin, dont les cheveux se hérissaient, s’avança résolument dans la 
direction où se faisait entendre cette voix : mais, en marchant, il se heurta à un 
corps dur et métallique qui rendit un son sous ses pieds. 

René se baissa et releva un objet qu’il reconnut au toucher pour un flambeau, la 
mèche de la bougie était chaude encore. 

René comprit qu’un malheur quelconque était arrivé chez lui, et que ce flambeau 
avait été jeté à terre et s’était éteint en tombant. 

Le Florentin avait sur lui un briquet, il le tira de sa poche et s’en servit pour 
rallumer sa bougie. 

Alors seulement il put se rendre imparfaitement compte de ce qui s’était passé 
chez lui. 

Les chaises, les tables étaient renversées et témoignaient d’une lutte récente. Sur 
le seuil de la chambre de Paola il y avait un homme solidement garrotté et 
bâillonné. René coumt à lui. 



— Godolphin ! exclama-t-il. 

Le somnambule, ivre de terreur, roulait autour de lui des yeux hagards et mordait 
son bâillon, qui ne laissait échapper de sa gorge que des sons inarticulés. 

Mais René tout d’abord ne songea point à le débarrasser de ses liens ni à lui 
arracher son bâillon. 

Le Florentin s’élança par-dessus Godolphin dans la chambre de sa fille, répétant 
avec angoisse : 

— Paola, où es-tu ? 

La chambre était vide. 

— Alors René revint à Godolphin, coupa ses liens, lui ôta son bâillon, et lui dit 
vivement : 

— Où est Paola ? 

— Enlevée, répondit Godolphin. 

— Enlevée ! 

Et René recula consterné, demeura un moment muet et chancelant, puis 
prononça un seul nom : 

— Noë ! 

Mais Godolphin secoua la tête : 

— Comment !... Que dis-tu ? murmura le Florentin. 

— Ce n’est pas Noë. 

— Alors c’est le prince Henri ? 

— Non, répéta Godolphin. 

— Mais qui donc alors ? qui donc ? s’écria René hors de lui. 

— Une femme et trois hommes en haillons. 

— Une femme ! 

— Oui une femme qui, tandis qu’un des hommes me terrassait, que l’autre, qui 



est un géant, chargeait Paola sur son épaule, une femme qui a dit : « Mon bras a 
tremblé en frappant le père la nuit dernière, mais la fille ne m’échappera pas ! » 

René jeta un cri terrible et se laissa tomber anéanti sur un siège. 

— Ma fille ! ô ma fille ! murmura-t-il d’une voix ou couvaient des sanglots. 

— C’est que, pour René, l’enlèvement de Paola accompli par la haineuse amie 
de Gascarille et les truands ses complices, était épouvantable en ses 
conséquences. 

Sa fille était belle, elle deviendrait la proie d’une multitude avinée, et peut-être 
même la tuerait-on. 

Un moment accablé, anéanti, le Florentin se redressa tout à coup. 

— Oh ! dit-il, je vais courir au Louvre, je verrai la reine... Elle me donnera des 
lansquenets, des Suisses, et je mettrai, s’il le faut, le feu à la cour des 
Miracles !... Mais je veux retrouver ma fille. 

— La reine est couchée ! dit une voix derrière René. 

Le Florentin, pâle et frémissant, se retourna. 

Un personnage à la présence duquel le Florentin était loin de s’attendre venait de 
se montrer sur le seuil de la boutique. 

René n’avait eu ni le temps ni même l’intention de refermer la porte sur lui. 

— Oui, mon cher monsieur René, répéta le gentilhomme, car c’en était un, qui 
apparaissait eu ce moment aux yeux du parfumeur comme la tête de Méduse, 
M me Catherine est couchée à cette heure, et je doute fort qu’elle se lève pour 
mettre à votre disposition les Suisses et les lansquenets que je commande. 

— Monsieur de Crillon ! murmurait René pétrifié. 

En ce moment le Florentin éprouva une si violente terreur de se trouver ainsi 
face à face avec le redoutable duc, qu’il oublia sa fille pour ne plus songer qu’à 
lui-même. Crillon avait cette attitude calme du tigre qui mesure sa proie du 
regard avant de la frapper mortellement d’un seul coup de sa puissante griffe. 

Le duc fit un pas en avant, René fit trois pas en arrière. 

— Hé ! diable ! exclama le duc, qu’avez-vous donc, monsieur René ? 



Comme il fit, en parlant ainsi, un pas de plus, le duc vit René qui reculait 
presque au mur. 

— Vous fais-je peur ? dit Crillon. 

— Monsieur le duc !... 

— Rassurez-vous, monsieur René, je n’ai pas l’ordre du roi, ce soir, de vous 
conduire au Châtelet. 

Crillon parlait d’un ton si bonhomme, si franchement naïf, que l’effroi de René 
se calma. 

— Qu’est-il donc arrivé chez vous ? demanda Crillon. 

Et montrant le désordre qui régnait dans la boutique : 

— Pourquoi ces tables renversées ? pourquoi ces chaises brisées, ces cordes et ce 
bâillon ? 

René songea derechef à sa fille. 

— On m’a enlevé Paola ! murmura-t-il. 

— Bah ! fit Crillon étonné, car le duc ne savait absolument rien des projets de 
Henri de Navarre. Et qui donc a enlevé votre fille, monsieur René ? 

— Les truands. 

— Vrai ? fit le duc d’un air incrédule. 

— Parmi eux, ajouta le Florentin, il y avait une fille qui m’a frappé hier d’un 
coup de poignard... c’est la veuve du voleur Gascarille ! 

— Ah ! oui, dit Crillon, ce pauvre diable qu’on a pendu. 

— Justement. 

— Pour que vous ne soyez point roué, monsieur René, n’est-ce pas ? 

— Peut-être, monseigneur. 

— Eh bien ! mais, dit le duc, qu’est-ce que vous voulez que la reine fasse à cela, 
monsieur René ? 



— Je veux retrouver ma fille... La reine me donnera des soldats... je fouillerai la 
cour des Miracles et tout le quartier habité par les truands. 

Crillon haussa les épaules. 

— Vous n’avez pas besoin de la reine pour cela, dit-il. 

René stupéfait regarda le duc. 

— Suis-je pas colonel général des Suisses et des lansquenets ? 

— C’est vrai, monseigneur. 

— Et si je veux me donner la peine de retrouver votre fille... 

— Vous ! monseigneur... 

— Ah ! dit le Florentin tombant à genoux, si vous faites cela... ma vie est à 
vous, monseigneur ! 

— Penh ! murmura Crillon, je n’en ai que faire, mon cher monsieur René. Je 
vous dirai même... 

Le duc s’interrompit et toisa dédaigneusement le Florentin. 

— Je vous dirai même, reprit-il, que s’il était question de vous et non de votre 
fille, s’il s’agissait de vous arracher aux mains des truands, je ne me dérangerais 
ni de mon somme, ni de mon temps, car vous êtes une fort vilaine espèce, cher 
monsieur René, et le jour où la cour des Miracles vous jouera un mauvais tour 
sera un jour d’expiation et de repentir pour elle qui touchera Dieu bien 
certainement. 

— Oh ! monseigneur, murmura René, accablez-moi de votre mépris et de vos 
sarcasmes, mais rendez-moi ma fille ! 

— Votre fille est jolie, dit Crillon. Un jour, il y a bien deux ou trois ans de cela, 
je lui ai acheté de la pommade et de l’huile parfumée. Elle m’a fait une fort belle 
révérence et son sourire m’a semblé si charmant, qu’il m’a paru impossible 
qu’un drôle comme vous ait pu donner le jour à une ravissante créature comme 
elle. 

René se mit à genoux devant Crillon. 

— Grâce ! monseigneur, dit-il, grâce ! ne raillez pas... 



— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour retrouver votre fille, cher monsieur 
René. Crillon n’a qu’une parole. 

— Oh ! je le sais... 

— Et cette parole, je vous l’engage ! 

— Mais, s’écria René, il faut vous hâter, monseigneur... Qui sait si... à cette 
heure... les misérables ?... 

Et René, le fourbe et le cruel, sentait l’épouvante et l’angoisse hérisser ses 
cheveux... 

— Eh bien ! dit Crillon, prenez votre manteau et venez avec moi. 

René jeta un cri de joie et voulut baiser la main de Crillon. 

Mais Crillon retira sa main. 

— Ne me touchez pas ! dit-il, cela me porterait malheur. 

Le duc avait suivi le Florentin à la sortie du Louvre dans l’intention de le 
prendre au collet et de le faire prisonnier. 

Les événements, on le voit, venaient modifier cette première résolution. 

René, sans défiance aucune, recommanda à Godolphin de s’enfermer, de 
n’ouvrir à qui que ce fût en son absence, puis il dit au duc : 

— Je suis à vos ordres, monseigneur. 

— Venez, dit Crillon. 

Le Florentin avait cru que le duc le conduisait au Louvre. 

Il n’en fut rien ; au lieu de prendre le chemin de la Cité et du pont au Change 
ensuite, Crillon gagna la rive gauche de la Seine. 

— Où allons-nous donc ? demanda René toujours sans défiance. 

— Venez toujours. 

Le duc prononça ces deux mots d’un ton sec qui n’admettait point de réplique. 
René courba la tête et le suivit. 



Crillon s’en alla tout droit au carrefour de la rue Saint-André-des-Arcs, tournant 
de temps en temps la tête pour s’assurer que René le suivait. 

Puis, arrivé en ce carrefour, il s’arrêta devant la porte d’une vieille maison dont 
toutes les croisées étaient garnies de solides barreaux de fer. 

Après quoi il frappa trois coups vigoureux avec le pommeau de sa dague. 

À ce bruit, une des fenêtres s’ouvrit. 

— Qui est là, dit une voix fortement empreinte de l’accent méridional. 

— Moi ! dit Crillon. 

La fenêtre se referma. 

Crillon et René attendirent à peu près trois minutes, puis la porte de la maison 
s’ouvrit. 

Alors le Florentin et le duc se trouvèrent en présence d’un petit homme trapu, 
aux larges épaules, à la physionomie accentuée et pleine d’intelligence, au regard 
noir, ardent, et profond comme celui d’un jeune homme, bien que les cheveux 
grisonnants qui garnissaient ses tempes attestassent qu’il avait passé la 
cinquantaine. 

Ce personnage, qui avait une lampe à la main, portait un justaucorps de soldat et 
n’était autre que maître Honoré-Timoléon-Onésime Fangas, écuyer de messire le 
duc de Crillon. Fangas, en s’effaçant, laissa voir à René un vaste et sombre 
vestibule. 

— Entrez, monsieur René, dit le duc. 

Et il poussa le parfumeur par les épaules. 

— Puis il regarda Fangas et lui dit : 

— Je t’amène un prisonnier dont tu vas me répondre sur ta tête. 

À ce mot de prisonnier, René jeta un cri d’effroi, fit un pas en arrière et voulut 
battre en retraite. 

Mais déjà le duc avait refermé la lourde porte en chêne ferrée, et il disait au 
Florentin : 



— Je retrouverai votre fille tout seul, soyez tranquille. Quant à vous, il faut 
renoncer à revoir de sitôt le Louvre et M me Catherine... 

Le regard de Crillon et son accent calme et ferme prouvaient surabondamment à 
René qu’il ne plaisantait pas. 

René comprit qu’il était à la merci de Crillon, et la terreur le reprit !... 



Chapitre 80 

— Éclaire-nous, dit Crillon à maître Henri-Timoléon Fangas, son écuyer. 

René demeurait immobile et promenait autour de lui un regard effaré. 

— Mon cher monsieur René, dit le duc, vous savez que, lorsque je me fais 
geôlier, on ne m’échappe pas. Ainsi donc suivez-moi de bonne grâce... 

— Mais, monsieur le duc, balbutia le Florentin, c’est une... trahison... 

— Hein ? fit le duc avec hauteur. 

Fangas se retourna et darda sur René son œil ardent. 

— Tu es fou, dit-il, archifou, maître parfumeur. Apprends que, si M. de Crillon 
trahissait jamais quelqu’un, il se passerait son épée au travers du corps. 

— Cependant... hasarda René. 

— Cependant, maître drôle, je veux bien m’expliquer avec toi. 

— Ah ! soupira René. 

— Quand je suis entré dans ta boutique, poursuivit Crillon, j’avais l’intention de 
te prendre au collet et de t’arrêter violemment. 

— M’arrêter !... fit René. 

— Afin de te conduire ici. 

— Mais, dit le Florentin plus pâle que la mort, de quoi m’accuse-t-on encore ? 

— De rien. 

— Alors... pourquoi... me retenir prisonnier ? 

— Je te le dirai tout à l’heure. 

René essayait de croire encore que le duc cherchait simplement à le mystifier. 
Celui-ci continua : 

— Je t’ai vu désolé de l’enlèvement de ta fille, et alors, comme au fond je suis 
un bon homme, je t’ai promis de faire mes efforts pour la retrouver. Ma parole 



est plus sérieuse que les gribouillages d’un tabellion, crois le bien ! je ferai ce 
qui sera en mon pouvoir. Mais, acheva le duc, comme je n’ai nul besoin de toi en 
cette besogne, tu vas rester ici. 

Tout en parlant, le duc avait fait un signe à Fangas. 

L’écuyer provençal s’était emparé du bras de René et lui faisait gravir les degrés 
de pierre de l’escalier. 

Arrivé au premier étage, il ouvrit une porte et poussa René dans une vaste pièce 
froide et nue, dont les fenêtres étaient garnies, en outre des barres de fer 
extérieures, de volets intérieurs en chêne, massifs et solidement cadenassés. 

Un lit de sangle et deux chaises composaient l’unique ameublement de cette 
pièce, qui ressemblait fort à une prison. 

C’était la chambre de Fangas. 

— Voici votre demeure provisoire, maître René, dit le duc. 

— Mais, monseigneur, balbutia le Florentin, suis-je donc condamné à demeurer 
longtemps ici ? 

— Peut-être... 

— Mais enfin, pourquoi me retenez-vous prisonnier ? 

— J’ai mes raisons... 

— Si je vous ai offensé, pardonnez-moi... 

Et René, qui était aussi lâche, aussi rampant que cruel, René se mit à genoux de 
nouveau. 

— Drôle ! répondit le duc avec dédain, je ne me donne pas la peine de venger 
mes propres offenses ; Rassure-toi, je ne t’ai jamais fait l’honneur de le 
considérer comme mon ennemi. 

— Alors... monseigneur... supplia encore René, quelle est donc votre 
intention ? 

— Je n’ai pas de comptes à te rendre. 

Puis Crillon regarda Fangas et lui dit : 



— Tu me réponds de cet homme sur ta tête. 

— Monsieur le duc peut dormir tranquille, répondit Fangas. 

— Non, dit Crillon, pas cette nuit du moins : j’ai affaire à la cour des Miracles. 

René, qui était toujours immobile au milieu de sa nouvelle prison, les yeux 
baissés et dans une attitude consternée, René tressaillit et leva vivement la tête. 

— Tu le vois, fit le duc, je suis homme de parole. Je vais m’occuper de retrouver 
ta fille. Bonsoir ! 

Et le duc s’en alla, laissant René le Florentin aux mains de Fangas, l’écuyer. 

— Allons, monsieur René, dit celui-ci, je vous engage à vous coucher. Ceci est 
votre chambre... 

René, l’homme des trahisons, espérait toujours rencontrer des âmes aussi 
corrompues que la sienne. 

En se trouvant seul face à face avec l’écuyer, il eut la pensée de le séduire. 

— Mon cher monsieur Fangas, dit-il, je suis trop inquiet sur le sort de ma fille 
pour qu’il me soit possible de fermer l’œil... 

— Voulez-vous un livre ? demanda l’écuyer, qui était un homme courtois. 

— Je préférerais causer. 

— Soit, dit Fangas, causons... 

— Est-ce que M. le duc vous a défendu de me donner à boire et à manger ? 

— Non, certes. Avez-vous faim ? 

— J’ai soif. 

— Eh bien ! dit l’écuyer, je vais vous quérir une bouteille de vieux vin, du 
muscat de Villeneuve-lez-Avignon, où M. de Crillon a ses vignes. 

— Apportez deux verres, dit René. 

— Parbleu ! cela va sans dire... 

— Fangas était un bonhomme d’écuyer fort accommodant et il refusait peu les 



occasions de trinquer et de vider une bouteille, mais il n’en était pas moins un 
geôlier fort sérieux, car il eut bien soin de fermer la porte à double tour. 

La porte était solide, épaisse et ferrée. René n’eut pas même la pensée de 
chercher à l’ébranler. 

D’ailleurs Fangas revint dix minutes après. 

Au lieu d’une simple bouteille, il portait une large cruche dont le bouchon était 
soigneusement enduit de goudron. 

— M. de Crillon, dit-il, a de meilleur vin que le roi, monsieur René. 

— C’est bien possible, dit le Florentin, qui voulait être agréable à Fangas. 

Fangas posa sa cruche et les deux gobelets sur la table et dit à René : 

— Vous n’avez pas sommeil, moi non plus. Je dormais quand M. de Crillon est 
venu. À présent que me voilà réveillé, je suis homme à voir lever l’étoile du 
matin. 

L’écuyer déboucha la cruche et versa à boire à René. 

— Peste ! exclama celui-ci en portant son verre à ses lèvres, voilà, en effets 
d’excellent vin. 

— N’est-ce pas ? - Et je doute que le roi en ait d’aussi bon. 

— C’est que le roi de France a de mauvaises vignes, répondit Fangas avec son 
orgueil provençal. 

— Le duc est donc bien riche ? demanda René qui prit un air naïf. 

— Peuh ! comme ci comme ça... 

— Pourtant, quand on a de tel vin... 

— C’est du vin de Villeneuve, monsieur René. 

Fangas crut que cette réponse devait suffire au Florentin. Fangas se trompait, et 
René avait ses raisons pour revenir sur la fortune du duc. 

— Mais enfin, dit-il, M. de Crillon a de quoi vivre ? 


— Oh ! certes ! 



Et je gage que vous êtes fort bien payé à son service. 

— Oh ! dit Fangas, oui et non. 

— Plaît-il ? 

— J’ai tout ce qu’il me faut, mais mon escarcelle ne regorge jamais d’écus. 

— Ah ! ah ! dit René. 

— On ne s’enrichit pas au métier des armes, poursuivit l’écuyer. J’ai tout à 
l’heure soixante ans, et... 

— Et vous voudriez bien avoir une petite maison à vous, n’est-ce pas, dans un 
coin de notre Provence, au bord du Rhône par exemple ? 

— Hé ! hé ! dit Fangas, ce ne serait pas à dédaigner ! 

— Avec deux bons journaux de vigne et un arpent de pré... poursuivit le 
Florentin. 

— Et même, ajouta l’écuyer, j’aimerais assez avec cela un verger et un jardin 
potager. 

— Cela va sans dire, monsieur Fangas. 

— Mais savez-vous bien, fit observer l’écuyer, que cela, vaut au moins mille 
pistoles ? 

— Va pour mille pistoles. 

— Et que jamais je ne les aurai à ma disposition ! 

— Qui sait ? 

— Ah dame ! qui donc me les prêtera ? 

— Moi, dit le Florentin. 

— Vous, monsieur René ?... 

— Pourquoi pas ? 

— Après tout, dit Fangas, vous êtes si riche ! dit-on. 

— Et... reprit René, pour peu que vous eussiez de complaisance pour moi... 



— Tout à votre service, monsieur René. 

— Vrai ? 

— Que puis-je faire pour vous ? 

L’écuyer, en faisant cette question, versa au Florentin un deuxième verre de vin 
muscat. 

— Mais, dit René d’un air fort naïf, vous conviendrez que ce lit est un peu dur... 
René montrait le grabat. 

Qu’à cela ne tienne ! répondit l’écuyer, je vous irai chercher un matelas. 
M. de Crillon est bon homme... il ne trouvera pas cela mauvais. 

— Mais, dit René, j’aimerais bien mieux, coucher chez moi. 

Fangas regarda René d’un air ébahi, puis il éclata de rire : 

— Allons donc ! dit-il, est-ce que vous avez cru que j’allais vous lâcher ? 

— Mais, répliqua René un peu déconcerté, une petite maison au bord du Rhône, 
avec deux journaux de vigne et un arpent de pré vaut bien cette complaisance... 

— Malheureusement, répliqua Fangas, la chose est impossible. M. de Crillon 
m’a habitué à exécuter ponctuellement ses ordres. 

— Cependant... 

— Et, continua l’écuyer, tout ce que je puis faire pour vous, monsieur René, 
c’est de vous tenir compagnie le reste de la nuit. Voulez-vous que je vous narre 
des histoires ? 

— Merci ! 

— Faisons-nous une partie de dés ? 

— Ah ! dit René, qui eut une inspiration soudaine, vous êtes joueur, monsieur 
Fangas ? 

— Je suis Provençal, monsieur René. 

Ce disant, l’écuyer tira de sa poche un cornet, des dés et sa bourse. L’escarcelle 
de maître Fangas renfermait bien une dizaine de pistoles. 



— Voilà toute ma fortune, dit-il. Vous voyez, monsieur René, qu’elle est 
insuffisante pour acquérir la maison dont vous parlez... 

Au lieu de répondre, René tira pareillement sa bourse. 

Cette bourse était ronde, et l’on voyait au travers des mailles briller de beaux 
écus d’or tout neufs frappés à l’effigie du roi. 

— Hé ! hé ! dit Fangas, si j’essayais de vous gagner les pièces jaunes que 
j’entrevois... 

— Essayez, monsieur Fangas. 

— Ce sera un bel appoint sur la petite maison. Qu’en dites-vous ? 

— Ce serait assez adroit de votre part, répondit René, qui murmurait in petto : 
« Si je puis le dévaliser de ses dix ou quinze pistoles, je le tiens... » 

Fangas tira une pistole et la plaça sur la table. 

René l’imita. 

— À nous deux, donc ! s’écria l’écuyer dont le regard étincelant se fixa sur la 
ronde escarcelle de Florentin. 


§ 


Tandis que René songeait au moyen de corrompre l’écuyer Fangas, M. le duc de 
Crillon s’en allait fort tranquillement à la cour des Miracles. 

Le digne gentilhomme avait mis son épée sous son bras, enfoncé son feutre sur 
ses yeux, et il cheminait d’un pas rapide. 

Une foule de petites rues étroites, malsaines, où grouillait une population sans 
nom, entourait la cour des Miracles. Jamais un gentilhomme n’eût osé s’y 
risquer, un bourgeois moins encore. 

Pour avoir accès dans la cour des Miracles il fallait être en haillons, faire partie 
d’une confrérie de tire-laine quelconque, ou bien se faire accompagner par le 
chevalier du guet et une centaine de ses archers. 



Mais Crillon ne se préoccupa ni de ce fonctionnaire ni du secours qu’il en 
pourrait tirer. 

Le brave duc passa devant le couvent des Filles-Dieu et prit une ruelle sombre à 
l’entrée de laquelle il trouva un truand en sentinelle. 

— Qui vive ? lui cria le truand. 

La nuit était noire, mais les éperons de Crillon résonnaient sur le pavé, et, à 
défaut de son costume, trahissaient sa qualité de gentilhomme. 

— Place ! dit Crillon, qui tira son épée. 

Le truand se replia dans la ruelle, mais il fit entendre un coup de sifflet. 

À ce signal, des ombres jusque-là immobiles commencèrent à se mouvoir, 
silencieuses comme des fantômes. 

— Place ! répéta Crillon. 

La voix du duc était impérieuse, et les truands étaient si peu habitués à voir un 
homme pénétrer chez eux tout seul qu’ils reculèrent jusqu’à extrémité de la 
ruelle, laquelle débouchait sur la cour des Miracles. 

Le brasier était parvenu à son plus haut degré d’incandescence. 

Le duc s’arrêta un moment à contempler cette multitude avinée et déguenillée 
qui criait, vociférait, riait et dansait autour de la futaille défoncée qui servait de 
trône au roi de Bohême. 

— Drôle de peuple ! pensa-t-il. 

Puis, sans se préoccuper davantage de cette foule qui commençait à l’entourer et 
se concertait à voix basse pour lui faire un mauvais parti, il marcha droit au 
cercle de lumière décrit par le brasier, répétant de temps à autre : 

— Place ! place ! 

Un truand qui s’était un peu trop rapproché de lui reçut un vigoureux coup de 
plat d’épée. 

Une ribaude fort jolie se plaça devant lui et le regarda curieusement. Crillon lui 
prit le menton et lui dit : 



— Tu es une belle fille, mignonne ! 

— Oh ! oh ! criait la voix enrouée et cassée du roi de Bohême, quel est l’insolent 
qui se permet d’entrer chez moi ? 

En ce moment le cercle s’était rompu autour du tonneau et Crillon avait passé. 

Le duc mesura le truand du regard : 

— Est-ce toi, dit-il, qui te nommes le roi de Bohême ? 

— C’est moi. Et je te trouve audacieux, mon gentilhomme, d’oser pénétrer 
jusqu’ici. 

— Je me nomme Crillon, répondit simplement le duc. 

À cette époque on parlait en France du brave Crillon comme soixante années 
plus tôt on parlait de Bayard. 

Sous le chaume des villages, dans les murs noircis des vieux manoirs, sous le toit 
de ramée du bûcheron et dans les palais des rois, on disait déjà : « Brave comme 
Crillon ! » 

Quand le duc se fut nommé, le roi de Bohême ôta son chapeau, et tous les 
truands se découvrirent avec respect. 

Ce que voyant, Crillon remit son épée au fourreau et dit : 

— Bonsoir, mes enfants. 

— Monsieur le duc, dit alors le roi de Bohême, vous êtes en sûreté ici, et si vous 
avez besoin de nous... 

C’est pour cela que je viens. 

— Nous vous sommes dévoués corps et âme par avance, continua le roi de 
Bohême. 

— Je viens vous demander un renseignement, dit Crillon. 

On se pressa curieusement autour de lui. 

— Vous avez connu un pauvre diable qui se nommait Gascarille, n’est-ce pas ? 

— Nous l’avons pleuré, monseigneur. 



— Un brave garçon, poursuivit Crillon, qu’on a pendu au lieu et à la place de ce 
misérable René le Florentin. 

La voix du duc fut, à ces mots, couverte par des applaudissements. On haïssait 
René à la cour des Miracles depuis la mort de Gascarille. 

— Vive Crillon ! crièrent les truands. 

Le duc reprit : 

— Gascarille avait une compagne ? 

— Oui, dit le roi de Bohême. 

— Un beau brin de fille, poursuivit le duc, qui, tout brusque et tout franc qu’il 
était, n’en avait pas moins une certaine courtoisie à l’occasion. Comment se 
nommait-elle ? 

— Farinette. 

— Ah ! elle se nommait Farinette ? 

— Oui, monseigneur. 

— Et... savez-vous où je la trouverais ? 

— Certainement. 

— J’ai besoin de la voir sur-le-champ. 

— Vous la trouverez rue du Grand-Hurleur, répondit le roi de Bohême. 

Et le truand dit au duc d’Égypte : 

— Allons, mon lieutenant, conduisez M. le duc de Crillon chez Farinette. 

— Peste ! dit Crillon en riant, la rue du Grand-Hurleur ne s’est jamais trouvée à 
pareille fête. Elle n’a jamais vu passer deux ducs à la fois !... 

Et le duc de Crillon suivit le duc d’Égypte, qui le conduisit rue du Grand- 
Hurleur, où d’autres événements s’accomplissaient en ce moment. 



Chapitre 81 


Revenons à Paola. 

Quand elle se sentit aux mains vigoureuses du colosse Bourdon, la jeune fille, à 
demi morte de frayeur déjà, s’évanouit tout à fait. 

Bourdon la chargea sur son épaule et sortit de la boutique. 

— Où allons-nous ? demanda-t-il à Farinette. 

— Rue du Grand-Hurleur. 

— Chez toi ? dit Courte-Haleine. 

— Chez moi. Mon grenier est assez grand pour deux. 

— Hum ! murmura Bourdon, nous sommes plus de deux. 

— Bah ! fit la bohémienne avec un rire sinistre, nous verrons... Marche 
toujours. 

Courte-Haleine et Bourdon ouvrirent la marche, l’un brandissant une dague et 
prêt à frapper quiconque voudrait lui barrer le passage, l’autre portant sur son 
épaule Paola évanouie. 

Farinette s’était appuyée sur le bras de son troisième complice et suivait. 

À cette époque, lorsque le couvre-feu était sonné, on ne rencontrait plus dans la 
me que de rares passants, des gentilshommes en bonne fortune ou des archers du 
guet. 

On pouvait, dans de certains quartiers, faire une demi-lieue tout seul, sans voir 
âme qui vive, passé onze heures du soir. 

Or, il était minuit, et les ravisseurs arrivèrent à la place du Châtelet sans avoir 
rencontré personne. 

Comme ils entraient dans la me Saint-Denis, ils entendirent résonner dans 
l’éloignement un bruit de hallebardes heurtant le pavé. 


— Attention ! dit Courte-Haleine, c’est le guet. 



Bourdon s’effaça dans l’ombre d’une porte avec son fardeau. 

Courte-Haleine l’imita et se cacha à quelques pas de distance. 

Farinette et son compagnon s’éclipsèrent chacun de leur côté. 

Le guet passa. 

Quand le guet fut passé, le cortège des truands se mit en marche. 

Le drapier de la rue du Grand-Hurleur, qui logeait Farinette, vint ouvrir au 
premier coup frappé par elle et recula un peu étourdi à la vue des trois 
compagnons qu’elle lui amenait. 

— Hé ! papa, dit-elle, ne faites pas attention, ce sont des amis. 

Le drapier était de la cour des Miracles à de certaines heures, c’est-à-dire qu’il 
achetait les objets volés, cachait les tire-laine poursuivis par les archers et 
réunissait plusieurs industries ingénieuses, mais que le grand prévôt poursuivait 
à outrance. 

Paola était toujours évanouie. 

Farinette la prit alors des mains de Bourdon et monta la première, portant la 
jeune fille dans ses bras. 

Courte-Haleine avait battu le briquet et allumé une chandelle. 

Bourdon et Cœur-de-Loup se regardaient avec une sorte de défiance. 

— Mon bel ami, lui dit le colosse tandis qu’ils gravissaient les degrés vermoulus 
de l’escalier, si tu veux, nous nous emparerons de la petite. 

— Comment cela ? 

— Nous tomberons tous deux sur Courte-Haleine. 


— Bon ! 


— Et nous l’assommerons. 

— Après ? 

— Après, nous attacherons Farinette et nous lui mettrons un bon bâillon dans la 
bouche, comprends-tu ? 



— Oui. 


— Et... de cette façon ?... 

— De cette façon nous tirerons à la courte paille. 

— Cœur-de-Loup secoua la tête. 

— Je ne veux pas, dit-il. 

— Pourquoi ? 

— Parce que, avec ton air niais, tu es un fin renard. 

Bourdon eut un sourire stupide. 

Cœur-de-Lion continua : 

— Comme tu es plus grand et plus fort que moi, tu m’assommeras lorsque 
j’aurai assommé Courte-Haleine. 

Le colosse se vit deviné, lâcha un gros juron et continua à monter. Larinette était 
arrivée dans son grenier et Courte-Haleine posait sa chandelle sur la table. 

Larinette laissa glisser Paola évanouie sur la paille qui lui servait de lit. Puis elle 
se tourna vers les trois truands. 

— Vous avez juré de m’obéir ? dit-elle. 

— Oui, dit Cœur-de-Loup. 

— Oui, répéta Courte-Haleine. 

Bourdon, qui avait été sur le point de violer son serment, se mordilla langue et 
ne laissa entendre qu’un sourd grognement. 

— Perme la porte, Courte-Haleine, reprit Larinette. 

Courte-Haleine obéit. 

— Maintenant, poursuivit la bohémienne, écoutez-moi bien. 

Les trois truands la regardèrent. 

— Vous me semblez être en face de cette jeune fille comme trois chiens affamés 
en présence d’une pâtée. Malheureusement pour les chiens, ils ont un collier de 



fer au cou, et après ce collier une bonne chaîne qui les retient à la muraille. Pour 
qu’ils pussent toucher à la pâtée, il faudrait que la chaîne se brisât. 

Bourdon fut pris d’un gros rire. 

— La chaîne qui vous retient, poursuivit Farinette, c’est le serment que vous 
m’avez fait sur la corde de Gascarille. 

— Tiens ! c’est vrai, murmura le colosse qui frémit intérieurement. 

— Vous savez, reprit la bohémienne, qu’un tire-laine qui manquerait au serment 
qu’il aurait fait sur la corde d’un pendu serait à tout jamais banni de la cour des 
Miracles d’abord, et qu’ensuite le diable notre patron le tuerait, la nuit, d’un 
coup de sa fourche dans le ventre. 

Comme les trois complices de Farinette étaient parfaitement convaincus de ce 
qu’elle avançait, ils inclinèrent la tête. 

— Or donc, poursuivit-elle, grâce à votre serment, vous allez garder la fille de 
René et vous la respecterez. 

— Pourquoi l’enlever, alors ? demanda Cœur-de-Loup. 

— Parce que cela m’a été commandé. 

— Par qui ? 

— Par un gentilhomme de grande race. 

— Peuh ! fit Courte-Haleine avec dédain, tu obéis donc aux gentilshommes à 
présent ? 

— Oui. 


— C’est drôle ! 

— Ce gentilhomme est, comme moi, l’ennemi de René. 

— Ah ! 

— Et il m’a promis que je serais vengée si je lui jurais d’obéir aveuglément à ses 
ordres. J’obéis. 


Tout en parlant, Farinette frottait les tempes de Paola avec un linge imbibé de 
vinaigre, qu’elle lui plaça ensuite sous les narines et devant la bouche. 



Paola poussa un soupir et finit par ouvrir les yeux. 

Alors l’Italienne jeta autour d’elle un regard épouvanté et crut un moment, 
qu’elle était en proie à quelque rêve. 

Couchée sur un monceau de paille à demi pourrie, en un affreux réduit, elle avait 
en face une femme qui dardait sur elle un œil ardent, et derrière cette femme elle 
aperçut les hideux visages des trois tire-laine. 

— Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle, où suis-je donc ? 

— Tu es chez Farinette, répondit la bohémienne en ricanant. 

— Farinette ! exclama l’Italienne... Farinette ! 

Et elle semblait se demander auquel de ces quatre personnages qui l’entouraient 
pouvait s’appliquer ce nom. 

— C’est moi, dit la bohémienne. 

— Je ne vous connais pas ! balbutia la jeune fille. 

— Moi, je te connais. Tu es la fille de René le Florentin. 

— Mais... pourquoi suis-je ici ?... 

— Parce que je t’ai enlevée, dit Farinette. 

— Enlevée ! mon Dieu ! murmura Paola, qui commençait à se souvenir. Que 
vous ai-je donc fait ?... 

— Ton père a causé la mort de l’homme que j’aimais. 

L’Italienne jeta un nouveau cri : 

— Ah ! grâce ! grâce ! par pitié !... murmura-t-elle ; je ne suis pas coupable, 
moi !... 

Farinette haussa les épaules. 

— On se venge comme on peut ! dit-elle. 

Et comme Paola, livide et tremblante, attachait sur elle un œil éperdu et 
suppliant, la bohémienne ajouta : 



— Rassure-toi ; pour aujourd’hui on ne te fera pas de mal... ton heure n’est 
point venue. 

Puis elle dit aux truands : 

— Vous pouvez vous entendre afin de la garder à tour de rôle. Vous m’en 
répondez... 

— Nous la garderons tous trois ensemble, dit Cœur-de-Loup. 

— C’est cela, ajouta Courte-Haleine. 

Bourdon allait sans doute émettre pareillement son avis, lorsqu’on heurta 
violemment à la porte de la rue. 

— Qui est là ? demanda la voix du drapier, qui était demeuré au rez-de-chaussée. 

— C’est moi, le duc d’Égypte, répondit-on du dehors. 

Farinette avait entrouvert le châssis de son grenier et se penchait dans la rue. 
Deux ombres noires étaient devant la porte. 

— Le duc d’Égypte n’est pas seul, pensa-t-elle avec inquiétude. 

Le duc d’Égypte était, après le roi de Bohême, le premier dignitaire de la cour 
des Miracles. On ne parlementait point avec lui, et, quand il demandait qu’on 
ouvrît la porte, on la lui ouvrait. 

Donc le drapier ouvrit. 

— Où est Farinette ? demanda le duc d’Égypte. 

— Là-haut, dit le drapier. 

Courte-Haleine descendit armé de sa chandelle. 

Alors, grâce à cette clarté, le drapier put voir derrière le duc d’Égypte un vrai 
gentilhomme, un vrai duc, messire de Crillon. 

Courte-Haleine recula. 

— Éclaire-nous, drôle, dit le vrai duc avec hauteur. 

Crillon mit le pied sur l’escalier vermoulu, puis sur l’échelle de bois qui 



conduisait au grenier de Farinette, et pénétra le premier dans le taudis. 

— Ah ! monsieur ! dit-elle, monseigneur ! à moi !... au secours !... 

Crillon regarda les trois truands, puis Farinette : 

— Qu’est-ce que vous comptez donc faire de cette jeune fille ? demanda-t-il 
avec calme. 

— Elle est à moi ! dit Farinette. 

— Elle est à nous ! répéta Courte-Haleine. 

— Vous vous trompez, répliqua Crillon. 

Et il tira son épée. 

Le duc d’Égypte, qui était entré derrière lui, fronça le sourcil. 

— Savez-vous, monseigneur, dit-il, que c’est mal ce que vous faites là ? 

— Hein ? fit Crillon. 

— Si j’avais su que c’était pour enlever à Farinette la fille de René, je ne vous 
eusse point conduit ici. 

Ce disant, le duc promena un regard superbe autour de lui. 

— Je me nomme Crillon ! dit-il. 

— Et c’est pour cela, monseigneur, dit une voix derrière le duc, que vous ne 
ferez absolument rien de ce que vous dites. 

Le duc stupéfait se retourna et vit un homme qui venait de monter derrière lui et 
se tenait sur le seuil du taudis. 

C’était Malican. 

— Oh ! oh ! dit le duc qui reconnut le cabaretier, qu’est-ce que tu fais donc ici, 
toi ? 

— Je viens m’assurer que Paola s’y trouve. 

— Plait-il ? exclama Crillon étonné. 

— Et je viens de la part de quelqu’un qui est aussi grand Seigneur que vous, 



monseigneur. 

Malican s’exprimait avec respect, mais d’un ton ferme. 

— Ah ! fit le duc. 

— Malican lui mit sous les yeux la bague du prince de Navarre. 

Crillon recula stupéfait. 

— Monseigneur, dit-il, Farinette est la complice du prince. Paola est un otage. 

— Je comprends, à présent. 

— S’il arrive malheur au prince ou à quelqu’un des siens, il arrivera malheur à 
Paola. 

— Le duc jeta un triste regard vers l’Italienne ; puis, comme s’il eût redouté de 
lui donner une explication sur son brusque changement de conduite, il s’élança 
vers la porte, et lui, Crillon, le brave, il descendit l’escalier comme s’il eût lui 
devant une légion d’ennemis. 

Tandis que le duc s’enfuyait, Malican disait à Paola : 

— Ma chère demoiselle, je vous viendrai visiter tous les soirs à minuit tant qu’il 
n’arrivera malheur à personne de ceux que hait René, votre père, et tant que je 
viendrai, tous ces gens-là vous respecteront et ne vous feront aucun mal. 

Paola écoutait Malican et ne comprenait pas. Le départ du duc l’avait rejetée 
dans une sombre épouvante. 

Puis le cabaretier murmura quelques mots à l’oreille de Farinette, dont le regard 
lançait de fauves éclairs. 

Après quoi, il s’en alla comme le duc de Crillon s’en était allé. 

Alors Farinette regarda de nouveau les trois tire-laine et leur dit : 

— Le soir où cet homme qui sort d’ici ne viendra pas, je romprai la chaîne qui 
vous retient, et la fille de René cessera d’être sous mon égide. 

Paola comprit qu’elle était perdue, car elle se souvint des gants que son père 
avait empoisonnés le matin précèdent. 



Chapitre 82 


Nous avons vu Crillon sortir effaré du taudis de Farinette. 

Le bon duc venait de se heurter à une de ces impossibilités de la vie comme il 
n’avait point l’habitude d’en rencontrer. 

Il se trouvait placé entre sa parole, à laquelle il tenait très fort, et son devoir de 
gentilhomme fidèle qui l’obligeait de respecter les volontés d’un prince du sang. 

Si le duc avait arraché Paola aux mains des truands, il eût déplu à Son Altesse le 
prince Henri de Bourbon. 

Or, il avait promis à Marguerite de veiller sur le prince, or ce n’était pas dans un 
autre but qu’il avait provisoirement séquestré René. 

Donc délivrer Paola eût été une chose illogique, puisque Paola, dans les mains 
de Henri, était un otage. 

D’un autre côté, ignorant que Farinette et ses truands eussent un si noble 
complice, Crillon avait promis à René de lui retrouver sa fille. 

Toutes ces réflexions se heurtaient, s’entrecroisaient, se contrariaient tour à tour 
dans l’esprit du bon gentilhomme. 

Il avait gagné la rue Saint-Denis et murmurait en l’arpentant à grands pas : 

— Harnibleu ! messire de Crillon, vous êtes une buse fieffée et je ne vous 
conseille pas de vous vanter de la perspicacité de votre esprit. René est un 
misérable, un abominable gredin ! j’en conviens ! Mais enfin, vous lui avez 
donné votre parole... Et, acheva le loyal Crillon, quand un gentilhomme fait un 
serment, fût-ce à un tire-laine, il doit tenir ce serment, ni plus ni moins que s’il 
l’avait fait au roi de France lui-même. Diable ! diable ! ! ! 

En monologuant ainsi, Crillon traversa la place du Châtelet, enfila le pont au 
Change, puis la rue de la Barillerie, puis encore le pont Saint-Michel, et gagna sa 
maison rue Saint-André-des-Arts. 

L’honnête Crillon, arrivé à sa porte, éprouva un moment d’hésitation. Dans cette 
maison, qui était à lui et dont il allait soulever le marteau de bronze, était René le 
Florentin. 



René, que le duc méprisait comme la lumière méprise les ténèbres ; René, 
l’empoisonneur, l’assassin, l’homme que la roue ou la potence réclamerait tôt ou 
tard ; René enfin que deux heures auparavant le duc avait traité avec le dernier 
dédain ; mais René à qui le duc avait engagé sa parole et à qui il allait être obligé 
d’avouer qu’il ne pouvait la tenir. 

Et le naïf soldat murmura : 

— Harnibieu ! j’aimerais autant me trouver, en ce moment, moi tout seul, le 
heaume en tête et l’épée au poing, en face d’un carré d’Espagnols, que vis-à-vis 
de ce chien de parfumeur qui va penser que Crillon est d’aussi mauvaise foi que 
lui... 

Et Crillon, qui ne tremblait jamais et se plaisait au bruit des arquebusades et de 
l’artillerie, Crillon, qui s’en allait au combat comme à un carrousel, Crillon eut 
un battement de cœur en frappant à sa porte, et il souhaita que René fût mort, en 
son absence, de quelque attaque d’apoplexie. 

Fangas vint ouvrir. 

— Ah ! mon Dieu ! dit-il lorsqu’un rayon de sa lampe eut frappé le visage du 
duc. 

— Hein ! fit Crillon. 

— Vous êtes pâle, monseigneur. 

— Moi ? murmura le duc. 

— Pâle, répéta Fangas, et... vous... paraissez... ému... 

— Ce n’est rien, répondit brusquement le soldat, j’ai marché un peu vite... j’ai 
couru... même... 

Fangas inclina la tête. 

— Où est René ? demanda le duc. 

— Là-haut, dit Fangas. 

— Marche, et éclaire-moi ! 

Fangas gravit le vieil escalier, tenant sa lampe au-dessus de sa tête. Crillon le 
suivit. 



Le bon duc titubait sur ses jambes comme s’il eût mis les pieds dans la vigne du 
Seigneur. 

Fangas rouvrit la porte de la prison provisoire de René, porte qu’il avait 
soigneusement fermée en entendant le duc frapper à celle du dehors. Crillon 
entra en essuyant son front qui était inondé d’une sueur insolite. Mais, après 
avoir fait un pas timide en avant, l’honnête gentilhomme en fit deux en arrière, 
tant il fut surpris du spectacle qu’il avait sous les yeux. 

René était assis devant une table placée au milieu de la chambre. 

En face de René était une chaise probablement occupée par Fangas quelques 
minutes auparavant. 

Sur la table il y avait trois cruches de vin, dont deux étaient vides et la troisième 
demi-pleine. 

Entre les cruches et les gobelets, le duc aperçut un cornet et des dés. 

Auprès des dés et du côté de Fangas, l’escarcelle du Florentin, placée sur celle 
de l’écuyer, était couverte à demi de haricots rouges dépouillés de leur 
enveloppe. 

René avait auprès de lui une autre poignée de ces haricots. Il était plus pâle 
qu’un spectre et une sueur abondante coulait de son front. 

En voyant entrer le duc, il jeta sur lui un regard hébété et plein d’égarement. 

— Qu’est-ce que cela ? fit Crillon, qui oublia un moment sa situation pleine 
d’embarras vis-à-vis de René. 

Le Florentin eut un rire stupide et ne songea point à demander au duc des 
nouvelles de sa fille. 

— Cela ? dit Fangas riant aussi, c’est toute une histoire... 

— Et... cette histoire ?... 

Le duc s’assit sur le lit de sangle. 

— Je vais vous la raconter, monseigneur. 

Et Fangas reprit sa place à table et remit les dés dans le cornet qu’il agita 
lentement. 



— Voyons ! dit Crillon, j’écoute. 


— Figurez-vous, monseigneur, reprit l’écuyer, que, maître René n’avait pas 
sommeil. 


— Bon ! 

— Mais avait soif... 

— Ah ! ah ! 

— Et j’ai pensé que Votre Seigneurie ne lui refuserait pas un verre de vin. 

— Tu appelles cela un verre ? dit le duc en montrant, avec bonhomie les trois 
larges cruches... Peste ! 

— Il avait grand ’ soif... 

— Et toi aussi probablement ?... 

— Oh ! moi, répliqua l’écuyer avec l’aplomb d’un valet, je n’ai bu que pour lui 
tenir compagnie. 

— Soit ! Eh bien ? 

— Tout en buvant, continua Fangas, M. René, qui est riche, m’a proposé de me 
donner beaucoup d’argent. 

— Oh ! oh ! et pour quoi faire ? 

— Pour acheter une maison au bord du Rhône, du côté de Villeneuve-lez- 
Avignon ou du Pontet. 

— Ah bah ! fit Crillon. 

— Une maison avec un jardin, un verger, une basse-cour pleine de volailles, 
quelques journaux de vigne et deux arpents de prairie. 

— Il était généreux, mons René. Et que demandait-il en échange ? 

Crillon se mit à rire... 

— Presque rien... le laisser aller coucher au Louvre. 

— Si bien, dit-il, que tu as renoncé à la maison ? 



— Non, monseigneur. 

— Allons donc ! 

— Ne voulant point des libéralités de M. René, poursuivit Fangas, je lui ai 
proposé une petite partie... qu’il a acceptée. 

— Et tu as gagné ? 

— Vous allez voir, monseigneur, il est impossible d’avoir la déveine de ce 
pauvre M. René... 

Le Florentin écoutait la sueur au front, et il fixait un œil hébété sur la poignée de 
haricots rouges. 

— Voyons ! dit le duc, combien as-tu gagné ? 

— Nous avons commencé par jouer un modeste écu de trois livres, puis un de 
six, puis une pistole... Il est beau joueur, M. René, quand il perd, il double, triple 
et quadruple !... 

— Et ?... demanda Crillon. 

— Au bout d’une heure, M. René n’avait plus un rouge liard dans son escarcelle, 
ou plutôt son escarcelle m’appartenait. 

— Diantre ! murmura le duc qui ne songeait pas plus à son serment, que René à 
sa fille. 

— Alors, reprit Fangas, je suis allé chercher des haricots ; j’en ai compté un cent 
et je les ai remis à M. René. Chaque haricot valait une pistole. 

— À merveille ! et tu as gagné tout cela ? 

— Oh ! il y a longtemps... Après avoir valu une pistole, le haricot en a valu 
deux, puis quatre, puis dix... puis... 

Fangas s’arrêta. 

— Voyons ! fit le duc. 

— Maintenant chaque haricot vaut mille livres, acheva l’écuyer. 


Harnibieu ! s’écria le duc stupéfait. 



Crillon calcula, au tas de haricots que Fangas avait devant lui, que l’écuyer 
pouvait gagner au moins soixante mille livres environ. 

— Mais, s’écria-t-il, vous êtes un homme ruiné, mon pauvre René ! 

René suait à grosses gouttes. Il voulut parler, la voix expira sur ses lèvres. 

— Il n’y a pas d’exemples d’une déveine semblable... observa froidement 
Fangas. Votre Seigneurie nous permet-elle de continuer ? 

— Comment ! dit le duc, n’as-tu donc point encore assez pour acheter ta 
maison ? 

— Oh ! si fait... mais... 

— Mais ? fit le duc. 

— J’ai changé d’avis. 

— Comment cela ? 

— Au lieu d’acheter ma maison je m’en irai à Rome. 

— Hein ? 

Voir le Saint-Père. Je baiserai sa mule et je lui proposerai de me vendre son 
château des papes d’Avignon qu’il n’habite plus. 

Crillon eut un éclat de rire homérique. 

— Jouons ! balbutia enfin René, qui s’empara avidement du cornet et l’agita 
d’une main convulsive. 

— Un instant ! dit le duc. 

Une idée bizarre, mais lumineuse, venait de passer dans la tête de Crillon. 

— Je prends ta partie, dit-il à Fangas. 

— Ah ! monseigneur. 

— Je la prends, répéta le duc. 

Il tira sa bourse de sa poche et la mit sur la table. 

— Cela va changer la veine !... murmura piteusement l’écuyer. 



— Imbécile ! exclama le duc, il ferait beau voir que Crillon perdît là où son 
écuyer a gagné ! 

Et Crillon, prenant le cornet, dit à René : 

— Je vous joue mille livres ! 

— Soit ! répondit le Florentin arrivé au paroxysme de la furie du jeu. 

— Mille livres contre le serment que je vous ai fait. 

— Plaît-il ? dit René... De quel serment parlez-vous ? 

— Je vous ai fait un serment hier soir, maître René ; il me répudie de le tenir, et 
je n’ai pas le temps de vous dire à quoi je me suis engagé... 

— Un serment ? balbutiait René, je ne... me... souviens pas !... 

— Peu importe ? si je perds, je vous compte mille livres. 

René agita joyeusement son cornet. 

— Si je gagne, je suis délié de ma parole, acheva le duc. 

— Ça va, murmura le Florentin d’une voix à peine intelligible. 

Il agita le cornet et les dés roulèrent sur la table. 

— Sept ! dit-il. 

— Tudieu ! grommela Fangas, il n’a jamais eu sept de la soirée. Fa veine est 
changée... quel malheur ! C’est un coup gagné ! 

Crillon haussa les épaulés : 

Double brute ! dit-il, tu vas voir... 

Il ramassa les dés, les mit dans son cornet et les jeta sur la table. 

— Huit ! dit-il. J’ai gagné... 

— Bravo ! s’écria Fangas émerveillé... 

— C’est un beau coup... un très beau coup... murmura René, que l’ivresse 
acheva de dompter et qui roula de sa chaise sous la table. 



Alors Crillon respira comme eût respiré ce géant qui portait le monde sur la 
poitrine, si on l’eût débarrassé de son fardeau... 

— Harnibieu ! s’écria-t-il, je vais donc dormir tranquille et passer une bonne 
nuit. 

Fangas regarda son maître avec étonnement. 

— Sais-tu bien, dit Crillon, que j’ai failli me déshonorer ? Bonsoir... 

Et le duc prit un flambeau et s’en alla se coucher sans donner d’autre explication 
à son écuyer. 

Fangas prit René à bras le corps elle porta sur le lit de sangle. 

Le Florentin, ivre-mort, ronflait déjà comme un orgue de cathédrale. 

Alors Fangas ramassa les deux bourses et les haricots et mit le tout dans sa 
poche. 

— J’ai fait une assez bonne soirée, murmura-t-il, et, par les cornes du diable ! 
René me payera mes haricots, ou j’en ferai un plat de légumes qui lui servira 
d’assaisonnement, car je le mettrai en broche comme un gigot ou un aloyau s’il 
ne s’exécute pas ! 

Le lendemain, M. le duc de Crillon s’éveilla d’une humeur charmante, étira ses 
bras, sauta hors du lit, et fit sa toilette en fredonnant le refrain populaire d’alors : 

C’est le chevalier du guet 
Qui passe avec ses archets ! 

Puis quand il fut vêtu, il ceignit son épée, une bonne et longue rapière qu’il 
appelait Marianne, en souvenir d’une jeune fille qu’il avait beaucoup aimée. 

Il y avait même sur cette jeune fille et sur la rapière une assez singulière histoire. 

Au temps de sa jeunesse, M. de Crillon, qui n’était alors que chevalier, s’en allait 
un jour dans les rues d’Avignon, le nez au vent, l’épée au côté, le toquet sur 
l’oreille, lorgnant les femmes, saluant les vieillards et caressant les enfants. 

Sur son passage tout le monde se découvrait, car, à Avignon, un Crillon n’était 
primé, dans l’esprit du peuple, que par le bon Dieu lui-même. 

On disait volontiers d’un bout à l’autre de la ville : « Brave comme Crillon, bon 



comme Crillon, généreux comme Crillon, vert-galant comme Crillon. » 

Donc, le chevalier de Crillon s’en allait le nez au vent, et lorsqu’il fut arrivé vers 
le milieu de la rue Calade, il fit rencontre d’une Arlésienne, une Arlenque, 
comme on dit en langue provençale, qui était pour le moins aussi belle que la 
belle Maguelonne, qui fut tant aimée de Pierre de Provence. 

Cette Arlenque se nommait Marianne. 

Le chevalier s’en éprit. 

Marianne, qui ne le connaissait point, fit d’abord une petite moue dédaigneuse. 
Puis, quand elle sut qu’elle avait affaire au chevalier de Crillon, elle se prit à 
sourire... 

Et quand elle eut souri, son cœur fut pris. 

Or, six mois se passèrent, et le chevalier de Crillon aimait tant et tant Marianne 
qu’il ne songeait à rien moins qu’à s’en aller trouver le pape et à lui demander 
pour elle des lettres de noblesse afin qu’il pût l’épouser. 

Heureusement le chevalier avait déjà maître Fangas pour écuyer, et maître 
Fangas l’aborda un soir d’un air mystérieux et lui dit : 

— Mon cher maître, vous êtes volé ni plus ni moins que dans un bois. 

À ces mots, le chevalier de Crillon bondit et porta la main à la garde de son épée. 



Chapitre 83 


C’était un geste familier à tous les Crillon de porter la main à la coquille de leur 
rapière dans les moments solennels ; ce qui avait même fait dire au bon peuple 
d’Avignon que, lorsqu’un Crillon naissait, il venait au monde l’épée au côté et la 
main sur la garde de cette épée. 

Le chevalier, ayant ouï les paroles mystérieuses de son écuyer, le regarda et lui 
dit : 

— Es-tu fou ? 

— Non, monseigneur. 

— Que veux-tu donc dire ? 

— Que Marianne trompe Votre Seigneurie. 

— Par mon écusson ! s’écria le chevalier, si tu as menti, je te planterai ma dague 
dans la gorge. 

Fangas se prit à sourire. 

— Voulez-vous que je vous conduise ? 

— Où? 

— En un lieu où vous verrez Marianne en tête à tête avec son complice. 

— Marchons, dit le chevalier. 

Fangas conduisit le chevalier de Crillon dans le faubourg du Corps-Saint, et lui 
montra une petite maison isolée aux fenêtres de laquelle brillait une lueur 
discrète. 

— C’est là, dit-il. 

Le chevalier se rua comme un ouragan sur la maison, enfonça la porte d’un coup 
d’épaule et trouva Marianne aux genoux de laquelle se tenait un homme d’armes 
du pape. 

L’homme d’armes se leva et tira son épée, le chevalier en fit autant ; le combat 
fut court. 



— Ouf ! murmura Fangas envoyant la rapière de son maître disparaître dans le 
corps de l’homme d’armes, qui tomba raide mort. 

Alors le chevalier se tourna vers Marianne, ivre de terreur, et lui dit : 

— Ma belle, afin de me souvenir toujours d’une perfide telle que vous, je vais 
donner votre nom à la rapière avec laquelle j’ai tué l’homme que voilà ! 

Et le chevalier s’en alla aussi simplement que s’il fût sorti heureux et aimé du 
réduit de la belle Arlenque, et, depuis lors, sa rapière porta le nom de Marianne. 

Or, lorsque M. le duc de Crillon qui, pour lors, ne songeait plus guère aux choses 
de la galanterie, se fut habillé et eut ceint Marianne, il sortit de sa chambre et 
rencontra Fangas dans l’escalier. 

— Eh bien ? lui dit-il. 

Fangas devina son maître : 

— Le Florentin, dit-il, dort encore. Il cuve son vin. 

— Tant mieux ! il sera plus facile à garder... 

— Oh ! Votre Seigneurie peut se rassurer, dit Fangas, le drôle ne nous échappera 
pas. 

— Je l’espère bien, acheva Crillon. 

Le duc quitta sa maison de la rue Saint-André-des-Arts et s’en alla au Louvre. 

Là il commença par faire son service de colonel général des Suisses et des 
lansquenets, visita les postes, changea le mot d’ordre, releva les sentinelles, puis 
il monta chez le roi. 

Charles IX déjeunait avec trois personnes, le prince Henri de Bourbon, 
M me Marguerite et M. de Pibrac. 

— Ah ! dit-il, voyant entrer Crillon, voici le duc. 

— Serviteur, Sire ! 

— Bonjour, Crillon. Avez-vous déjeuné, duc ? 


— Pas encore. 



— Voulez-vous déjeuner avec moi ? 

— Volontiers, Sire. 

— Ce brave Crillon, dit Charles IX, toujours prêt à tout, à se mettre à table 
comme à se battre ! 

— Votre Majesté parle d’or, dit Crillon. 

— Et il prit place au couvert du roi. 

Marguerite regarda le duc d’une certaine façon. 

Le duc rendit son regard à la princesse Marguerite. 

Mais le roi les surprit. 

— Ah ! ah ! dit-il, je crois qu’il y a des secrets entre Margot et Crillon. 

— Peut-être ! fit la princesse en souriant. 

— Heu ! heu ! murmura Crillon. 

— Mais comme je suis le roi, moi, et qu’on n’a pas de secrets pour le roi... dit 
Charles IX. 

— Votre Majesté veut tout savoir ? 

— Sans doute. 

— Crillon regarda Marguerite. 

— Bah ! fit la princesse, en toute cette affaire le roi est pour nous. Je vais lui tout 
narrer. 

— Narre, ma fille, dit Charles IX. 

— Figurez-vous donc, Sire, continua Marguerite, que tout le monde ayant 
grand’peur de René à la cour de France, excepté M. le duc de Crillon que 
voici... 

— Comment ! dit le roi, on s’occupe encore de René ? 

— Toujours, Sire, répliqua Henri en riant. 

— Et moi, reprit Marguerite, ayant une peur atroce que René ne mette quelques 



nouveaux bâtons dans les roues de mon mariage, j’ai chargé M. de Crillon de 
confisquer René. 

— Et comment cela ? demanda le roi, toujours heureux d’apprendre qu’une 
mésaventure était advenue au favori de sa mère. 

— J’ai prié le duc de l’arrêter, de l’enlever de nuit ou de jour et de l’enfermer en 
un lieu d’où il ne puisse sortir que le lendemain de mon mariage. 

— Et le duc l’a fait ? 

— Mais oui, Sire, dit Crillon, qui venait d’avaler une aile de poulet tout entière. 

— Contez-nous cela, Crillon. 

— Voilà, Sire. 

Et M. de Crillon conta ce qu’il avait fait de René et n’omit aucun détail, pas 
même l’histoire de sa visite à la cour des Miracles. 

— Ah ! diable ! dit alors Henri de Bourbon, voici que vous allez sur mes brisées, 
duc. 

— Sans intention, monseigneur. 

— Et vous vouliez délivrer Paola ? 

— Dame !... 

Alors Crillon, pour se disculper vis-à-vis du prince, acheva sa narration, et le roi 
rit aux éclats lorsqu’il apprit que René devait à l’écuyer Fangas quelque chose 
comme soixante et dix haricots rouges, lesquels représentaient une somme de 
soixante et dix mille livres. 

— Par la sambleu ! s’écria-t-il, je vous jure bien, messeigneurs, que lorsque 
René sortira de chez le duc, il payera. 

— Hum ! murmura Crillon, légèrement incrédule. 

— Il payera, dit le roi, où je le ferai pendre !... 

Tant de fois déjà Charles IX avait parlé de faire pendre René, que Marguerite, 
Pibrac et le prince échangèrent un sourire. 

Quant à Crillon, il avait un furieux appétit, et il venait d’attaquer une hure de 



sanglier avec autant d’impétuosité que s’il eût commandé une charge de ses 
Suisses contre les troupes impériales. 

— Mon brave duc, dit le roi tout à coup, savez-vous danser ? 

— Je l’ai su, Sire. 

— Cela ne s’oublie pas... 

— J’ai porté le harnais pendant trente ans, Sire, et rien ne rend lourd comme 
l’usage de la selle et de l’éperon. Mais oserai-je demander à Votre Majesté 
pourquoi elle me fait une semblable question ? 

— C’est qu’on danse au Louvre ce soir. 

— Ah ! fit Crillon. 

— Et j’ouvre le bal avec M me Jeanne d’Albret, reine de Navarre, ajouta le roi. 

— Et moi, dit Marguerite, qui jeta un tendre regard à Henri, je danserai avec 
mon futur époux. 

— Ah ! mon pauvre Pibrac ! dit Crillon, ne pensez-vous pas que nous ferions 
bien, nous les vieux, de faire une partie d ’hombre ?... 

— Je suis de votre avis, monsieur le duc. 

— Oui, répéta le roi, on danse au Louvre ce soir, et j’espère bien que la reine de 
Navarre me fera la galanterie de mettre une des paires de gants que j’ai été assez 
heureux pour lui faire accepter. 


§ 


Quelques heures après, c’est-à-dire comme le couvre-feu sonnait pour les 
bourgeois de la bonne ville de Paris, le prince Henri de Navarre entra dans 
l’oratoire de sa mère, la reine Jeanne, à l’hôtel Beauséjour. 

La reine, aidée de Myette et de Nancy, que lui avait envoyée la princesse 
Marguerite, la reine, disons-nous, procédait à sa toilette de bal... 


Myette roulait en torsades ses magnifiques cheveux noirs, Nancy lui ajustait une 



robe qu’elle avait reçue du roi d’Espagne la veille de son départ pour la France. 

Jeanne était fort belle encore, nous l’avons dit, et ce soir-là sa beauté semblait 
avoir acquis un éclat inaccoutumé. 

— Madame, lui dit le prince en entrant et lui baisant la main, vous êtes si jeune 
et si belle qu’on vous prendrait pour ma sœur. 

Jeanne sourit à son fils. 

— Flatteur ! dit-elle. 

Puis comme le prince s’asseyait, elle dit encore : 

— Est-ce que vous venez du Eouvre ? 

— Oui, madame. 

— Avez-vous vu la reine Catherine ? 

— Je l’ai entrevue chez la princesse, qu’elle est venue consulter je ne sais trop 
pourquoi. Fa princesse, du reste, doit venir ici dans quelques minutes pour quérir 
Votre Majesté. 

— Ah ! fit Jeanne, tant mieux ! 

Comme elle parlait ainsi, on gratta discrètement à la porte. 

Myette courut ouvrir, et fut assez étonnée de voir entrer son oncle Malican, le 
cabaretier. 

Malican salua respectueusement la reine, puis il fit au prince un signe 
mystérieux. 

Henri se leva et sortit, emmena Malican hors de l’oratoire, en disant à la reine : 

— Je reviens à l’instant. 

Malican avait un air mystérieux qui intrigua fort Henri. 

— Hé ! dit-il, que vas-tu donc m’apprendre ? 

— Monseigneur, répondit Malican, il faut que vous alliez vous-même rue du 
Grand-Hurleur. 



Chez Farinette ? 


— Oui. 

— Pour quoi faire ? 

— La fille de René veut vous voir et prétend qu’elle a des révélations à vous 
faire qui sont de la plus haute importance. 

— Tu viens donc de chez Farinette ? 

— Non ; c’est le mendiant du porche de l’église Saint-Eustache qui est entré 
dans mon cabinet, il y a cinq minutes, et m’a dit : 

« — Je viens de la part de Farinette. La fille du parfumeur veut voir le prince ; 
elle veut le voir sur-le-champ, parce qu’elle a des choses graves à lui révéler. » 

Henri regarda Malican. 

— Et tu penses que j’y dois aller ? dit-il. 

— Oui, monseigneur. 

— Cependant... 

— Tenez, dit Malican, j’ai des pressentiments. Paola est dans les secrets de son 
père. Comme elle sait que le jour où il arrivera malheur à quelqu’un des vôtres, 
il lui arrivera malheur à elle aussi, elle préfère trahir René. 

— Tu as raison ; j’y vais. 

Henri entra dans l’oratoire. 

— Madame, dit-il à la reine, je rejoindrai Votre Majesté au Louvre. 

Et sans attendre que Jeanne d’Albret lui demandât aucune espèce d’explication, 
il sortit avec Malican, après avoir toutefois échangé un regard rapide avec 
Nancy. 

Hors de l’hôtel Beauséjour, Malican dit au prince : 

— Votre Altesse désire-t-elle que je raccompagne ? 

— Certainement, répondit Henri, je suis incapable de trouver tout seul la rue du 
Grand-Hurleur. 



— Allons ! dit Malican. 


Et tous deux se mirent en route. 

Le prince de Navarre et Malican, le cabaretier, avaient à peine disparu par la rue 
du Jour, que la litière de M me Marguerite apparut à l’entrée de l’hôtel qu’habitait 
la reine de Navarre. La jeune princesse venait, par ordre du roi, se mettre à la 
disposition de la reine de Navarre, à la seule fin de lui faire la conduite de l’hôtel 
Beauséjour au Louvre. 

Lorsqu’elle entra dans l’oratoire, Marguerite trouva la reine de Navarre tout à 
fait habillée. 

Elle lui tendit son front avec une grâce toute filiale, et la reine lui mit un baiser 
sur le front en lui disant : 

— Bonjour, chère princesse, ma bru. 

— Votre servante, madame, répondit Marguerite. 

— Ma mie, dit encore la reine, comment va aujourd’hui M me Catherine ? 

— Lort bien, madame ; elle attend Votre Majesté dans la grande salle du Louvre. 

— Vous le voyez, je suis prête ; il ne me reste plus qu’à me ganter. 

Ce disant, la reine de Navarre alla, ouvrir un bahut et en retira le mignon, coffret 
acheté par le roi chez Pietro Doveri. 

— Oh ! le merveilleux travail ! dit Marguerite qui s’était déjà extasiée la veille 
sur la finesse des incrustations et la délicatesse des sculptures. Plus j’examine ce 
coffret et plus je le trouve charmant. 

La reine ouvrit le coffret et y prit une paire de gants, la première, celle qui était 
d’un jaune clair. 

— Permettez-vous que je vous gante, madame ? demanda Marguerite. 

— Volontiers, ma bru. 

Et la reine tendit sa main gauche. 

Marguerite retroussa le gant avec autant d’habileté qu’aurait pu le faire Nancy, 
dont c’était la besogne ordinaire, et en fit glisser chaque doigt l’un après l’autre 



sur les doigts de Jeanne d’Albret. 

Mais au moment où elle achevait de rabattre le gant tout entier sur la main, la 
reine fit un léger mouvement. 

— Qu’avez-vous, madame ? demanda Marguerite. 

— Ce n’est rien, dit la reine, mais ce gant si souple m’a égratignée. 

— Marguerite étonnée voulut ôter le gant, mais elle se prit à sourire tout aussitôt. 

— Regardez, madame, dit-elle. 

Elle montrait à la reine une bague dont le chaton renfermait un gros diamant. Le 
chaton de cette bague qu’elle avait au doigt était légèrement éraillé. 

— Voilà, dit-elle, le vrai coupable : c’est cette légère aspérité qui vous a blessée. 

— Peut-être, répondit Jeanne. D’ailleurs, je n’éprouve aucune douleur, et vous 
avez eu trop de peine à mettre mon gant pour que je le retire. 

Alors se retournant vers Myette : 

— Fais prévenir mes gentilshommes, ma mignonne, dit-elle. 

Puis Jeanne d’Albret tendit à Marguerite cette main que recouvrait le gant 
empoisonné. 

— Venez, ma bru, dit-elle ; je veux danser, cette nuit, comme si j’avais encore 
mes vingt ans. 



Chapitre 84 

La nuit et la journée qui venaient de s’écouler avaient été terribles pour la fille de 
René le Florentin. 

Paola avait eu, on s’en souvient, un moment d’espoir en voyant apparaître 
Crillon dans le taudis de Farinette. Mais cet espoir s’était évanoui bientôt pour 
faire place à une morne et douloureuse stupeur. 

— Ma belle demoiselle, avait dit Malican, le cabaretier, en s’en allant comme 
s’en était allé Crillon, je vous viendrai visiter chaque soir ; et tant que je viendrai 
il ne vous arrivera pas malheur. Le jour où je ne viendrai plus, Farinette et ses 
hommes feront de vous ce qu’ils voudront. 

Ces paroles avaient frappé Paola de terreur. Elle avait songé aux gants 
empoisonnés. 

— Hé ! hé ! mes enfants, dit Farinette lorsque Malican fut parti, je crois que 
vous n’attendrez pas longtemps... René n’est pas homme à demeurer 
tranquille... Le cabaretier Malican pourrait bien ne pas revenir demain. 

Les trois truands se regardèrent d’un œil féroce. 

Paola tremblait et fixait un œil stupide sur ces trois hommes en haillons. 

— Tu es bien heureuse, continua Farinette, car je suis une femme, moi, qui 
n’aimais qu’un homme au monde... 

Elle eut un ricanement de tigresse. 

— Et cet homme, acheva-t-elle, ton père l’a fait pendre... 

— Farinette, ma mignonne, dit le vieux Courte-Haleine en prenant une voix 
insinuante, tu devrais engager mademoiselle à choisir un époux parmi nous trois. 

Cœur-de-Loup haussa les épaules : 

— Je ne veux rien préjuger, dit-il, du goût de cette belle fille, mais il me paraît 
peu probable qu’elle te choisisse. 

— Qui sait ? fit Courte-Haleine ; j’ai bien quelques cheveux gris, mais je suis un 
aimable compagnon, et j’entonne d’une voix claire un joyeux refrain à 



l’occasion. 

— Moi, je suis le plus fort, dit le colosse Bourdon, et comme je saurai la 
défendre, ce sera moi... qui... 

— Tais-toi, brute ! dit Cœur-de-Loup, je suis le plus jeune et le plus brave, moi, 
et si cette jeune fille est maîtresse de ses volontés... 

La querelle allait continuer sans doute, mais Farinette y mit un terme : 

— Taisez-vous donc, niais que vous êtes, dit-elle. L’heure de vous quereller n’est 
point sonnée encore... Prenez patience. 

— C’est juste, dit Courte-Haleine, et si vous m’en croyez, nous descendrons 
chez le drapier et nous y jouerons aux osselets. 

— Vous avez raison, dit Farinette, il faut me laisser dormir : sortez !... 

Les bandits sortirent, et Farinette demeura seule avec Paola. 

Alors celle-ci se mit à genoux, joignit les mains devant la bohémienne, et lui dit : 

— Au nom du ciel, madame, prenez pitié de moi... 

Farinette répondit par un éclat de rire strident : 

— Gascarille est mort, dit-elle. 

— Mais je ne vous ai jamais fait de mal, moi... 

— Ton père m’en a fait. 

— Par pitié ! supplia l’Italienne, gardez-moi, si vous voulez, retenez-moi 
prisonnière, mais ne me livrez pas à ces misérables. 

— Silence ! dit impérieusement Farinette ; laisse-moi dormir ! 

Elle alla fermer la porte du taudis, passa la clef à son cou à l’aide d’une petite 
corde, et se coucha sur la paille qui lui servait de lit, laissant Paola accroupie 
dans un coin. 

Paola pleurait à chaudes larmes. 

La nuit s’écoula, le jour vint ; F Italienne, brisée de fatigue, avait fini par se 
laisser choir sur le grabat de Farinette, et elle s’était endormie auprès de sa 



cruelle ennemie. 

Mais bientôt elle fut réveillée par un bruit de voix et de pas. 

C’était Bourdon, le colosse, qui remontait de chez le drapier, suivi de Courte- 
Haleine et de Cœur-de-Loup. 

Tous trois étaient ivres ; tous trois avaient passé la nuit à jouer. Seulement 
Bourdon était radieux, tandis que Courte-Haleine et Cœur-de-Loup avaient la 
mine consternée... 

— Hé ! mes drôles, dit Farinette éveillée en sursaut comme Paola, que voulez- 
vous ? 

— Farinette, répondit Bourdon, est-ce que tu ne penses pas qu’il est bien assez 
de toi et de moi pour garder la belle demoiselle ? 

— Si, répondit Farinette. 

— Alors, Courte-Haleine et Cœur-de-Loup peuvent aller se coucher. 

— Non. 

— Pourquoi ? fit le colosse, riant toujours de son rire stupide. 

— Parce que Cœur-de-Loup et Courte-Haleine, répondit Farinette, ont, comme 
toi, des prétentions sur le cœur de leur prisonnière. 

— Ils n’en ont plus... 

— Hem ? fit la bohémienne. 

— J’ai gagné, dit Bourdon. 

— Qu’as-tu gagné ? 

— Nous avons joué à qui serait le mari de cette gente fille, et j’ai gagné ! répéta 
le colosse qui pirouetta lestement sur le talon et envoya du bout des doigts un 
hideux baiser à Paola. 

Courte-Haleine et Cœur-de-Loup inclinèrent tristement la tête. 

— Eh bien ! dit Farinette, vous avez eu tort de jouer. 


Oui, soupira Courte-Haleine. 



— Hélas ! murmura Cœur-de-Loup. 

— Ils ont bien fait, au contraire ! s’écria Bourdon avec une joie insolente. 

— Non, dit Farinette d’un ton sévère, parce que vous avez joué tous trois ce qui 
n’était point à vous. 

— C’est vrai ! exclamèrent les deux perdants. 

— C’est faux ! s’écria Bourdon d’une voix de stentor. 

— Sortez ! dit Farinette qui exerçait sur eux une sorte d’autorité prestigieuse, 
sortez, et retournez en bas chez le drapier... 

— Ah ! ah ! ma petite, dit alors la bohémienne lorsque ses trois acolytes eurent 
de nouveau quitté le taudis, ah ! ah ! tu le vois, les soupirants ne te manqueront 
pas... 

— Oh ! je vous en supplie, murmura Paola qui, depuis quelques minutes, croyait 
avoir trouvé un moyen de salut, je vous en supplie, accordez-moi une grâce... 

— Hé ! hé ! ricana Farinette, est-ce que tu ne préférerais pas le beau Cœur-de- 
Loup à cet ignoble Bourdon ? 

— Je veux voir le prince... 

— Quel prince ? 

— Le prince de Navarre. 

— Ah ! ah ! tu te flattes qu’il te fera ta grâce, lui ? 

— Ce n’est pas cela... 

— Qu’est-ce donc ? 

— Je veux lui révéler des choses terribles, et prévenir un malheur épouvantable. 

L’accent de conviction avec lequel Paola prononça ces mots émut follement 
Farinette. 

— Vrai ! dit-elle. 

— Je vous en supplie, je vous le demande au nom de Dieu, de la Vierge et des 
saints, envoyez un messager au prince sur l’heure... 



Et Paola se tenait aux genoux de Farinette se tordant les mains avec désespoir et 
versant d’abondantes larmes. 

Farinette ouvrit la porte de son grenier et appela : 

— Hé ! Cœur-de-Foup ! 

Cœur-de-Foup sortit de chez le drapier et monta les degrés de l’escalier en 
chancelant. 

— Tu es trop ivre ! dit Farinette, envoie-moi Courte-Haleine. 

Courte-Haleine vint à son tour et parut encore plus ivre à la veuve de Gascarille. 

Quant au colosse Bourdon, il s’était endormi en buvant son dernier verre de vin 
d’Argenteuil à la santé de sa future compagne. 

— Envoyez-moi le drapier, en ce cas, dit Farinette avec colère. 

Fe drapier monta. 

C’était un petit homme sec, grisonnant, au nez pointu, aux yeux ronds et gris. Il 
courait Paris durant le jour en portant de vieux habits sur son bras. 

Fe drapier vendait son vin aux truands. Il avait bu comme eux, mais il n’était pas 
ivre. 

— Tu vas aller au porche Saint-Eustache, lui dit Farinette, et tu m’enverras le 
duc d’Égypte. 

Fe drapier partit tout d’un trait et arriva en un clin d’œil à la porte de l’église où, 
durant le jour, le premier dignitaire de la cour de Bohême tendait humblement la 
main. 

Mais Farinette se trompait en s’imaginant que le duc d’Égypte allait quitter son 
poste et accourir. 

Il y avait ce jour-là grande affluence de monde à Saint-Eustache, où Ton 
enterrait un chanoine de la ville de Paris. 

Fe duc d’Égypte dit au drapier : 

— Je ne puis quitter ma place avant que l’enterrement soit terminé. 

Fe drapier s’en retourna rue du Grand-Hurleur, rendit compte de sa mission, et 



Paola attendit, pleine de terreur et d’anxiété, l’arrivée du duc d’Égypte. 

Mais le noble personnage se fit attendre jusqu’à la brume. On avait psalmodié, 
chanté, pleuré à l’inhumation du chanoine. Toutes les confréries de pénitents 
étaient venues jeter de l’eau bénite sur le cercueil, puis, après les confréries 
d’hommes, celles de femmes ; après les pénitents, les bourgeois, le simple 
populaire. 

De telle sorte que le duc d’Égypte, si grand cas qu’il fît de Farinette, n’avait pu 
abandonner ses fonctions de mendiant patenté du porche Saint-Eustache. 

— Mon cher duc, lui dit Farinette, il faut que tu t’en ailles chez Malican, le 
cabaretier. 

— J’irai, ma petite... 

— Et que tu lui dises de chercher le prince de Navarre et de l’amener ici, coûte 
que coûte, acheva Farinette. 

Le duc d’Égypte partit. 

Une heure s’écoula ; tout d’un coup un pas régulier, quoique rapide, un pas 
assuré se fit entendre dans la rue. 

— C’est un gentilhomme ou un soldat qui marche ainsi, dit Farinette. 

Déjà la nuit était venue, et la bohémienne, en se mettant à la fenêtre, ne put rien 
distinguer, tant elle était obscure. 

Mais les pas s’arrêtèrent à la porte et la voix de Malican se fit en tendre. Paola 
eut un cri de joie. 

— C’est le prince ! dit-elle. 

C’était Henri, en effet, qui arrivait suivi de Malican. 

Cœur-de-Loup et Courte-Haleine se rangèrent respectueusement sur son passage. 
Bourdon dormait toujours. 

Le prince escalada l’escalier de bois qui conduisait au grenier de Farinette et ne 
put se défendre d’un sentiment de pitié en voyant la belle Paola accroupie sur le 
grabat de la bohémienne, les yeux humides de larmes. 



En le voyant entrer, Paola courut à lui. 

— Ah ! monseigneur, dit-elle, grâce, grâce ! 

— Paola, répondit Henri avec gravité, vous nous avez trahis, Noë et moi, et votre 
sort est mérité. 

— Prince ! au nom du ciel !... 

— Paola, continua Henri, vous êtes en sûreté ici, au milieu de ces bandits, tant 
que les miens, dont les jours sont menacés par votre père, demeureront sains et 
saufs. 

Paola frissonna. 

— Ah ! balbutia-t-elle, c’est parce que je crains mon père... 

— Votre père !... 

— Oui, dit-elle vivement, mon père a de nouveau quelque sinistre projet en tête. 
À son tour Henri frissonna. 

— Que voulez-vous dire ? fit-il. 

— Mon père veut empoisonner quelqu’un. 

— Et savez-vous qui ? 

— Non. 

— Alors... comment ?... 

— Hier, au matin, dit Paola, qui parlait avec une sorte de précipitation 
véhémente, hier au matin il a envoyé Godolphin au Louvre. 

— Ah ! 

— Godolphin est allé chez la reine. 

— Et... la reine ? demanda Henri, au front duquel perlaient déjà quelques 
gouttes de sueur. 

— La reine a remis à Godolphin un coffret. 

— Que renfermait-il ? 



— Des gants. 

Henri tressaillit. 

— Alors, poursuivit Paola, mon père a empoisonné ces gants. 

— Des gants ! exclama Henri, des gants dans un coffret ! 

— Et, se souvenant que le roi Charles IX avait acheté, pour la reine de Navarre, 
un semblable cadeau chez Pietro Doveri, il s’écria : 

— Mais comment était ce coffret ? 

— En ébène sculpté avec des incrustations d’ivoire et des serrures d’or et 
d’argent. 

Henri jeta un cri. 

— Les gants empoisonnés étaient jaunes, acheva Paola. 

Mais le prince n’en voulut point entendre davantage, et il s’élança fou de douleur 
hors du taudis. 

Farinette était sur le seuil : 

— Votre Altesse, dit-elle, n’a rien à m’ordonner ? 

— Si, répondit le prince, qui eut un accès de fureur sauvage, si ! 

Et, se retournant, il regarda Paola : 

— Fille de René l’empoisonneur, dit-il, si j’arrive à temps pour empêcher ma 
mère de mourir, je te ferai grâce ; mais s’il est trop tard... oh ! alors, Farinette et 
les truands feront de toi ce qu’ils voudront !... 

Et, s’élançant dans l’escalier, il ajouta, en s’adressant à Farinette : 

— Si dans deux heures tu n’as pas revu Malican, Paola t’appartiendra. 

Henri se prit à courir vers le Louvre, où, sans doute, la reine de Navarre était 
déjà. 

Il courut à perdre haleine, les cheveux hérissés, le front baigné de sueur, tandis 
que Malican, à qui il avait eu le temps de tout expliquer en quelques mots, volait 
à l’hôtel Beauséjour, pour le cas où la reine de Navarre ne l’aurait point quitté 



encore. 


Le prince passa comme un éclair devant les corps de garde, monta le grand 
escalier et s’élança vers la grande salle, mais là il fut arrêté forcément par un flot 
de gentilshommes qui se pressaient en s’interrogeant. 

En même temps il entendit des voix confuses, des chuchotements, il vit des 
visages consternés et, saisi d’un horrible pressentiment, il fendit la foule et arriva 
jusqu’à un groupe au milieu duquel il aperçut la reine de Navarre, sa mère, 
évanouie, et que le roi Charles IX et la princesse Marguerite soutenaient dans 
leurs bras. 

À quelque distance, la sombre et terrible Catherine de Médicis se tenait 
immobile et muette... 

Henri jeta un cri terrible. 

— Il est trop tard ! dit-il, ma mère est empoisonnée ! 

Et, s’élançant vers elle, il lui arracha ses gants l’un après l’autre. 

La main gauche de la reine de Navarre était jaspée de quelques gouttes de 
sang... 



Chapitre 85 


La reine Jeanne était entrée, souriante et calme, un quart d’heure auparavant, 
dans la grande salle du Louvre. Le roi Charles IX lui donnait la main, et la reine 
Catherine, appuyée sur le bras de M me Marguerite, la suivait. 

Tout à coup, et comme elle s’apprêtait à danser, M me Jeanne d’Albret s’était 
arrêtée brusquement : 

— Qu’avez-vous ? lui demanda Charles IX, qui sentit sa main frémir subitement 
dans la sienne. 

— J’éprouve une sensation bizarre, répondit-elle. 

Le roi la regarda avec étonnement. 

La princesse et deux gentilshommes accoururent et prirent la reine de Navarre 
dans leurs bras. 

C’était au moment où on l’asseyait sur un fauteuil, tandis qu’un page courait en 
toute hâte chercher Miron, le médecin du roi, c’était en ce moment, disons-nous, 
que le prince Henri arriva et s’écria, en arrachant les gants de la reine de 
Navarre : 

— Ma mère est empoisonnée ! 

Deux hommes accoururent au même instant, - Crillon et M. de Pibrac. Ces deux 
hommes prononcèrent un mot : René ! 

Quant au roi Charles IX, il regarda sa mère, la reine Catherine, et devina tout. 

Alors le monarque devint d’une pâleur livide, ses yeux lancèrent un fauve éclair, 
et il s’écria d’une voix retentissante : 

— Que tout le monde sorte ! 

Les mots de trahison et d’empoisonnement couraient déjà de salle en salle, et les 
gentilshommes béarnais avaient tous porté la main à la garde de leur épée, prêts 
à dégainer au premier signal. 

Tandis que les gentilshommes et les dames de la cour de France sortaient, les 
Béarnais demeuraient et avaient formé un rempart menaçant autour de la reine. 



— Sortez, messieurs, leur dit Henri. 

Il fallait l’ordre de leur souverain pour qu’ils obéissent. 

Crillon, Pibrac, Marguerite, M me Catherine elle-même, entouraient la reine de 
Navarre. 

Charles IX la soutenait toujours ; Henri tenait dans sa main cette main gauche 
sur laquelle on voyait quelques gouttelettes de sang. 

Miron arriva, prit la main, examina les petites écorchures par où le sang avait 
jailli. 

Puis il fronça les sourcils et se tut pendant un moment. 

Enfin il avisa le gant que Henri avait jeté loin de lui, il le ramassa et le retourna à 
moitié. 

Alors, le montrant au roi. 

— Tenez, Sire, dit-il, voyez-vous ces parcelles de verre adhérentes à la peau du 
gant ? 

— Oui, dit Charles IX. 

— C’est le verre qui a écorché la main. Et tenez, Sire, continua Miron, essuyant 
avec le mouchoir que lui tendit Marguerite la main de la reine évanouie, voyez 
ces taches marbrées ? 

— Je les vois, dit le roi. 

— C’est le poison... acheva le médecin. 

Henri, à genoux devant sa mère, se tordait les mains de désespoir. 

— Parle ! Miron, dit le roi, parle... dis la vérité tout entière. 

Et le roi jeta un regard terrible à la reine Catherine. 

La fille de Médicis soutint ce regard avec un calme parfait. 

— Ce poison est violent, poursuivit Miron. Il vient d’Italie, et je ne sais en 
France qu’un seul homme qui puisse s’en servir. 


— Et... cet homme ? 



La voix du roi tremblait de fureur. 


— C’est René, dit lentement Miron, René le Florentin. 

À ces mots, madame Catherine poussa une exclamation indignée : 

— Ah ! dit-elle, en vérité, Sire, on accuse par trop René de tous les méfaits et de 
tous les crimes qui se commettent ! 

— Madame, répliqua sévèrement le roi, cette fois je saurai la vérité... 

Miron continua : 

— Le poison est violent, presque sans remède. Un seul contrepoison existe, et 
René seul le possède. 

Henri bondit et se leva précipitamment : 

— René ! où est René ? s’écria-t-il, oubliant que M. de Crillon l’avait séquestré. 

Mais déjà le bon duc s’élançait au-dehors, se précipitait vers l’escalier qu’il 
descendait en courant, sautant sur le cheval d’un Suisse et le poussait à fond de 
train vers sa maison de la rue Saint-André-des-Arcs. 

Pendant ce temps, on avait transporté la reine dans la chambre de Marguerite où 
on l’avait mise au lit. 

— Eh bien ! madame, murmura Nancy à l’oreille de la princesse, avais-je tort ? 
Marguerite regardait avec stupeur la reine de Navarre. 

Jeanne d’Albret n’avait point recouvré connaissance, malgré les soins de Miron. 

Sa respiration était saccadée ; elle tournait ses yeux d’une façon effrayante ; tout 
son visage commençait à se jasper de taches livides semblables à celles qu’on 
avait d’abord vues sur ses mains. 

Un quart d’heure s’écoula, pendant lequel tous les fronts se baignèrent de sueur, 
tous les cœurs battirent, toutes les poitrines furent oppressées. 

Madame Catherine elle-même semblait avoir été gagnée par la stupeur générale. 

Peut-être même se repentait-elle, à cette heure solennelle et terrible, du mal 
qu’elle avait laissé faire à René... 



Le prince Henri pleurait agenouillé aux pieds du lit. 

Charles IX s’approcha de sa mère et lui dit d’une voix ironique : 

— Madame, c’est grand tort à vous de vouloir défendre ce misérable René. 

— Mais... Sire... balbutia la reine. 

— On pourrait vous croire sa complice, acheva le roi. 

Catherine devint livide. 

Tout à coup on entendit le galop d’un cheval qui retentissait sur le pavé de la 
cour du Louvre. 

— C’est Crillon ! dit le roi. 

Charles IX courut à la fenêtre, et comme la cour était illuminée, il put voir le duc 
qui avait placé le Florentin devant lui, sur la selle. 

— À terre ! disait Crillon en poussant rudement René à bas de son cheval et 
descendant lui-même. 

— Voici René ! répéta le roi qui referma la croisée. 

En effet, moins de deux minutes après, Crillon apparut poussant devant lui René, 
pâle et frissonnant. 

Le roi marcha droit à la rencontre du Florentin. 

— Misérable ! dit-il, comment nommes-tu le poison dont tu t’es servi ? 

René avait essayé de payer d’audace ; il avait nié d’abord au duc ; il osa nier au 
roi. 

— Je n’ai empoisonné personne, dit-il. 

— Tu mens ! s’écria une voix tonnante derrière ; Charles IX. 

C’était Henri de Navarre, - Henri, pâle de courroux à travers ses larmes, Henri, 
qui prit le Florentin par le bras et le conduisit au chevet de la reine agonisante. 

— René, dit-il alors, écoute bien mes paroles : « Ta fille m’a dit, il y a une heure, 
que tu avais empoisonné ces gants... » 



Et le prince montra les gants, et René étouffa un cri. Henri continua : 

— Tu as empoisonné ces gants et tu les as mis dans un coffret que tu avais 
envoyé quérir par Godolphin tu sais où. 

M me Catherine sentit ses jambes trembler sous elle. 

— René, poursuivit le prince, si tu sais un moyen de sauver ma mère, je te 
pardonnerai ! 

Et le Florentin promenait autour de lui un regard stupide. 

René, dit encore Henri, ta fille Paola est à cette heure aux mains de Farinette et 
de trois bandits. Sauve ma mère et je te la rends ! 

— Ma fille ! ma fille ! ! ! Paola ! s’écria René. 

— Sauve ma mère ! répéta le prince. 

René prit la main de la mourante, l’examina, et ses cheveux se hérissèrent. 

— Trop tard !... murmura-t-il. 

Et en-effet, comme si le contact de la main de son meurtrier eût dû hâter sa fin, 
la-reine de Navarre ouvrit brusquement les yeux, se souleva à demi et retomba 
en poussant un dernier soupir. 

— Morte ! dit Charles IX, qui se redressa menaçant et terrible comme un juge 
suprême, morte ! ! ! 

— Sire, Sire ! s’écria Henri, Sire, au nom de notre sang, vengeance ! 

Le roi prit Henri dans ses bras et lui dit : 

— Tais-toi, frère, ne prononce pas le nom qui erre sur tes lèvres ; je t’engage ma 
foi royale que justice sera faite. Alors se tournant vers Crillon : 

— Monsieur le duc, dit-il, vous allez faire conduire René au Châtelet, et il en 
sortira demain pour aller en Grève. 

— René, dit le prince d’une voix grave, à cette heure, ta fille est déshonorée... 

Le Florentin poussa un cri sourd et s’affaissa sur lui-même comme si la foudre 
du ciel l’eût frappé. Charles IX regarda alors Catherine de Médicis. 



— Madame, lui dit-il tout bas, vous allez partir sur-le-champ pour Amboise et 
vous y attendrez patiemment que l’heure de votre mort ait sonné. Jamais vous ne 
reverrez le Louvre. 

Henri s’était agenouillé de nouveau auprès du cadavre de sa mère, et il pleurait à 
chaudes larmes. 
























































































Table of Contents 


PREMIÈRE PARTIE LA BELLE ARGENTIÈRE 

Chapitre 1 

Chapitre 2 

Chapitre 3 

Chapitre 4 

Chapitre 5 

Chapitre 6 

Chapitre 7 

Chapitre 8 

Chapitre 9 
Chapitre 10 

Chapitre 11 

Chapitre 12 

Chapitre 13 

Chapitre 14 

Chapitre 15 

Chapitre 16 

Chapitre 17 

Chapitre 18 

Chapitre 19 

Chapitre 20 

Chapitre 21 

Chapitre 22 

Chapitre 23 

Chapitre 24 

Chapitre 25 

Chapitre 26 

Chapitre 27 

Chapitre 28 

Chapitre 29 

Chapitre 30 

Chapitre 31 

Chapitre 32 

Chapitre 33 




































Chapitre 34 

Chapitre 35 

Chapitre 36 

Chapitre 37 

Chapitre 38 

Chapitre 39 

Chapitre 40 

Chapitre 41 

Chapitre 42 

Chapitre 43 

Chapitre 44 

Chapitre 45 

Chapitre 46 

Chapitre 47 

Chapitre 48 

Chapitre 49 

Chapitre 50 

Chapitre 51 

Chapitre 52 

Chapitre 53 

Chapitre 54 

Chapitre 55 

Chapitre 56 

Chapitre 57 

Chapitre 58 

Chapitre 59 

Chapitre 60 

Chapitre 62 

Chapitre 63 

Chapitre 64 

Chapitre 65 

Chapitre 66 

Chapitre 67 

Chapitre 68 

Chapitre 69 

Chapitre 70 

Chapitre 71 







































Chapitre 72 

Chapitre 73 

Chapitre 74 

Chapitre 75 

Chapitre 76 

Chapitre 77 

Chapitre 78 

Chapitre 79 

Chapitre 80 

Chapitre 81 

Chapitre 82 

Chapitre 83 

Chapitre 84 

Chapitre 85